‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 13 sur 163 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Hypothèse de Spinosa

Le monde n'est pas plus l'ouvrage d'une intelligence sage et puissante dans l'hypothèse de Spinosa que dans la précédente. Si Epicure attribue tout au hasard, Spinosa attribue tout à une aveugle nécessité : ce qui, dans le fond, revient au même. Ces deux philosophes n'ont plus rien de commun ensemble. Epicure:admet un nombre infini d'atomes distingués, qui, par leur union variée, forment divers corps. Mais Spinosa ne reconnaît dans l'univers qu'une seule substance. Il lui donne l'étendue et la pensée pour attributs, et il veut que tout ce qui existe, soit corps, soit esprits, ne soit que des modifications do cette unique substance, en tant qu'étendue ou en tant que pensante.

Il présente son système sous une forme géométrique, il donne des définitions; il pose des axiomes, il déduit des propositions, etc. Des dehors si pompeux paraissent vous faire craindre de trouver une démonstration qui vous enlève votre Dieu : rassurez-vous. La pi étendue démonstration n'est qu'un tissu de termes d'une métaphysique sèche et aride, de définitions d'une obscurité impénétrable, d'axiomes sans idées, de propositions hasardées, de minces subtilités, de sophismes grossiers. Ce qui reste de la lecture de ce galimatias inintelligible, en le réduisant à quelque chose de net et de précis, est que le monde matériel et chacune de ses parties, aussi bien que leur ordre et leurs modes, est l'unique être qui existe nécessairement par lui-même. Est-il rien de plus absurde, de plus contraire aux idées, de plus chimérique?

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Article I. — Absurdités du ipinvsisme.

I. Qu'est-ce que .le Dieu de Spinosa? Esteo l'Etre infini, la suprême intelligence, le tout-puissant, !e sage, l'heureux, le libre, l'immuable? Le Dieu de Spinosa est un être couvert de figures, sujet au mouvement et au repos, borné dans toutes ses parties, qui n'a que des connaissances sombres et superficielles , c'est-à-dire les connaissances humaines, puisque, selon lui, il n'y a que l'homme qui pense; qui ne peut rien hors de lui-même, et qui en lui-même ne peut mettre que quelque arrangement dans son étendue, et encore par une aveugle nécessité, sans ait et sans dessein, sans empire sur son action, aussi peu indépendant de ses productions qu'il l'est de lui-mêmo, dans un changement perpétuel, grain au moment A, puis au moment Bfarine, bientôt pain, chyle, sang, chair. Car le Dieu de Spinosa est tout : il est cause efficiente, en même temps sujet passif, c'est-à-dire il produit et reçoit dans sa substance toutes les modifications que nous attribuons aux corps et aux esprits.

C'est lui qui veut et qui ne veut pas, qui aime etqui hait, qui nie et qui affirme, qui est triste et qui est gai, qui connaît et qui ignore, principe et sujet tout à la fois d'une infinité de pensées sottes, impures, abominables, de toutes les folies, de toutes les rêveries, de toutes les iniquités du genre humain : en sorte que toutes les phrases par lesquelles on exprime ce que sont les hommes les uns contre les autres n'ont point d'autre sens que celui-ci : Dieu se hait luimême,, il se demande des grâces à lui-même et se les refuse ; il se persécute, il se tue, il se mange, il se calomnie, il s'envoie sur l'échafauu. Un criminel couché sur une roue n'est autre chose que le Dieu de Spinosa modifié en criminel, couché sur Dieu modifié en roue, expirant sous les coups de Dieu modifié en bourreau. Car les hommes, la roue, les coups, le bourreau ne sont que des modifications de Dieu; ils ne sont rien : la substance agit seule et reçoit la modification : or tout ce qui existe e*st cette substance tout entière. Car, pour qu'elle soit unique, il faut qu'elle soit simple et indivisible ; il faut qu'il y ait une identité réelle dans les corps et dans les esprits. Sans cette simplicité, sans celte indivisibilité, sans cette identité, l'univers ne serait plus une seule substance ; il ne serait plus qu'nn tout composé de diverses parties, qui auraient chacune une existence indépendante, qui seraient, par conséquent, chacune un être existant par lui-même, et par conséquent autant de substances. L'univers, dès là même, bien loin d'être une substance unique, ne serait plus qu'un terme pour exprimer l'assemblage d'une infinité de substances. Le Dieu de Spirçosa est donc tel que je le viens de crayonner. Est-il possible que l'imagination soit capable d'enfanter un tel monstre? La raison en a honte et horreur.

