A LA MÊME
Ma L.... me traduit devant le tribunal de Tamitié. Je m'y présente en me mettant à la merci de ce juge compatissant. Qu'il mitigé ma peine^ s'il ne prononce pas mon absolution. Ne dites point que je commettrai la même ofrense> parce qu'un pardon trop facile occasionne la repétition d'une faute. Un avare dit : si je ne répands pas aujourd'hui mon argent^ le lendc« main sera marqué .par un acte de bienfaisance^ Le libertin dit : que je passe encore cette se-^ maiue dans les délices^ et je dédierai celle qui la suit aux plus sérieuses réflexions. Le joueur t que les dés me servent bien encore une fois y et je ne les toucherai plus de ma vie. Le scélérat désire d'obtenir sa liberté^ pour devenir honnête homme'^ et la coquette triomphe et se plaît dans les tourpiens do son amant ^ pouf que^ après le mariage^ il ait pitié d'elle à son tour.
La lecture de votre première lettre me'ras*^ sura plus que je "lie devais m'y attendre. Oh? ma chère L..., tu es assez bonne pour fuire mon apologie 1 mais tu i\e te repentiras jamaii
de cet acte de bonté : je suis ton débiteur^ et tu seras payée avec intérêts. Pourquoi te plainsta de Tabandon de tes amis? C'est une obser* vation commune et peut-être trop vraie , que les gens mariés promènent rarement leurs re^ gards au-delà de leur horizon : il est une par-^ cimonie de sentimens, comme il en est une d'argent; cependant^ comme ils ne coûtent rien y il semble qu'ils devraient se répandre avec plus de libéralité. On ne cueillera jamais de raisins sur un buisson y et nous ne devons point attendre un attachement sincère des per* çonncs sans cesse entourées des plans qu'elles font pour elles-mêmes. Je ne 3ais pas s'il faut plutôt plaindre que mépriser de tels carac* tères : la nature n'a jamais fait une crâiture inhumaine; de vieux préjugés et de mauvaises habitudes ont gâté la bonté de la création. . Ala L...! te voilà donc entourée des ténèbres melancoUques.de l'hiver. Si tu étais seule, ta retraite serait peut-être agréable : l'ambition trompée te l'envierait; l'amour trompé la cher^ obérait avec inquiétude. Les futiles sociétés de DOS villes aiment l'insouciance et la gaieté : la solitude est la nourrice de la sagesse.
Il me semble voir mon amie épiant conten>* ;jp)alivement dans son jardin les approches gra?^
XiETTIlES. 527
duelles du prihterops. Av«c quel plaisir tu gueU teras ses premiers bourgeons ! La violette et la prinie-vcTe, ses agréables messagers^ vont TannoQcer à tes regards avides. Flore et Pooione te mettent déjà au nombre des Nymphes dé leur suite; elles te chargeront bientôt de leurs doux présens. Tous les oiseaux sont à toi , et leur harmonie naturelle va bientôt te rendre . plus chères tes promenades philosophiques.
Quelque douces quelles soient^ reviens
reviens les oiseaux d'Yorkshire 'enfleront
aussi leur gosier^ et leur chant sera aussi mé*
lodieux qu'à Stafford
Adieu, ma chère L... ; je suis tout à toi^ et trop à toi pour ma tranquillité*
LETTRE XLIIL
A LA UÊME.
Pai offensé celle que faime tant! quel manvais génie a pu m*y porter? Mais' si un mallieureux frappait à ta porte, ne l'ouvriraîs-ta pas? Ne te sentirais- tu pas attendrie? Oui , tu le serais; car lat pitié a élevé un temple dans ton cœur. O la plus tendre et la pliis douce des affections, que ton voile sY'tende à la fois surToffense et sur ma douleur! Je viens de relire Tapologiô que tu as faite en ma faveur; m, 34
mais, bêlas! quelque bien tissus que soient des argumens , ils ne cbangent point la nature des faits.... trêve donc, ma cbère L....
