‹ Œuvres complètes de L. SterneChapitre 77 sur 92 · LETT11E · texte numérisé non relu

LETT11E

soumettre à torts mes procédés chimiques , je ne puis en extraire un seul atome sympathique. Je suis cependant joyeux de trouver l'occasion de lui faire une courte réponse y afin de pouvoir adresser un long post-^criptum à Sft Cara Sposa. ^

J'aime Garrick sur le théâtre plus que rieii au monde , excepté madame Garrick hors du théâtre ; et s'il était un cœur où je voulusse obtenir une place y ce serait certainement celui de cette femme incomparable ; mais je suis nn trop grand pécheur pour approcher de tant de perfection ; c'est assez pour moi de baiser humblement le seuil de la porte : qu'il me soit du moins permis d'y faire une génuQexion^ et d'adresser de loin mon oraison jaculatoire. Depuis une vingtaine d'années y je me de-^' mande souvent à quoi peut aboutir cet esprit d'idolâtrie qui me ramène toujours aux pieds des belles ; et si après avoir eu dans mon jeune temps une jeune fille pour aplatir mon oreiU ler^ je ne pourrais pas en trouver une dans mes vieux jours pour me donner mes pantoufles ; mais je n'ai pas besoin de m'inquiéter y ni de vous inquiéter vous-même de ces sortes de conjonctures, car je sens bien qu'il ne me i/ste pas assez de vie pour en faice l'essai.

i^lO LETTRES.

Je reçois à rinstaat une lettre de votre ai^ xnable hôtesse, qui est déterminée à*oe voui laisser partir que lorsque j'irai vous chercher. Pemain donc , vers midi, je vous embrasserai, vous , elle , et les demoiselles.

Je suis très-cordialement votre , etc.

LETTRE VIL A- Ecuyer.

Du château de Cnuy.

Quoique je sois persuadé que vous ne me croyez pas seulement prêt à rire avec ceux qui rient ^ mais encore à pleurer avec ceux qui }»lenrent , U est pourtant vrai; mon cher ami , que je n'ai pu m'empécher de sourire au récit de votre mésaventure ; et Hall^ à qui j'ai communiqué votre lettre , car vous vojez que \^ suis au château de Crayr , en a ri jusqu'aux larmes.

Vous ne devea^ pas supposer, que dis- je 7 vous ne pouvez imaginer qu'aucun de nous ait voulu se moquer de votre chagrin ; car vous savez que |e voui» aioie , et Hall dit que vous éte^ un garçon qui promet ; mais nous rions de cette aimable simplicité de votre caractère, qui

ne se figure pas qu'on puisse être ëclaboussé dans un monde rempli de boue. Qu'il a fallu bien peu de temps pour vous enlever cette heureuse confiance ! car , à quelques pièges , i quelques duperies qu'elle nous expose ^ je la regarde comme un sentiment dëlicieuz. Vous ouvrez à peine le volume de la vie ^ et vow êtes tout étonne de trouver une tache à la première page ; mais , hélas I mon cher , si vous . continuez , vous trouverez des pages entières si pleines de taches et de ratures , qu'à peine pourrez-vous en déchiffrer les caractères. Il est triste , je l'avoue^ de semer les germes du soupçon dans un cœur qui ne le connaissait point encore , de ternir la fleur de l'espérance , qui anime l'instant du départ , par l'image des ornières et des dangers qu'on trouvera néce»Ni sairement sur la route : mais^ d'après notre propre constitution et d'après l'organisation du monde 9 tel est le devoir de l'amitié. Après tout f s'il ne vous en a coûté que quelques guinées pour vous apprendre à vous tenir sur vos gardes , vous avez fait un bon marché. Consolez-vous donc ^ et plus de doléances.

Vous me direz penUetre que ce n'est pas la perte ^ mais uniquement le procédé qui vous indigne^ et que vous ne pouvez digérer d'avoir

4l3 * LETTRES.

été traité avec autant d'ingratitude. Hall y qui rit toujours^ m'ordonne de vous dire^ pour •votre consolation y que celui qui dupe est toujours un coquin y tandis que celui qui est dupé^ peut être un honnête homme ; mais c'est un conique qui administre ses remèdes à sa manière. Quant à moi y si j'avais à vous consoler à la mienne, je vous dirais que la reconnaissance n'est pas une vertu aussi commune qu'elle devrait l'être à tous égards. Cependant y mon* cher ami y ne croyez pas que l'ingratitude soit une production des temps modernes ; il parait qu'elle existait au commencement du monde y et qu'elle continuera de l'ayilir jusqu'à ce que nous nous rendions à la vallée de Josaphat. "Vous devez avoir lu , je crois même avoir écrit un sermon là-dessus , que de tous les lépreux qui furent guéris , il n'y en eut qu'un qui s'avisa d'aller rendre grâce. Je ne dis pas cela pour vous consoler par le spectacle des misérables coutumes du mondes mais afin que vous ne soyez pas tenté de vous croire plus maltraité que les autres ; car c'est l'opinion commune des jeunes gens qui , comme vous y sensibles jusque dans la moindre fibre, n'ont jamais éprouvé ce choc , cette collision qui y dans les circonstances fâcheuses y éveille la précatt-

tion , Ott du moins nous babitue à la patience. Mais je suis presque certain que , lorsque vous recevrez ma lettre y le sourire enchanteur de quelque beauté vous aura faitoublier vos in« fortunes. Faites-moi part de vos projets pqur l'hiver prochain y si toutefois vous en avez "for-» me. Je pense, sauf meilleur avis, que vous pourriez quitter les plaisirs et les brouillards de ce maudit climat, pour aller hiverner avec moi sous le beau ciel du Languedoc. Votre société me ferait du bien ; la mienne ne vous ferait pas de mal; je le pense du moins j et nous arriverions à Londres assez tôt pour voir Renelagh, à l'entrée des beaux jours. Répon-» dçz-moi là-dessus , et adressez-moi votre lettre ici, car j'achèverai d'y passer le mois de sep* tembre^«et sur ce. Dieu vous bénisse et voua donne de la patience, si vous en avez besoin.