II. Le monde matériel, chacune de ses parties, leur ordre, leur manière d'êlre sont l'unique être qui existe nécessairement par

lui-même : donc, tout ce qui est dans le monde a du nécessairement être ce qu'il est, soit en nombre, soit en figure, soit en arrangement : en sorte qu'il y a une contradiction réelle dans les termes mêmes à dire ou à s'imaginer le contraire. Spinosa, bien loin de nier la conséquence, en fait sa troisième proposition, part, i Ethic. : Dieu, dit-il, n'a pu produire les choses ni d'une autre manière, ni dans un ordre différent de celui eu elles sont. Que pensez-vous d'une semblable assertion? Si je vous disais qu'il n'est pas un seul cheveu à votre tête qui n'ait dû exister nécessairement, qui n'ait dû avoir telle longueur, telle couleur, être mis en papilloltes et passer au fer tant de fois, ne me regarderiez-vous pas comme un homme né pour débiter des paradoxes ?

III. Une autre absurdité inséparable du spinosisme est qu'on ne peut supposer sans aucune contradiction formelle aucune partie de la matière en repos. Car, selon Spinosa, le mouvement existe par lui-même dans l'étendue divine, qui est simple, puisqu'elle est attribut d'une substanceindivisible: donc cette étendue tout entière est toujours mue nécessairement. Spinosa aime mieux être inconséquent que d'admettre l'absurdité ; mais, en se jetant dans une autre aussi grossière. Il soutient, part n, prop. 13, lem. 3, que le mouvement est communiqué de toute éternité d'une partie de la matière à l'autre sans qu'il ait de cause originelle. Or, comme nous l'avons vu souvent, rien n'est plus absurde que cette supposition, dans laquelle les parties de la matière reçoivent le mouvement les unes des autres sans cause primordiale : car il faudrait que deux parties de la matière se fussent donné réciproquement le mouvement, et que par conséquent elles eussent été en mouvement pour se le donner, et tout à la fois sans mouvement pour le recevoir.

IVr. N'est-ce pas le comble do l'absurdité de nier que les yeux soient faits pour voir, les oreilles pour entendre, les dents pour mâcher, l'estomac pour digérer? C'est ce que nie Spinosa à la fin de la première partie de sa morale, et traite de préjugé l'opinion contraire. En voilà assez pour les absurdités; je crains d'abuser de votre patience.

Article IL — Le spinosisme est contraire aux idées les plus claires.

I. Spinosa ne reconnaît dans l'univers qu'une seule substance, et il la suppose étendue. N'est-ce pas se jouer du sens commun? Une substance étendue a des parties qui subsistent les unes hors des autres, et qui sont, par conséquent, autant de substances. Il n'est pas plus évident que le nombre six est composé de six unités qu'il est évident qu'une toise est composée de six parties réellement distinguées l'une de l'autre, qui ont chacune l'étendue d'un pied. La sixième peut être séparée de la cinquième, être transportée à la place de la première. Qu'appellera-t-on partie, si l'on

refuse ce nom à chaque pied d'une toise? Il plaît'à Spinosa de n'appeler cela que modification : ce changement de nom changet-il les idées? En conçoit-on moins la matière comme un être composé, comme un amas de plusieurs substances1?

IL Ou l'étendue n'est pas distinguée de la substance de Dieu, ou elle en est distinguée. Si l'étendue n'est pas distinguée de la substance de Dieu, cette substance ne saurait être simple; elle est nécessairement composée de plusieurs parties réellement séparables. Rien n'est évident, si cela ne l'est pas.

Si l'étendue est distinguée de la substance de Dieu, cette substance de Dieu est en elle-même inétendue : or si elle est en ellemême inélcndue, elle n'a pu acquérir l'étendue. Serait-ce par émanation, c'est-à-dire en la tirant d'elle-même? Cette voie est impossible, car l'étendue ne peut sortir d'un sujet inétendu. Il ne reste que la voie de création : of si Dieu a créé l'étendue, ce sera quelque chose qui ne sera plus Dieu; autrement Dieu se serait créé lui-même.