Un cruel accident vient de m'fenlever un ami bien estimable; et ce qu'il y a de plus facheuX| c'est qu'une jeune veuve et cinq petits eniau» pleurent sur le malheur de leur père. SiPinlegrité de son cœur avait pu l'en préserver, celui de ses amis ne porterait point aujourd'hui le deuil. Les voies profondes «et affligeantes delà Providence excitent souvent des plaintes chez les homuies les plus résignés. Qui pourrait peindre la douleur d'une mère tendre devenue veuve dans un instant , et pleurant au milieu d'une famille nombreuse, sans secours et sans père? Grand Dieu! ce sont là des châtimensl et tu exiges encore de nous une pieuse résigna* . tion ! '
Fardonne-moi cette digression , et permetsmoi de verser une larme sur la mort d'un ami , et mieux encore d'un honnête homme. Tu fus pénétrée des mêmes sentimens, ma L..., quand tu perdis M...; et cependant tu n'en avais pas un aussi grand sujet. M..... était parvenu à un âge fort avancé ; le temps de faire du bien et d'être utile était presque passé pour lui. A soixante ans le logement vaut à peine les répa-
rations, et le locataire pense à résilier son bail... Ma L.... parle de laisser StafFord! puisse un ange propice guider ses pas ici ! la solitude devient à la fin ennuyeuse. Tu me dis que tu partiras avec regret : je le crois ; il se mêle toujours quelque chose de pénible à l'idée de quitter un endroit, que l'on a long^temps habité : c'est se détacher d'an vieil ami, à la compagnie duquel on s'est plu malgré ses défauts. Il me semble de te voir jeter cent fois par jour les jeux sur ta maison , en compter toutes les briques, tous les carreaux de vitres, et leur dire avec un soupir : je vais vous quitter. Oh! combien la matière est heureusement modifiée! ils demeureront insensibles k ta perte. Mais comment feras-tu avec ton jardin? Le souvenir de tant de jolies promenades va le rendre cher à ton cœur. Les arbres, les arbrisseaux, les fleurs que tes mains ont cultivées, vont se courber et se flétrir à ton départ. Qui va succéder à ces soins pendant ton absence? Tu laisseras ton nom sur les myrtes :. ah! si les arbres , les arbrisseaux et les fleurs pouvaient composer une élégie, comme elle serait plain**tive!
Adieu, adieu : crois-moi tout à toi pour toujours.
536 LETTRESi
LETTRE XLIV
A M. David Garrick.
Paris, 10 avril 17^2;
Je profile, mon cher Garrick, de l'occasion de M. Wilcox, qui part pour rAngleterre, pour TOUS écrire, et vous faire passer celte Jet Ire. Je n'ai aucune nouvelle de vous, ni de notre empire : j'aurais bien dit notre royaume, mais ici tout s'hyperholise. Si ime femme jr a tsimplenient du plaisir, elle y est charmée; si elle y est charm.ée, il ne lui en coûte rien pour être ravie; et quand elle est ravie ( ce qui arrive quelquefois ) , il ne lui reste autre chose à faire que de s'envoler dans un autre monde pour y trouver un métaphore : elle jure alors qu'elfe est extasiée. Celte manière de parler €st tellement à la mode , qu'il est à peine une femme du bon ton qui ne tombe sept fois par jour en extase ; c'est-à-dire, que le diable la possrcle alors, et cela parce qu'elle prend un mot pour l'autre. Mais où vais- je?
J'ai été pendant deux jours occupé à lire une traf^édie qu'une femme d'esprit m'a donnée, et je réfléchis si elle peut nous convenir. C'est d'après le plan de Diderot, et c'en est me me une demi-copie. Le Fils naturel, ou le Trïom •
LETTRES. 55l
phe de la vertu , en cinq actes. Il y a trop de seutimens ( pour mon goût du moins ) ; les harangues en sont trop longues : c'est un sermon; et cette raison-là me Ta fait reprouver. Toujours de Tamour, et puis de l'amour, sans aucune distinction de caractères! La même raison qui la recommande au Théâtre Français y me fait croire qu elle ne plairait pas sur le nôtre.
