‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 110 sur 163 · IV. Envisageons-nous encore un moment · texte numérisé non relu

IV. Envisageons-nous encore un moment

Nous sommes environnés d'objets extérieurs, et dans un commerce continuel avec eux. Ces objets font à chaque instant impression sur nous. Ils ébranlent notre corps, qui souvent s'ébranle de lui-même. Ces mouvements sont suivis de sensations de plaisir ou de douleur. La sensation de plaisir nous sollicite et nous incline vers elle. Nous voulons la goûter; nous y cherchons notre repos; nous espérons d'y trouver notre bonheur. Les objets que nous en croyons la source , nous paraissent aimables ; nous sommes penchés vers eux ; ils se montrent à nous comme des biens solides dont il est avantageux de jouir. Ladouleurau contraire nous rend malheureux. Nous ne négligeons rien pour nous en mettre à couvert, ou pour nous en délivrer, ou pour en éuiousser la pointe, quand elle nous a saisis malgré nous. Les objets qui an sont la cause et le principe, sont à nos yeux de vrais maux, et nous mettons entre eux et nous la plus gVande distance qu'il nous est possible. L'effet de la douleur est de redoubler notre attrait pour le plaisir. C'est là votre état et le mien.

On nous presse de ne placer notre bonheur que dans la vérité et dans la justice. On nous crie que Dieu seul est notre bien, le seul bien réel et véritable, qui doit être préféré à tout. 11 faut donc que notre âme rejette des attraits qui la touchent et qui l'affectent actuellement; qu'elle se roidisse contre ses penchants ; qu'elle résiste à ses propres volontés ; qu'elle porte le trouble dans une espèce de paix dont elle se voit en possession ; qu'elle s'arrache une sorte de bonheur qu'elle goûte, pour substituer à des biens présents qui l'enchantent, l'amour d'un bien qu'elle ne voit et ne sent pas. Cela arrivera-t-il jamais, si ce bien invisible n'agit en aucune sorte sur elle ; s'il ne lui fait sentir qu'il est son bien ; en un mot, s'il ne lui inspire sun amour? Sans cela, ce bien , quelque parfait qu'il soit en lui-même, ne sera rien à notre âme. 11 est donc évident que la grâce de Jésus-Christ est d'une nécessité absolue pour accomplir le grand précepte d'où dépendent la loi et les prophètes.

V. La doctrine de Jésus-Christ sur la grâce, est appuyée sur l'idée même de notre être. Nous sommes créés ; nous sommes donc essentiellement dépendants; nous n'avons d'être que ce que nous avons reçu, et que nous recevons dans tous les instants de notre durée. S'il s'élevait donc en nous une perfection à la production de laquelle le Créateur n'eût point de part , celle perfection serait indépendante, caractère incommunicable à la créature. Or, la foi, l'espérance, la charité, sont des perfections. Une intelligence qui aime Dieu, vaut mieux qu'une infinité d'intelligences qui ne l'aiment pas. Pour sentir cette vérité, consultez seulement les idées de l'ordre : rien de plus misérable qu'une intelligence dénuée -de l'amour de l'Etre parfait ; elle'est plongée dans l'erreur et dans l'injustice. A quel de-

gré de force et d'évidence ne serait-il pas facile de porter celte preuve? et de combien d'autres ne pourrait-on pas la soutenir?

VI. Le sentiment de nos besoins suffit pour nous engager à recevoir avec une reconnaissance infinie les leçons de Jésus-Christ. Un voyageur qui trouve sur sa route un fleuve large , rapide et profond , voit avec joie un marinier expert qui lui offre un bateau, et qui lui promet de le mettre en un moment sur l'autre rive s'il veut se fier à lui. Il accepte avec empressement des offres si gracieuses. Nous sommes ce voyageur.

Notre vie sur la terre n'est que de quelques jours. Nous ne faisons que passer. Une nécessité inévitable nous entraîne vers l'éternité. Il est pour nous d'une conséquence infinie d'y arriver pleins de foi, de charité et de bonnes œuvres. Notre route est couverte de pièges, d'ennemis, de difficultés insurmontables à notre faiblesse. Jésus- Christ nous invite avec bonté à tout attendre de lui. Il nous en fait même un précepte. Sa puissance égale sa miséricorde. Les grâces qu'il nous a faites, sont un gage de celles qu'il nous réserve. Ne serions-nous pas insensés, si nous refusions de nous jeter entre ses bras?

VII. Quoiqu'il y ait peu d'élus, espérons d'être de cet heureux nombre. Car Dieu ne nous a pas destinés à être les objets de sa colère, mais à acquérir le salut par Notre- Seigneur Jésus -Christ, qui est mort pour nous. (I Thess. v, 9.) Fuyons la corruption de la concupiscence qui est dans le monde. Apportons de notre part tout le soin possible pour joindre à notre foi la vertu : à la vertu la science ; à la science la tempérance ; à la tempérance la patience ; à la patience la piété; à la piété" l'amour de nos frères; et à l'amour de nos frères, la charité. Car si ces grâces se trouvent en nous, et qu'elles y croissent déplus en plus, elles feront que la connaissance que nous avons de Noire-Seigneur Jésus Christ, ne sera point stérile et infructueuse. Mais celui en qui elles ne sont point, est un aveugle qui marche à tâtons... Kll'urçons-nous donc de plus en plus d affermir notre vocation et notre élection par les bonnes œuvres, puisque agissant de la sorte, nous ne tomberons jamais. Car, par ce moyen, Dieu nous fera entrer avec une riche abondance de mérites, dans le royaume éternel de Jésus-Christ Noire-Seigneur et notre Sauveur. (II Petr. i, h seq.)

VIII. Sans la grâce, nous ne remplirons jamais tant d'obligations et de devoirs ; et il n'est donné ellectivement qu'aux seuls élus de les remplir de telle sorte qu'ils parviennent au royaume de Jésus-Christ. Mais ces vérités ne doivent ni nous jeter, ni nous entretenir dans une molle et honteuse indolence. Car, quoique dans l'ordre de la nature, Dieu soit le premier moteur, que rien n'échappe à sa science, que tout soit réglé par sa sagesse et soumis a sa providence; ne regarderiez-vous pas comme ayant perdu l'esprit un homme qui s'aviserait, par exemple, de ne vouloir pas manger, sous pré-

texte que Dieu est l'auteur du mouvement et de la vie, qu'il a fixé le nombre de nos jours, et arrêté le moment de notre mort dans ses décrets? Vous lui diriez sans doute, que la volonté suprême qui agit sur lui, et qui a décidé du dernier moment de sa vie, ne peut lui servir de règle, parce que cette volonté ne lui est pas connue ; vous lui diriez qu'il doit se conformer à celle qu'il connaît, qui lui défend d'être homicide de lui-même, et qui lui prescrit l'usage des aliments.

De même, dans l'ordre de la grâce, les décrets du Créateur sur notre destinée future, et ses opérations dans notre âme, sont des secrets auxquels nous ne pouvons atteindre sans une révélation particulière.

Tout ce que nous savons, c'est que nous ne sommes point prédestinés au mal, que nous avons les secours nécessaires pour l'éviter, que Dieu connaît notre sort, qu'il en a décidé, et que nous ne faisons rien qui conduise à la vie éternelle, qu'autant que nous sommes mus et élevés par son Esprit. Mais qu'est-ce que Dieu a décidé ? comment agitil sur nous par sa grâce ? quelle est la nature de cette grâce? quel en est le degré précis? ce sont autant de mystères qui nous sont cachés, qui ne peuvent par conséquent nous guider dans notre conduite. Nous avons une autre règle sûre et infaillible: c'est la volonté divine qui nous a été manifestée, c'est-à-dire la loi de Jésus-Christ.

