‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 12 sur 163 · CHAPITRE 1Y. Hypothèse d'Epicure · texte numérisé non relu

CHAPITRE 1Y. Hypothèse d'Epicure

Epicure reconnaît que le monde est nouveau ; mais il prétend que la matière dont il est composé est éternelle. 11 imagine un vide immense, dans ce vide un nombre infini d'atomes ou corpuscules de toutes figures, tous indivisibles, tous en mouvement. 11 distingue deux espèces de mouvement, celui de pesanteur qui se fait de haut en bas par des lignes perpendiculaires; et celui de réflexion qui arrive lorsque deux atomes se choquent. A ces deux mouvements il en joint un troisième qu'il nomme de déclinaison, et il s'en sert pour expliquer la rencontre

des atomes : car si ces corpuscules se mouvaient tous avec une vitesse égale sur des lignes droites, comment pourraient-ils se rencontrer? Jamais il n'y aurait eu d'assemblages. Mais allant un peu de côté, cette déclinaison en accroche plusieurs. De là se forment diverses masses; un ciel, un soleil, des étoiles, une terre, des plantes, des animaux ; deshommes, des intelligences mêmes, la liberté. Voilà le beau système d'Epicure. Des atomes, et trois espèces de mouvement, sous la direction du hasard, ont construit l'univers. De pareilles inepties ne méritent pas d'être réfutées. Faisons seulement quelques remarques.

I. Laissons Epicure en paix dans son vide, quoique vous n'ignoriez pas que les cartésiens ne sont pas traitables sur ce point. Mais nous ne pouvons lui passer aussi facilement l'existence nécessaire qu'il attribue à ses corpuscules. La détermination d'une grosseur particulière de quelque chose que ce soit ne peut venir que d'une cause étrangère. 11 est impossible de rendre raison de telle grosseur précise d'un atome, ni dire pourquoi il n'est ni plus gros ni plus petit, 11 n'y a qu'une cause libre qui puisse avoir déterminé une chose si indifférente de sa nature. Il est aussi absurde de supposer un atome existant nécessairement d'une grosseur finie et déterminée, qu'il serait absurde de le supposer existant nécessairement, et cependant fini dans sa durée. Chaque atome doit donc être infini, s'il existe nécessairement. Il ne peut donc y en avoir plusieurs ; car un seul remplirait le vide infini, ei ne laisserait point de place aux autres. Mais en accordant que chaque atome est fini, o'n ne peut du moins se dispenser d'en admettre un nombre infini; car qui aurait fixé leur nombre? Ils égaleront donc le vide infini : ils le rempliront donc tout entier, puisqu'il ne peut être plus qu'infini. Us seront donc aussi immobiles que cette capacité qui les reçoit.

II. N'avez-vous rien à dire sur la nature des atomes? Epicure les suppose étendus, et il le faut bien : car s'ils étaient-inétendus, en vain s'uniraient-ils, jamais ils ne formeraient d'étendue; car l'inétendu joint à l'inélendu demeure toujours inétendu. Mais, en les supposant étendus, il les suppose en même temps indivisibles : que pensez-vous de cette supposition?

Tout corps étendu, quelque petit qu'il puisse être, a un côté droit et un côté gauche, un dessus et un dessous; il est donc un composé de parties, un assemblage* de corps distincts ; car je puis nier du côté droit ce que j'affirme du côté gauche ; ces deux côtés ne sont pas au même lieu, ils occupent, diverses parties de l'espace. Deux atomes sont deux êtres, et parce qu'ils sont deux êtres, ils sont séparables l'un de l'autre. Donc puisque le côté droit d'un atome n'est pas le même être que le côté gauche, il est séparable du côté gauche. Rien donc de plus chimérique que l'indivisibilité d'un atome.

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L'union de ses parties ne peut être un obstacle à leur distinction.

