LETTRE PREMIÈRE
A. W. C. Ecuyer.
Cozwould, le 1 juillet 1764.
J E suis arrivé sain et sauf à mon petit hermi* tage ; et j'ai la certitude que vous ne tarderez pas à venir m'y joindre : puisque^ pendant six mois , nous avons ensemble parcouru le cercle des plaisirs ^ il faut également que vous soyez de moitié dans ma solitude. Vous y trouverez le repos dont ^ tout jeune que vous êtes, vous devez avoir besoin ; nous aurons^ à votre choix , de Fesprit^ de l'érudition ou du sentiment; mes jeunes laitières vous feront des bouquets^ et tous les jou,rs^ après le café^ je vous mènerai visiter mes nones; cependant^ n'allez pas tout de suite donner carrière à votre
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imagination ; laissez plutôt agir la mienne , ou du moins soufirez. qu'elle vous raconte com* ment un charmant cloître s'est élevé tout à coup dans une de ces régions fantastiques. Qu'est-ce que cela signiGe^ direz- vous? un moment. Je vais vous l'apprendre.
U faut donc que vous sachiez qu'en prenant par la porte de derrière de ma maison , je me trouve bientôt engagé dans un sentier qui conduit à travers des prairies et des bosquets touffus ; je le suis, et ^environ vingt minutes après, j'arrive aux ruines d'un monastère où jadis un certain nombre de vierges consacrèrent leur...
vie.... je sais à peine ce que j'allais écrire à
la solitude religieuse. Toutes les fois que je me rends dans cet endroit , j'appelle cela visiter mes nones.
Ce site a quelque chose d'imposant et d'au* guste ; un ruisseau coule au travers ; une haute colline, couverte de bois, s'élève brusquement dn côté opposé, verse une ombre majestueuse sur tous les environs , et ne permet point à la pensée de s'égarer au-delà ; jamais de pieuses solitaires ne trouvèrent une retraite plus propre à les sanctifier. Aujourd'lmi ce serait une véritable découverte pour un antiquaire : il n'aurait pas trop d'un mois pour déchiffrer ces
ruines ; mais , je ne suis point antiquaire ^ vous le savez ; par conséquent je viens ici dans des vues bien différentes^ et que je crois meilleures , c'est-à-dire , pour me déchiffrer moi-même.
Appuyé sur le portail , dans Patiente de la rêverie ^ je considère le ruisseau qui s'éloigne en murmurant ; j'oublie le spleen , la goutte et le monde envieux ; ensuite^ après avoir fait un tour sous ces portiques délabrés^ j'évoque toute la communauté y je prends la plus jolie des sœurs, je m'assieds à côté d'elle sur une pierre que des aunes couvrent de leurs rameaux y et là je fais. Quoi ? j'interroge son joli petit cœur que je sens palpiter sous ma main; je devine ses désirs; je joue avec la croix qui pend à son cou. En un mot , je lui fais ïamour.
Fil Tristram, vous extravaguez. Point du tout^ je vous déclare que je n'extra vague point; car y quoique les philosophes , parmi nombre d'autres absurdités y aient dit qu'un homme amoureux n'était pas dans son bon sens^ je soutiens y envers et contre tous y qu'il n'est jamais plus raisonnable y ou pour mieux dire plus conséquent à sa manière de sentir y que lorsqu'il poursuit quelque Armide y ou quel-
que Jéngélique de son invention. Si vous êtes actuellement dans ce cas^ je vous pardonne le temps que vous passez loin de moi : mais si ma lettre vous trouve au moment où votre flamme viendra de s'éteindre ^ et avant que vous ayez pu en allumer une nouvelle ; et si vous ne prenez tout de suite la poste pour vêni)r me join* dreavecmesnones^je ne cesserai devons gronder en leur nom et au mien ; quoique^ après vous avoir bien chapitré \ je pense que je me sentirai toujours^
Votre très-alFectionné : etc.
Côxwouldy 17 juillet 1764.
