‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 112 sur 163 · GS · texte numérisé non relu

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PART. IV

je vous laisse le maître d'opter : cela ne change rien au fond de la chose. Une conséquence qui suit de la nature du péché, c'est que les manichéens ne raisonnaient pas, lorsque pour en expliquer l'origine , ils imaginaient un principe éternel et nécessaire du mai.

V. Un tel principe répugne dans les termes mêmes : car un être imparfait est néant sous tous les rapports qu'il est imparfait: or, le principe manichéen serait l'être le plus imparfait qu'il soit possible de concevoir; puisque par sa nature, il ne serait auteur que de défauts el de privations, sans l'être d'aucune réalité. Il n'est donc pas moins absurde de lui attribuer l'existence nécessaire qui est la plus grande de toutes les perfections, que de l'attribuer au néant.

Prions le manichéen de nous dire si le principe du mal est dépendant ou indépendant du principe du bien. S'il le suppose dépendant j en vain l'imagine-t-il pour rendre raison du mal qui régne sur la terre, et pour eu décharger le principe du bien. Car pourquoi ce dernier ne change-t-il pas un méchant esclave qui est en sa puissance ? pourquoi du moins, ou ne met il pas un frein à sa fureur, ou ne redouble-t-il pas les forces des habitants de la terre contre ce cruel ennemi? Si le manichéen soustrait le mauvais principe à l'empire du bon, je plains celui-ci comme le plus malheureux de tous lesôtres. Ce bon principe veut absolument le bien de l'homme, il désire son bonheur, il met tout en œuvre pour le lui procurer: et malgré ses désirs et ses eiforts, il a la douleur de n'être le témoin que de sa perte et de son malheur.

Prions encore le manichéen de nous expliquer comment le principe du mal opère le péché dans l'homme. Ce n'est pas certainement en y produisant la volonté, car notre volonté est un bien. Ce ne peut donc être qu'en produisant en nous le péché même : mais le péché est un défaut qui accompagne notre libre consentement; c'est une privation qui se trouve joute à ce consentement; le péché ne peut donc venir que de la volonté qui est la cause du consentement.

Finissons en demandant au manichéen s'il nous croit libres ou nécessités au mal sous l'impression du mauvais principe. Si nous sommes libres, dès là même nous sommes seuls responsables de nos actions, et le mauvais principe n'est plus qu'une chimère inutile. Si nous sommes nécessités au mal, il s'ensuivra qu'en nous arrêtant à l'amour désordonné de quelque bien nous n'aurons pas le pouvoir d'en aimer d'autres. Le mauvais principe ne pourrait donc nous nécessiter au mal qu'en iixant et en épuisant toute la puissance que nous avons d'aimer. Il faudrait donc qu'il se fît aimer de nous, ou comme un mal intini, ou comme un bien infini. La première supposition est contraire à la nature de notre volonté, dont le fonds est le désir même du bonheur, et par conséquent de ne se porter (pie vers le bien. L'absurdité de la seconde supposition saule aux yeux; le mauvais principe ne peut être ni

connu ni senti comme le bien infini; et si cela était possible, où serait le désordre d'une volonté qui aimerait nécessairement le bien infini?

Mais accordons au manichéen que Je mauvais principe est d'une force insurmontable; qu'il n'est point de ressource sur la terre contre une telle puissance, et que l'homme pèche par une nécessité fatale. Que s'ensuivra-t-il de là? que l'homme ne pèche point,, puisqu'il n'est pas libre. Or, si l'homme ne pèche point, il n'y a point de mal sur la terre. De quel usage peut donc être un principe éternel el nécessaire du mal, si ce n'est pour rendre raison de ce qui n'est pas? Ainsi l'hypothèse manichéenne se détruit par elle-même.

VI. Une autre conséquence qui suit bien clairement de la nature du péché, c'est que Dieu n'est pas l'auteur du péché : car Dieu n'est l'auteur que de ce qu'il produit; or, il ne produit pas la privation des perfections que l'homme peut et doit avoir. L'action du Créateur produit toujours un effet réel, comme nous l'avons déjà remarqué. Concluons encore du même principe que les péchés de l'homme ne peuvent affaiblir l'idée que nous avons de la sainteté de Dieu : car nous n'en concevons pas moins Dieu incompatible avec tout défaut dans son être, parce que l'homme est défectueux. Et il serait aussi absurde de penser que Dieu est imparfait, parce qu'il ne nous donne pas une perfection dont la privation libre nous rend contraires à l'ordre; qu'il serait absurde de penser que Dieu est imparfait, parce qu'il ne crée pas un autre monde. Discutons à présent votre difficulté.

Article III. — Dieu n'est puint obligé par sa bonis de rendre l'homme impeccable.

I. Comment, dites-vous. Dieu étant infiniment bon a-t-il pu prévoir l'abus que ferait

homme de sa liberté pour se rendre malheureux, sans prévenir cet abus par l'inspiration d'un amour constant de l'ordre?