III. Epicure suppose tous ses atomes en mouvement : autre supposition qu'il n'est pas possible de lui accorder. Car le mouvement ne peut être essentiel aux atomes , puisque nous concevons très-clairement un corpuscule, sans le concevoir en mouvement; et que d'ailleurs nous voyons dans la nature bien des corps en repos, ce qui n'arriverait assurément point, si les corpuscules dont les corps sont composés étaient mus nécessairement. Or, si le mouvement n'est qu'accidentel aux atomes , d'où leur vient-il? Ils ne se le donnent pas eux-mêmes, car nul être ne se peut donner ce qu'il n'a pas «n soi. Ils le reçoivent donc d'une cause étrangère. Quelle est cette cause?

IV. Les deux mouvements de pesanteur et de répercussion qu'Epicure donne à ses atomes sont risibles. Que veut-il dire par la pesanteur? Un corps ne tend par lui-même en bas plutôt qu'en haut, qu'autant qu'il est poussé par un autre corps. N'est-il pas ridicule de feindre du haut et du bas dans un espace infini? Ce n'est que par rapport à un point fixe qu'il y a du haut et du bas. Or, avant la réunion des atomes, où sera dans le vide ce point fixe? S'il n'y en a qu'un, et que les atomes passent au delà, les voilà en haut. S'il y en a plusieurs, les voilà tout à la fois en haut et en has.

Le mouvement de répercussion n'est pas moins inintelligible. Il faut que les atomes se joignent, pour qu'ils se réfléchissent. Or, comment se joindront-ils dans un vide infini, s'ils sont tous portés avec une égale vitesse, de haut en bas, sur des lignes perpendiculaires? Ils mouvront éternellement les uns auprès des autres sur des lignes parallèles, sans pouvoir se rencontrer : car les lignes droites qu'on suppose parallèles, quelque voisines qu'elles soient, ne se couperont jamais, quand on les pousserait à l'infini.

J'oublie qu'Epicure a prévu l'inconvénient, et que, pour y remédier, il donne à ses atomes un mouvement de déclinaison, c'est-à-dire un mouvement qui s'écarte un peu de la ligne droite. Vous demanderez, sans doute, d'où vient ce mouvement? car, puisqu'il s'éloigne du bas par son obliquité, la pesanteur n'en est plus la cause. D'ailleurs, si la ligne droite pour le mouvement est essentiel aux atomes, rien no peut les fléchir: le mouvement de déclinaison viole donc l'essence des atomes, et Epicure se contredit sans pudeur. Ces absurdités ne sont rien en comparaison des suivantes. *

V. Le mouvement de déclinaison, dénué de connaissance, de sagesse, d'industrie, est l'auteur des beautés, de l'ordre et des proportions que nous admirons dans l'univers. Et ce n'est encore là qu'un faible essai de sa vertu. Sans âme, sans intelligence, sans être capable de vouloir, de juger, de raisonner, il donne ce qu'il n'a pas, il anime les atomes, il leur donne le sentiment, il répand en eux l'intelligence, le jugement, le raisonnement. El oour opérer tant de miracles, il n'a

besoin que de trouver un certain nombre d'atomes rassembîés, et de les désunir sans y rien introduire de nouveau. Sous la main d'un ouvrier si habile, ces atomes brutes, stupides, aveugles avant leur assemblage et dans leur assemblage, deviennent ingénieux, pénétrants, spirituels, précisément par leur séparation.

La liberté sort encore d'un fonds si riche et si merveilleux. Notre âme est un composé d'atomes qui, en se mouvant nécessairement sur des lignes droites, vont nécessairement de côté : donc nous sommes des agents libres. La conséquence n'est-elle pas évidente? Epicure rêvait, sans doute, quand il se livrait à des imaginations si grotesques. En voilà trop contre un homme qui se joue de la raison par système : car, dès que notre âme n'est que le fruit d'un sort aveugle, nos idées, la vérité, la vertu, tous les objets de nos connaissances et de nos désirs ont la même origine; tout est l'effet de la combinaison fortuite des atomes. Ce qui nous paraît juste et vrai dans la combinaison présente serait injuste et faux à nos yeux dans une autre combinaison. Ainsi la raison, selon Epicure, n'est rien, puisqu'elle n'a ni loi fixe, ni règle immuable. Voyons si Spinosa nous dira quelque chose de plus sensé.

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