D'ailleurs si l'étendue est créée, et que la substance de Dieu soit inétendue en ellemême, il est encore évident que l'étendue ne pourra plus subsister en Dieu, comme dans un sujet : car il est aussi impossible de placer les trois dimensions dans un sujet inétendu, que dans une pensée. L'étendue ne peut donc être distinguée de la substance de Dieu , sans être une autre substance. Et si elle n'en est pas distinguée, la substance de Dieu est nécessairement composée de plusieurs substances.

III. Spinosa réunit la pensée et l'étendue dans la substance de Dieu : or nous avons prouvé que la pensée ne peut convenir à une substance étendue ; car la pensée est inélendue; et il n'est pas moins impossible que ce qui est inétendu convienne à l'étendu, que ce qui est étendu soit une propriété de l'inétendu.

Ou la pensée répondrait aux trois dimensions de l'étendue, ou elle n'y répondrait point. Si elle y répond, elle est longue, large et profonde ; elle a des extrémités, un milieu, des côtés ; elle a des parties ; elle est distante d'elle-même : la pensée qui répondrait au premier et au dixième pied d'une ligne composée de dix pieds serait éloignée d'elle-même de tous les huit qui sont entre deux. Quoi de plus absurde 1 Si la pensée ne répond point aux trois dimensions, elle ne répond à aucune ; elle en est totalement distinguée; elle en est indépendante et séparable ; elle existe toute seule ; elle est une substance.

La supposition d'une substance simple, élendue néanmoins, et toulà la fois pensante, est de toutes les suppositions la plus cbimérique qui puisse tomber dans une imagination blessée. La prétendue démonstration géométrique d'une telle chimère est donc, sans autre examen, manifestement chimérique.

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Article III. — Obscurité, mauvaise foi, contradic-

' lions, futilité des raisonnements de Spinosa. ) 1. Donnez-vous la peine de lire Spinosa : si l'obscurité vous plaît, vous aurez lieu d'être content. Jugez-en par cette proposition qui est la vingt-huit de la première partie : Chaque chose qui est finie et qui a une existence déterminée ne peut exister ni être déterminée à agir, si elle nest déterminée à exister et à agir par une autre cause aussi finie, et qui a une existence déterminée-, et cette cause ne peut non plus exister, ni être déterminée à agir sinon par une autre qui est aussi finie et qui a une existence déterminée; ainsi à l'infini. La démonstration de cette proposition est encore plus difficile à entendre : car ces causes ainsi finies et d'une existence déterminée, sont les attributs de Dieu en tant que modifiés d'une modification finie et qui a une existence déterminée. Toute la seconde partie est du même goût. Mais l'obscurité est le moindre défaut de Spinosa.

IL La mauvaise foi paraît être son caracr tère. 11 n'est attentif qu'à s'envelopper pour surprendre. En voici un exemple , part, i, Ethic, defin. 1,2, 3. Il donne des définitions de la substance nécessaire, de la substance en général, de l'attribut. Qui ne croirait qu'il définit des choses différentes? toute la suite fait voir qu'il attache la même idée à ces divers termes. Pour s'en convaincre, il ne faut que lire la 2e schol. de la prop. 8.

111. Sa démonstration, malgré son obscurité et sa mauvaise foi, n'en est pas moins un tissu de contradictions visibles. Je ne veux pas que vous vous en rapportiez à moi; décidez vous-même. // ne peut y avoir qu'une substance qui est Dieu; C'est la 14e prop., part. i. La pensée et ï étendue sont des attributs de Dieu ; c'est la lre et 2e prop., part. n.. Voilà donc deux attributs de substance. Or par la 10' prop., part. ï, chaque attribut de substance doit être conçu par soi-même. D'où il s'ensuit évidemment que la pensée et l'étendue sont conçues par elles-mêmes, puisque ce sont des attributs de substance : or par la définition 3, part. ï, la substance est ce qui est conçu par soi-même. Donc, puisque la pensée et l'étendue sont conçues par elles-mêmes, ce sont des substances; donc il y a deux substances dans l'univers, selon Spinosa même. Cependant son principe est de n'admettre qu'une substance dans l'univers ; c'est à lui à s'accorder avec lui-même. Souhaitez-vous encore une preuve de contradiction? Lisez la 4e prop., part. ï, et la 4e définition. Plusieurs choses sont distinguées par la diversité de leurs attributs; c'est la 4' prop. Et la 4e définition est : l'attribut constitue l'essence de la substance. Donc puisque l'étendue et la pensée sont des attributs divers, elles constituent des essences différentes et distinguées de substance. La contradiction peut-elle être plus formelle ?