Après une suspension de trois semaines, les théâtres se sont ouverts; mais jamais les acteurs comiques n'ont été si bas, et jamais les tra^s^iques n'ont plus levé la tête. J'ai vu un petit homme soutenir lui seul le monde théâtral, comme David Atlas. Mais M"®. Clairon n'eu peut pas faire autant, quoiqu'elle soit appuyée par P.... Elle est cependant grande, et elle a Élit des progrès depuis que vous ne l'ave?^ vue; elle'souticnt fort bien sa dignité a table, et elle a son jeudi pour donner à manger ( c'est le mot ) à ceux qui ont faim et à ceux qui ont
soif.
On parle beaucoup de tous ici, et vous y êtes attendu après la paix.* Vous avez occupé tout seul la conversation , ces jours-ci , à deux dîners où j'étais... C'est un très-grand problème sous ce méridien , qu'un homme , et le même
53a LETTRES.
lionime possède à un tel degré, el dans on tel équilibre, les talens tragiques et comiques, qu'il partage ses admirateurs incertains de leurs jugcmrns.
Crëbillon vient de faire un marché avec moi, qui peut devenir un excellent persiflage. Aussitôt que je serai arrivé à Toulouse, il m*a promis d'écrire une lettre sur les licences qu'il trouvera dans Tristram Sliandy , et par récrimination je lui répondrai sur les libertés que }e remarquerai dans ses ouvrages. Ces écrits polémiques seront imprimés ensemble... Crébilloa à Sterne..., Sterne à Crébillon, et noujs en partagerons le profit. N'est-ce pas une convention bien Suissesse?
Je me porte mieux; et si je puis passer un liiver à Toulouse, je m'y fortifierai de manière a ne plus craindre de rechutes. Un asthme fâcheux qui martyrise ma fille lui rendra nécessaire le même changement d'air, et je vais à Versailles cette semaine pour solliciter de M. le duc de Chôiseuil un passe-port pour clic. Ello me joindra ici, et nous décamperons aussitôt pour le midi de la France. Je ris en attendant de pleurer, et dans de certains momens douloureux je pleure en attendant de rire. Jeshan^ déise mes peines, et je crois que par le Shan-
déisme sublime avec rauiour du genre humain^ je me défends des infirmités autant que par le bienfait de Tair et du climat.
Adieu , mon cher Garrick. Présentez mes respects à Madame : si elle avait été hier au 5oir à rOpéra, elle y aurait^ d'un coup-d'œil , dcsapotliéasé cent divinités françaises.
Je suis ^ etc.
LETTRE XLV
Me voici dans mon ermitage ^ le cceur et la léte pleins^ non pas des amours de mon oncle avec la veuve Wadman^ mais de mes sermons^ et votre lettre vient xxCy distraire de ces pensers religieux.
L'esprit qui Ta dictée me plaît. Mais^ dans cette solitude, de quoi puis-je vous amuser que de moi-même?
Je suis charmé que vous soyez amoureux : cela vous guérira du spleen, également dangereux pour les hommes et pour les femmes. 11 iàut que j'aie toujours aussi quelque dulcinée en tête : Tamour organise mon ame , et dans ce cas je m'efforce de croire que la belle s'imagine que je l'aime, quand je me le suis déjà persuadé moi-même. Mais tout se passe à la Iran-
de vous dire ; mais pour éviter toute mauvaise application^ vous saurez que par la négligence de mon vicaire y de sa femme, de sa servante, de... je ne sais qui, mon presbytère se brûbi^ il y a quelques jours, jusqu'au sol, et que mes meubles et une assez jolie collection de livres furent enveloppés dans cet incendie. La perte est considérable : ce pauvre homme décampa avec sa femme, et je ne les ai pas revus. Cela , me fâche véritablement. Je l'estimais , je le plaignais tant que, dés l'instant que j'eus la nouvelle de son désastre, je lui dépéchai vite quelqu'un pour lui propoàer ma maison jusqu'à ce que le presbytère fût reconstruit ; mais il était bien loin, et malheureusement il craignait mes poursuites. Ciel I qu'il me connaissait mal, de me mettre au nombre de ces hommes durs qui entassent calamité sur calamité, et qui ajoutent un poids nouveau à un fardeau déjà insupportable! Dieu qui lit dans mon cœur , sait bien que je voudrais plutAt soulager qu'écraser l'infortune , et que j'aimerais mieux tarir le torreût du malheur que d'y ajouter une seule goutte. Je ne regarde poiut ce qui m'est arrivé : cette perte ne ^ne coûtera pas un soupir , car après tout je puis dire, avec le capitaine espagnol^ que je suis aussi bon
LETTAES. 537
gcnillhomme que le roi , quoique )e ne scia pas aussi riche.