Nous devons nous efforcer sans cesse d'y conformer nos sentiments et notre vie. Nous sommes libres et nous sommes dépendants : deux principes indubitables, d'où suivent deux conséquences nécessaires : la première, que nous devons et que nous pouvons observer la loi de Jésus-Christ; la seconde, que nous n'observerons jamais comme il faut la loi de Jésus-Christ sans le secours de la grâce. Faisons donc ce que nous pouvons : demandons à Dieu ce que nous ne pouvons pas, et il nous aidera afin que nous puissions.

IX. Bornons là nos réflexions sur la grâce. Quelque courtes qu'elles soient, il me semble qu'elles suffisent pour dissiper tous les nuages qui pourraient s'éleverdans votre esprit.

Comment allier ces vérités avec la liberté humaine? c'est un secret dont l'ignorance doit bien peu inquiéter celui qui sait qu'il ignore tant de choses. La liberté humaine et la nécessité de la grâce sont deux vérités révélées, certaines, évidentes; il faut donc admettre ces deux vérités et éviter également de restreindre la puissance de Dieu sur l'homme, et de dépouiller l'homme du pouvoir d'agir et de ne pas agir sous la motion de la grâce la plus efficace. Le sentiment que nous avons de notre liberté est audessus de tous les raisonnements : si nous voulions en douter, notre propro conscience nous démentirait. L'idée d'ailleurs do la créature renferme une dépendance nécessaire du Créateur. Il importe peu de savoir ou d'ignorer le moyen d'accorder ces émx

vérités. Pour en croire l'accord, il suffit do savoir, d'un côté, que la liberté humaine n'est pas, comme la liberté du Créateur, si vnrfaite et si indépendante qu'elle ne puisse rien recevoir sans cesser d'être; d'un autre rôté, que le .Créateur est assez puissant pour la mettre enjeu sans en briser les ressorts; qu'il peut iniluor dans les mouvements intimes de notre volonté, la diriger ot la tourner sans la contraindre, sans la nécessiter, sans la gêner; que sa main est assez douce, assez légère pour la manier sans lui faire violence.

X. La prédestination et la grâce sont des vérités certaines, la révélation et la raison même ne permettent pas d'en douter. Mais ces vérités ont cela de commun avec la plupart de toutes celles qui nous sont connues : veut-on les sonder, les comparer a d'autres également certaines, les concilierensemble? la liaison échappe à nos faibles yeux, on se perd, on s'égare. Mais lorsqu'il s'agit de la religion, on donne dans un travers dont on n'est point capable en toute autre matière. L'impossibilité où nous sommes d'expliquer une infinité d'ouvrages de la nature, et de nous débarrasser des difficultés qui les environnent, n'a jamais engagé un homme de sens à douter de leur existence. Cela est, dit-on ; comment est-il ? c'est un secret qu'on voudrait bien pénétrer : on essaye , mais sans réussir; on respecte le secret et on s'arrête. Pourquoi ne pas se conduire ainsi dans la religion? les vérités qu'elle enseigne doivent-elles moins porter les caractères de la profonde sagesse de Dieu que les ouvrages de la nature, et par conséquent être moins impénétrables? Pourquoi, au lieu de s'en tenir au simple fait appuyé sur des preuves de tout genre, le rejeter, précisément parce qu'on ne le comprend pas? Car on ne se contente point de l'attaquer par des difficultés , on veut le détruire, et comme l'on manque de raisons, on a recours au blasphème.

Faire Dieu prédestinateur , et ensuite vengeur du crime et rémunérateur de la vertu, c'est, dit-on, le faire injuste et cruel. Ecoutons un fameux déiste : Sur le portrait, dit-il, que Von me fait de l'Etre suprême, sur son penchant' à la colère, sur la rigueur de ses vengeances, sur certaines comparaisons qui nous expriment en nombre le rapport de ceux quil laisse périr à ceux à qui il daigne tendre la main, Came la plus droite serait tentée de souhaiter qti il n'existât pas. L'on serait assez tranquille en ce monde, si Von était bien assuré que Von na rien à craindre dans Vautre : la pensée quil n'y a point de Dieu na jamais effrayé personne, mais bien celle quil y en a un tel que celui quon me peint. Oui, je le soutiens, la superstition est plus injurieuse à Dieu que l'athéisme. (Pensées philosoph.)

Qu'est-ce qu'un tel discours, sinon un tissu de fausseté, d'extravagance, d'impiété? Il est faux que la religion attribue à Dieu un penchant à la colère. Si les écrivains insiiués emploient le terme de colère, en

parlant de Dieu, qui se trompe à une métaphore si familière? qui ignore qu'elle n'est employée que pour exprimer les eflets de la justice divine ? Ainsi ce n'est pas à cause de son penchant à la colère, mais c'est parce que Dieu est le juste vengeur des crimes, c'est parce quil laisse périr plus d'hommes ou il n'en sauve, que le déiste assure que l'âme la plus droite serait tentée de souhaiter quil n'existât pas. Or l'impiété peut-elle rien enfanter de plus horrible qu'un tel souhait? N'est-ce pas le comble de l'extravagance de le prêter à une âme droite? Que faudrait -il donc a une âme droite pour qu'elle souhaitât l'existence de Dieu? Il faudrait, sans doute, que Dieu ne punît jamais le crime, et qu'il ne pût que sauver. 11 fau drait par conséquent que Dieu ne fût ni juste, ni le maître de ses dons. Si vous voulez donc obtenir des déistes, ces âmes si droites, qu'ils souhaitent qu'il y ait un Dieu ; ne leur parlez ni d'un vengeur du vice, ni d'un rémunérateur de la vertu.

Peignez l'Etre suprême comme un être qui ne demande rien à l'homme; qui ne se mêle point de ce qui se passe ici-bas; qui ne voit rien, ou qui voit d'un œil égal ceux qui l'honorent et ceux qui le déshonorent, ceux qui le louent et ceux qui le blasphèment, ceux qui se réjouissent de son existence et ceux qui s'en affligent, ceux qui le connaissent et l'adorent, et ceux qui ne connaissent et n'adorent que les idoles, ceux qui l'aiment et ceux qui le haïssent. Peignezle comme un être qui ne met aucune différence entre l'épouse fidèle et l'épouse infidèle, entre l'enfant reconnaissant et le parricide, entre l'ami fourbe et perfide et l'ami sincère et généreux. Peignez-le comme un être qui n'a ni supplices ni récompenses, ou qui n'a de récompenses que pour l'amour-propre et pour les passions. Voilà le Dieu des déistes. C'est à l'existence d'un tel Dieu qu'ils prennent intérêt. Le Dieu des Chrétiens n'est propre qu'a troubler et qu'à effrayer. II est avantageux qu'il ne soit pas, dès qu'il est capable de punir le vice et de récompenser la vertu. La religion qui le fait tel est au-dessous de l'athéisme.

Si vous osez dire à ces messieurs que de.s pensées si monstrueuses ne peuvent naître que dans des âmes scélérates qui ont beau coup à craindre, et qui n'ont rien à espérer, ils vous répondront que vous les injuriez, et que vous n'avez recours aux invective.que parce que vous manquez de preuves Comment veulent-ils qu'on traite leurs peu sées ? Est-ce les injurier que de supposer en eux l'amour-propre et les passions arrivée.' jusqu'aux derniers excès, puisqu'elles von' jusqu'à ne vouloir point de Dieu, s'il les condamne? Voilà cependant jusqu'où il fau* aller, quand on ne veut point des vérités de la prédestination et de la grâce.

