‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 104 sur 163 · GO · texte numérisé non relu

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éclatante les opinions, les coutumes, les plaisirs, les maximes du monde, vous en découvrirez le faux et le ridicule. L'impureté, par exemple, ce vice si contraire à la nature raisonnable, qu'elle a besoin de l'obscurité et des ténèbres pour se cacher à elle-même sa dégradation, quand elle s'y plonge ; ce vice ennemi de la société, qu'il prive de sujets par ses excès, ou qu'il charge de sujets inconnus, sans secours et sans éducation ; ce vice bas et honteux que l'époux déteste dans son épouse, le père dans sa fille, le frère dans sa sœur ; ce vice a presque perdu son nom dans le monde. Il est, diton, l'apanage d'un certain âge. Quel est donc le fondement d'un tel désordre? L'homme est-il maître de son corps, pour en disposer comme il lui plaît? est-il un être indépendant? ou vil esclave de la matière, comme les brutes, en doit-il suivre tous les mouvements sans résistance? Est-il de Tordre que b substance spirituelle, libre, intelligente, qui est bien plus lui-même que son corps, soit assujettie servilement à ce corps, au lieu de présider à ses opérations, d'en régler les sens, d'en arrêter les saillies? Prétendre que la pureté est impossible, c'est ignorer la force de la retraite, de la prière, de la-tempérance. Cequi estcertain, c'estquenos corps ne sont pas à nous. Jésus-Christ les a achetés au prix de son sang. 11 les nourrit de sa chair. Il en fait des temples de son esprit. Donc les asservir à la volupté, c'est injustice, c'est sacrilège, c'est impiété.

IV. Vous verrez le monde entraîné par l'amour du plaisir, par l'enchantement de la bagatelle, par une joie insensée, courir aux spectacles. Ne grossissez pas la foule sans demander où l'on court avec tant d'ardeur. Voici ce que vous apprendrez : on va voir sur un théâtre des acteurs et des actrices dont tout l'art consiste par des ajustements, des parures, des mouvements, des discours à agiter l'âme des spectateurs, et à la remplir d'images burlesques, fausses, impures. On va voir de ridicules représentations et de pitoyables imitations de la nature. On va voir une troupe de femmes oisives, curieuses, chargées d'or, de pierreries et de couleurs empruntées, qui veulent voir et ôtro vues. On va entendre des chants mous et cfléminés à la louange des dieux, des demi-dieux des païens, de leurs amours, de leurs jalousies, de leurs fureurs. On va entendre une musique lascive, qui énerve le cœur, qui l'amollit, qui l'embrase.

On va entendre déclamer des pièces où la passion la plus dangereuse, parce qu'elle est la plus naturelle, est peinte avec les couleurs les plus tendres, les plus engageantes, les plus propres à la rendre aimable; où l'on donne une intrigue bien suivie pour un artifice ingénieux, la gloire pour le souverain bien, la vengeance pour le caractère des grandes âmes, les richesses et l'opulence pour la félicité, la pauvreté pour la souveraine misère, l'humilité pour une véritable bassesse, l'amour do la retraite et de l'obscurité pour une honteuse lâcheté, la fuite du

plaisir pour une pure misanthropie, etc. Ou va entendre des réflexions assorties aux acteurs, aux actrices, aux spectatrices. Tenezvous-en à cette ébauche : elle doit suffire à un Chrétien pour le décider sur Je jugement qu'il en doit porter, et sur la conduite qu'il doit tenir à leur égard.

Jésus-Christ défend la perte de temps, la fausse joie, le scandale, l'amour du monde, la volupté , les moindres apparences du crime, l'ombre même et le nom seul du désordre. Il ne permet que les discours propres à nourrir la roi et à inspirer la piété. Il déclare que ceux qui consentent au mal méritent la peine de ceux qui le font. Peut-il donc être permis à un Chrétien d'asçister aux spectacles, d'y prendre part, d'autoriser les acteurs par sa présence, et de les entretenir par ses contributions?

Vous trouverez des partisans du théâtre, qui vous diront qu'on en exagère les dangers, qu'ils en sortent sans émotion; que ce q,u'ils voient ne passe ni leurs veux, ni leur imagination. Ne les croyez pas; ils .vous trompent, parce qu'ils se trompent euxmêmes Ils prennent pour santé et pour force, des maladies secrètes et des blessures invisibles. S'ils n'étaient pas touchés des choses qu'on représente, et s'ils n'entraient pas dans les mouvements et les passions de ceux qu'ils écoutent ; les spectacles leur paraîtraient fades et dégoûtants. Celui qui y prend le plus de plaisir, est celui qui a le cœur le plus gâté. On ne trouve Ja peinture des passions si agréables, que parce qu'on les aime. Le spectateur le plus grave et le plus composé, ne laisse pas d'être agité dans le fond de l'âme. C'est cette agitation qui lui plaît. S'il y était tout à fait insensible, sa place serait bientôt déserte.