Vous altendrai-je cet été? Je souhaite bien que vous me fassiez uae visite de quelques semaines. Je vous donnerai un rôti à diner, une nnppe blanche tous les jours , et une histoire au dessert. Nous nous assiérons sous l'ombrage pendant la chaleur du jour , et le soir la plus jolie des chambrières vous tressera une guirlande. J'irai après cela cliorcber un climat tempéré. Ma toux augmente toujours^ et elle va me traiuer au tombeau malgré tout ce que je puis faire ; mais je fuirai tant que j'aurai quelque force. J'ai vaillammeut lulté pendant vingt ans contre la mort : la gaieté et le rire m'ont sauvé ce croc-en- jambe ; mais mon ad-r versaire me presse, et il me faut rompre la' mesure avec lui si je veux lui échapper. J'ospère que vous voudrez bien m'accompagner jusqu'à Douvres y et que nous irons encore une fois sur le rivage pour mettre Neptune ea bonne humeur. Adieu.
LETTRE XLVII
Le désir que j'avais de ^oir ma femme et* nia fille, mon cher Antoine, mV détourné de
mon chemin et m'a conduit au cliâtcau ciélicieux de madame la comtesse de M.... JV suis depuis sept jours ^ et j'y vis en patriarche avec cette femme charmante et une demi-douzaine de joHes dames de ses amies. Elle a le cœur excellent ^ présent que la nature ne fait pas 4 tous les hommes. J'en partirai demain avec regret : je courrai nuit et jour vers Paris, où j'arriverai dans deux jours. Si je puis en repartir aussitôt pour Calais^ je souperai avec vous la veille de l'anniversaire de la naissance du roi.
Personne n'a jamais autant couru après sa femme que votre ami : enfin , après Tavoir 'cherchée dans cinq à six villes différentes, je la rencontre dans la Franche-Comté. La pauvre femme me demande de séjourner encore un an en France. Ma fille Lydia' me fart le plus grand plaisir; elle a fait beaucoup de progrès en tout ce que j'attendais d'elle. Je suis infiniment mieux portant , et infiniment moins conséquent : voila, à coup sur, le signal et le moment auquel je dois prendre ma plume. En conscience, je crois de mourir l'ayant dans mes doigts; mais je vivrai encore dix ans, mon cher Antoine , nonobstant les craintes de ma femme , que cette idée' attriste.
Combien cette portion du globe qu$ j'habite
est délicieuse ! le climal en est céleste , et tout le juur nous sommes assis sur le gazon. La comtesse n'est point avare du nectar dé ses celliers, et il nous inspire tous deux fois par jour. C'est le meilleur Bourgogne qui croisse sur les coteaux qui terminent notre horizon.
Vous ne partirez sûrement pas de* Crazi^- Castl avant mon arrivée à la ville. L'été y est si beau! et Ton n'en peut pas dire autant de VYorkshire. J'espère que vous me montrerez quelques-uns des jolis contes que vous composez. N'avez-vous pas quelqu'autre ouvrage à faire? Ce n'est pas de vous que je veux l'apprendre. Que Dieu vous conserve, ains; que vos enfans !
Je suis, mon cher cousin , etc. , etc....
Auprès de Dijon.