Je suis ,

à vous très* cordialement , etc.

LETTRE VIIL A. W C . . » Ecuyer.

Coxwouldyle 11 juin 1765.

Burton vous a donc dit sérieusement et aveo un air i^ché , que je m'étais permis à Batb , de m. 37

4l4 * LETTltES-

jeter du ridicule sur mes amis les Irlandais; et qu'à la table de lad^^ Lepel j'avais fait rire a leurs dépens une nombreuse compagnie ? Rien n'est plus fau»^ je vous jure : il faudrait me supposer un autre caractère poUr me croire capable de cet excès d'ingratitude. Il n'est pas

. dans mon chapitre des possibilités de donner à Burton une contenance grave ^ lui dont la physionomie toujours ouverte ne semble faite

. que pour exprimer le sourire d'un cœur honnête. Mon intention n'a jamais été de dire quelque chose d'impoli sur son compte. Je n'ai jamais connu personne dont les qualités fussent plus liantes^ ni les inclinations plus généreuses. 11 m'invita chez lui de la manière la plus gracieuse^ car c'était de tout son cœur ; et je lui souhaiterais les trésors de Cr<^s^ aCn que;5a libéralité pût se mettre entièrement à son aise. Les heures les plus délicieuses de nra vie^ je les ai passées avec lui et avec les belles femmes de son pays. Il faudrait être fou pour trouver quelque chose à redire en lui ou en elles. Là^ j'ai vu la charmante veuve Moor ^ avec laquelle je voudrais passer le reste de mes jours y si les lois ne m'assignaient un autre ter«> rain. La jolie Gore , avec sa belle taille et sa figure grecque : elle est née ^. j'en suis sùr^ pour

•lETTKKâ. 4^^

faire le bonheur d'un homme qui saura connaître le prir d'un cœur tendre. Je he dois pai oublier une autre veuVe , Tîntëressante madame J^esejTy avec sa belle voix et ses cinquante autres perfections. Moi , les railler ! c'est une chose qu'on ne peut ni dire, ni croire^ parce qu'elle est faussa et myraisembkible. A la vérité^ î'ai parlé d'elles pendant une heure ; maïs sans mêler k mes discours rien qui sentit l'ëpigrâmme ou le sarcasme. J'ai parié d'eUes comme elles auraient pu désirer que j'en parlasse, le sou«rire sur les lèvres, l'éloge dans, la boQcbe , la joie dans le cœur et le verre à la main. D'aiU leurs , je suis moi*méme leur compatriote : mon père a été long-temps en garnison en Iniande, avec son régiment; et ma mère y était avec lui lorsqu'elle me mit au monde. Yeuillefi donc bien persuader à toutes ces bonnes gens qu'on m'a du moins mal entendu, car il est impossible que lady Barrymore ait voulu me faire parler.

Si vous en trouvez l'occasion , lisez cette Ltireà iff£irto/z- assurez-le de mon estime et de mon respect le plus sincère , ainsi que toute son aimable société; et dites , en ma faveur , quelque chose de tendre et d'agréable k l'oreille de mes jolies provinciales. Ne souffrez pas

4l6 XETTAES.

qu'elles nouirisseoi davantage un' injuste res^ sentiment contre moi. Si jamais il vous arrive un mallieur de cette nature, \e saurai vous rendre la pareille.

Je vis ici dans tout le désœwivrement d'un coBur parfaitement libre. Je vous attendrai jusqu'au commencement du mois prochain : si vous n'arrivez point ^ j'achèverai de passer l'été au château de Crasy, ou k Scarhourough^ Mais y dès le conunencement d'octobre , toutà-fait au commencement j je me propose d'ar* river dans la rue deBond avec mes sermons, et après avoir tout arrangé pour leur publication : alors... Oh ! je deviens fou de l'Italie, où vous feriez bien de m'accompagner. J'espère , toute- Ibis, que dans cet intervalle j'aurai le plaisir de vous voir ici. Cela vaut mieux , après tout , que d'être aux eaulde Bristol à jouer le^^rephon avec quelques nymphes étiques; mais laites comme il vous....

Je suis^

bien sincèrement ^ votre ^ etc. '

Je n'ai pu repondre à votre lettre comme vous le desiriez * car au moment où je Fai reçue^ j'ai cru que tous mes projets étaient pour long-temps réduits en cendre ,' où , pour mieux dire , évapores en fumée. Il n'jr avait pas une demi-heure qu'un messager^ monté sur un cheval essouffle^ venait de m'apprendre que la maison preshytérale de... était en feu, et qu'elle brûlait comme un tas de fagots. Tandis que je me préparais à revoir ma maison déjà Tbjrûlée , votre lettre est arrivée fort à propos : elle m'a bien consolé sur la route, car y y vois, a n'en pouvoir douter, que s'il ne me' restait 'plus de gîte, ni de guenille pour couvrir mon corps, je serais sûr de trouver chez vous un asile et une chemise blanche pkr-dessus le marché*

Enfin , par la négligence de mon vicaire, de ^a femme, ou de quelcju^un des leurs, il faut que je tire une maison de mon gousset. Ce que je dis est à la lettre , car il laut que je rebâtisse le presbytère a mes frais : autrement l'église d'Yorck, de qui je lé tiens originaire-»

4l8 LCTTj^E^r

ment^ serait obiigcc de le iaire; ei^ en bonne raison ^ cela ne» doit pâ^ être. C'est une perte pour moi d'environ deux cents livres^ outre ma bibliothèque ^ etc. , etc. Maintenant vous voilà tranquille sur l'emploi que je pourrai faire du produit de mes sermons. Quand vous me. témoignâtes vos inquiétudes ù cet égard ^ }c vous dis qiie quelque diable d'accident y mettrait bon ordre : en effet y il m'en pendait un à Tôreille dont je ne parlai point. U n'est pas siuvenu. ni rien qui lai ressemble j mais il peut encore arriver, car j'en sais quelque chose : et alors c'en est fait de mon fief sermo-

naire.