Vous trouverez même des panégyristes du théâtre qui vous diront sérieusement, qu'il y a beaucoup à y profiter; parce que le vice y est tourné en ridicule, que les grands crimes y sont toujours punis, et que la vertu y est toujours autorisée et louée. En faisant observer à ces admirateurs du théâtre, que les empoisonneurs mêlent toujours quelque chose de doux avec un venin mortel, priezles de vous dire s'ils connaissent quelqu'un qui soit sorti de cette fameuse école, plus amateur du vrai, plus ennemi du sordide intérêt, plus dégoûté des plaisirs sensuels, plus pénétré de sa corruption, plus disposé a la prière, plus appliqué à Dieu, plus tendre pour ses frères?

Priez ces panégyristes de vous dire s'ils ont fait d'heureux progrès dans la piété, depuis qu'ils fréquentent les théâtres. Sententils plus d'horreur pour Je vice et plus d'amour pour la vertu? Sont-ils plus maîtres de leur imagination, plus indépendants de leurs sens, plusjdétachés dcscréalures? Sontils plus mortifiés et plus humbles? Soupirent-ils avec plus d'ardeur après les biens invisibles? Attendent-ils avec plus de confiance l'avéncment de Jésus - Christ ? Se croient-ils plus proches du ciel ? Espèrculils une prompte et grande récompense de leur

assiduité aux spectacle»? Ce n'est pas en satisfaisant les sens qu'on se soustrait à leur empire. Ce n'est pas en remplissant son imagination de mille folies, qu'on la captive. Ce n'est pas en flattant ses passions qu'on les assujettit. On ne se détache pas des créatures, en écoutant une poésie qui les embellit, qui les farde, qui les déguise en souverain bien. On ne mérite pas le ciel par des œuvres qu'on n'oserait pas, sans impiété, offrir au Créateur

Il peut y avoir aujourd'hui, plus d'art dans les pièces de théâtre, qu'il n'y en avait autrefois : mais cet art ne sert qu'à mieux cacher le trait meurtrier, et à le faire recevoir avec moins de défiance et de précaution. Le poète s'arrête, mais c'est après avoir mis l'esprit sur les voies; et s'il est maître de ses vers, il ne l'est pas du cœur des spectateurs, quand il lui a donné l'essor.

Ne portons pas la curiosité jusqu'à aller dans ces lieux, pour juger par nous-mêmes de ce qui s'y passe. Les choses, les manières, l'air contagieux, le mauvais exemple, tout y contribue à affaiblir la vertu. Ne tentons pas une expérience qui a coûté l'innocence à tant de jeunes gens. Défions-nous de notre faiblesse. La confiance en nos propres forces, mériterait d'être suivie d'une si pesante chute, quenous ne nous en relèverions peutêtre jamais. C'est par l'Evangile, que nous devons juger des spectacles.

Mais direz -vous, tous les délassements sont-ils interdits aux Chrétiens? Non, sans doute; la religion en permet, mais elle veut qu'ils soient innocents. Elle condamne ce qui dissipe l'âme, ce qui la répand au dehors, ce qui la rend plus faible, plus languissante, plus charnelle, tout ce qui la détourne de son unique et véritable fin. Un Chrétien avec un peu de foi, trouve à s'occuper d'une manière toujours nouvelle dans les choses qu'il croit, qu'il espère, qu'il craint et qu'il aime. lit pour qui les spectacles sont-ils des délassements ? Pour un monde accoutumé à vivre d'air, de bagatelles, et à se nourrir de chimères et d'illusions, et qui ne se soucie pas qu'on le trompe par le mensonge, pourvu qu'on l'agite et qu'on donne quelque mouvements à ses passions. Rien de si petit, rien de si froid, rien de si ridicule que le théâtre, pour un homme sensé et raisonnable.