IL S'il était question de justifier la conduite de Dieu sur les hommes, je vous mettrais devant les yeux les biens qui résultent de la permission du péché, et par rapport à l'univers en général, et par rapport au genre humain en particulier, et, si j'ose le dire, par rapport à Dieu même. Je vous représenterais, par rapport à l'univers, les péchés comme des défauts qui servent à en varier le spectacle et à en faire briller les beautés, de même que dans un tableau les ombres servent à faire sortir les traits et à en relever le coloris. Je vous représenterais, par rapport an genre humain, les péchés et les suites du péché comme des défauts auxquels doivent leur naissance les plus grandes vertus, la patience dans les souffrances et dans les douleurs, la constance dans les épreuves, la force et le courage dans les persécutions, dans les tourments, dans la mort [tour la vérité et pour l.l justice, la compassion envers les misérables, le support envers les faibles, la libéralité

envers les indigents, vertus qui n'auraient montre infinie dans s?s

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point lieu dans un autre plan, d'où l'innocence exclurait toutes les misères. Je vous représenterais, par rapport à Dieu, les péchés comme des défauts qui servent à manil". ste'r ses attributs ; sa sagesse dans la diversité de ses dons et de ses voies, et surtout dans l'établissement de la religion; sa clémence, sa miséricorde, sa patience dans la tolérance des méchants; sa justice dans la punition des impénitents; sa charité, sa sainteté, sa grandeur dans le don ineffable de Jésus-Christ, qui est au-dessus de tous les ddns, et qui les renferme tous. Que ne pourrais-je pas dire?

Mais il n'est pas question de justifier Dieu ; il est question de faire voir que votre difficulté contre sa bonté n'a rien de solide, et que l'homme créé avec le pouvoir de travailler à se rendre heureux, en se conformant à l'ordre qui lui prescrit dé préférer Dieu à tout, et d'aimer ses semblables, ne peut se plaindre que de lui-même, et qu'il doit avouer son tort, si par un abus de sa liberté il se rend criminel et malheureux; s'il ferme les yeux à la lumière intérieure qui lui montre ses devoirs ; s'il se bouche les oreilles pour ne point entendre la voix de sa conscience qui le détourne du mal ; s'il suit ses passions plutôt que la raison qui le rappelle sans cesse à la vertu et à la justice.

III. Qu'est-ce qu'une bonté infinie? Rappelez-vous-en l'idée (14) : une bonté infinie est une bonté qui se détermine par ellemême à faire ou bien, qui n'a point d'autre motif qu'elle-même pour se communiquer.

Car dès qu'elle n'a point d'autre motif qu'elle-même, elle est nécessairement sans bornes; rien ne peut la restreindre; elle peut se communiquer à l'infini. Or, la création de l'homme est manifestement l'effet d'une telle bonté, puisque Dieu étant un Etre indépendant, sans besoin, infiniment heureux par lui-même, ne peut être déterminé que par lui-même à donner l'existence à une créature capabls de bonheur. La première proposition est la seule qui puisse vous paraître obscure; mais nous l'avons éclaircie en comparant une bonté infinie à une puissance infinie.

Vous ne pouvez concevoir qu'infiniment puissant un Etre qui donne l'existence à ce qui ne l'a pas. Pourquoi? c'est qu'une puissance qui se suffit à elle-même pour produire, qui n'a pas besoin d'une matière préexistante pour donner naissance à ses ouvrages, est nécessairement sans bornes; rien ne peut la limiter. Il en est de même d'une bonté qui n'a point de motif qu'ellemême pour se communiquer; rien ne peut la borner; elle est nécessairement infinie.

De même donc que l'idée d'une puissance infinie n'exige pas qu'elle fasse tout ce qu'elle peut ; puisqu'elle se démontre tout entière dans le moindre de ses effets: l'idée d'une bonté infinie n'exige pas qu'elle fasse tout le bien qu'elle peut , puisqu'elle se dé-

moindres dons. Do môme encore que la création de nouvelles créatures n'ajouterait rien à l'idée que nous avons de la puissance? de Dieu : le don d'un amour dominant de l'ordre que Dieu nous accorderait, n'ajouterait rien à l'idée que nous avons de sa bonté. Nous la concevons infinie, indépendamment de ce don ; comme nous concevons infinie sa puissance, indépendamment de la production de nouvelles créatures. Enfin l'idée de la bonté de Dieu ne demande pas qu'il ait conservé à l'homme l'amour dominant de l'ordre ; de même que l'idée de sa puissance ne demande pas qu'il conserve l'existence à ses créatures. L'idée d'une bonté infinie exige qu'elle ne se communique que parce qu'elle veut ; et conséquemment qu'elle ne se communique qu'autant qu'elle veut: comme l'idée d'une puissance infinie exige qu'elle n'opère que parce qu'elle veut, et que dans la mesure qu'elle veut. Il est donc clair que Dieu n'a pas été obligé par sa bonté, iô prévenir l'abus que l'homme ferait de son libre arbitre.