LETTRE XLVIIL
A SA FILLE
Ainsi donc, ma cIktj Lydia, tu reviens avec ta mère de Marseille, au bord de la Sorgue. C'est là que lu vas l'asseoir et méditée : j'envie celle douce occupation , et jg ferais volontiers à la tombe de Pétrarque une visite sentimentale. Combien la fontaine de Vaucluse, d'après ta description , doit cire délicieuse !
54o LETTRES.
Je suis cliarmé de ce que tu me di^i de T^bbé de Sade ; on est beureux de trouver un pareil voisinage. Je suis bien aise encore qu'il veuille bien corriger la traduction que ta fais de mes sermons.
Mais pourquoi ne t'occupes -tu pas de la Maison de deuUi c'est un des meilleurs ? J'ai la plus grande envie de recevoir la vie de Pétrarque et de sa sœur^ par votre abbé ; mais je ne puis penser de sang-froid à la réponse
que lui a fait le marquis : c'est bien mal^
et je suis émerveillé de sa patience plus que cbrétienne
Pour en venir à ta lettre^ je ne voudrais pas connaître le sot oisif qui donne à la mère des
soupçons sur le compte de mistriss : il est
vrai que )'ai de l'amitié pour elle y mais je n'en suis pas infatué. J'ai assez de discernement pour connaître sts fautes et celles de son sexe ; au reste j'bonore inGniment ta mère pour la réponse qu'elle a faite à ce mal avisé : a Je ne » Dcux^ être informée de rien , et je vous » prie de rCen plus parler. » Pourquoi me dis- tu qu'elle manque d'argent? Eb bon Dieu! lorsque j'ai un schelling, n'en avez- vous pas neuf parties?
LETTRES. 54t
Je ne commeDcerai mon voyage sentimental qu'à Coxwouldy et j'ai fait le plan d'un ou« vrage qui sort entièrement du chemin battu des écrivains. Si tu étais auprès de nioi^ je te présenterais à la plus aimable, à la plus charmante des femmes.... : ce n'est pas mistriss...., mais mistriss D...« , femme du plus honnête. des maris. Je les estime également tous les deux : il possède toutes les qualités d'un homme; l'honneur et la bravoure, qui l'ont fait distinguer en plusieurs circonstances, sont ses vertus caractéristiques. Je vous le ferai plus particulièrement connaître , en vous envoyant l'histoire iSCOrmes y avec les Uvres que vous désirez : ils soiit dignes d'être lus. Ormes est un écrivain aussi élégant que juste, et il ne ferait point un compliment à qui que ce soit aux dépens de la vérité. Mistriss D... est bonne , d'une tournure d'esprit sentimentale , et si heureusement née qu'elle est trop parfaite pour le monde qu'elle habite. Juste ciel! si toutes les femmes lui ressemblaient, quelle vie nous passerions! Le ciel, ma Lydia, a créé à propos des êtres différens entre. eux. Tu es digne, ma chère enfant, d.e son amitié; elle t'aime déjà, car je lui ai souvent dit ce que je sentais pour toi. Voilà une lettre bien longue : réponds-moi aussitôt.
64^ . XETTRES.
et que tes lettres ne soient pas étudiées ; écris naturellement^ et tu écriras bien.
Adieu, ma Lvdia. Je suis ion afTectionné père.
LETTRE XLIX
A SA FILLE
Cette lettre, ma chère Lydia, consternera ton cœur sensible, et tu n'y trouveras pas des marques de ma gaieté ordinaire. Puis-Je m'y livrer lorsque je suis environné de mille pensées mélancoliques? On vient de me volor près de soixante guinées de la manière la plus extraordinaire. Mais que signifie cette perte auprès de celle que je suis en danger de faire ? L'amitié est le baume delà vie, et celle-ci sans l'amilié n'est qu'un lourd fardeau indigne d'être porté. Je suis mallieureux. Ta mère et toi êtes loin de moi : qui peut compenser cet abandon? Pour l'amour de Dieu! persuade-lui de venir se fixer en Angleterre : la vie est trop courte pour la dépenser en de si Inngues absences; et tandis qu'elle vit dans un pays et moi dans l'autre , l'on croit que c'est une affaire de choix entre nous. D'ailleurs, ma chère fille, ô toi la bien- aimée de mon cœur, j'ai besoin •de te voir!
