‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 118 sur 163 · CS · texte numérisé non relu

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J'ai dit encore que les partisans du déisme dont il s'agit sont des imbéciles. Ils ne voient pas la liaison intime des vérités qu'ils admettent avec les vérités qu'ils nient. Ils les en séparent, et les exposent ainsi, sans défense, à tous les traits des ennemis de toute religion.

V. Que répondra, par exemple, l'auteur du livre Des mœurs aux déistes épicuriens?

S'il existe, leur diront-ils , un Dieu tel que \cus vous le figurez, bon, sage, juste, puissant, qui nous aime, qui veille à notre conservation, qui veut notre bonheur, pourquoi sommes-nous assujettis à tant dé misères ? Vous rejetez , sans doute, ce que les Chrétiens appellent péché originel ; nous sortons donc dans une parfaite innocence des mains de votre Dieu ; comment sommes-nous donc si misérables, avant d'avoir mérité de l'être par nos dérèglements? Vous voulez que nous ne comptions pour rien les maux de la vie présente, par l'espoir de la récompense qui nous est réservée; faut-il que l'innocerce ne puisse parvenir au bonheur que par l'excès des maux dont nous sommes accablés? Mais qu'est-ce que cette récompense que vous nous faites espérer? Pourriez-vous bien en définir la nature et la durée? Pourriez-vousbien nous dire à quels mérites elle est promise? En vous accordant tout ce que vous avancez, sans preuves, sur l'immortalité de nos âmes, et sur la récompense due à la vertu, nous vous défions de répondre à nos questions. Vos lumières, quelque brillantes qu'elles paraissent à vos yeux, ne vous découvriront jamais de tels secrets. Dieu seul peut les révéler. Il ne l'a point fait de votre aveu, ainsi permetteznous de ne regarder vos pensées que comme les productions d'une imagination illuminée.

S'il est des récompenses préparées à la vertu, il est sans doute des châtiments préparés au vice; mais quels châtiments? Seront-ils éternels? Non, décidez-vous , ce ne sont que dès châtiments de correction. Quel est le fondement de votre décision? Pourquoi la vertu sera-t-elle éternellement heureuse , et le vice ne sera-t-il pas éternellement malheureux ? Où avez-vous appris que les châtiments de l'autre vie ne sont que des corrections qui auront une fin? Où avezvous appris que les âmes se corrigent effectivement dans l'autre vie? Vous enhardissez les vicieux, en leur annonçant un sort égal pour l'éternité : car la différence que vous mettez entre les uns et les autres ne consiste qu'en quelques moments de plus ou de moins de douleur et de plaisir ; et dès là même n'en est point une par rapport à l'éternité.

Mais, dites-vous, Dieu punirait par esprit de vengeance, s'il punissait éternellement. Un tel discours n'a point de sens : si Dieu peut punir par justice, pendant des millions de siècles; car vous ne fixez point de temps pour les châtiments de correction : n'est-il pas évident qu'il peut punir par le même esprit de justice, durant l'éternité entière?

OEUVRES COMPL. DE LE FtlANÇOIS. II

Ou dites avec nous qu'il ne convient point à la suprême Majesté d'avoir fait des créatures capables de devenir les victimes de sa justice, parce qu'il ne convient point d'en avoir fait qui fussent capables de l'offenser: ou dites avec les Chrétiens que s'il est des créatures capables de l'offenser et de lui déplaire, et qu'il soit juste qu'elles soient punies dans une autre vie ; il peut être juste qu'elles le soient toujours, et que Dieu par conséquent peut les punir toujours par justice. Vous rejetez la religion révélée, parce que vous ne voulez, dites-vous, vous en tenir qu'à l'évidence. Nous n'apercevons pas ce grand caractère dons vos dogmes naturels. Passons aux devoirs, et voyons si du moins ici vous nous forcerez de nous rendre par la clarté de vos maximes.

Vous exigez que nous aimions Dieu :

mais de quel amour? d'un amour semblable à celui que les dévots appellent profane, c'est-à-dire, d'un amour d'instinct, sensuel et grossier. La comparaison, quelque goût que nous ayons pour le sujet d'où vous la tirez, est indécente. Nos oreilles, quoique peu délicates, en sont choquées. De plus, nous nous sentons mus et entraînés continuellement par nos affections vers les objets sensibles : ces affections, selon vous, sont innocentes, ce sont des présents du Créateur, il faut les suivre. Elles ne nous inclinent assurément pas vers Dieu ni vers la vertu : quelle partie de nos cœurs donnerons-nous à Dieu et à la vertu? Votre système sur celte matière nous paraît peu lfé et peu conséquent.

La passion, dites-vous, est un instinct qui n'est ni libre ni éclairé, et qui n'a pas besoin de l'être, puisqu'il n'est pas fait pour se conduire par lui-même. C'est l'ouvrage de la raison de faire pour lui ce discernement. C'est à elle qu'il appartient de régler les sentiments en les appliquant chacun à leurs objets, et en les contenant dans de justes bornes. Pourquoi vous soutenez-vous si mal? Ici vous faites dépendre l'instinct ou les sentiments, de la direction de la raison ; et dans un autre endroit, vous peignez l'instinct comme répondant toujours au vœu de la nature, faisant son devoir, et ne bronchant jamais, quand il n'est point distrait par les sophismes d'une raison captieuse. Pourquoi donc renvoyer l'instinct sous la conduite de la raison propre a le distraire par ses sophismes, et ne pas mettre plutôt la raison sous la conduite de l'instinct infaillible par lui-même?

Le second devoir auquel vous nous soumettez à l'égard de Dieu, est la reconnaissance. Si la reconnaissance était de son goût , il no nous eût accordé que des biens sans le mélange de tant de maux qui nous accablent. Nous n'ignorons pas que vous représentez ces maux dont nous nous plaignons , comme les sources de tous nos plaisirs : mais votre Dieu ne pouvait-il nous les procurer ces grands plaisirs attachés à la jouissance des créatures, que par le travail qui nous épuise, que par la faim et par

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