Je crains bien à présent qu'il ne faille écrire la plus grande partie de ces serqions dans la maison brûlée , et les débiter plus d'un^ fois dans l'église à qui elle appartient. Leur produit servira pour un objet qiu ne m'était jamais venu dans l'idée: mais t,el est le train de ce monde. C'est ainsi que les choses y sont cour sues ou plutôt décousues ^ car JQ commence à douter que, l'hiver prochain ^ nous puissions voir le gladiateur mourant. Ce ^^t m'affecte le pins dans tout ceci, q'est l'çtrange cpnduite de mon pauvre vicaire: ce n'est pas que je prétende qu'il ait mis ^ 1^? feu à la maison;

Dieu sait que je n'en accuse ni lui ni personne I mais la chose était à peine arrivée^ qu'il a fui comme Paul à Tarse y dans la crainte de quel* que poursuite de ma part.

Je suis grièvement blessé de voir que ce malheureux homme ait pu me supposer capable d'ajouter à ses infortunes; car, à travers toutes mes erreurs et mes folies, je ne crois pas y dans aucune période de ma vie , avoir rien fait qui puisse autoriser Tombre d'une pareille supposition. D'ailleurs , il m'enlève toute la consolation que je pouvais tirer de cet accident ; c'est-à-dire que , puisqu'il avait plu au ciel de le priver d'une habitation, j'aurais eu le plaisir de recueillir dans une autre , lui ^ sa femme et son enfant. Je pense que c'eut été dans celle où j'aurais vécu moi-même. Enfin ^ celui qui lit dans mon cœur et qui me jugera sur mes pensées les plus secrètes, celui-là, dis^je , sait que le frisson ne m'a saisi qu'au moment ou Ton m'a dit que la crainte de ma colère avait fait prendre la fuite à ce pauvre imbécile.

La famille de C... a pour moi des bontés outre mesure : elle en a toujours usé de cette manière à mon égard. Ce sont de ces sortes de gens que vous aimeriez à la folie, et je compta

bien vous présenter chez eux avant la fin de Tété ', mais ^ si j'ai bonne mémoire , il me semble que vous connaissez déjà la charmante fiUe de la maison : eh bien! le reste ^ quoiqu'avec moins de jeunesse, ou mioins de beauté, est tout aussi aimable qu'elle. Ne pouvant vous laisser sur un meilleur sujet de méditation, etc. , )e vais prendre congé de vous* Puisse le ciel vous bénir ! sous peu de jours vous entendrez parler encore de

votre fidèle et afiectionné.

Je vous écris ceci d'York. ou vous pourrez m'adresser votive réponse»

A.... Ecuyer.

J'ai reçu, mon cher ami, votre réponse affectueuse. Vous devez savoir qu'elle est telle que je la désirais, et telle que je l'attendais de votre part. J'aurais été bien embarrassé, si vous m'aviez écrit d'un autre style; maisentendons^nous , s'il vous plaît ; mon embarras n'eût été que relativement à vous, car, quoique |e sois bien aise que vous me fassiez , de la manière la plus gracieuse , toutes les offres

£ Et TRES. 4^^

d'une amitié qui ne connaît point de bornes , je suis presque aussi flatté de voir que Tétat de mi^s finances me permette de ne pas les ac-cepter.

J'ai fait marché pour la reconstruction de mon presbjtére ^ j'ai pris des arrangemena avec toutes les parties intéressées^ et cela d'une manière beaucoup plus satisfaisante que je ne devais l'attendre. J'étais impatient déterminer cette afiaire^ afin qu'elle ne put devenir une source de dilapidation pour la fortune de ma femme et de Lydie , car je n'ai pas lieu de croire qu'après ma mort ^ les.... de.... eussent pour elles plus de bienveillance qu'ils n'en ont eu pour moi ; pour moi qui , n'étant qu'un |)auvre vicaire y avais assez d'orgueil pour mépriser leurs révérences , et assez d'esprit pour amuser les autres à leurs dépens : mais que Dieu leur pardonne comme je le fais moi* même ! Ainsi soit-il.

J'ai écrit à Hall le récit de mon désastre : il veut , dans sa réponse y que je m'en console avec une hypothèse. Tuilius, l'orateur, le philosophe, le politique , le moraliste , le consul, etc., etc., etc., adopta certain genre de consolation lorsqu'il perdit sa fille , comme il le dit ingénument à chacun de ses lecteurs

432 lETTAES*

et , si nous devons l'en croire^ ce fut avec succès. Maintenant il faut que vous sachiez que ce TuUius était comme mon père ^ je veux dire M. Shandy ou Shandy Hall : les revers qui fournissaient à ce dernier Toccasion de déployer son éloquence -y n'étaient pas moins agréables pour lui , que les faveurs qui l'obligeaient à se taire. Ces deux grands hommeâ étaient fous des hypothèses , et je vais vous en rapporter une qui n'est ni de Cicéron , ni de mon père^ mais du seigneur de Crazy.

Vous saurez dpnc que ce seigneur, moa ami y je puis même ajouter le vôtre y eut ua moment de paresse orgueilleuse ; que, dans ce moment y il forma le projet d'avoir un carrosse a la ville pour ménager ^s jambes le jour y et le voilurer le soir à Renelagh. Après avoir consulté le sellier y il mit de côté cent quarante livres pour cet objet y et m'en écrivit un mot. Trois mois après y lors de mon arrivée à la ville y je trouve un billet de lord Spencer qui m'invite à dîner avec lui le dimanclie suivant. A peine avais~jc lu ce billet ^ que le char pompeux me revint dans l'idée. Je sortis donc pour aller m'informer de la santé de Hall y et en même temps lui emprunter sa voiture afin de me rendre pontiiicalemeut à l'invitation que

j'avais reçue. Je le trouvai chez lui : je lui fis une ou deux questions amicales^ après quoi je lui présentai ma requête. U me répoudil en souriant qu'il était bien mortifié , mais que sa voiture était ps^rtie en poste pour l'Ecosse. Je le regardais fixement , et il riait ^ non de moi y mais de sou hjrpothèse ; et je vais vous en donner l'explication.