Si l'homme est sans lois, si le sentiment que nous avons du juste et de l'injuste, du vice et de la vertu, du bien et du mal, n'est qu'un effet de l'éducation; si la raison et la conscience ne sont que des principes d'èr-

reur, si Dieu ne prend point de part au gouvernement du monde; s'il n'estni la sagesse, ni la vérité, ni la bonté, ni la justice, ni Ja science, ni la sainteté, ni l'ordre; si les prophéties et les miracles revêtus de son nom, sont dénués de toute force et de toute autorité, il faut rendre les armes en présence des déistes. Ces messieurs n'ont pas tort de n'appeler la religion qu'une vaine superstition, et de regarder les leçons de Jésus- Christ comme de belles chimères. Mais si, comme nous l'avons démontré, les idées et le sentiment que nous avons de l'ordre , nous viennent du Créateur; si la raison et la conscience ont la même source ; si le Créateur est un être sage, vrai, bon, juste, saint, qui connaît tout et qui gouverne tout; si les prophéties et les miracles faits en son nom, ne peuvent autoriser le mensonge et l'imposture; il est évident que la religion chrétienne est divine, que tout ce qu'elle enseigne est véritable, que nous naissons dans le désordre et dans l'injustice, que nous ne pouvons être rétablis dans l'ordre sans le secours de la grâce, que la grâce qui appelle, qui.justifie par l'infusion de la charité, qui sauve, n'est pas donnée à tous, que Dieu ne la donne dans le temps que parce qu'il a toujours voulu la donner. Il est évident que les discours des déistes ne sont que des déclamations impies et extravagantes. Il est évident que leur disposition détestable de haine contre un Dieu juste et saint, mérite seul tous les supplices dont l'Evangile menace l'impiété.

Mais, direz-vous, les vérités de la prédestination et de la grâce sont des vérités effrayantes. Pour qui sont-elles effrayantes, si ce n'est pour ceux qui ne veulent point de Dieu, ou qui n'en veulent point aux dépens de leur amour-propre et de leurs passions? Est-il avantageux à ces âmes ingrates et corrompues de vivre tranquilles, sans crainte et sans effroi? Nous avons vu que ces mêmes vérités sont plus consolantes qu'effrayantes pour les âmes qui cherchent sincèrement Dieu, et qui sentent véritablement leur faiblesse et leurs misères. De plus, c'est un devoir de craindre, de n'être ni superbe, ni présomptueux , de prier et de veiller. Or, malgré la confiance que nous devons avoir d'être élus en Jésus-Christ, ne trouvons-nous pas dans l'incertitude qui subsiste toujours en cette vie sur notre sort présent et éternel, et dans tant de périls qui npus environnent, le fondement légitime d'une crainte salutaire, d'une humilité profonde, d'une prière fervente et d'une vigilance continuelle? Et par conséquent les vérités de la prédestination et de la grâce doivent nous être précieuses, parce qu elles sont effrayantes. Passons aux leçons que Jésus-Christ nous donne sur l'Eglise.

Article IL — Sagesse de Jésus-Chrisl dans Vélablisscmenl de l'Eglise.

I. Dieu a créé le monde pour sa gloire; il est donc nécessaire qu'il ait dans le monde des adorateurs de sa suprême majesté. Quel

culte peuvent offrir des criminels à a sainteté par essence ? Tous les hommes sont souillés, impurs, rebelles. Ils ont donc besoin d'un médiateur qui fléchisse la justice de la majesté qu'ils ont outragée; qui les réconcilie avec elle; qui abolisse leur crime, en leur rendant l'innocence. Il n'y a qu'un Dieu de qui ils puissent espérer de si grands bienfaits. Dieu a un Fils, Dieu comme lui. Ce Fils, par une bonté incompréhensible , veut unir è sa personne la nature humaine, et l'immoler en sacrifice à la majesté de son Père pour le salut de tous les hommes.

La victime n'est encore que préparée ; mais elle est déjà accceptée comme digne de la sainteté et de la justice infinie. L'Homme» Dieu est établi chef de toutes les créatures, mais spécialement d'un certain nombre d'hommes qui lui sont donnés pour être ses membres éternels. Le sang qu'il versera un jour est déjà, comme répandu aux yeux de son Père, pour ceux qui précèdent sa venue sur la terre, afin de les purifier, et leur inspirer la confiance de se présenter au nom de leur Médiateur, devant le trône de la miséricorde ; et plein de respect, de reconnaissance et d'amour, de s'immoler avec leur victime et par elle à la gloire de leur Dieu. Mais ces hommes heureux et privilégiés étaient en petit nombre ayant la manifestation du Médiateur.

II. Au moment arrêté dans les décrets éternels, il se montre à la terre ce Médiateur désiré. Le monde est à lui. De toutes parts sent répandus et dispersés les enfants de son royaume, soit qu'ils existent déjà, soit qu'ils doivent exister dans la suite des temps : car tous les siècles sont également présents à ses yeux. Il consomme d'une manière spéciale son sacrifice pour ses enfants bien aimés. Son sang est le prix de leur rançon. 11 les délivre pour toujours de l'anathème. Il ne s'agit plus que de leur annoncer leur délivrance; de les rassembler et d'en former un peuple, un troupeau, un corps qui l'adore comme son roi, son pasteur, son chef. Ici éclate la sagesse de Jésus-Christ.

III. II ne veut pas demeurer toujours sur la terre d'une manière visible, il choisit quelques hommes timides, ignorants, faibles, qu'il remplit tout à coup de z^èle et de force ; qu'il éclaire de ses lumières; qu'il arme de sa puissance; à qui il communique son auroritô ; à qui il confie ses mystères, sa morale, ses promesses, sa vérité, sa grâce, son corps. Allez, leur dit-il, par tout le monde, prêchez l'Evangile à toutes les créatures. (Marc, xvi, 15.) Les apôtres parlent. Les enfants du royaume reconnaissent la voix de leur Roi dans celle de ses ambassadeurs. Ils sont baptisés. Ils reçoivent le Saint-Esprit. Ils sont déchargés de leurs crimes. Ils sont nourris de la chair de leur Pasteur: ce lien sacré les unit entre eux, et n'en forme qu'un corps animé par une même foi, par une même espérance, par la môme charité. Quelle société 1 uuelle est sainte! quelle est parfaite I

IV. Mais est -il do la sagesse de Jésus - Christ de composer d'appelés et d'élus une société dont il est le chef, et d'y admettre des méchants, qui ne paraissent propres qu'à en ternir l'éclat et la heauté? Les penîées de Jésus-Christ ne sont pas les nôtres. Les hons comme les méchants naissent avec le môme fond de corruption, avec les mêmes ténèbres dans l'esprit, et les mômes penchants déréglés dans la volonté ; les uns et les autres ont un corps, des sens, uno imagination, des passions; les bons comme les méchants sont dans le monde ; ils entendent ses maximes; ils voient ses exemples; ils sont exposés à ses railleries, à ses menaces, à ses persécutions; ils ont des ennemis invisibles qui n'oublient rien pouf les perdre; ils ne sont pas même toujours exempts de chutes. Mais avec la grâce de Jésus- Christ, ils s'efforcent de dissiper leurs ténèbres, de résister à leurs penchants, d'assujettir leurs corps, de dompter leurs sens , de captiver leur imagination, de repousser leurs passions; ils s'efforcent de vivre dans le monde comme n'y étant pas, de ne se laisser ni séduire par ses maximes, ni entraîner ar ses exemples , ni ébranler par ses raileries, ni intimider par ses menaces, ni abattre par ses persécutions ; ils s'efforcent de combattre leurs ennemis invisibles, et de se relever de leurs chutes.