Dire qu'une substance est infinie, et dire en même temps qu'il y a des modes finis dons cette substance, n'est-ce oas dire le oui

et le non? Car une étendue terminée par des figures ne peut être que finie. Or Spinosa parle sans cesse de modes finis de la substance infinie.

Cet auteur ne reconnaît rien de contingent dans .a nature. Tout y est nécessaire, prop. 29, 35, part, i , il pose néanmoins pour premier axiome part. H, que l'essence de l'homme n'enferme point une existence nécessaire, c'est-à-dire qu'il est également possible que cet homme ou celui-là existe ou n'existe pas. C'est l'explication qu'il donne lui-même de son axiome. Que peut-on entendre par contingent, sinon ce qui n'existe pas nécessairement, ce qui peut exister et ne pas exister? Comment n'y a-t-il doDc rien de contingent dans la nature, si l'homme est contingent?

IV. Rien de si faible que les raisonnements de Spinosa. Pour nous en assurer, choisissons une de ses propositions qui soit la base de son système, par exemple, la 13e prop. part, i, la substance est indivisible. Cette proposition paraît, du premier coup d'oeil, d'une fausseté évidente : car y a-t-il rien de plus évident que la divisibilité de la matière? Voyons comment on va prouver cette proposition ridicule. La matière, dit Spinosa, prop. 15«schol., part.i, n'est divisible que dans votre imagination ; elle est simple et sans parties dans votre entendement. Veau en tant qu'eau est bien divisible, et ses parties sont séparées les unes des autres; mais non en tant quelle est substance corporelle. Ce ton de maître n'a rien de persuasif. Nous demandons des preuves. Mais, demande à sou tour Spinosa , les parties que vous admettez dans la matière sont-elles des substances ? Nous répondons que c'en sont:

car pourquoi deux pieds joints ensemble seraient-ils une substance, et chaque pied séparé n'en serait-il pas?

Vans la nature, réplique ce grand maître, prop. 5, part, i, il ne peut y avoir deux ou plusieurs substances d'une même nature ou d'un même attribut. Nous répliquons que nous ne voyons pas plus d'inconvénient à admettre deux ou plusieurs substances- de môme nature, qu'à admettre deux ou plusieurs triangles, dont les angles seraient parfaitement égaux. Cesseraient-ils d'être deux parce qu'ils seraient semblables? Pierre, Paul, ne sont-ils pas deux hommes, quoiqu'ils soient d'une même nature?

Deux ou plusieurs choses distinctes ne sont distinguées entre elles que par des attributs divers, ou par divers modes, prop. k, part. i. C'est la dernière preuve de Spinosa. N'est- elle pas d'une force accablante? Pour que deux choses soient distinguées, il suffit que l'une ne soie pas l'autre, que l'une puisse exister sans l'autre , quoiqu'elles aient les mêmes attributs et les mêmes modes, non pas les mêmes en nombre, mais de semblables. Deux cercles dont les rayons sont égaux sont deux figures aussi distinctes que deux cercles dont les rayons sont inégaux. Jugez par cet exemple si Spinosa est un adversaire bien redoutable. Faisons

un autre essai sur In définition qu'il donne de la substance. Toute sa démonstration roule là-dessus.

J'entends, dit-il, defin. 3, part, i., par la substance, ce qui est en soi, et ce qui est conçu par soi-même : c'est-à-dire, ce dont la conception n'a pas besoin de la conception d'une autre chose, dont elle doive être formée.