11 faut vous dire qu'il reçut une lettre au moment où il donnait les dernières instructions au sellier : dans cette lettre on luiappreuait que son fils^ qui était de quartier à Edimbourg y s'était trouvé dans une terrible dispute ^ et que, pour en prévenir \^s suites^ il fallait une somme à peu près pareille à celle qu'il destinait 4 sa voiture. Ainsi les cent qua«rojQte livres qui devaient servir à la construc*d'un carrosse à Londres ^ furent employées a réparer les vitres , les lanternes et les têtes brisées à Edimbourg ; et Hall se consolait eo suppos^mt que sa \oiture ^tait partie. en poste pour rEcQsse. £q voilà beaucoup sur les consolations ^t les hypothèses. U est fort heureux pour nous de trouver quelque ressource dans notre imagination. Je pourrais m'éten.dre bi^Q davantage , mais il ne me reste presque plus de papier , et je n'ai que ce qu'il faut d^ plac«

4^4 LETTKIS.

pour VOUS témoigner combien je désire que vous n'ayez jamais besoin de recourir à ces petits moyens pour rendre votre vie aussi beureusc qu'elle doit être bonorabie. Procurez-moi bientôt le plaisir de vous voir : en attendant , et dans tous les temps ^ que Dieu soit avec vous!

, Votre trés-afFectionné.

A Ecuyer.

Gpxwovidt

Vous n'êtes pas le seul à me supposer un prodigieux talent pour la poésie. Beauclak , Lock j et je crois aussi Langton y se sont exprimés comme vous à ce sujet^ et comme vous^ ont fondé leur opinion sur le début de l'ode à Julie ^ dans Tristram Shandy. Si j'y avais ajouté seulement une ligne de plus^ j'aurais altéré l'unité de l'épisode y et si j'avais poussé jusqu'à la douzaine , le talent de poète que je n'ai jamais eu y m'eiit été refusé pour toujours y on y pour mieux dire y on ne l'eût jamais Soupçonné.

Hall n'avait pas moins de conGance en mon génie poétique : c'était au point qu'il hasarda

àe me Confier un poëme de sa façon , pour y mettre la dernière main. En effet , je m'escri* mai de mon mieux à ^ette rude tache ^ bref ^ j'ajoutai quelques soixante ou quatre-vingts ligues que Hall appelait de la rimaille y et qu'il avait ^ je crois , bien baptisées: cependant, pour me servir de son expression , il les laissa subsister comme une curiosité ; c'est ainsi qu'elles furent envoyées à l'imprimeur , et qu'elles contribuèrent à former la pire de toutes les fusées qu'eût jamais enfantées le cerveau malade de notre ami. Je ne dis pas cela pour diminuer le mérite de votre opinion^ eQ vous &isant voir qu'elle ne vous est point particulière y VOUS n'avez point à rougir de la con* for mi té de vos idées avec celles de ces grands hommes, dussent-ils se tromper, ainsi que je crois que vous le faites tous dans cette occasion. C'est quelque chose que de s'égarer avec

eux y et tout cela

A la vérité , je fis jadis une épitaphe qui me plaisait assez ; mais la personne qui me l'avait ilemandée en préféra une de sa composition ^ qui lui plaisait davantage , et qui me parut bien inférieure à la mienne. Il mit donc celle-ci de côté^ pour faire graver la sienne sur un

4^6 LETTHES.

marbre digne d'une meilleure inscription ; car il couvrait la cendre d'un individu dont les aimables qualités étaient au-dessus d'un éloge vulgaire. Je versai cependant une larme sur sa tombe ; et ^ s*il avait pu la sentir , il l'aurait sans doute préférée à la plus belle épitaphe. J'ai fait encore une espèce de Shqndinade lyrique : c'était un drame en vers pour monsieur Beard. Il le fit jouer à Renelagh et sur son théâtre ^ au profit de je ne sais qui. Il m'avait demandé je ne sais quoi de ce genre y et je n'avais su comment le lui refuser ; car y une année auparavant y sans autre liaison y il m'avait offert très-respectueusement mes entréesau théâtre de Covent-Garden. Ce procédé me flatta d'autant plus ^ que j'étais depuis long«temps en connaissance avec le souverain de Drurj-Lane , avant qu'il m'offrît , non pas l'entrée de sa salle y mais de son parterre. Je lui dis à celle occasion y qu'il représentaU de grandes actions et qu'il en faisait de petites : autant il bredouillait et jouait de mauvaise grâce y autant son rival montrait d^ supério-* rite. Mais n'en parlons plus : il est si parfait au théâtre^ que je n'ai pas besoin de rappeler sa dernière pièce.

lETTKES. 4^7

Revenons à mon sujet y si je le puis ; car la digression fait partie de mon caractère ; et ^ quand je suis une fois sorti démon chemin, il n'est pas en mon pouvoir d'y rentrer comme les autres. Si je n'ai pas le bonheur d'être poëte, le clerc de ma paroisse passe pour tel, noû pas absolument dans mon esprit, mais dans celui de ses voisins ; et , ce qui vaut mieux encore , dans le sien. Sa muse est une muse de profession, car elle ne lui inspire que des hymnes , ce qui s'accorde très-bien avec l'office spirituel qu'il remplit. Ses vers , comme ceux de ses confrères Stemhold et Hopkins , peuvent être récités ou chantés dans les églises. Une cruelle épidémie a ravagé les troupeaux : notre paroisse , surtout , en a beaucoup souffert. C'était un trop beau sujet de cantique pour que notre poëte habitué put le négliger. Jl se met à l'œuvre ; et , le dimanche suivant , il donne son hymne à la gloire de Dieu. Nonseulement il y chantait la mortalité , mais encore ceux qui en avaient souffert , avec toute la pompe et la dévotion d'une psalmodie rus^ tique. La dernière strophe , la seule que je me rappelle , faillit à mettre ma dévotion hors des gonds ; mais , comme elle semblait river celle de toute l'assemblée , je n'avais pas le plus pc-

lit moi à dire. Je vous l'ai gardée pour lïi bonne bouche ;la voici:

Ici James perd une yacbe ,

John Blaod en fait autant ;

Noos mettrons donc notre confiance en Dieu ,

£t non dans aucun autre lumune.