La parole de Jésus-Christ est la lumière qui éclaire leur esprit ; son amour est l'attrait qui règle le mouvement de leur volonté; la sévérité avec laquelle ils se traitent, réduit leur corps en servitude; la privation des plaisirs criminels rend leurs sens dociles et dépendants; la retraite , le travail, les bonnes lectures fixent et soumettent leur imagination; la fuite des objets dangereux affaiblit et diminue leurs passions, l'attente d'une nouvelle terre et de nouveaux cieux les détache du monde présent ; la vérité dont ils se nourrissent, leur découvre l'erreur des maximes qu'ils entendent; la vie de leur Chef et de leur Maître est leur modèle, et une barrière contre les mauvais exemples qu'ils voient; la certitude qu'ils ont qu'un jour le Fils de l'Homme ne rougira pas de ses disciples devant son Père, les met au-dessus des railleries; la crainte de celui qui peut perdre l'âme et le corps, les soutient contre les menaces ; la récompense promise à ceux qui soutirent pour la justice, les rend immobiJes au milieu des tourments ; la foi et la prière sont pour eux un bouclier impénétrable contre les traits des esprits de malice; la douleur qu'ils conçoivent de leurs chutes, le zèle avec lequel ils les réparent, font qu'ils y trouvent de l'avantage, et qu'ils en tirent de la force en devenant plus humbles.

Les méchants au contraire, abusant de la grâce de Dieu, se plaisent dans les ténèbres et fuient la lumière ; aiment leur corruption vt suivent mollement leurs penchants; flattent leur corps, ne refusent rien à leurs sens, donnent l'essor à leur imagination, entretiennent et aigrissent leurs passions; le

monde est leur idole; ils en goûtent les maximes; ils imitent ses exemples, redoutent ses railleries, craignent ses menaces, se prêtent à ses injustices pour éviter ses persécutions: ils se livrent à leurs ennemis invisibles ; et s'inquiétant peu de leurs chutes mortelles, ils ne font rien pour s'en relever et pour recouvrer la vie.

Ainsi périssent les méchants, parce qu'ils le veulent : au lieu que tout contribue au bien de ceux qui aiment Dieu, jusqu'à la loi des membres qui combat contre la loi de l'esprit, qui leur fait violence pour les rendre captifs sous la loi du péché, jusqu'au vieil homme qui se corrompt par ses désirs pleins d'illusions (Rom. vu) ; ce mal qui réside en eux fait qu'ils se trouvent misérables sur la terre, qu'ils aspirent è un autre état, qu'ils vivent dans une sainte frayeur, qu'ils s'humilient, qu'ils ont compassion des autres par le sentiment de leur propre infir mité, qu'ils gémissent', qu'ils demandent leur délivrance et l'effet de l'adoption de5 enfants de Dieu.

Les méchants mêmes ne sont pas inutiles aux bons. En courant avec ardeur après les biens faux et trompeurs, ils apprennent aux bons comment ils doivent chercher les biens véritables. En ne réussissant pas dans leurs projets de grandeur et de fortune, ils leur apprennent quel fond il faut faire sur le monde qui récompense si mal ses amis : et en réussissant , ils leur apprennent quel cas il faut faire des récompenses du monde, qui ne sont pour l'ordinaire que des moyens de se perdre pins sûrement pour l'autre vie. En vivant de passions, ils leur présentent le portrait de la corruption de l'homme, et leur montrent ce qu'ils seraient, si Dieu les abandonnait à eux-mêmes. En exerçant contre eux leur malignité, souvent ils leur découvrent certaines vérités qu'une charité trop tendre et trop complaisante aurait cachées à leurs yeux. En les faisant souffrir, ils exercent leur patience et fortifient leur vertu, qui croît à proportion qu'elle est éprouvée.

Les méchants sont encore utiles aux bons, parce qu'ils les couvrent, et qu'ils empêchent qu'on ne les discerne, et qu'ils ne s'élèvent eux-mêmes de leurs propres vertus : car les uns et les autres étant dans un même corps, les bons d'ailleurs ayant leurs défauts et plusieurs méchants leurs bonnes qualités, et leurs vertus apparentes, on les confond aisément. Ainsi les bons n'ont pas lieu de se préférer aux méchants, ni de se regarder avec complaisance ; ce qui leur est trèsavantageux.

V. Le monde entier subsiste pour les justes : car le Créateur opère tout pour sa gloire; il ne conserve donc l'univers que parce qu'il y a des adorateurs ; la société où se trouvent les justes durera donc jusqu'à la consommation des siècles.

Toute société s'entretient par la paix et par l'ordre; la paix et l'ordre se maintiennent par la subordination; la subordination suppose des supérieurs qui commandent et des inférieurs qui obéissent. Il faut donc

que les apôtres se donnent des successeurs, avec le pouvoir de s'en donner à leur tour; en sorte quelles derniers, pour n'être pas convaincus d'une usurpation sacrilège, remontent sans interruption jusqu'aux premiers. C'est ainsi que se conduisent les apôtres.

VI. Où est la société établie par Jésus- Christ? Répandons nos cœurs, mon cher Eusèbe, en actions de grâces dans la présence du Très-Haut, qui nous a fait naître dans le sein de cette société. Le fait est évident. L'Eglise catholique, répandue par toute la terre, remonte jusqu'aux apôtres, par les apôtres jusqu'à Jésus-Christ, et par Jésus-Christ jusqu'aux pontifes, qui ont servi sous la loi, jusqu'à Aaron, jusqu'à Moïse, jusqu'aux patriarches, jusqu'à l'origine du monde, sans qu'il soit possible de découvrir aucune interruption, ni dans la succession de ses ministres, ni dans celle de sa foi. Elle connaît les noms des successeurs de saint Pierre. Par une foule de monuments authentiques de tous les siècles, elle est en état de montrer que depuis les apôtres elle a toujours cru les même mystères, enseigné et suivi la même morale, demandé les mêmes secours. Qu'elle a toujours baptisé, donné le Saint-Esprit, ordonné des ministres, participé au corps et au sang de Jésus-Christ, remis les péchés, soulagé les malades ; en un mot, administré les sacrements qu'elle administre aujourd'hui.

Car c'est par ces signes sensibles, proportionnés à l'humanité, que Jésus-Christ a foulu communiquer la grâce de la sancti- Q^ation, pour nous attacher à son Eglise et nous en rendre plus dépendants ; comme il a voulu, par la prédication de ses ministres, instruire lui-même le simple et le savant, ivec la seule différence qu'il met le savant en état de connaître la religion par l'esprit et par le cœur, au lieu que le simple la connaît plus par le cœur que par l'esprit, appuyé néanmoins, de même que le savant, sur une autorité visible qui les assure l'un et l'autre de la possession du vrai.

VII. Lisez, mon cher Eusèbe, les annales de l'Eglise (13); vous la verrez toujours attachée à un même centre d'unité, qui est la Chaire de saint Pierre. Vous verrez tous les efforts des ennemis de sa paix aboutir à resserrer les liens de son union, et néanmoins toujours sainte dans un grand nombre de ses enfants, qui vous paraîtront, par leurs mœurs et par leur conduite, plus différents de la plupart des méchants que ;eux-ei ne le sont des bêtes par leur nature. Vous la verrez toujours inébranlable, quoique toujours combattue, sans jamais fléchir ni plier sous l'effort de l'erreur et de la tyrannie. Si vous y voyez quelquefois la vérité obscurcie par des nuages que répandent les enfants des hommes ; vous serez tenté Je penser que la vérité elle-mêmo avait

(13) S. Irf.n., 1. ni, ch. 3; Tertlxi,., De prœ- •cript.; S. CvPR., Epiai, ad pleb., cl I. i, epist. 3 ; $. Athaîu&. , EpUlt ad Fiiic. Pap.; fc*. Hieron.,

formé ces nuages pour jeter un plus grand éclat, en les dissipant par l'autorité de l'Eglise. Cette Eglise est donc visiblement l'ouvrage d'un Dieu, non-seulement dans sa première formation cimentée par des miracles sans nombre, mais encore dans sa durée. Les états les plus florissants se renversent d'eux-mêmes : 'comment donc celuici, dont l'autorité est spirituelle, qui n'a pour défenses et pour armes que la vérité, se soutient-il depuis tant de siècles contre tant d'ennemis, contre tous les méchants, c'est-à-dire contre presque tous les hommes? N'est-il pas visible que cet empire de la sainteté et de la vérité a pour fondateur le conservateur de l'univers ?