IV. Mais, direz-vous, un père qui pourrait prévenir le mauvais usage qu'il prévoit que ses enfants feront de ses biens, seraitil bon, s'il ne prévenait ce mauvais usage? Non, mon cher Eusèbe, un tel père ne serait pas bon.. Que conclurez-vous de cet exemple ? que Dieu, pour être bon, devait prévenir l'abus qu'il prévoyait que les hommes feraient de leur liberté. La conclusion n'a pour appui que la confusion des idées les plus claires.

La bonté finie et créée est nécessairement dépendante. Ce n'est pas en elle-même qu'elle trouve ses motifs pour se communiquer; elle les puise dans l'amour du Créateur et dans l'amour des hommes : cet amour est sa règle ; elle ne peut s'en écarter sans blesser l'ordre. Selon ce principe, un père n'a reçu des biens que pour les répandre : mais la fin qu'il doit toujours avoir en vue, est la gloire de l'Auteur de tous les biens. 11 doit donc éviter et prévenir tout ce qui est incompatible avec cette fin. Obligé d'ailleurs d'aimer ses enfants comme il s'aime lui-même, il ne doit souffrir dans ses enfants que ce qu'il peut souffrir en lui-même; et comme il ne doit pas abuser de ses richesses, il ne doit pas en souffrir l'abus. En un mot, nous concevons par la bonté humaine, une inclination de faire part aux autres des biens dont on jouit ; ou un fonds de compassion qui porte l'homme à soulager ses semblables dans leurs misères. Or, ces dispositions sont soumises à la justice qui défend à l'homme de vouloir posséder pour lui seul ce qu'il n'a point reçu pour lui seul, et en même temps de se proposer dans l'usage de ce qu'il a reçu une autre fin dernière que la fin de toutes choses.

La bonté infinie est nécessairement indépendante. Ce n'est qu'en elle-même qu'elle trouve des raisons de se communiquer. La justice ne lui prescrit rien dans la dispen-

[14) Yoij. part. i, col. 247.

PART. IV

sation de ses bienfaits : puisque rien n'est dû au néant : or, avant que la bonté infinie se soit communiquée, on ne conçoit rien hors d'elle-œêrue , car elle est la cause universelle, Les intelligences et tous leurs degrés de perfections supposent cette cause, et cette cause ne suppose que le néant. Ainsi comparer ensemble la bonté de Dieu et la bouté de 1 homme, c'est ne savoir ce que l'on dit. S'il y a un rapport entre elles, il consiste en ce point : comme la bonté de Dieu ne fait que du bien, l'homme pour l'imiter ne doit faire que du bien , mais en se souvenant que n'étant qu'une créature, il doit faire le bien pour la gloire du Créateur, et suivre l'ordre qu'il lui a prescrit. Vouloir régler les devoirs du Créateur par ceux de la créature, c'est vouloir changer le Créateur en créature. La bonté infinie n'est point obligée de se communiquer hors d'elle-même. Si elle se communique, c'est parce qu'elle le veut, et par conséquent dans la mesure qu'elle veut. Et la juger imparfaite, lorsqu'elle se communique avec certaine mesure, c'est tomher dans une aussi grande absurdité, que si l'on jugeait imparfaite la puissance infinie, lorsqu'elle produit des ouvrages finis et limités.

V. Cessons d'attaquer la religion de Jésus- Christ. Nos difficultés peuvent être spécieuses; elles ne peuvent être solides. Avouons humblement notre tort, sans chercher de vaines excuses dans la bonté de Dieu. 11 y a une imperfection attachée à notre être : car la créature serait le Créateur s'il ne lui manquait rien; et qu'elle eût la plénitude de la perfection. Mais à cette imperfection inséparable du néant d'où nous sommes sortis, combien de défauts ajoutons-nous par notre volonté .ibre et déréglée? Tout porte la marque d'une bonté infinie dans l'univers à notre égard. Pourquoi, au milieu de tant de bienfaits, sommes-nous sans reconnaissance et sans amour pour la bonté qui nous '.os prodigue? et si nous sommes coupables, comme notre conscience nous en convainc par ses reproches, les misères qui sont la punition de notre oubli et de notre ingratitude, peuvent-elles être injustes?

Adorons donc la Sagesse suprême dans sa conduite sur les hommes, sans vouloir en pénétrer les raisons profondes. Elles nous seront dévoilées ces raisons au jour de la manifestation de toutes choses. La connaissance que nous en aurions en cette vie, ne serait pas plus utile pour la réformat.ion de nos mœurs, que la connaissance de celles que Dieu a eues de ne pas créer plus tôt le monde, ou de n'en pas créer un autre, Eu voilà assez sur cette matière. Voyons quelles récompenses Jésus-Christ nous prépare.

SECTION IV

Des promesses et des menaces de Jésus-Christ.

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