DG
amatour de la croix, ennemi Ides plaisirs, etc., est-ce aimer Jésus-Christ? N'est-ce pas plutôt aimer ce que Jésus-Christ a haï, et îaïr ce que Jésus-Christ a aimé ? La liaison ne peut être plus intime entre ce premier devoir de l'homme envers lui-même, et tous les autres que Jésus-Christ lui prescrit. Considérons ces devoirs en détail.
II. Rien n'est plus conforme à l'ordre que de s'aimer pour Dieu, ce n'est qu'aimer Dieu en soi. Mais l'orgueil qui consiste à s'aimer sans rapport à Dieu, est évidemment contraire à la vérité et à la justice. II est faux que je sois aimable pour moi-même. Il est faux que je sois plus aimable que Dieu, ou également aimable. 11 est faux que je sois plus aimable que les autres hommes, qui sont mes égaux. 11 est injuste d'établir en moi-même ma dernière fin. 11 n'est pas moins injuste do vouloir être la fin de mes semblables. Me préférerai-je aux autres hommes, pour quelques avantages que j'ai audessus d'eux? Ou je rapporte ces avantages à leur fin légitime, ou je manque à ce devoir essentiel. Si je les rapporte à Dieu ; je ne vois plus que Dieu dans ses dons; je ne les aime plus pour eux-mêmes; ils ne peuvent m'enfler. Si je ne les rapporte pas à leur auteur, ils ne sont plus qu'un faux titre de préférence ; j'abuse de ses dons, je suis injuste. Ils me rabaissent donc réellement ces prétendus avantages, au-dessous de ceux qui en sont privés : car il vaut mieux ne pas les avoir que d'en abuser. L'humilité est donc aussi nécessaire que l'amour de la vérité et de la justice.
III. Ou Dieu m'afflige par lui-même , ou les hommes sont la cause de ma misère. Si c'est Dieu, sa main n'est-elle pas également aimable , quand elle frappe ou quand elle console. En me livrant à l'impatience et au murmure, me tirerais-je de dessous cette main qui s'appesantit sur moi ? elle est la puissance même. Mon impatience serait donc inutile et de plus injuste; car la même main qui m'afflige, n'est pas moins juste qu'elle est puissante. Si Jes hommes me haïssent et me persécutent, ou c'est pour la vérité et pour la justice que j'aime; alors je dois m'estimer heureux d'en être la victime, ou ce sont mes crimes qui sont l'objet de leur haine; alors ils ne haïssent que ce que jjîdois haïr moi-même, et il ne peut que m'être utile de souffrir pour recouvrer mon innocence. Ou enfin les maux dont ils m'accablent sont les effets de leur malignité et de leur envie : alors sachant que les hommes sont impuissants par eux-mêmes, et qu'ils ne sont que les instruments de la Providence, je détesterai la malice, je plaindrai l'instrument, mais j'adorerai la main qui s'en sert. M'abandonner à l'emportement et à la fureur contre les hommes injustes, c'est vouloir moi-même être injuste, et de plus, agir de concert avec eux pour me tourmente.
IV. Les plaisirs des sens sont de la môme nature que tous les autres biens créés. Ils ne peuvent être ma fin, je ne puis donc les rechercher nour eux-mêmes. Dans l'état de
corruption où je me vois, cesl assez qu'une chose me soit défendue, pour que je trouve du plaisir à la désirer, et à la vouloir, la défense m'irrite. Toutes les lois ne seraient donc bonnes qu'à être violées, si le plaisir était mon bien et qu'il dût me déterminer. D'ailleurs, si le plaisir était un bien aimable pour lui-même, plus le plaisir serait vif, plus il serait un bien. Les crimes les plus honteux cesseraient donc d'être crimes , s'ils renferment des plaisirs plus vifs et. plus sensibles. De plus, si les plaisirs des sens étaient, ma fin : mon âme devrait périr avec mon corps, puisque, elle n'aurait plus de fin. En un mot, il est aussi vrai que les plaisirs des sens ne peuvent être ma fin, qu'il est vrai que je ne suis fait que pour connaître Dieu et pour l'aimer.
