‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 101 sur 163 · ÉVIDENCE DE LA MORALE BE JKSCS-CHIUST · texte numérisé non relu

ÉVIDENCE DE LA MORALE BE JKSCS-CHIUST

Article 1. — Evidence des devoirs de rhomme à l'êxjurd de Dieu.

I. Il est, dit-on, des hommes si grossiers et si épais, que les vérités les plus claires ne trouvent point d'entréo dans leur.esprit. Je ne sais s'il ne faut point excepter la morale de l'Evangile. Qu'on la propose à quelque homme que ce soit, en qui l'on aperçoivo une étincelle de raison, jamais il ne la dé-

approuvera. Qu'on lui montre un Chrétien formé sur celte inorale : ce Chrétien lui plaira. Qu'on lui demande s'il ne voudrait (tas ressembler à un Chrétien; il répondra qu'il le souhaite. C'est qu'il est des vérités que nous portons gravées dans notre âme. Il ne faut que nous y rendre attentifs ; elles éclatent dans le moment; leurévidencenous saisit, nous frappe, nous entraîne. C'est là manifestement le caractère de la morale do Jésus-Christ.

II. Si Dieu est l'Etre par essence, le souverain bien, la source de tout bien , notre cœur porté par un amour invincible vers le bien, peut-il s'arrêter à quelque objet créé, sans se reprocher son erreur et son injustice? Préférera-l-il cet objet à Dieu? Le lui égalera-t-il? L'aimera-t-il comme son bien? Il faut donc qu'il le juge, ou plus aimable queDieu,ou également aimable, oudumoins aimable pour lui-même : or, ces jugements sont absurdes. Jl est faux évidemment que tous les biens créés soient plus aimables que le bien infini, ou aussi aimables que le bien infini. Il est faux que le bien créé soit aimable pour lui-même : car il est faux qu'il soit un bien indépendant, un bien sans rapport à sa source. 11 est donc faux qu'il soit aimable sans ce rapport. L'aimer donc pour luimême, c'est l'aimer contre sa nature, c'est le tirer de son ordre, c'est le regarder comme indépendant, c'est en faire une divinité. 11 est donc injuste et insensé de chercher notre bien dans la créature, de nous y attacher comme à notre fin, en l'aimant pour ellemême sans rapport à Dieu. Il est aussi faux qu'aucun bien créé soit préférable, ou égal à Dieu, ou aimable pour lui-même, qu'il est faux que l'unité soit plus grande qu'un nombre infini, ou qu'elle lui soit égale,ouqu'elle soit le nombre infini.

IH. Si Dieu est la vérité, ne faut-il pas renoncer à la raison, pour ne pas le croire quand il parle? Peut-on le juger capable de tromper, ou d'être trompé? Ne faut-il pas aussi renoncer è la raison, pour ne pas espérer les biens que Dieu nous a promis? L'accuser ou de manquer de puissance pour tenir ses promesses, ou demanquer débouté pour le vouloir, c'est blasphémer.

Si Dieu est la justice même qui punit et qui récompense avec une souveraine équité ; qui ne tremblera dans l'attente de ses jugements? Se rassurer sur une bonté aveugle qui par la nécessité de sa nature, ne peut que récompenser, ou sur une justice impuissante qui ne peut châtier, c'est se contredire dans les termes, et encore une fuis c'est blasphémer.

IV. Si le nom de Dieu est respectable; il est évident qu'il doit être respecté. Attester ce nom pour appuyer le mensonge ou l'injustice; c'est vouloir que Dieu autorise l'un et l'autre. C'est donc vouloir que Dieu puisse mentir, ou être injuste. La majesté de Dieu est admirable; donc nous devons l'admirer, et n'ouvrir la bouche que pour éclater en cantiques de louanges. La conséquence est nécessaire.