Votre , etc.

LETTRE XII

A Ecuyer.

Coxwould f le mercredL

Puisque vous le voulez y mon cher ami , je vous envoie Tëpitaphe dont je vous ai parlé dans ma dernière lettre. Je l'écris de mémoire; et ^ si je ne me remets pas entièrement l'expression y vous y trouverez du moins ce qu'il j a de plus essentiel^ le sentiment qui Pa dictée. Je me souviens bien qu'elle partait du cœur ; car j'aimais sincèrement la personne dont les vertus méritaient une meilleure inscription^ et qui y conformément au cours ordinaire des choses y n'obtint que la pire : mais voici la mienne :

« Des colonnes et des urnes sculptées n'offrent aux yeux que les vaines images d'une

douleur étudiée : le véiitable ami pleure sans le secours des arts : il ne songe point à briller dans ses tristes acceos : ils seront toujours le cortège d'une pompe funèbre telle que la tienne : ils l'accompagneront tant que la bienveillance aura sur la terre un aini ; tant que les cœurs sensibles auront une larme à donner. » ff&U aimait ces vers : je m'en souviens -, et il s'y connaît. Il est de bonne foi sur les ma-» lierez de sentiment^ et ne sait point dissimuler ses ^sensations. En un mot , a'est un excellent critique; on peut néanmoins lui reprocher d'avoir trop de sévérité dans le jugement^ et pas assez de délicatesse dans le goût': il a beaucoup d'humanité; mais,d!unenaanière ou de l'autre^ ils'y trouye un tel mélange desstrcasme, qu'on ne se figure pas. qu'il puisse la respecter lorsqu'il écrit. Je connais mémei plusieurs, personnes qui lui supposent un cœur insensible; mais^ moi qui le connais depuis long-temps et qui le connais bien , je puis vous assurer le contraire. Peut-être n'a-t-il pas toujours la grâce de la charité ; m^is il ep a toujours le ^ntimept. Enfin , il fait continuellement de bonnes actions^ quoique i$i poani^re de les (^ire ne soit pas toujours bonne; voilà le. mal: il accompagne le bien qu'il fait d'un ricanement^ d'une m. aS

plaisanterie ou d'un sourire^ lorsquUl faudrait peut-être une larme, ou- du moins un air pc* nétré :. c'est. sa. manière. Som caractère ne sait point parler d'alitre langue^ et^ quoiqu'on pût lui en d^sinrr lin autre, je ne vois pas qu'au-* cuii de nous'aitle ^roit de lui faire son procès à ce ' sujet: car>tiotre manière de sentir fait ;6eule la .diitenenoe de nos complétions : mais en voilà beaucoup sur cet article.

. Je me .pi^pare à restei^ huit à dix jours à Scarbourou'gh.' Si vous passeï^ l'automne à 'Mulgrave-Hall\ n'oubliez point que Scarbou* i'ough est sur votre l'oute. Je vous accompagnei^ai dâits votre visite, de même qu'au châleau de CV'aa^*,'puis clie^v^ôus*, <^n suite à Loindrcs , enfin Dieu sait, où \ main ce sera toujours où il lui plaita; C'est parier i^/fcT^ifcâ/eTTitf/rt ; néanmoins, tant: miens pour nous, si novis y pensions toiïteë tes foi^ /{Ue t)ous le disons | mais dans icfait^ le* cc^ur «et les lèvres qui devraient toujours aller dé' concert, errent quelquefois datas difïërens ^idins de l'univers \ cependant clyez' moi léui^ Uâion est complète lorsque je vcrtii sissure de <miïié Affection : iainsi bonne nuit* et puisse xsat vision angéKque charmer votre sommeil/ ■ ' •

Je suis bien véritablement-, votre, etc.

LETTHES. 45l

LETTRE XIIL

A Ecuyer.

Scarbourough.

Je ne saurais répondre, znoq cher anii à toutes les choses tendres et obligeantes que vouspensez et dites de moi. Je crois en effet (jue; j'en mérite quelques-unes, et je ^uisbipn aise, que vous cio)^ez que je les mérite toutes. Quoi, qu'il en soit, je désire que vous nourrissiez, les scntimeus que vous avez si chaudement ea^primés sur le papier, et cela, par rapport à, vous et à la personne qui en est l'objet.

Vos ordres, en général, seront toujours exécutés sans aucune réflexion^- mais, dans cette circonstance particulière, nu rayon de pz:u-.. dence s'est avisé, contre spn. ordinaire, de venir m'éclaircr. Je vous demande la permis^ sion de réfléchir quelques momeus sur le sujet; et , quand j'aurai consulté la sagesse, le résuUat/ ^cra, j'en sqis sur^ de ne.poin^ nie prêter à vos soUicitations.

Donner des avis, mon bon ami, c'est la générosité la moins obligeante qu'il y ait au monde, parce qu'eu premier heu, cela ne'

coûte rien ^ et qu'ensuite c'est la cliose dont la personne à qui on TofFre , croit avoir le moins de besoin. Telle est ma façon de penser; et je crois d'après moi-même , qu'elle ne convient que trop au sujet dont il s'agit entre nous.

