LETTRE XXXIX
Je viens y mon ami y d'avoir une autre attaque; et^ quoique j'en sois remis en {grande partie^ elle m'a du moins averti d'uHe chose ^ qui est , que si je suis assez téméraire pour hasarder de passer l'hiver à Londres^ je ne verrai jamais d'auti^e printemps (i ).
Mais il en sera ce qu'il pourra , ma fatnille étant maintenant en Angleterre ^ cft moi me proposant de publier mon. voyage sentimental qui ^ je le pense avec vous ^ sera le plus répandu
(i) n niourut en efiet le |)rinteinps sulranti daos loa app^rtemeot , rue de Bond.
LETTRES. 5l5
•de mes ouvrages : je ne vois pas trop conimeiit il me serait possible de contrarier nies intérêts mes affections et ma vanité y au point de tourtier ma Ggure vers le sud avant le mois de mars. Si j'arrive à cette ëpoque^ je pense que j'en imposerait la mort pour sept à huit mois de plus I alors je pourrai la lais&er dans les brouillards y et me sduver dans les lieux où je l'ai bravée si souvent qu'il est à présumer qu'elle ne voudra pas ni'j relancer encore. Cette idée réjouit mes esprits : Ce n'est pas^ croyez -moi, que la mort en elle»méme mêlasse de la peine; mais il me semble que , pendant une douzaine d'années y je pourrais encore faire un usage to*^ lérable de la vie.
Toutefois y la volonté de Dieu soit faite ! D'ailleurs je vous ai promis y et je puis ajouter a ma charmante amie, tnadame V...., de lui faire une visite en Irlande ,et je pense aussi que vous voudrez bien m'accompagner.
Ce n'est pas parce que je vbus dois sa cod'naissance , ce qui cependant doit être compté pour quelque chose | ce n'est pas non plus sa voix enchanteresse, ni parce qu'elle est venue elle-même , sous la forme d'un ange consola^ teur, me donner de la tisane pebdant ma ma«ladie, et jouer au piquet avec moi^ dans U
5tS LETTRES^
craiute y comme elle le disait^ que la conversa» tion ne m'échaufiat trop , et que }e ne pusse résister à la tentation de causer. Ces motifs sont très-puissans sans doute ; cependant ils ne sont pas la cause première delà grande affection que j'ai pour elle. Je l'aime, parce que c'est un esprit à l'unisson de toutes les vertus y et un caractère du premier ordre ; de ma vie je n'ai rien vu qui lui soit comparable pour les grâces; et jusqu'au moment où je l'ai aperçue y je n'aurais pu me figurer que la grâce put être aussi parfaite dans toutes ses parties y ni si bien appropriée aux dons les plus heureux de la jeu-* nesse , soils le régime immédiat d'un esprit supérieur ; car je réponds bien que l'éducation quoique appelée à terminer l'ouvrage, n'a joué qu'un rôle très-secondaire dans la composition de son caractère : ses plus grands efforts ont été de soigner quelque bout de draperie , ou ^ plutôt , ils se sont perdus dans cet ensemble de belles qualités qui domine toutes les perfections accessoires.
En un niot y quelque envie que j'eusse de
m'embarquer , si , au moment du départ , une
femme pareille me faisait un signe de la main,
il est sûr que je ne partirais pas.
Cependant le monde me tue absolument ;
LETTRES. 5l7
^t VOUS çn étiez instruit ^ vous en seriez affligé^ je le sais ; et je désire ne pas vous occasionner une larme inutile. Il suffit à votre pauvre Yorick de savoir que vous en verserez plus d'une quand il ne sera plus ; mais j'espère que y quoique ma mort y en quelque temps qu'elle arrive , ait quelque chose d'affligeant pour vous, vous pourrez aussi trouver quelque chose de consolant dans mon souvenir ^ quand je reposerai sous le marbre.
Mais pourquoi parler de marbre 7 c'est sous la terre que j e dois dire :
Car y qu'on me couvre de terre, ou de pierre.
Cela m'est égal, Cela m^est égaL
Jusqu'alors ^ du moins ^ je serai toujours, dans la plus grande sincérité ,
Votre très-affectionné , etc.
A iiiss L**
Oui ma chère L.... je vais me dérober an fracas du monde ^ et le babil le plus curieuse ne pourra dire où je vais me cacher; l'écho même ne le murmurera jamais. Que ton ima^ -gination se représente une chaumière dorée
5i8 LETTltES.
par le k)leil levant, sur le penchant d'un câteau romantique. Mais penses «ta que j'aille laisser l'amour et l'amitié derrière moi? Non^ ils seront mes compagnons dans ma soUtade ; ils se promèneront et se reposeront avec moi^ '"ftous la forme de mon aimable L.... Notre galté %era aussi pure et aussi innocente que celte de 1I0S premiers parens , avant que l'arche fatale ^eût fait son entrée dans ce siècle de bonheur et de paix.
' Les plus douces affections auront assez de place dans notre retraite pour s'j épanouir, et .y produire autant de fruits que la folie, l'envie et l'ambition en ont jamais étouffés dans le bourgeon qui allait les jeter. En vain les orages de la société bruiront à quelque distance de nous; ils se formeront toujoui's au-dessus de l'horizon de notre tranquillité.
Ma chère L.... n'a-t-elle jamais vu une rose s^épanouir au- mois de décembre? Quelque vaU Ion ami l'avait préservée du souffle impétueux du veut.
