DE LA SPIRITUALITÉ DE L'AME
Idée générale de l'homme. — Sentiment des anciens |Kf rame. — La faculté de penser peut-elle être une propriété de la matière. — Une substance simple et immatérielle est-elle impossible. — Suit-il de ta ressemblance de l" homme avec les animaux que la matière pense ?
Article I. — Idée générale de l'homme.
t. Avant d'en venir aux mains, mon cher Eusèbe, nous devons tâcher de nous former une idée de l'homme : nous en saurons mieux, vous ce que vous avez à attaquer, et moi ce que j'ai à défendre. Nous avons un corps, qui est une masse étendue en longueur, largeur et profondeur : mais cette masse n'est pas brute et immobile, comme une pierre et une bûche ; elle est composée d'organes, c'est-à-dire de parties de différente nature, qui ont différentes fonctions, et qui la rendent propre à exercer divers mouvements contraires au mouvement de pesanteur qui pousse les corps de h;iut en bas. Tel est le mouvement vital, lequel distribuant l'aliment dans toutes les parties du corps, contre les lois de la pesanteur, le nourrit et le fait croître. Te! est le mouvement progressif, contraire encore aux lois de Ja pesanteur, par lequel le corps avance, recule, saute, se lient droit, marche de côté et d'autre. Il est bien clair que le corps serait incapable de ces divers mouvements, s'il n'était pas composé de différentes parties. Elles sont extérieures et intérieures.
II. Entre les parties extérieures, la principale est la tête, qui au dedans enferme le cerveau, et nu dehors, sur le devant, l'ait paraître le visage, où sont toutes les ouvertures par où les objets frappent les sens, c'est-à-dire les yeux, les oreilles, etc. Parait ensuite le cou qui est comme un pivot, sur lequel la tête est posée, et qu'elle tourne. A près, viennent les épaules, auxquelles sont attachés les bras et les mains, brisés en divers endroits, pour serrer, remuer, transporter, éloigner, rapprocher les choses selon nos besoins. On voit ensuite la poitrine, qui contient le cœur et le poumon, les côtes en font et en soutiennent la cavité. Au bas est le ventre, qui enferme l'estomac, le foie, la rate, les intestins ou les boyaux Toute cette masse est posée sur les cuisses et sur
les jambes, brisées en divers endroits, comme les bras, pour la facilité du mouvement et du repos. Les pieds soutiennent le tout; et quoiqu'ils paraissent petits en comparaison de tout le corps, les proportions en sont si bien prises, qu'ils portent sans peine un si grand fardeau. Les doigts des pieds y contribuent, parce qu'ils serrent et appli-( quent le pied contre la terre et le pavé. Le corps aide aussi à se soutenir de la manière dont il se situe, parce qu'il se pose naturellement sur certain centre de pesanteur, qui fait que les parties se contre-balancent mutuellement, et que le tout se soutient sans peine par ce contre-poids. Les chairs et la peau couvrent le tout, et servent à le défendre contre les injures de l'air. Les chairs sont cette substance molle et tendre qui couvre les os de tous côtés. Elles sont composées de divers filets qu'on appelle fibres, tors en différents sens, qui peuvent s'allonger et se rétrécir, et par là, tirer, retirer, étendre, fléchir, remuer en diverses façons les parties du corps, ou les tenir en état. C'est ce qui s'appelle muscles, et de là vient la distinction des muscles extenseurs et fléchisseurs.
111. Parmi les parties intérieures, celle qu'il faut considérer la première, c'est le cœur. 11 est situé au milieu de la poitrine. 11 a deux cavités, à chacune desquelles est jointe une artère et une veine, qui de là se répandent partout le corps. Ce qu'il y a de plus remarquable dans cette partie, est son battement continuel, par lequel elle se resserre et se dilate. En se resserrant, le cœur bat le sang, l'échauffé et le pousse dans les artères, après qu'en se dilatant, il l'a reçu par les veines. Ainsi, par une continuelle circulation, le sang doit couler des veines dans les artères, et des artères dans les veines, repassant sans cesse dans le cœur, où il est battu de nouveau, où par conséquent il se réchauffe et se purifie. Cette compression qui le bat, l'échauffé et le purifie, sert aussi vraisemblablement à en exprimer et élever les esprits, c'est-à-dire une vapeur fort subtile, fort vive et fort agitée, qui lient quelque chose de la nature du feu par son activité et par sa vitesse. Il y a des vaisseaux disposés pour la porter promptement dans le cerveau, où par de nouveaux battements et par d'autres causes, elle devient plus vive et plus agitée.