11 jr a dans le monde de mauvaises têtes et de bon cœurs , de mauvais cœurs et de bonnes têtes. Maintenant^ pour ma part^ et ne parlant que d'après l'influence de mes propres sensations, je préférerais la famille des bons cœurs avec toutes leurs bévues^ leurs erreurs et leurs extravagances; mais, si j'avais des aiBFdires à traiter^ ou des plans à mettre à exécution , donnez-moi la bonne tête : si le bon cœur se trouve dans le marché, tant mieux ! mais c'est principalement de la première que je dois m'étayer : que le dernier soit bon ou mauvais, ce n'est pas une chose à considérer absolument. D'après votre système, cela, mon cher ami , n'est pas tout-à-fait orthodoxe; mais plus vous irez , plus cette opinion se rapprochera de la vôtre.

Sans m'appujer du côté de la proposition qui pourrait blesser la charité, je pense que

le pauvre est de la famille des mauvaises

têtes. Je connais son cœur, et je suis sûr que fOD embarras actuel provient de ses bonnes

qualités; mais^ quoique je pense moi-même qu'un bon coiiseil poun*ait être utile en pareil cas^ )e ne puis me résoudre à conseiller dans cette occasion. U est impossible de le faire sans avertir le particulier de sa maladie^ qui n'est ni plus ni moins qu'une absolument mauvaise tête : alors le malade en offrirait un nouveau symptôme y en jetant mon ordonnance par la feiiétre, et peut être voudrait-il faire éprouver le même sort à son médecin.

Si vous avez assez d'empire sur son esprit pour l'engager à se mettre sous ma direction , je ferai de mon mieux pour lui. J'emploierai les amers ^ et je donnerai de bonne grâce la médecine la plus dégoûtante. Nous ne parlerons donc plus de cela maintenant^ si vous le voulez bien.

J'écris à la hâte , et sur mon oreiller ^ afin que vous sachiez le plutôt possible mes sentimens sur une matière dans laquelle vous avez en moi la plus grande confiance j mais je crains que l'événement ne la justifie pas. Adieu donc^ et que Dieu vous bénisse!

Je reçus avant hier une lettre de ma pauvre petite Lydie. C'est une aimable écervelée^ que Dieu la bénisse également! Encore une fois adieu.

Votre , etc*

LETTRE XIV

Scarbourougb, le 39 août 1765.

Vous subtilisez beaucoup trop, mon cbcr ami, beaucoup trop en vérité : votre manière de raisonner est ingénieuse ; elle produit une suite agréable de sopbismes qui figureraient a iiicrveille dans un cercle de philosophes femelles ; mais par écrit , on ne les passerait que sur l'éventail de quelque pédante romanesque. Vous fredonnez, lorsqu'une simple modulation ferait un bien meilleur effet sur vous et sur l'esprit sentimental auquel vous pouvez désirer de plaire.

De façon ou d'autre, mon cher camarade, Tempire de Topinion s'étend sur toute IV^pèce humaine ; elle ne la gouverne point eu bon maître, ou, pour parler d'une manière plus conforme à son sexe , en maîtresse tendre, mais en tyran qui n'ambitionne que le pouvoir, et qui n'aime que la servitude. Elle nous mène par les oreilles , par les yeux , j'ai presque dit par le nez. Elle embrouille l'entendement humain, confond nos jugcmens, détruit l'expérience et dirige à son gré nos passions; en un mot, elU dispose de nos vies, et usurpe la

place de la raison qu'elle chasse de son poste. Cest une de ces étranges vérités dont le temps seul vous donnera la connaissance mortifiante : vons ajouterez dix fois plus de confiance à ses leçons , qu'à tout ce que je pourrais vous diro actuellement à ce sujet.

Si vous voulez en savoir d^avantage, et si vous osez courir le risque de braver l'opinion ^ ce que^ par parenthèse^ je ne vous conseille

point ^ demandez à d'où vient qu'il se

soumet avec tant de complaisance à la petite morveuse qui vit avec lui. Vous savez , et tous tes amis savent également^ qu il se prive de plus de la moitié des plaisirs de la vie , par la crainte que cette femme ne l'en punisse , n'importe de quelle manière. 11 a de la for^ tune^ de l'intelligence et du courage,* il aime la société , dont il lait un des principaux ornemens; cependant, combien de ibis oc la quittei^il pas au milieu de ses plaisirs! et, pour parler d'une manière plus positive, combien de fois ne quitte-t-il pas nos douces entrevues classiques avantqu'elles soient parvenues à leur degré de vivacité ordinaire j le totit par complaisance pour ce petit objet de honte, qu'il n'a pas le courage de renvoyer sur les bords del'Wye, où cinquante giiinées par an en

feraient la reine du village! Nous plaignoos le pauvre Â. . • . ^ nous disputons avec lui^ nous l'admirons; que ne faisons-nous pas? maïs en cela nous nous abusons nous-mêmes ; car le plus sage et le meilleur d'entre nous se laisse gouverner par quelque petite vilaine espèce d'opinion dont la domination est aussi déshonorante , et peut-être plus nuisible ^ puisqu'elle peut souiller tout le cours de notre vie. Malgré toutes les séductions et les ruses d'une maitresse^ on peut prendre son parti définitif, et la congédier; mais l'opinion, une fois enracinée, devient partie de nous-mêmes; elle vit et meurt avec nous.

Vous direz, sans doute, que je prêche ce matin; mais vous savez quand et comment appliquer ce que j'écris : je m'en rapporte à vous pour la pratique : si vous ne le faites pas. Mais qu'ai-je à faire de tous ces si? c'est un monosyllabe exceptif , et je le rejette loin de moi.

Nous avons ici B . . . qui me dit vous avoir laissé faisant continuellement la navette de Londres à Richmond. Quelle est sur la colline de Hill la beauté qui vous enchante? c'est trèsmal à vous de ne jamais me faire la moindre confidence sur vos Dorothées ou vos Délies :

lUETTRES. 4^7

je VOUS proteste bien sérieusement que je ne vous écrirai qu^après que vous m^aurez envoyé rhistoire de Servage : il faut que je connaisse l'objet qui vous encbaine actuellement sur ces rives ; nommez-moi donc celte naïade.