V. Mes besoins sont immenses. Si je ne sens mon ignorance, ma corruption, mes misères, je suis un slupide. Ainsi pour ne pas solliciter la Ixmté inépuisable du Créateur par des prières aussi multipliées que mes besoins; il faut que je juge ou que Dieu n'est pas assez puissant pour remplir mes besoins, ou assez bon pour le vouloir, ou que mes vœux sont inutiles. Les deux premiers jugements sont insensés. Le troisième ne l'est pas moins. Dieu veut que je sente mes misères, que je les lui expose, et que je désire d'en être délivré. Regarder les dons de Dieu comme nécessaires, les demander, et après les avoir reçus, ne pas en faire usage, ni les conserver avec soin ; c'est se contredire. Etouffer la reconnaissance que les bienfaits excitent naturellement , c'est supposer, ou qu'ils étaient dus, ou qu'ils partent d'une nécessité aveugle, ou que, dès qu'ils sont hors de leur source, ils acquièrent l'indépendance; en un mot, qu'ils ne sont pas des effets continuels de la bouté et de la libérable suprême, ou que le bienfaiteur ne veut point de reconnaissance. La raison rougit de telles suppositions.

VI. Si la volonté de Dieu *est toujours sainte, toujours juste, incompatible avec le défaut, quelle autre règle dois-je me proposer? La croirai-je fautive? je renverse l'idée du Créateur. M'en croirai-je indépendant ? je renverse l'idée de la créature. Penserai je que Dieu est indifférent à ma conduite ? C'est penser qu'il ne connaît point, qu'il ne veut point ; car il est clair que si mes actions lui sont connues, il ne peut approuver celles qui sont contraires à ses volontés et à ses attributs. Or penser que Dieu ne connaît pas, qu'il ne veut pas, c'est en faire un être aveugle etstupide, semblable à la matière. Ses lois et sa parole ne sont que ses volontés manifestées ; c'est fureur que de ne pas s'y assujettir; c'est vouloir se soustraire à l'empire de l'équité et de la suprême majesté.

VIL Si Dieu préside à tout par sa providence; s'il est la cause universelle qui opère tout, qui dispose de tous les événements, en sorte qu'il ne tombe pas un cheveu de ma tête, sans un ordre précis de sa volonté, dans quelle vue dois-je travailler, sinon dans la vue de lui obéir? Avec quelle paix ne doisje pas attendre le succès de mes soins? Do quel œil dois-je envisager tous les événements? mes inquiétudes, mes murmures et mes plaintes hâteront-elles, arrêterontelles, changeront-elles les dispositions do cette main invisible qui produiHout? N'estelle pas la puissance, la sagesse et la boulé?

V11I. Si Dieu est le Seigneur des esprits, quel doit être l'objet de mes désirs, sinon de le voir régner sur les esprits, en les rendant heureux par la connaissance et par l'amour du souverain bien, c'est-à-dire par la connaissance et l'amour de lui-même. Je dois, par une conséquence nécessaire, désirer la destruction de la cupidité qui s'oppose à ce règne plein et absolu , en courbant les esprits vers la terre. Je suis injuste, si je no désire pas un tel règne; ou il faudrait sup-

poser que Dieu ne veut être ni connu, ni aimé des esprits, ou que les esprits peuvent être heureux sans connaître et sans aimer Dieu. Suppositions contradictoires. C'est supposer que l'intelligence même a créé, sans intelligence, des esprits, puisqu'en les créant, elle n'aurait point eu de fin : ou que les esprits peuvent être heureux sans connaître la vérité et sans aimer le bien.

JX. 11 est clair encore que je dois aspirer aux perfections divines imitables. Car Dieu aimant nécessairement sa vérité, sa sainteté, sa bonté, sa justice, sa miséricorde, il condamne nécessairement en moi tout ce qui est contraire à ces attributs.

X. Enfin il est évident que Dieu ne peut agir que pour sa gloire ; qu'il ne peut donc avoir tiré du néant des intelligences -capables de le connaître et de l'aimer, que pour en être connu et aimé. Arrêtent-elles donc ces intelligences leur amour dans quelque bien créé? Leur désordre est aussi manifeste, qu'il est clair quelles ne sont pas faites pour un bien créé. En un mot, une intelligence agit perpétuellemen-t, et elle agit pour une lin. Donc, si elle cesse d'avoir en vue le bien souverain, elle a nécessairement en vue un bien créé , elle agit pour ce bien, elle l'aime pour lui-même; car agir pour une fin et s'y fixer, c'est aimer un bien pour lui-même. Or elle ne peut aimer un bien créé pour lui-même, sans le préférer au bien incréé, ou sans le lui égaler, ou sans l'aimer comme un bien pour lui-même. Nous avons déjà remarqué que des amours de ce genre, sont nécessairement contraires à l'ordre, parce qu'ils sont nécessairement contraires à la vérité et à la justice.