Cette définition a un grand défaut, qui est le défaut de clarté ; car on peut entendre par être en soi, être conçu par soi même, exister par soi, et renfermer l'existence dans son idée ; ou seulement exister hors d'un sujet, être conçu tout seul sans rapporta un autre être danslequel on existe comme dans un sujet. Si c'est dans le premier sens que Spinosa prend le terme de substance , on ne eut rejeter sa définition comme contraire

l'idée que les philosophes attachent à ce mot de substance. Car vous savez qu'ils appellent substance un être qui n'a pas besoin de sujet pour exister, et qu'ils appellent mode ce qui ne peut exister hors d'un sujet. Suivant ces notions des philosophes, notre Ame est une substance, parce qu'elle est un être qui n'a pas. besoin de sujet, c'est-à-dire, qui n'a pas besoin d'être reçu dans un autre être pour exister; an lieu que nos connaissances et nos vouloirs ne sont qne des modes ou manières d'être, qui ne peuvent exister hors de notre âme. Ces notions ont aussi leur application par rapport à notre corps et aux manières d'être qui lui sont propres. La figure, le mouvement ne peuvent avoir d'existence hors du corps, mais le corps peut exister hors de tout autre être.

La différence est très-réelle entre ces deux genres d'êtres. L'existence de votre âme est tellement indépendante de tous les objets qui vous environnent, qu'en supposant tous ces objets anéantis, vous n'en concevez pas moins l'existence de votre âme : au lieu qu'en supposant votre âme anéantie, vous ne concevez plus la possibilité de ses modes qui sont ses connaissances et ses vouloirs. La même chose peut se dire du corps et de ses manières d'être. Malgré cette différence de la substance et de ses modes, il y a néanmoins entre ces êtres une liaison essentielle et réciproque; car si les modes ne peuvent être sans la substance, celle-ci ne peut être sans quelques-uns de ses modes; par exemple, une âme ne peut être sans quelque connaissance, sans quelque sentiment, un corps ne peut être sans quelque figure.

Cette liaison et ce rapport ne se trouvent pas entre une cause quelconque et son effet; car une cause peut exister sans produire son effet, comme il paraît dans les ouvrages de l'art. Et de plus, comme nous l'avons déjà observé, on peut connaître la cause en elle-même sans la considérer comme cause, et par conséquent , sans rapport à son effet. On peut aussi connaître un effet en lui-même, sans le{considérer comme effet.

Revenons à Spinosa. Ne disputons pas sur des mots. Accordons-lui sa définition dans le sens qui lui est le dIus favorable, c'est-à-

m PREUVES DE LA RELIGION

dire, accordons-lui que la substance est ce nui existe, par soi-même, ce qui renferme l'existence dans son idée, et qu il ne peut y avoir au'une substance de cette nature. Que conclura-t-il de là? Que cette substance n'est pas libre? Que tous les êtres qui existent dans la nature, ne sont que des modes de cette substance? Que cette substance ne peut rien produire hors d elle-même? C est en. effet ce qu'il conclut, prop. 33, 15, 18. Mais toutes ces conséquences sont nulles et absurdes. Ecoutons ses preuves.

La substance qui existe par soi, jh est pas libre : parce que, dit-il, prop. 16 et 17, schol., d'une nature infinie doit procéder une infinité de choses diversifiées en une infinité de manières. Cela est vrai, lui répondons-nous, en supposantque cette nature n est pas libre, et qu'elle agit par nécessité : mais c.est précisément supposer ce qui est en question. Quelle plus misérable manière de raisonner!

11 nie hardiment la liberté, prop. 32 : la volonté ne peut être appelée une cause libre, mais seulement nécessaire. En traçant sur le papier une proposition si contraire au sentiment intérieur, ou il avait le pouvoir de suspendre le mouvement de sa main, ou il n'avait pas ce pouvoir : dans le premier cas, quel mensonge ! dans le second, quelle frénésie ! le croyez-vous de sang-froid, lorsqu'il définissait la liberté, defin. 7, port i:

Une chose est libre qui existe par la seule nécessité de sa nature, et qui est déterminée par elle seule à agir ; celle-là est nécessaire ou plutôt forcée et contrainte qui est déterminée par une autre à exister et à agir d une manière certaine et déterminée. Suivant celte ridicule définition, le feu serait aussi libre à brûler, que l'homme à vouloir.