M. F. . . . ^ TapostoUque F. • . . ^ ainsi que l'appelle lady....^ dans son voyage de..«.^ me fit entendre que c'était quelque chose de sérieux. Il parla de mariage ; à quoi je répondis : Dieu l'en préserve ! Mais ne vous fâchez pas ^ je vous prie^ de cette exclamation; elle n'était ni folle , ni chagrine ; elle partait de l'intérêt sincère que je prends à vous ^ et que vous méritez à tant de titres. Avec vos inclinations, dans la position où vous étes^ jenecroi» pas qu'il y ait une seule femme dans les trois royaumes qui puisse faire votre bonheur ; et si vous jugez à propos de m'en demander la raison'^ une autre fois je vous la donnerai. Maintenant je me borne à vous dire que y

jç suis très-cordialement votre ^ etc.

g septembre 1766.

Je pense , mon cher ami , que cette lettre pourra vous parvenir et vous agréer^ un ou

438 LETTKES.

deux jours avant votre départ de la ville: je le désire par cet esprit du misérable amour-propre qui^ comme vous le savez , me gouverne et me dirige dans toutes mes actions. Mais ^ de peur que vous ne goûtiez pas cette raison , je vais vous en donner une antre qui sera peut-être plus près de la vérité , du moins je Tespère.

J'ai grand besoin de savoir si B. ... a pris des arrangemens avec Foley le banquier^ à Paris ^ comme je le lui avais ordonné^ relative* ment à la remise d'argent qu'il devait faire a madame Sterne. Il faut vous dire que je le soupçonne d'avoir été négligent , non fiiute de probité,, car je le crois aussi honnête créature qu'aucune qui jamais ait porté d'habit y mais peut-être sa caisse n'est-elle pas dans un état propre à répondre à mes intentions : si cela est, je ne demande qu'à savoir la vérité; mais son silence me fait présumer qu'il craint de me la dire.

J'ai reçu de Toulouse une lettre qui n'est guère propre à me tranquilliser : d'après ce qu'elle contient, j'ai tout lieu de craindre qua la source de ma trésorerie ne soit négligée. Je vous prie d'en rechercher la cause , et de la corrif^er , si vous en trouvez l'occasion , a&a que les petits ruisseaux de mes moyens ot

soient point obstrués entre Londres et le Lan* ^uedoc y c'est-à-dire y entre moi ^ madame Sterne et ma pauvre Lydie.

Elles m'écriveqt que , conformément à mes ik'sirs ,' elles ont tiré sur Foley , qui leur a répondu qu'il n'était pas nanti pour faire honneur à leur mandat ; mais que^ par rapport à moi^ si elles avaient besoin d'argent y il leur en fournirait : c'est un beau procédé ] j'en suis presque fier ; cela me jette pourtant dans une incertitude vraiment inquiétante. Je songe à toute la peine que va donner à ces pauvres femmes le fâcheux retard qu'elles souffriront jusqu'à ce que la méprise puisse être rectifiée. D'ailleuis^ c'est une source de propos, de questions, de soupçons; et cependant, ma chère Lydie ne mettra que de la douceur dans ses plaintes; mais sa mcre est femme à lâcher un volume de reproches. Dans le vrai, je ne méiite ni les uns, ni les autres. J'ai calculé les choses du mieux: que je l'ai pu pour subvenir à leurs besoins, et pour me mettre moi-même hors d'inquiétude. Cependant ceci ne laisse pas que de jeter dans mon esprit une ou deux pensées malades ; et, dans le moment actuel, je sens diminuer mon goût pour la chevalerie errante.

Je prodigue les paroles , mon cher ami , sur une matière dans laquelle il suffît du moindre avis pour vous mettre en activité. Faites-moi donc rhonneur de nf apprendre^ sans aucun dëlai^ que la chose est absolument terminée ; et si B. . . . retarde la dtme d'un seul instant^ faites pour moi , mon cher ami j ce que je ferais pour vous en pareille occasion. Sur ce^ que Dieu vous bénisse ! mon cœur ne me permet pas de vous faire un seul mot d'apologie , parce que je sens qu'elle ne vous serait point agréable. Encore une fois , adieu!

Très -cordialement votre, etc.

LETTRE XVL A Ecuyer.

Coxwould , le mercredi au soir.

J'ai reçu la lettre que vous m'avez annoncée

de la part du docteur L. ... ; je vous en fais à tous deux mes remercimens. C'est certainement un homme trés-érudit y et un excellent critique. Il devrait bien emplojrer ses heures de loisir sur F'irgile, ou plutôt, si je m'y connais, sur Horace. U nous donnerait , pour ces deux auteurs , un commentaire tel que nous n'en

avons pas y et peut-être tel que nous n'en au-» roiis jamais^ s'il ne prend la peine de le faire. Mais Tristram Shandy y mon ami^ est iait et construit de manière à braver toute critique: je donnerai le reste de l'ouvrage sur ce plan ; il est au-dessus du pouvoir y ou au-dessous de l'attention d'aucun critique ou hjpercritique quelconque. Je ne l'ai façonné sur aucune règle. J'ai laissé mon imagination , mon génie ^ ou ma sensibilité y nommezrles comme il vous plaira y je leur ai^ dis- je ^ laissé carte blanche^ sans m'informer le moins du monde s'il avait jamais existé d'iiomme qu'on appelât Aristote. Quand j'ai monté sur mojidaday il ne m'est jamais venu dans Vidée de savoir où j'allais^ ni si je reviendrais diner ou souper à la maison le lendemain ^ ou la semaine d'après. Je l'ai laissé prendre sa .course y aller l'amble y caracoler y trotter^ ou marcher, d'un pas triste et languissant y selon ce qui lui plaisait le mieux. C'était pour moi la métne chose ; car mon caractère était toujours à l'unisson de son allure ^ quelle qu'elle fut , jamais je ne l'ai touché du fouet ni de l'éperon y mais je lui mettais lu bride sur le cou^ et il était dans l'usage de faire son chemin 5ans blesser personne.