V. J] faut laver une injure dans le sang de son ennemi, dit le monde. De là le duel inconnu au paganisme policé. Ici l'alternative est nécessaire : ou la maxime est détestable, ou Jésus-Christ est injuste. Car il défend, sans limitation, à tout particulier, d'atte'nter à la vie de l'homme, il ordonne d'aimer son ennemi, de prier pour lui, de lui faire du bii-'n. ]| ne permet de venger une injure que par des bienfaits. Il réserve à sa justice, toute autre espèce de vengeance. Il faut donc nécessairement opter entre le monde et Jésus-Christ. Il n'est pas possible de les concilier ensemble. L'un condamne clairement ce que l'autre commande. Si le monde est le Dieu puissant, il est juste de

lui obéir. Si Jésus-Christ l'est, c'est lui seuf qui mérite d'être écouté. Que risquez-vous mou cher Eusèbe, en méprisant le monde et sa maxime sanguinaire ? Vous en deviendrez la fable, vous passerez pour un homme sans cœur. Eh 1 devriez -vous balancer, quand il s'agirait d'être la victime de sa fureur ? Vous vous croiriez obligé de braver ses menaces, s'il exigeait de vous sous peine de mori, de renoncer Jésus-Christ. La conservation de l'amour du prochain n'est pas moins nécessaire que la conservation de la foi.

Parce que le monde est injuste et insensé, faut-il que vous le soyez? Son injustice est manifeste. Voyez à quel prix il met le titre de brave. Pour le mériter, selon lui, il faut être brave contre Dieu même, en foulant aux pieds ses lois les plus sacrées, il n'est pas moins insensé. En voici la preuve décisive: le courage est la force d'une âme éclairée qui s'attache à ce qui est raisonnable, sans pouvoir être détournée par aucune considération ; c'est une noblesse, une élévation de sentiments, qui nous met au-dessus de toutes les difficultés qui s'opposent à l'accomplissement de nos devoirs. Rien de plus difficile que de pardonner une injure, et d'aimer un ennemi. Le monde avoue la difficulté. Il tombe donc dans la plus grossière de toutes les contradictions, lorsqu'il traite de lâche un disciple de Jésus- Christ, qui, pour lui obéir, porte la grandeur d'âme jusqu'à charger de biens la main qui l'outrage.?

Mais, dira le monde, on se ferait honneur d'applaudir à la magnanimité d'un sincère disciple de Jésus-Christ, que son attachement à ses lois rendrait patient ef généreux. Mais où est ce disciple sincère ? demande* t-il : c'est la faiblesse, c'est la timidité qui se couvre du manteau de la religion. Voulezvous donc, mon cher Eusèbe,, forcer le monde de rendre justice à votre courage ? Ne soyez pas seulement Chrétien quand il sera question de pardonner une injure. La religion alors pourrait bien ne paraître qu'un masque, qui tombe de lui-même, pour laisser voir le poltron à découvert. Mais soyez Chrétien en tout; soyez une copie vivante de Jésus-Christ. Le monde admirera plus votre patience, qu'il n'admirerait votre férocité, si vous vous y laissiez emporter.

Si vous êtes vraiment Chrétien, vous ne donnerez à personne aucun sujet de plainte. Ouand il vous arriverait parfragilité d'en donner, une juste et prompte satisfaction vous rendrait bientôt un ami perdu. La noire calomnie peut vous susciter un ennemi, mais la vérité découverte vous en fera un ami. Il n'est donc pas possible que vous soyez exposé à l'affreux inconvénient de sacrifier à une coutume barbare, votre innocence, votre repos, la vie de votre frère et peut-être la vôtre. 11 ne se présente à mon esprit que le cas où vous auriez affaire à un brutal possédé du cruel désir d'éprouver votre courage. Mais c'est le cas d'opposer hautement la loi de Jésus-Christ. Tout homme sensé louera votre sagesse et votre modération. Le furieux

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sera un objet d'horreur. Votre piété soutenue, voire justice constante ne laisseront à personne la liberté de soupçonner votre valeur. La victoire que vous remportez sur vos passions, répond decelle que vous remporteriez sur le frénétique

Le voilà, l'épéeà la main, il fond sur vous. Que devez-vous faire? Vous défendre, moins pour sauver une vie, qui n'est rien à un vrai Chrétien, qui ne vit que pour s'offrir,;à chaque instant, a son Dieu en sacrifice, que pour épargner un crime à l'injuste agresseur, pour lui donner le temps de rentrer en luimôme ; pour avoir occasion de le gagner à Dieu, quand l'accès de sa fureur sera passé. Vous ménagerez donc précieusement sa vie, avec la disposition la plus sérieuse de recevoir la mort plutôt que de la donner. Vous sentez la nécessité de cette disposition ; vous devez aimer votre prochain comme Jésus- Christ vous a aimé ; c'est lui-même qui vous prescrit cet amour. Je vous fais un commandement nouveau, qui est que vous vous aimiez les uns les autres, et que vous vous entr'aimiez comme je vous ai aimés. (Joan. xm, 34.) Marchez dans l'amour et la charité, comme Jésus -Christ nous a aimés et s'est livré luimême pour nous. (Ephes. v, 2.) L'amour de Dieu envers nous consiste en ce que ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, mais que c'est lui qui nous a aimés le premier, et qui a envoyé son Fils comme la victime de propitialion de nos péchés. Mes bicn-aimés, si Dieu nous a aimés de cette sorte, nous devons aussi nous aimer les uns les autres. (J Joan. îv, 10, 11.) Nous avons reconnu l'amour de Dieu envers nous, en ce qu'il a donné sa vie pour nous. Et nous devons aussi notre vie pour nos frères. (J Joan. m, 16.) Or le cas de la donner ne peut être pi us pressant. Votre frère qui vous attaque est visiblement criminel. S'il meurt, il meurt ennemi de son Dieu, il est perdu sans ressuurce, et vous, en recevant la mort, vous ne courez aucun risque : car la charité aubsiste éternellement [J Cor. xm, 8.) Or, quelle est la plus grande charité? Le commandement que je vous donne, dit Jésus- Christ, est de vous aimer les uns les autres, comme je vous ai aimés. Personne ne peut avoir un plus grand amour , que de donner sa vie pour ses amis. (Joan. xv, 12, 13.) En un mot, l'ordre exige que vous préfériez le plus au moins. Le salut de votre frère est plus que votre vie. Vous devez donc le préférer à votre vie.