D'autres sociétés et d'autres sectes, établies par les hommes au dedans ou au dehors du christianisme, peuvent bien dire que c'est Dieu qui les a fondées ; mais ce discours, en leur bouche, n'est qu'un discours en l'air. Il y a un fait qu'elles ne peuvent couvrir, c'est celui de leur nouveauté. Ou elles n'ont aucune liaison réelle ni apparente avec les siècles passés, comme la société de Mahomet, ou elles se sont détachées de l'Eglise ancienne, fondée par Jésus-Christ, comme toutes les sectes des hérétiques. Nul ne peut changer les siècles passés, ni se donner des prédécesseurs, ou faire qu'il lésait trouvés en possession. La seule Eglise catholique remplit tous les siècles précédents par une suite qui ne peut lui être contestée; et elle remplira tous les siècles futurs. Son fondateur lui en a fait une promesse authentique.

VIII. Toute puissance m'est donnée dans le ciel et dans la terre : allez donc, dit-il à ses apôtres; enseignez les nations, les baptisant au nom du Père, et du Fils, et du Saint- Esprit : leur apprenant à garder toutes les choses que je vous ai commandées. Et voilà que je suis avec vous tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. (Matth. .xxvui, 18, 19, 20.) C'est ainsi que près de monter aux cieux, il règle la destinée de son Eglise.

Il est évident que Jésus-Christ, par ce moi, je suis avec vous, promet à ses apôtres une protection invincible; qu'en ajoutant, tous les jours, il exclut jusqu'à la plus courte interruption; qu'en disant, jusqu'à la consommation des siècles, il ne borne pas sa protection à un temps, mais qu'il voit dans ses apôtres leurs successeurs. Il est évident qu'il y aura toujours une Eglise formée de toutes les nations, et dans cette Eglise, des ministres qui enseigneront les vérités de Jésus-Christ, et des hommes qui recevront ces vérités; des ministres qui baptiseront et des hommes qui seront baptisés. C'est une suite nécessaire de la promesse que Jésus- Christ fait d'être toujours avec les apôtres et leurs successeurs, enseignant et baptisant toutes les nations.

Cette Eglise sera donc toujours visible,

Epist. ad Pammach. cl Océan., cl epist. mas.; S. Aie, contra epist. Fundam.

ad Oa-

étant visiblement composée de ceux qui donneront les enseignements, et de ceux qui les recevront; de ceux qui baptiseront et de ceux qui seront baptisés. Cette Eglise sera donc toujours infaillible; Jésus-Christ étant toujours avec les apôtres et leurs successeurs enseignants et baptisants. Cette Eglise aura toujours des saints, et la charité n'y mourra jamais, la prédication et les sacrements étant toujours soutenus de la présence et de l'influence de Jésus-Christ. L'immortalité de l'Eglise est donc assurée : elle a pour fondement la promesse de celui dont la puissance est sans bornes dans le ciel et sur la terre.

Voulez-vous encore sentir 'plus vivement la force de cette promesse? considérez-la par rapport aux élus qui en son! la fin principale. Les élus ne tombent pas tout formés du ciel; ils ne viennent pas tout d'un coup comme gens inspirés d'eux-mêmes; ils ne se forment pas les uns les autres comme élus, puisqu'ils ne se connaissent pas comme élus, mais seulement comme appelés, qui sont connus et nombreux. S'il est donc nécessaire qu'il y ait des élus jusqu'à la fin du monde, il y aura donc jusqu'à la fin du monde un corps subsistant, un ministère visible qui les appellera parla prédication de la vérité, et qui les enfantera par la parole de vie.

IX. Contre une promesse si claire qui assure à l'Eglise la possession éternelle de la vérité, ne m'objectez pas la diversité des sentiments qui partagent les enfants de cette même Eglise sur plusieurs points de sa doctrine. Il y a toujours eu, et il y aura toujours des disputes et des contestations dans l'Eglise. Celles qui l'ont agitée durant dix-sept cents ans, n'ont servi qu'à faire éclater l'immobilité de la parole de Jésus- Christ : celles qui s'élèveront dans la suite des siècles, n'auront point d'autre effet.

L'Eglise renferme dans son sein beaucoup plus d'appelés que d'élus, beaucoup'plus de pécheurs que de justes. Pour contenir donc des caractères si opposés dans les mêmes sentiments, il ne faudrait rien moins qu'un miracle visible et perpétuel. Il est parmi les pécheurs, des esprits téméraires et présomptueux que la religion révolte par la hauteur de ces mystères. Il est des cœurs endurcis dans le crime qu'elle confond par la sainteté île sa morale. Les premiers s'efforcent de soncilier les mystères avec la raison ; et les iiutres de rapprocher de leurs passions la morale.

Les justes au contraire humbles et dociles, persuadés que Dieu ne serait pas ce qu'il est, s'il n'était pas incompréhensible; et qu'il y aurait de la différence entre ses volontés et son être, si ses volontés étaient moins incompréhensibles que lui, ne cherchent point à mesurer l'infini par une raison bornée. Ils examinent s'il est vrai que Dieu a parlé. Voilà l'usage qu'ils font de leur raison. Après s'être convaincus que Dieu a parlé, avouant que Dieu est au-dessus d'eux, ils se soumettent à sa suprême

vérité; et ne sont plus attentifs qu'à réprimer les agitations et les inquiétudes dont 1 l'orgueil et l'indépendance de l'esprit humain sont une source intarissable. Pour la morale de Jésus-Christ, elle fait leur bonheur ; et la contrariété qu'ils éprouvent entre cette morale et leurs penchants corrompus, est le sujet de leurs gémissements.

Cependant, comme la piété règle quelquefois phis le cœur que l'esprit, il n'est pas impossible qu'un juste séduit par de fausses lueurs s'écarte de la vérité; mais il ne perd pas de vue le moyen d'y revenir. Il sait que Jésus-Christ est avec son Eglise ; que par sa bouche il fait entendre sa voix, et répand la lumière. 11 ne s'en sépare point, toujours prêt à se soumettre à ses oracles : telle est constamment la disposition d'un juste, et telle doit être la disposition du pécheur, si son attachement à ses propres pensées ne va pas jusqu'à lui ôter la raison et la foi.

Les disputes peuvent être tolérables , avant que l'Eglise ait interposé son autorité. Souvent même elles sont utiles pour dissiper l'obscurité dont la vérité était enveloppée. Après que l'Eglise a prononcé, après que les premiers pasteurs ont dit : il a semblé bon au Sainl-Esprit, et à nous ( Act. xv, 28); il ne s'agit plus de disputer, ni d'examiner l'article résolu. Les esprits et les cœurs doivent plier sous une telle autorité. C'est ainsi qu'ont été terminées toutes .a contestations dans l'Eglise depuis sa naissance jusqu'à nos jours. Les fidèles s'appuyant sur la promesse n'ont jamais refusé d'acquiescer à la décision de l'Eglise, et les rebelles n'ont été à leur égard que comme des hommes qui se séparaient eux-mêmes du corps de Jésus-Christ, qui se condamnaient par leur propre jugement; que comme des païens et des infidèles. Les bornes que je me suis prescrites, ne me permettent pas d'entrer dans le détail des faits que l'histoire de l'Eglise fournit sur cette matière.