Quelques-uns riaient en nous voyant passer ^

d'autres aou^Tegardaicntd'un œit de pitié; de temps en temps quelque passant sensible et mélancolique jetait les yeux sur nous ^ et poussait un soupir. C'e>t ainsi que nous avons iroyagë; mais mou pauvre rossinante ne faisait point comme Vâne deBalaam } il ne s'arrélait pas toutes les fois qu'il voyait une forme angélique aur sa route^ au contraire^ il poussait droit à elle , et ne fût-ce qu'une jeune fille assise. a côtéd'une fontaine, .qui me laissât détail ére^ dans sa crucbe^ elle était sûrement un ange pour moi.

. La grtmde erreur de la vie, c'est que nous porbona nos regards trop loin : nous escaladons te ciel, qous creusons juiHju'au centre de la terre pour ^ cherc^r des s}r s tentes, et nous nous ottbUous nous-mêmes. La vi'rité repose drivant nous; elle est sdfle^ grand chemin; le labouvetr liiarche dessus avec ses -souliers fermés.

La nature brave la r^le et le cordeau; Part en a besoin pour élever ses édifices, etterroiner Bos ouvrages : mais la nature a ses propres lois qui sont au-dessus de l'art et de la critique.

Le docteur L.... reconnaît toutefois que mon sermon sur la conscience est ime compositiob adQnrable; mais il prétend que c'est

le dégrader que d'en faire ua épisode du Tris^ tram Shandy. Maintenant s'il vous plait^ sojez assez bon pour écouter ma réponse : si cet ouvrage est si parfîût^ et je le crois tel , par ce que lejuge^ Burneù , homme de goût el d'érudition y aussi bien qu'homme de loi ^ désira que je le fisse imprimer ; si ce sermon y dis- je ^ est si bon^ il doit être lu ; les lecteurs lui viennent par milliers depuis qu'il est dans le Tristram Shandy y mais le fait est qu'auparavant il n'en trouvait pas un seul.

j'ai répondu au docteur L. . . . avec tout le respect que méritent son aimable caractère et &ès talens admirables ^ mais je lui ai dit^ en ineme temps, que mon livre n'était pas écrit pour être chicané par aucune des lois connu(3S de la critique ; que si je croyais jamais faire quelque chose qui fût de leur ressort, je jetel^ais au feu mon manuscrit, et ne remettrais la plume dans le cornet que pour assurer de l'intérêt le plus cordial et le plus sincère quelque nou'^crhiqne et non- critiquant ami, tel que vous. C'est ce que je fais dans ce moment : i^nsi Dieu vous garde.

Je coinmence à mettre le nez hors de mon ermitage j car lord et lady Fauconberg sont arrivés, et portent avec eux , suivant l'usage,

UD ample magasin de vertus douces, aisées et faospitalièrc^s. Je vous désirerais ici pour les partager et pour en augmenter le nombre.

LETTRE XVIL A.... Ecuyer.

Lundi ao soir.'

Vous avez singulièrement frappé mon imagination par le portrait que vous m'avez fait de Lady.... ; la fierté de Junon domine chez elle. Viennent ensuite les dons de Minerve : quant aux faiblesses de C^'pris, je ne lui en connais aucune.

Elle a certainement un très^bon esprit ; elle a même des connaissances ; mais ce sont ses manières qui leiir donnent tout leur prix. On voit en elle quelque chose d'impérieux , que les uns se contenteraient de mépriser en secret^ et que d'autres pourraient contrarier vivement; mais elle y met tant de grâce ^ qu'il n'en peut naître aucune impression défavorable dans ceux qui ne font que passer^ et^ ce qui vaut encore mieux ^ dans ceux même qui s'arrêtent. Ce n est pas tout : elle attire cette espèce de soumission respectueuse qui^ même après un long

commerce^ ne permet pas de faiblir dans l'opinion qu'on a conçue de son mérite.

C'est dans mes conversations et mes différentes entrevues avec celle Lady que )'ai senti tout Favantage des ornemens extérieurs; et^ réellement ^ en ce qui regarde le ton de la bonne compagnie , je ne crois pas qu'un jeune homme puisse trouver de meilleure école que son salon ^ ou ^ raillerie à part ^ son cabinet de toilette. C'est vraiment une grande satisfaction pour moi , de me figurer mon jeune ami faisant son cours sous une pareille institutrice.

D est une époque et une circonstance de la vie , et c'est précisément celle où vous êtes , où^ pour achever de former un jeune homme, il ne faut que la société, l'aisance et une légère dose de la tendre amitié d'une femme accomplie. Il me reste encore un mot à vous dire à ce sujet; mais vous êtes en bonnes mains, et je ne puis que vous en marquer ma satisfaction : il en résultera probablement tous les effets que doivent en attendre les vœux d'un aussi sincère ami que moi.

Depuis que je me connais un peu dans les

affaires de ce monde, ma maxime a toujours

été que le commencement et la fin de notre

éducation avaient égalemejit besoin d'une

ni. ag

bonne; el, puisque vous êtes assez heureux que d'avoir Lady pour vous apprendre Valphabet de voire âge^ je vous exhorte à l'épeler et à le lire de manière à devenir le charme de jtoutes les sociétés : vous perdrez^ ainsi que je le désire^ Tliabitude de ne pas généraliser assez votre attention, de la circonscrire à un scul^ et de négliger les autres; car ^ quoique dans le principe il puisse y avoir quelque chose d'aimable dans cette conduite , elle n'est point adaptée au commerce sonéral de la vie. Lady M. F. peut avancer l'ouvrage, et Lady C. , j'en suis sur , est prête à s'en occuper. {^)ue ne doit donc pas attendre Pamilié, d'un semblable sol , d'une aussi belle saison et d'une pareille culture 1 Que puis-je faire de mieux que de vous laisser actuellement en si bonne compagnie, et vous prier d'olFrir, en reconnaissance, mes complimens respectueux à toutes ces dames? Agréez vous-même l'intérêt le plus cordial de

votre sincère et affectionné, etc.

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