VI. Les bornes où je dois me renfermer, ne me permettent pas, mon cher Eusèbe, d'examiner à la lumière de la morale de Jésus-Christ, les maximes qui régnent dans le inonde. Je n'ai tenté un essai sur certains points, qu'afin de vous montrer la manière de rapprocher les principes de l'Evangile, pour juger le monde. Suivez la même méthode; vous serez surpris de voir des hommes qui font gloire d'être Chrétiens, se faire des règles de conduite si anlichréliennos.

qu'un enfant, après une première lecture de l'Evangile, les convaincrait qu'ils ne sont pas même de bons païens.

VIL Vous me paraissez satisfait des courtes réflexions que nous venons de faire sur l'évidence, la beauté, !a sagesse, la divinité de la morale de Jésus-Christ. Je ne crois pas devoir vous arrêter aux reproches insensés des esprits forts, contre cette morale divine. Ils l'accusent d'être l'ennemie de la société, parce qu'elle commande le mépris des honneurs, le détachement des richesses, la fuite desjplaisirs sensuels. C'est, iisent-ils, anéantir les arts, le commerce, la multiplication du genre humain. Vous savez quel est, selon ces profonds politiques, le vrai lien de la société, le fondement du commerce , la source des arts , le principe du bonheur et de ta félicité des hommes : c'est l'amour-propre, ce sont les passions. Il n'est plus nécessaire de réfuter ces principes des esprits forts, nous en avons fait voir les horreurs en les combattant dans Spinosa (12). Il n'est pas nécessaire non plus de venger la morale de Jésus- Christ des reproches qu'on lui fait. 11 faut être dénué du sens commun, pour ne pas en sentir la fausseté et l'injustice.

Dans quel endroit de l'Evangile, les arts, Je commerce, la multiplication du genre humain sont-ils proscrits ? Mais, dit-on, l'Evangile commande le méprisdes distinctions et des richesses, et la fuite des plaisirs. Estce que cet ordre est inconciliable avec la culture des arts, l'application au commerce, l'état du mariage? Ne peut-on cultiver les arts, exercer le commerce, renoncer au célibat, que par l'amour des honneurs, des biens caducs, des plaisirs grossiers ? Ne peut-on point le faire pour obéir à Dieu, pour se conformer aux arrangements de sa providence, qui varie ses dons, etqui distribuée chacun les talents selon qu'il lui plaît, pour être utile à ses frères; en un mot, par l'amourdu devoir? Les arts, les sciences, le commerce, ont-ils jamais été portés à un plus haut degré de perfection que depuis l'établissement du christianisme? Et dans le sein même du christianisme, n'y trou ve-t-on pas des poètes, des peintres, des musiciens, des orateursj des philosophes, en un mot, des hommes qui ont excellé dans tous les genres, et qui ont su allier la plus tendre piété avec les plus rares talents ?

A qui l'Europe doit-elle la conservation des anciennes productions de l'esprit humain ? Est-ce aux peuples barbares qui ravagèrent l'empire de Rome, et qui s'en partagèrent les déhris, ouaux Chrétiens qui, en leur communiquant leur religion, adoucirent leur.sinœurs sauvages, et leur inspirèrent du goût pour les beaux-arts ? Dans quelle partie de la terre les sciences sont-elles plus florissantes ? Est-ce dans les régions éclairées par Confuciuset par Mahomet, oudans celles qui ont le bonheur d'adorer Jésus-Christ ? Où les prétendus esprits forts ont-ils puisé eux-

(12) Part. i.

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