Lisez-la, celte histoire : vous verrez l'Eglise s'accroître et se multiplier, malgré les plus atroces persécutions que l'idolâtrie lui fait souffrir durant trois siècles entiers. Vous la verrez, dans les siècles suivants, se soutenir et s'étendre, malgré les combats intérieurs aussi redoutables que les persécutions, qui lui sont livrés par les disputes, l'intrigue, l'avarice, et le faste. Vous la verrez conservant inaltérable la morale de Jésus-Christ, malgré les vices de tout genre que les princes et la multitude des peuples apportent avec eux en y entrant. Vous la verrez inviolablement attachée à tous les dogmes qu'elle a reçus des apôtres, malgré les cabales et les fureurs d'une foule d'hommes vains et superbes, armés de toutes les subtilités d'une fausse philosophie, et souvent de l'autorité des puissances de la terre. Vous la verrez, en certains temps, triompher de la barbarie des peuples du Nord qui semblaient vouloir l'engloutir; et en d'autres temps, résister à l'ignorance et à toutes les passions humaines qui semblaient devoir

la renverser et la détruire. Mais ce que vous y verrez dans tous les temps, sans variation et sans interruption, c'est un seul et même ministère, toujours connu, public, se perpétuant lui-même selon la forme primitive de son établissement ; toujours occupé de la sanctification des hommes, publiant l'Evangile, célébrant les mystères, administrant les sacrements, présidant aux assemblées et aux prières des fidèles ; toujours un par l'union et la subordination de tous ses membres à un même chef successeur du premier apôtre, union et subordination regardée dans tous les temps, comme nécessaire et essentielle, qu'on ne pouvait rompre, sans rompre avec la communion des saints. En un mot, dans l'histoire de l'Eglise vous verrez des preuves si accumulées de la protection continuelle et visible de Jésus-Christ, que vous ne pourrez douter de l'accomplissement de la promesse pour Jes siècles futurs.

X. Ce que j'admire dans l'établissement et la conservation de l'Eglise, ce n'est pas seulement la sagesse et la puissance de Jésus-Christ; c'est sa bonté pour les hommes. La raison peut être aisément conduite à la religion chrétienne en général par cette multitude de caractères évidents de divinité, dtmt cette religion est revêtue : mais comment parviendra-t-elle à découvrir tous les objets particuliers qu'on doit croire dans cette religion? Si la raison peut faire des Chrétiens, en fera-t-elle qui soient réunis sur tous les points, qui soient exempts de toute erreur, qui soient certains de leur foi ? Les Chrétiens ont besoin d'une autorité infaillible et vivante, qui règle leurs sentiments. Livrez-les à leurs propres recherches pour les dogmes particuliers qu'ils doivent croire; vous les livrez dès là même à la uïscorde, à la fausseté, à l'incertitude. Chacun aura ses dogmes : ce que celui-ci croira révétë, ne sera aux yeux de celui-là qu'une invention de l'esprit humain. De rà nécessairement des disputes et des divisions interminables; de là des erreurs sans remède : car ces deux Chrétiens si opposés dans leur créance ne s'accorderont jamais e.isemble; et si l'un est dans le vrai, l'autre est nécessairement dans le^faux. Je veux bien supposer qu'il s'en trouve quelqu'un assez heureux pour entendre et saisir la révélation sur tous les points, c'est-à-dire pour ne croire que ce qu'il faut croire, et pour croire tout ce qu'il faut croire : mais si cet homme est à l'abri de l'erreur; se voyant tout seul de son sentiment, quelque évident qu'il lui semble, y tiendra-t-il ? n'entrera-t-il point en défiance de sa singularité? L'homme en ces matières veut être soutenu dans ses sentiments : il est toujours tremblant : il est toujours flottant, quand il pense seul, et qu'il ne voit personne qui pense comme lui.

Mais direz-vous, les Chrétiens ont l'Ecriture; elle sera pour eux un point de réunion, de vérité, de certitude : par conséquent s'évanouirent tous ces inconvénients aux-

quels vous prétendez qu'ils seraient exposés, s'il n'y avait point parmi eux d'autorité infaillible et vivante qui réglât leurs sentiments.

11 me serait facile de vous arrêter, en vous demandant s'il vou sparait vraisemblable que les apôtres aient écrit tout ce qu'ils ont enseigné «le vive voix; et par conséquent que leurs livres contiennent tout ce qu'il faut croire. Mais il n'est pas nécessaire d'employer ici ce moyen pour vous faire convenir que l'Ecriture n'est pas le remède à toutes les divisions, à toutes les erreurs, à toutes les incertitudes. Quelque profession que fassent Jes Chrétiens de croire la divinité de l'Ecriture, et de s'y soumettre comme à la parole de Dieu, si chacun croit avoir droit de l'interpréter selon son sens et contre le sentiment de tous les autres, n'est-il pas manifeste qu'elle ne peut être un remède à toutes sortes de divisions, d'erreurs et de doutes?

C'est donc un effet sensible de la bonté de Jésus-Christ, d'avoir établi son Eglise, et d'avoir assujetti les Chrétiens à l'autorité des pasteurs. C'est lui qui a fait les hommes; il connaît leur faiblesse, et les dangers inséparables de l'examen particulier que chacun ferait du sens des Ecritures pour former sa créance. Mais si notre esprit faible, naturellement incertain, et devenu par ses incertitudes, le jouet de ses propres raisonnements, avait besoin dans les questions où il y va du salut, d'être fixé et déterminé par quelque autorité certaine ; s'il étaitde la bonté de Jésus-Christ de pourvoir à ce besoin; quelle plus grande autorité que celle de l'Eglise catholique, qui réunit en elle-même toute l'autorité des siècles passés, et les anciennes traditions du genre humain, jusqu'à sa première originel est-il sur la terre une autorité plus visible, plus éclairée, plus sainte, qui porte plus de marques d'un établissement divin? C'est cette Eglise que Jésus-Christ fait la dépositaire et l'interprète de ses Ecritures : c'est de sa main que nous avons reçu les livres divins : c'est de la bouche des pasteurs que nous devons en recevoir l'interprétation.

XL Si cela est, pourquoi, direz-vous avec les déistes , appuyer l'autorité de l'Eglise sur les Ecritures ? N'est-ce pas donner dans un cercle vicieux qui consiste à prouver deux choses l'une par l'autre?

La révélation divine est le motif et le fondement de la foi. Elle était évidente , cette révélation, à ceux qui entendaient et qui voyaient Jésus -Christ ou ses apôtres , parce qu'il était évident que la parole de Jésus-Christ et de ses apôtres, autorisée par des prodiges divins, était la parole de Dieu même, il s'agissait, pour nous qui vivons tant de siècles après Jésus-Christ et ses apôtres, de nous rapprocher de leur temps et de nous assurer de la vérité de leurs discours et de leurs miracles, comme si nous les entendions de nos oreilles, connue si nous les voyions de nos yeux; et d'être par

conséquent aussi certains de 1-a révélation (jue les contemporains mômes de Jésus- Christ et des apôtres. Or nous sommes parvenus à ce but sans tomber dans Je défaut que vous craignez.

Il est vrai 'que c'est l'Eglise qui nous a présenté les livres du Nouveau Testament; mais nous avons reçu ces livres après avoir discuté les preuves de leur date, de leurs auteurs, de leur pureté, de leur vérité. Nous avons considéré l'Eglise, ou ;ce corps de chrétiens répandus par tout l'univers depuis dix-huit siècles, se succédant les uns aux autres sans interruption, et formant une chaîne composée d'une infinité d'anneaux toujours liés, toujours inséparables, qui commence à Jésus-Christ et à ses premiers disciples ; nous l'avons considéré comme un peuple de témoins incapables par leur multitude, par leurs lumières, par leur probité, par leur intérêt, par leur attachement, par leur religion, d'avoir corrompu ou laissé corrompre les livres du Nouveau Testament. Ouvrant ensuite ces livres, y voyant une multitude de caractères de divinité , entre autres les promesses faites à l'Eglise, et voyant de nos yeux l'accomplissement de ces promesses, nous ne considérons plus cette Eglise comme une société purement humaine, mais comme une société établie de Dieu pour être la dépositaire de la grâce et de la vérité.