Eli biefi ! vous avez donc été visiter le siège de l'érudition ? Si j'avais pu le prévoir , j'aurais fait ensorte que vous y eussiez trouvé quelque chose en manière d'épitre , avec une demidouzaine de lignes de recommandation au principal du collège de Jésus. Ce digne homme était mon surveillant dans mes études : tant que j'ai vécu sou^ sa direction^ il m'a toujours lâché la bride, ce qui prouve son discernement y car je n'ctais pas né pour suivre la routa
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commune ; je ne pouvais aller qu'à côté du grand chemin : il avait asse:& de bon sens pour s'en apercevoir et pour ne pas serrer le licou. En effet ^ je ne suis nullement propre à Tatte^lage; l'amble est ma véritable allure; et, pourvu que je ne lâche de ruade ni d'éclaboussure sur personne, quelqu'un a-t-il le droit de venir m'arréter au nom du sens commun? que les bonnes gens rient y si tel est leur plaisir , et que grand bien leur fasse ; et réellement si , au lieu d'une lettre, j'écrivais un livre, je démontrerais la vérité de ce que je disais une fois à un grand homme d'état, orateur, politique, etc. Je disais donc que toutes les fois que nous sourions j et mieux encore lorsque nous rions complètement , nous ajoutons quelque chose à notre portion de ^ie.
Mais , peut-on rester cinq jours à Cambridge? en vérité cela passe les bornes de ma faible intelligence : n'auriez-vous pas mieux employé votre temps, si vous aviez poussé vos courageux bidtts vers Coxwould?
Vous vous êtes amusé sans doute à critiquer un trou sur quelques-uns des*pans delà maussade architecture de Gibb ; à mesurer la façade de la bibliothèque du collège de la Trinilé; à examiner les perfections gothiques de la cha-
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pelle du collège rojal ; ou , ce qui vaut mieux , à boire du thé et à parler sentiment avec miss Çookes^ ou à déranger M. Oray par une de vos. visites enthousiastes.
Mais dites-moi ^ je vous prie y pendant tout ce temps , que faites- vous de S....? il n'est pas liomme à examiner curieusement les pesans murs des collèges ou les portraits moisis de leurs fondateurs y ni à s'égarer y comme moi y sous les saules qui couvrent les bords verdojans de Cam , pour y évoquer les Muses : il appellerait plutôt un sommelier. Poltron comme vous êtes y comment pouvez-vous faire deux l.ieues ensemble dans la même chaise? C'est sans doute par cette admirable souplesse d'esprit, que vous possédez quand il vous plait y quoique cela ne vous plaise pas toujours. Un effet y je ne sais pas pourquoi l'on prendrait ses habits de cour pour aller voir des marionnettes; mais d'un autie côté, l'on ne doit pas se parer exclusivement pour ceux qu'on aime, quoiqu'il y ait quelque chose de noble dans cette façon d'agir. Le monde , mon cher ami , dem£tnde un autre système : car, tant que les hommes seront ingrats et faux , cette confiance illimitée' , cet héroïsme de l'a* mitié que je vous ai entpndu pousser jusqu'au
délire , est d'une conséquence vraiment dangereuse.
Je serais en état de prêcher un sermon là-» dessus ; et 9 en vérité , dans ma chaire y je ne serais pas plus sérieux que je le suis actuelle-* ment. Ainsi s'évanouissent les projets de cette vie : quand j'ai pris la plume , j'avais l'humeur gaie et sémillante ; maintenant me voilà de* venu grave et solennel comme un concile; mais , pour reprendre ma contenance ordinaire, je n'ai qu'à voir un âne braire sur ma palissade.
Quittez y quittez votre lincolnshire , et venez dans mon vallon ; ne voyez -vous pas que vous obsédez S....? toutefois rappelez- moi ten« drement à lui et cordialement à vous-même ^ car
je suis bien véritablement votre , etc.
. LETTRE m.
A. W. C. ^cuyen
Coxwould, le 5 août, 17^4*
Vous voilà donc au temple de S où le
thé , les conversations érudites vous captivent
entièrement. Je commence presque à me faire