Les sensations que mon âme éprouve à l'occasion des corps, ne me sont données que pour juger du rapport que les corps étrangers ont avec celui dont la conversation m'est confiée. 11 ne m'est donc permis de me Jes procurer que pour cette fin unique. Tout ce qui ne tend point à cette fin n'est plus dans l'ordre. Tout ce qui est contraire à cette fin est contraire à l'ordre. Je sais, par une triste expérience, qu'au sentiment du plaisir que j'ai à l'occasion des corps, est unie une inclination involontaire vers ,ce plaisir et vers les corps qui en sont l'occasion. Tout plaisir des sens devient donc pour mon âme une vraie tentation, puisqu'il la porte et l'attire vers les biens créés, qui ne sont pas sa fin. il est donc clair que je dois fuir les plaisirs des sens, et que je ne puis trop en resserrer l'usage, en me réduisant aux bornes étroites de la nécessité.
V. La plupart des hommes recherchent les plaisirs des sens, la grandeur, l'élévation, les richesses avec une avidité insatiable. C'est ce que Jésus-Christ appelle le monde. Je dois donc fuir ce monde ennemi de Jésus- Christ; ses exemples sont contagieux; il n'y a que la nécessité qui puisse me faire prêter à son commerce.
VI. L'horreur du péché est une suite nécessaire de l'amour de Dieu et de ses lois, puisqu'en dernière analyse, le péché consiste à ne pas aimer Dieu de tout mon cœur, et le prochain comme moi-même pour Dieu.
VU. Mon désintéressement peut-il aller trop loin? Peut-il être permis en aucune sorte d'aimer pour elles-mêmes les richesses caduques? Elles ne sont utiles que pour conserver la fragile portion de matière unie à mon âme, jusqu'au moment que le maître de l'univers voudra bien me décharger de ce dépôt incommode. La moindre recherche, de ces vils biens pour eux-mêmes, est une dégradation réelle de mon esprit, un honteux avilissement. C'est chercher mon bonheur non-seulement où il n'est pas, mais c'est le chercher dans ce qui est infiniment audessous de mon être.
VIII. Je ne puis demeurer dans l'inaction, en sorte que je ne fasse ni bien ni mal. Mon âme est oans une action perpétuelle; c'est sa nalure. Sa liaison avec un corps est trop
intime, pour que celui-ci soit dans un repos éternel. P.ar une suite de cette liaison, la plupart des mouvements du corps répondent, si je puis m'expriiner ainsi, aux mouvements de l'âme. Donc, puisque mon âme ne doit être occupée que de la vérité, de la justice et de la bonté, ma vie ne doit être remplie que de bonnes œuvres.
IX. Mais je suis contraint d'avouer que, dans l'état de corruption où je suis, il m'échappe une multitude de fautes. Or, si j'aime l'ordre autant que je dois l'aimer, il n'est pas possible que ces fautes ne m'affligent; il n'est pas possible que je ne tâche d'en diminuer, le nombre par le retranchement des occasions qui m'y entraînent; il n'est pas possible que je ne m'efforce de les réparer par des actions conformes à l'ordre, et d'en tarir la source, en combattant en moi tout ce qui me penche vers les biens créés, et en m'atlachant avec plus d'ardeur au bien souverain, pour lui rendre et pour lui conserver tout entier, un cœur qui lui appartient tout entier.
X. Si mon esprit n'a point d'autre règle que la volonté de Dieu, il condamnera nécessairement en lui-même tout ce qui est contraire à cette règle; il est impossible qu'il approuve, dans son corps, des mouvements opposés à l'ordre, ou qu'il l'applique à des usages défendus par la loi de son Dieu qu'il aime. S'il n'est attaché iqu'à l'unique bien, au bien suprême, il ne craindra-que de le perdre; il sera dans une vigilance continuelle contre tout ce qui peut le lui enlever, et il veillera, tandis qu'il se verra exposé au danger de le perdre, c'està-dire, jusqu'à la dissolution de son corps. Au milieu de tant de combats, il a besoin d'être soutenu et animé. La promesse que Jésus-Christ lui fait de venir lui-même couronner ses travaux, ne peut être plus consolante. Il doit donc soupirer sans cesse après son accomplissement.