Nous aurions pu suivre une autre méthode plus courte, et qui n'est pas moins sûre : c'eût été de recevoir de la main de l'Eglise les livres du Nouveau Testament, et, sur son témoignage, sans autre examen, de regarder ces livres comme véritables en tout. Il est évident que la raison nous eût guidés dans cette méthode ; car une société telle que l'Eglise, composée, dès sa première origine, de toutes sortes de nations, n'a jamais pu tromper ni se tromper dans des faits tels que ceux dont il est ici question. Pour tromper, il eût fallu que toutes les ' nations dont l'Eglise est composée se fussent réunies pour en concerter le dessein : ce qui est impossible. Pour se tromper, il eût fallu que les mêmes nations fussent convenues entre elles de se laisser tromper, ce qui est également impossible. Ainsi en supposant que le Créateur ne livre pas tous les hommes à une illusion générale et universelle, ce qui est contraire à sa bonté, mais qu'il est des faits certains que nous ne pouvons refuser de reconnaître et que nous devons croire , nous n'aurions pu douter en aucune sorte de l'authenticité et de la vérité des livres du Nouveau Testament. La lecture do ces livres nous eût convaincus ensuite et de leur divinité, et de la protection promise à l'Eglise par le Fils de Dieu.

Nous aurions; pu suivre une autre méthode plus simple encore, plus abrégée, et également sûre; car ici la vérité se montre de toutes parts, il ne faut que s'y rendre attentifs, et si je ne connaissais la force des passions sur l'homme pour l'étourdir et l'aveugler, le déiste et l'hérétique seraient pour

moi des sujets incompréhensibles. Frappés de la durée inviolable et perpétuelle de la société nombreuse répandue par tout l'univers, connue sous le nom de l'Eglise de Jesus-Christ , qui subsiste depuis dix-huit siècles dans la profession d'une même foi et d'un même culte , nous aurions pu nous adresser à elle, pour apprendre de sa bouche ce qu'elle pense de son chef, de son établissement, de sa doctrine, de ses privilèges, do son autorité. Il nous eût été impossible de former le moindre doute sur la vérité de ses récils, et de ne pas reconnaître en même temps Ja divinité de son chef et de son fondateur dans les prophéties qui l'avaient annoncé avant sa venue, dans les mirocles qu'il avait opérés étant sur la terre, dans les prédictions et dans les promesses qu'il avait faites, dans la doctrine qu'il avait enseignée, dans les miracles qu'il avait fait opérer par ses disciples, dans la vérité qu'il leur avait fait répandre par toute la terre, et dans Je changement qu'il y avait établi par leurs travaux, et cimenté par leur sang.

Elle nous eût, sans doute, remis entre les mains les écrits des apôtres ; ils lui sont trop chers pour les celer ; et elle eût exigé de nous tout le respect et toute la soumission qui sont dus à des écrits inspirés. Mais elle n'eût pas manqué de nous avertir qu'avant ces écrits, elle était déjà en possession de la parole divine, qu'elle était formée, jouissant de tous ses droits et de ses prérogatives ; qu'elle était une, sainte, catholique, apostolique, assurée de la présence et de la protection de son chef, jusqu'à la consommation des siècles; que quand les apôtres, sans écrire, eussent borné leur ministère à la prédication, elle serait tout ce qu'elle est ; qu aujourd'hui elle doit être considérée, comme elle devait l'être avant les écrits des apôtres, c'est-à-dire aussi certainement l'épouse de Jésus-Christ : parce que c'est toujours la même société et le même corps subsistant avec la même foi, la même doctrine, les mêmes promesses, la même autorité; qu'elle est ce qu'elle était du temps des apôtres ; que sa durée inviolable et perpétuelle est un miracle qui n'est pas moindre que celui de son établissement; que si les apôtres ne fussent point morts , et qu'ils vécussent aujourd'hui , ils n'ajouteraient rien à sa doctrine ni à son autorité; que leurs écriis ne sont qu'une exposition de ce qu'elle savait et de ce qu'elle croyait, avant que ces écrits parussent; que son autorité s'y trouve constatée, mais qu'elle est connue indépendamment de ce témoignage ; qu'elle est la gardienne et l'interprète des Ecritures; que c'est de sa main qu'il faut les recevoir, et que c'est de sa bouche qu'il faut en attendre l'intelligence.

Vous voyez qu'il n'est point de reproche plus mal fondé que celui des déistes.

Nous ne prouvons pas l'autorité divine de l'Eglise par les Ecritures, et l'autorité divine des Ecritures par l'Eglise. Dans les deux premières méthodes que l'on peut suivre, pour arriver à la science de la religion, on

ne considère l'Eglise que comme une autorité humaine qui conduit nécessairement à la divinité des Ecritures. Et dans la troisième méthode, l'autorité divine de l'Eglise se démontre avant la divinité des Ecritures Ju Nouveau Testament.

Ne médites pas, d'après un fameux déiste, jue l'autorité de l'Eglise, considérée comme îumaine, ne peut conduire à la foi; parce qu'une autorité humaine ne peut fonder qu'une certitude humaine : or la certitude numaine ne peut mener à la foi.

On ne peut faire une plus mauvaise difliiulté. Il s'ensuivrait de ce beau raisonnement que l'autorité de (l'Eglise, considérée ;omme divine, ne pourrait non plus coniuire à la foi ; parce que cette autorité présupposerait de ma part la certitude purement lumaine de l'existence des hommes, de .'Eglise, et des discours qu'elle me tiendrait jour m'instruire. Il s'ensuivrait du même •aisonnement, que la vue même de Jésus- Jhrist, de ses miracles et de ceux de ses îpôtres, ne pouvait conduire 5 la foi ; parce jue cette vue ne donnait qu'une certitude îumaine de touscesfaits.il s'ensuivrait du .nême raisonnement que nous ne pourrions croire l'existence de Dieu; parce que nous .l'avons qu'une certitude humaine des preuves qui constatent cette première vérité. La difficulté qu'on nous fait est donc une lifilcullé frivole qui ne, mérite aucune réjonse.

La foi est un acquiescement de notre âme î la révélation. Nous arrivons à la connaissance de cette révélation par des moyens jumains. Dieu veut que notre raison se soumette à sa parole; mais il veut que notre aison la discerne cette parole, avant que de s'y soumettre. Le discernement se fait par tes preuves sur lesquelles elle est appuyée. Il faut donc que nous fassions ce discernement, et que nous ayons ces preuves avant que de croire. Il faut donc que la certitude humaine précède la foi : or, de toutes les certitudes, la plus forte et la mieux fondée que nous puissions avoir est celle que donne des preuves de la révélation, !e témoignage de l'Eglise considérée même précisément comme une société humaine.

Nous l'avons dit plusieurs fois : il n'est pas possible, à la raison, de se persuader que les Juifs et les gentils de tout âge, de toute condition, de toute nation, qui reçurent la révélation annoncée par les apôtres et par leurs disciples, furent séduits et trompés. Quel genre de preuve leur offrait-on? Elaient-ce des raisonnements abstraits, revêtus de tous les ornements de l'éloquence, ou appuyés de la terreur des armes? C'étaient des faits visibles, palpables, variés, multipliés, non durant quelques jours, mais durant un grand nombre d'années, non dans des antres et des forêts, mais au milieu des villes, à la face du soleil; non en présence de quelques témoins affiliés, mais en présence des contradicteurs les plus acharnés, non pour alfermir une religion ancienne et connue, mais oour en établir une nouvello

sur les débris de toutes celles qui étaient alors les plus accréditées, non pour flatter et contenter les passions, mais pour les combattre et les détruire; non pour procurer des avantages temporels, mais pour y faire renoncer; non pour autoriser le crédit, l'ambition et l'avarice des pontifes, mais pour dissiper leurs superstitions lucratives, et pour abattre leurs idoles; non pour fomenter l'orgueil des princes et des rois, mais pour les arracher à leurs erreurs flatteuses, et pour les soumettre à l'empire de la croix.