Ahticle II. — Evidence des devoirs de l'homme à l'égard du prochain.

\. L'ordre exige que j'aime comme moimême, ce qui est aussi aimable que moi : or, tout homme a cet avantage. Il est faux que je sois plus, ou moins, que ce qui m'est absolument semblable. Le rapport d'égalité entre deux fois deux, et quatre, n'est pas plus évident, qu'entre doux hommes précisément comme hommes. Si je jouis de ma raison, je m'aime sincèrement. Je ne veux point me faire tort. Je ne m'impute point des crimes pour avoir le cruel plaisir de me condamner. Je travaille à me guérir de mes défauts. Je ne m'irrite point contre moimême. Je cherche la paix. Je supporte mes misères. Je m'afflige de mes maux. Je me réjouis de mes biens. Je neveux point me rendre défectueux. Je ne me refuse pas ce qui m'est nécessaire. Je me fais tout le bien que je puis.. Donc, puisque je suis obligé d'aimer mon prochain comme moi-même, mon amour pour lui doit avoir tous ces divers caractères. Examinons-les en particulier.

II. Qui exclurai-je de mon amour? Un ennemi qui m'a outragé? Mais en m'outragea nt a-t-il cessé d'élr* homme ? a t il cessé d'être mon semblable? Il a donc droit à mon

amour. Je ne puis le lui refuser, sans violer la justice. Faut-irque je me rende injuste, parce qu'il l'est? La perte de mou innocence sera-t-elle un remède à l'injure que j'ai reçue? en sera-t-elle la réparation? J'aimerais autant penser que pour recouvrer un œil perdu, je n'ai qu'à arracher celui de mon ennemi. Ce n'est pas de ma haine qu'est digne celui qui a cessé de m'aimer, c'est de ma compassion, puisqu'il n'a pu cesser de m'aimer sans devenir criminel, et par conséquent misérable. Mon amour doit donc embrasser tous les hommes.

III. L'amour ne peut être réel, sans être sincère; car qui dit amour, dit une affection, une inclination du cœur. Si j'ôte ou si je ne rends pas au prochain ce qui lui appartient, je suis dès là même injuste. Car c'est Dieu qui est le dispensateur des biens et des dignités, qui ordonne des rangs, qui élève et qui abaisse, qui donne et qui ôte les richesses. 11 veut les hommes dans la place où il les a mis. Si ces dispositions et ces arrangements de la Providence sont justes, il est manifeste que quiconque refuse de s'y conformer et de s'y soumettre, ne peut être qu'injuste.

IV. Juger mon prochain sur de simples apparences, c'est vouloir me tromper , c'est affirmer ce que je ne sais pas, c'est done blesser la vérité.

L'amour n'a pour objet que le bien; donc ce n'est pas aimer sincèrement mon prochain, que de le voir dans le crime, sans l'aider à en sortir. D'ailleurs mon indifférence retomberait sur Dieu, dont je verrais tranquillement les lois méprisées.

Irriter mes frères par des manières dures et choquantes, les troubler, les affliger, augmenter leurs défauts par mon impatience, ne prendre part ni à leurs biens, ni à leurs maux, ce sont les effets les plus marqués de la haine.

V. Conserver pour mon prochain de l'aigreur et de l'aversion, c'est ne le point aimer. Le porter au mal, c'est vouloir s:»n malheur, c'est le haïr. Lui refuser mes biens et mes secours, c'est lui préférer des biens vils et caducs qui lui sont infiniment inférieurs. Ma vie même qui n'est qu'un bien périssable, ne peut sans un violement de l'ordre, être préférée au bonheur éternel du prochain. Je dois donc être dans la disposition sincère de la lui sacrifier.

Article III. — Evidence des devoin de l'homme à l'égard de lui-même.

I. Si mon bonheur dépend de Jésus-Christ, comme je n'en puis douter; la raison veut que je m'attache à Jésus-Christ ; or, puis-je m'y attacher véritablement, sans m'efforcer d'aimer, et de copier ce divin modèle dans tous ses traits? Jésus-Christ a été humble, souffrant, ennemi des plaisirs des sens, du monde, du péché, pauvre, uniquement occupé de la gloire de son Père , et du bien des hommes, pénitent , pur et sans tache, jusqu'à la mort. Refuser d'êtro humble.

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