Je suis bien triste, et les yeux de ma Lydia se gonfleront de larmes quand je lui en dirai la cause. Je crains que cette tendre amie, dont je t'ai parlé dans ma dernière lettre, ne dépérisse entièrement.
Je ne l'ai point quittée depuis deux jours, et je n'ai jamais vu une santé aussi. altérée. Elle est d'une complexion si délicate! c^est un lis qui se fane,- car les roses ont disparu de son visage. Je ne puis voir, je ne puis parler de cette femme incomparable, que je ne me sente inondé de pleurs. Je lui ai mille obligations, et je lui dois plus qu'à tout son sexe, plus qu'à tout l'univers. EUle est douée d'une délicatesse de sentimens que peu de femmes possèdent : nos conversations sont si intéressantes, et elle parle de quitter ce monde avec plus de tranquillité que les hommes n'en mettent à y vivre. J'ai écrit son épilaphe , et je t'en envoie une copie : elle exprime modestement son mérite; mais Dieu la guérisse, et qu'elle vive pour faire la mienne!
« Des colonnes et des urnes chargées d'in.s- « criptions sont l'hommage que les sens payent c( à la mort. L'ami sincère n'a pas besoin de ce « mécanisme pour exciter les larmes ; elles couce lent naturellement comme ces vers sur le tomlu. 35
« beau d'E.-..^ et elles y couleront aussi long-
« temps -que la nature en prêtera à la douleur, n
Dis mille choses à ta mère^ et crois ^ ma
clière Lydia^ que je t'aime bien tendrement...
d'Ighace Sancro a m. Sterne.
Monsieur^
Ce serait insulter à votre humanité^ que de faire devant elle l'apologie de la liberté que je prends aujourd'hui de vous écrire. Je suis un de ces misérables que le vulgaire, sans pitié, appelle nègres. La première partie de ma vie a été malheureuse, parce que je fus placé dans une famille qui jugeait que Tignorance était la meilleure et la seule gardienne delà soumission. Par une application qui me délassait de mes travaux , j'appris un peu à lire et à écrire.
La seconde partie a été, grâces à Dieu, bien plus heureuse j je l'ai passée au service d'une des meilleures maisons du royaume. Les livres ont toujours été mes délices ; la philanthropie est la déité que j'adore. Oh! combien je vous suis redevable, mon cher Monsieur, du caractère aimable de votre oncle Tobiel oui, je
ferais dix milles dans la canicule pour serrer et pour secouer la Fnain de son honnête caporal.
Vos Sermons ont pénétré jusques à mon cœur, et j'espère qu'ils Pont amendé. Que j'aime ce passage de la soixante et huitième page du second volume! « Considérez com- « bien de nos ircres, dans tous les siècles, ont « été foulés sous les pieds d*un tyran cruel et « capricieux, qui n'a jamais ni entendu leurs « cris, ni compati à leurs calamités. Considc- « rez Tesclavage : quelle coupe amère, et con- « bien de millions d'hommes naissent pour en « être abreuve's ! «
De tous m<es auteurs favoris, vous êtes le seul , avec celui de Geo Ellison , qui ayez excité une larme en faveur de l'esclavage, et vous m'applaudirez quand je vous demanderai de donner une demi-heure d'attention a celui qui se pratique dans nos Indes occidentales. Ce sujet, traité par vous, allégera le joug de plusieurs de ces misérables : quand ce ne serait que d'un seul, quel jour de fête, grand Dieu, pour un bon cœur! Je suis sûr que vous êtes épicurien en vos actes de charité : d'ailleurs, on vous lit, on vous admire si universellement , que vous ne pouvez manquer... Ah 1 Monsieur, voyez s'élever vers vous les mains tremblantes
de mes frères. La douleur ( vous Tavez si pathétiquement observé ) est éloquente : Ggurezvous leur posture suppliante....; écoutez leurs prières. Leur refuserez -vous quelque chose? L'humanité est si complaisante !