Pesez bien toutes ces circonstances et une infinité d'autres que je ne répète pas, cil constances avouées et constatées par tous les anciens écrivains amis et ennemis, et soutenues,- sans aucune variation, par ce corps aussi étendu que la terre, qui, depuis dixhuit cents ans, est connu sous le nom d'Eglise chrétienne; il vous sera plus facile de douter si ce que vous voyez de vos yeux est vrai et réel, que de douter si les Juifs et les gentils qui, contre tous les préjugés de l'enfance, de l'éducation, de la religion contre tous les intérêts les plus sensibles, malgré les efforts des philosophes, des pontifes, des empereurs idolâtres, malgré la perte des biens, les exils, les bannissements au milieu des supplices et des horreurs de la mort, ont reçu la révélation, l'ont reçue par un autre motif que par une conviction intime de la vérité des preuves de sa divinité. La vue même de ces preuves, si elle nous était donnée, pourrait-elle rien ajouter à la certitude que fonde un tel témoignage? Mais ne les voyons-nous pas en quelque sorte dô nos propres yeux, ces preuves dans leur liaison indissoluble avec les promesses faites à l'Eglise d'une durée inviolable et perpétuelle?

Il n'est donc point de certitude plus forte que celle que nous avons des preuves'de la révélation. 11 n'est donc point de plus mauvaise difficulté que de nous dire que l'autori'é de l'Eglise, considérée comme humaine, ne peut conduire à la foi. 11 faut toujours en convenir au grand principe sur lequel. roule la certitude des faits : Dieu est un être souverainement vrai, souverainement bon, qui ne peut tromper. Si vous admettez ce principe, il doit vous paraître aussi impossible que l'Eglise se trompe dans le témoignage qu'elle rend aux faits de l'Evangile, qu'il doit vous paraître impossible que vous vous trompiez dans le jugement que vous portez de l'existence des objets qui s'offrent h vos regards.

XII. Terminons nos réflexions en tirant deux conséquences qui en sont le résultat. La première est que nous ne pouvons trop estimer le bonheur que nous avons d'être dans l'Eglise de Jésus-Christ : c'est être dans le centre de la vérité et de la grAce. Mais qu'est-ce qu'être au milieu de la lumière et ne la point voir? Telle est la situation d'un grand nombre de Chrétiens : demandez-leur les raisons qu'ils ont de se croire dans la bonne religion et dans la véritable société établie do Dieu; vous les trouverez muets.

Jamais ils n'ont seulement daigné se faire à eux-mêmes cette demande; ils sont Chrétiens comme ils seraient Turcs : ils sont dans l'Eglise catholique, apostolique et romaine, comme ils seraient dans toute autre société. La lumière est pour eux comme les ténèbres. C'est un des reproches que les esprits forts ont soin de nous faire. Que peuvent-ils conclure de là? qu'il est des Chrétiens dont l'indifférence, l'ignorance, la stupidité déshonorent la religion. Nous l'avouons en gémissant. Ces Chrétiens ne font tort qu'à eux-mêmes. La religion et l'Eglise catholique sont claires et visibles pour ceux qui ont le fond de la raison et qui en font usage ; comme le soleil est clair et visible pour ceux qui ont le principe de la vue et qui ouvrent les yeux.

La seconde conséquence qui suit de nos réllexions sur l'Eglise, est que nous ne pouvons trop plaindre le malheur de ceux qui ne sont pas dans l'Eglise. Mais peut-être les croyez-vous malheureux sans les croire coupables. Pour vous mettre en état de prononcer, voici un principe que je vous présente, il ne doit pas vous être suspect; c'est un déiste qui me le fournit. Le meilleur usage que l 'homme puisse faire de son esprit, c'est de découvrir quel est le culte

?m l'Etre suprême exige de lui; il n'est dans ordre que lorsquaprès l'avoir découvert il honore Dieu, comme il veut être honoré, et comme rien ne doit tant intéresser l'homme que le soin de plaire à Dieu, il est d'une importance extrême pour lui de connaître la vraie religion, dans laquelle, seule, on peut plaire à Dieu. 11 me semble que pour se refuser à l'évidence d'un tel principe il faut fouler aux pieds la raison et la religion.

Selon ce principe, toute créature raisonnable, chinoise, siamoise, turque, indienne, etc., ne doit rien omettre pour découvrir si elle est dans une religion qui ait d'autres signes et d'autres caractères que celui d'être la religion de son pays et de ses pères. On ne doit s'arrêter dans cette recherche, qu'après des preuves réelles de la divinité de cette religion. Or, avec cette discussion suivie et poussée, jusqu'où chacun peut la pousser selon la mesure de son esprit, ni le Chinois, ni le Siamois, ni l'Indien, ni le Turc ne serait content de sa religion; parce qu'ils y trouveraient de l'insullisance dans les preuves. Et alors en suivant toujours la raison, et ce principe qu'on peut appeler inné : On n'est dans l'ordre que lorsqu'on a découvert qu'on honore Dieu comme il veut être honoré : le Turc, qui verrait autour de soi la nation chrétienne, chercherait dans cette nation des lumières sur la vraie religion ; le Chinois et lo Siamois auraient, à quelque chose près, la même ressource.

L'Indien entièrement séparé des Chrétiens, s'adresserait à cet Etre suprême, auquel sa religion l'arrête comme à l'objet de son culte : et cet Etre suprême qui aurait luimême inspiré à ce sauvage de s'adresser à lui, le conduirait par des voies ineffables à la vraie lumière. Décidez présentement : le

Chinois, le Siamois, lo Turc, l'Indien, etc., sont- ils innocents à vos yeux? s'en tenir par indifférence et sans aucun examen à la fausse religion dans laquelle on est né, n'estce pas faire un mauvais usage de sa raison sur un point d'une importance extrême?

Jugcrez-vous plus favorablement de ceux qui vivent tranquillement dans les sociétés chrétiennes séparées de l'Eglise catholique ? 11 est difficile de concevoir qu'un homme qui n'a pas entièrement perdu le sens, puisse prendre sur soi de se déelan-r le réformateur de l'Eglise catholique, cette société si vénérable par son antiquité, par son universalité, par sa sainteté, par ses lumières, par son indéfectibilité; en un mot, avec laquelle Jésus -Christ promet d'être tous les jours jusqu'à la consommation des siècles. Un tel homme doit se faire peur à lui-même; il se condamne sans doute poison propre jugement. S'il réussit à se faire des complices, s'il établit une secte qui s'étende et se perpétue; il est évident que la révolution des siècles ne peut rien faire perdre à l'Eglise de Jésus-Christ, de son autorité, ni en acquérir aucune à la nouvelle secte. 11 est évident que ceux qui suivent cette secte, soit qu'ils y soient nés, soit qu'ils l'embrassent, ne peuvent jamais avoir plus de raison d'y rester, que le premier chef n'en a eu de l'établir. En un mot, il est aussi impossible d'avoir des raisons pour vivre séparé de l'Eglise de Jésus-Christ, qu'il est impossible d'en avoir pour s'en séparer. Jusqu'où ne faut-il donc pas porter l'indifrérence en matière de religion, pour vivre sans inquiétude, sans examen, dans une secte, parce qu'on y est né? Peut-on abuser [dus grossièrement de la raison?

Je n'ai pas oublié qu'en traitant de la bonté de Dieu, il vous est venu des difficultés dont je vous ai promis l'examen, quand nous serions plus avancés dans nos recherches. C'est le lieu de dégager ma parole, avant que d'entendre les promesses et les menaces de Jésus-Christ.

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