Si Spinosa ne prouve en aucune sorte que la substance qui existe par soi, n'est pas libre, il ne prouve pas mieux que tous les êtres sont ses modes, et quelle ne peut rien produire hors d'elle-même. Sa preuve se réduite cet axiome : tout ce qui est est dans soi, ou dans un autre, axiom. i, part. i. Axiome faux, dès qu'Are en soi, c'est exister nécessairement par soi-même : car âme de l'homme etla matière n'ont point l'existence par elles-mêmes; et cependant elles ne subsistent pas dans l'être nécessaire; parce qu'elles sont incompatibles dans un même sujet, et qu'étant imparfaites, elles ne peuvent convenir a l'être nécessaire qui est infiniment parfait. Tout cela a été démontré. Mais, dit Spinosa, prop. 6, part, i, une substance ne peut être produite par une autre substance. C'est ce qu'il faudrait prouver, et c'est ce qu'on ne prouvera jamais. Passons à Spinosa sa proposition, dans le sens qu un être nécessaire ne peut être produit par un autre être nécessaire ; il ne s'ensuivra point qu'un être souverainement parfait ne puisse produire hors de lui des êtres imparfaits. Ainsi, en accordant à cH auteur la définition de la substance dins le sens le plus conforme à ses souhaits, que devient sa prétendue démonstration ? Elle ne vaut pas la peine d'être lue.

DE JESUS-CHRIST. PART. I. Kî

Mais peut-être que Spinosa n'entend avec les philosophes par Are en soi, que n avoir pas besoin d'un sujet d'inhésion pour exister, en fsisant abstraction si ce que I on conçoit ainsi est parfait ou impartait, existant ou non existant, étendu ou métendu, pensant ou matériel. Car vous savez que par une précision d'esprit, nous pouvons, sans considérer les substances particulières et leurs manières d'être, penser h la substance en général comme à un sujet capable de modes. Si Spinosa l'entend ainsi, nous consentons qu'il n'y ait qu'une substance en général, et que la substance dans cet état d'abstraction et de généralité ne puisse en produire une autre. Mais nous lui demandons si la substance idéale exclut les individus, c'est-à-dire si elle ne peut convenir a des êtres particuliers. S'il répond qu elle exclut tout individu, nous lui opposerons ses principes sur les modes.

Il admet plusieurs modes, et de diverses espèces : montrons-lui qu'il a tort par un raisonnement tout semblable a celui qu il fait pour prouver qu'il n'y a qu'une substance. On entend par mode, n être pas ensoi, mais dans un autre : or il ne peut y avoir deux ou plusieurs modes de même attribut; donc il n'y a qu'un mode dans la nature. Il répondra'sans doute que ce raisonnement est impertinent; parce que, quoiqu il n y ait qu'un mode en général, ou pour parler.pl us correctement, quoiqu'il n'y ait qu une définition du mode, celte définition peut convenir à plusieurs manières d'être; de même que, quoiqu'on définisse le cercle, une figure dont toutes leslisnes tirées du centre à la circonférence sont égales, et qu'il n y ait que cette définition du cercle, elle convient au cercle B, au cercle C. Pourquoi donc, quoiqu'il n'y ait qu'une définition de la substance, cette définition ne conviendrait-elle pas à plusieurs êtres particuliers, soit que ces êtres soient semblables, soit qu'ils soient différents?

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Mais ce n'est point par des notions géné- ,Jes, ni par des mots qu'il faut juger des êtres, c'est par nos idées. Nous en avons de très-distinctes de l'Etre parfait, de notre pensée et de l'étendue. Ces trois objets n ont rien de commun entre eux que les noms d'Arc, de substance, dont nous sommes obligés de nous servir pour nous faire entendre.

Quoi 1 dira Spinosa, si l'Etre infiniment parfait n'a rien de commun avec les êtres huis et imparfaits, pourra-t-il leur donner l'existence ? Oui, il le pourra , parce que dès qu'il est infiniment parfait, sa volonté est infiniment efficace: il n'a donc qu'à vouloir pour produire.

1-1 ne nous reste plus qu'à examiner une dernière hypothèse, et nous aurons épuisé toutcequcïimpiétéou l'erreur sont capables d'enfanter, pour se soustraire à l'idée d un Etre infiniment parfait, Créateur de l'univers.

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