C'est dans cet espoir que je vous demande la p( rmission d'être ^ etc.
Ignace Sancho.
KÉPONSE A IGNACE SANCHO.
Les petits événemens, Sancho^ coïncident aussi singulièrement que les grands. Je venais d'écrire l'histoire attendrissante d'une bonne et malheureuse négresse; et j'avais à peine essuyé mes jeux^ que j'ai reçu la lettre par laquelle tu me recommandes tes frères. Pourquoi dis-je tes frères? ne sont-ce pas les noires? ne sont-ce pas les miens? C'est par les teintes les plus sensibles que la nature descend de la plus belle figure de St.-James à la complexion la plus suieuse de l'Afrique. A quel degré de cette échelle les liens du sang doivent-ils ne plus exister? Jusques à quelle teinte devonsnous descendre pour que la pitié s'évanouisse avec les rapports qui nous lient?
Cela ne doit pas te surprendre, mon cher Sancho , car la moitié des hommes traite les autres comme des bêtes, et s'efforce de les rendre tels. Quant à moi, je n'ai jamais jeté les yeux sur la carte de l'Amérique, que je n'aie d'abord souç:^é aux fardeaux que tes frères et tes sœurs y charient; et si je pouvais alléger leurs épaules d'une seule once , je te déclare que j'entreprendrais de ce pas en leur faveur le pèlerinage de la Mecque. Cette course , Sancho , excède celle que tu ferais pendant la ca-*nicule, dansla même proportion qu'une visite d'humanité doit en excéder une de cérémonie.
Je suis cliai^mé que mon oncle Tobie t'ait intéressé. Si je puis achever le livre que j'écris, je croirai avoir rendu quelques services aux( afiligés. 11 peint les ridicules des hommes, et venge de l'oppression de leurs semblables ceux qui ont vécu si long*temps dans les cachots de l'ignorance ou dans les chaînés de la tyrannie. Je te loue d'avoir , par tant d'application , brisé la porte des premiers, et je te félicite de ce que la providence, en te confiant à des mains miséricordieuses , t*a sauvé des étreintes dos autres.
Adieu, mon bon ami Sancho : je n'oublierai jamais ta lettre.
k IGNACE SANCMO.
Je suis bien recoDuaissant de la réponse obligeante et honnête de mon cber Sancho, et: quand je serais dix fois plus oecupé^ je le reniercierai toujours de son amitié et de sa bonne opinion. C'est une affectation mensongère que de dire que les louanges ne récompensent de rien. Fussent-elles seulement sincères^ on les recevrait avec autant de plaisir que je reçois les tiennes.
Je quitte la ville dans un état bien triste^ et avec l'idée que je prends congé d-elle pour iou- ^purs : peut-être qu'un bon air , une retraite • tranquille , un^ ânesse à téter et une autre à monter , feront des merveilles. J'espère de vivre encore toute cette anuée^ quand ce ne serait que pour donner au monde que je vais quitter^ d'aussi bonnes impressions sur moi que les tiennes, mon cher Sancbo. Je voudrais cependant stipuler que la nature me fournit , pendant ce court espace^ assez de santé et de vivacité pour finir l'ouvrage que jai commencé
cet été Mais je suis un être bien résigné^
Sancbo; et je prends la santé et la maladie
comme la clarté et les ténèbres, comme les vicissitudes des saisons , c'est-à-dire comme il plaît à Dieu de me les envoyer. Je m'acconjmode de leurs retours périodiques comme je puis, ayant seulement l'attention , quand il m'arrive quelque fâcheux événement dans ce monde ennuyeux, de ne pas y perdre ma tranquillité. Voilà, Sancbo, la vraie pbilosopbie : nous nous la devons à nous-mêmes, et non à l'aveugle Fortune.
Adieu : j'espère que tu n'oublieras pas de venir me voir l'iiiver prochain, et je t'embrasse avec la co rdialité la plus vraie.
LETTRE LUI