A l'abri des malignes influences, nous ne
serons atteints que par celles qui président aolL
plus jolies fleurs. Ohl combien ce projet plait
à mon esprit! Dieu veuille le réaliser I
. Mous bâtirons^ nous planterons : la simpli-*
liETTâES. B19
cite de la nature he sera» pas toiirintînll'e par l'art ^ elle nous apprendra comment il faut iri^ \rc« Habile chimiste , elle mêlera ensemble jtous les biens de la ^ie, pour nous en composer un baume précieux»
La nombreuse l'amille des soucis et des olia-^ grius sera bannie de notre porte ^ dont tdn Dieu tutëlaire sera le gardien. I^'ous chanter ronsen chœur des hymnes d'actions de grâces; et le bonheur nous accompagnera ainsi )iia^ qu au terme de notre pèlerinage.
Adieu, ma clicre L...; viens rejoindre quelqu'un qui languit dans ratlente de ton retour.
LETTRE XLL
A LÀ l^ÊME.
Vous Toulea que je vous dise ^ ma chère L<.«. , comment j'ai aupporté le chagrin de votre depart pour Stafibrd : c'est comme si ram me demandiez si la vallée où j'habite conaenre encore ses charmes, on si les roses et les jasmin» j répandent une odeur aussi agréable qn'ali joui; ou vous les laissâtes. Hélas!, tOut a perdu ici SCS charmes et sa magie..
. A l'heure de vàtre départ je me mis au lit^
accablé de fièvres de tous les genres ^ et plus encore de cette fièvre du cœur^ qui^ vous ie savez^ me tourmente depuis deux ans^ et ne cessera de me tourmenter que lorsque vous quitterez Stafford. La bonne demoiselle S..., ëcoutant'le mouvement de son cœur sensible, et me croyant malade^ insista pour que je me rendisse auprès d'elle.
Pourquoi^ ma chère L...^ n*ai-je jamais pu Jeter les yeux sur ceux de notre amie commune^ sans sentir mon cœur déchiré? EUle me fit rester une heure avec elle; et^ dans ce courtes^ pace^ [r fondis douze fois en pleurs. Ils étaient ces pleurs si passionnés et si affectueux qu elle fut obligée de laisser la place ^ et de m'imiter sjmpathiqueinent dans son cabinet de toilette.
Je vous ai tous la< deux pleures^ me ditelle du ton de la plus douce pitié ) car depuis long-temps je connais le cœur de la pauvre L...; sa douleur est aussi aiguë que la vôtre...; son cœur est aussi tendre, sa constance aussigrande, ses vertus aussi héroïques. Le ciel ne vous avait pas créés pour les tourmeus. Je ne pus lui ré» pondre que par un regard pénible et im soupir .profond ^ et je revins chez moi pour m'y restituer à la douleur.
^ Fanny m'avait préparé à souper : elle est
pleine d'attentions pour moi; mais je m^en ap«* prochai tout en larmes. Brouet amer, ma chère L..., lorsqu'on ne le partage avec personnel Au moment où elle mit mon petit couvert , mon cœur défaillit.... une assiette sohtairel un seul couteau! une seule fourchette! un seul verre! Je jetai mille regards pensifs vers la chaise que tu as si souvent ornée à ce repas tranquille et sentimental : alors mon couteau et ma fourchette tombèrent de mes mains; je pris mon mouchoir^ je le pressai sur me9 yeux, et je me mis à pleurer comme un enfant.
Je le fais encore en ce moment- ci, ma chère L... ; car à mesure que je prends ma plume ^ mon pouls s'agite , ma ûgure blême s'embrase , et des larmes tombent sur le papier lorsque j'j trace le mot L..^
O toi, dont je bénis les vertus! ô toi, que bénissent tous ceux qui te connaissent ! c'est par ce philtre que tu m'as charmé; c'est par lui que tu conserveras ta conquête tant que la foi sera dans le monde la compagne de la vertu. C'est par cette magie bien simple que je suis si content de la place que je crois occuper dans ton cœur, que le temps, les distances ou le changement des* circonstances qui alarment les âmes ordinaires^ ne créeront jamais un mou-
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vemcnt inquiet dans la niienne. Dusse^^lu res-^ 1er à Slafiord sept aus enliers, ton ami ^ quoique bien affligé^ ne serait ni soupçonneux^ ni soupçonné. C'est la seule exception où la sécurité n*est pas la mère du danger.
Je vous ai dit que la pauvre Fanny était pleine d'attentions pour moi : depuis votre départ, elle imagine .chaque jour quelque nouveau moyen de prononcer votre nom. Elle me disait hier, en me donnan]; un peu de geléo de corne de cerf, qu'elle avait observé que ma maladie commença le jour que vous partîtes; que depuis lors )*avais eu de la peine à soutenir ma t($le^ que je n'avais jamais, ou presque jamais souri; que je m'étais dérobé à toute fiociété ; quMle avait compris que j'avais le cœur affligé, parce qu'elle n^vait jamais passé auprès de ma porte sans m'entendre soupirer; que je n'avais ni mangé, ni dormi, ni pris plaisir à rien.... Juge à présent, ma L... , si la vallée (TEsiella a • conservé à mes yeux ses .charmes , ou si les roses et les jasmins y répan- . dent une aussi agréable odeur. Hélas I.... mais adieu. La cloche du soir me rappelle de toi à* mon Dieu.
LETTRE XLin