Le cœur est environné du poumon, substance molle et poreuse, qui en se dilatant et se resserrant à la manière d'un soufflet par le moyen de certains muscles, reçoit et rend l'air que nous respirons. Au-dessous du poumon est l'estomac, qui est une grande, membrane en forme d'une bourse, et c'esl là que se fait la digestion des aliments. Plus bas, du côté droit, est le foie ; il fait la sé-| paralion de la bile d'avec le sang. La rate est à l'opposite du foie. Derrière sont les deux reins, où se séparent et s'amassent les sérosités qui tombent dans la vossie, patdeux petits tuyaux qu'on appelle les uretaires. Au-dessous de toutes ces parties sont
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\as entrailles ou les intestins, attaché* et
comme cousus aux extrémités du mésentère, lequel est une grande membrane, étendue à peu près en rond ; mais repliée plusieurs ibis sur elle-même; ce qui fait que les intestins qui la bordent dans toute sa circonférence, se replient de la môme manière, et se rép.ndent dans tout le bas-ventre par divers détours. Toute cette basse région qui commence à l'estomac, est séparée de la poitrine par une grande membrane musculeuse, qui s'appelle le diaphragme. Outre ces parties renfermées dans la capacité de la poitrine, et dans le bas-ventre, il y en a d'autres qui servent û^ passage pour conduire à celle-là. A l'entrée de la gorge sont attachés l'œsophage, autrement le gosier, et la trachée artère. L'œsophage est le conduit par où les viandes sont portées à l'estomac. La trachée-artère est le conduit par où l'air qu'où respire est porté dans le poumon. Le poumon repoussant l'air par le même conduit, forme la voix, de la même sorte qu'il se forme un son par un tuyau d'orgue. La trachée-artère a dans son entrée une petite soupape, qui s'ouvre pour donner passage à l'air qui sort du poumon. Elle s'ouvre plus ou moins, ce qui contribue à former la voix, ot à diversifier les tons. Elle se ferme exactement quand on avale.
Au-dessus, et dans la partie la plus haute de tout le corps, je veux dire dans la tête, est le cerveau, destiné à recevoir l'impression des objets, et tout ensemble à donner au corps les mouvements nécessaires poulies suivre ou les fuir. Par la liaison qui se trouve entre les objets et le mouvement progressif, il a fallu qu'où se termine l'impression des objets, là se trouvât le principe et Ja cause des mouvements. Le cerveau est visiblement formé pour réunir ces deux fonctions. L'impression des objets se fait par les nerfs, qui servent au sentiment, et il se trouve que ce? nerfs aboutissent tous au cerveau. Vraisemblablement, les esprits coulés dans les muscles par les nerfs répandus daqs tous les membres font le mouvement progressif : or, d'un côté on peut supposer que les esprits sont portés d'abord du cœur au cerveau, et qu'ils y prennent leur dernière forme; d'un autre côté, les nerfs par où s'en fait la conduite ont leur origine dans le cerveau. Il n'est donc pas douteux que la direction des esprits, et par là tout le mouvement progressif, n'ait sa cause dans le cerveau. Et en etfet, il est constant que le cerveau est directement attaqué dans les maladies où le corps est entrepris, telles que sont l'apoplexie et la paralysie, et dans celles qui causent ces mouvements irréguliers qu'on appelle convulsions. Comme l'action des objets sur les organes des sens, et l'impression qu'ils font, devait être continuée jusqu'au cerveau, il a fallu que la substance en fût tout ensemble assez molle pour recevoir les impressions, et assez ferme pour les conserver. Et en etret, elle a tout ensemble ces deux oua- Ittôs.
Ne nous arrêtons pas, de peur d'être trop long à considérer les. parties qui composent l'œil et l'oreille. Jetons les yeux en passant sur tant d'autres parties qui n'ont pas une région séparée, mais qui s'étendent et régnent partout le corps, comme sont les os, les artères, les veines et les nerfs. Les os sont d'une subtance sèche et dure : ils servent d'appui à toute la machine. Ce qu'il y a de plus remarquable dans les os, c'est leurs jointures, leurs ligaments et les divers emboîtements des uns dans les autres, par le moyen desquels ils jouent et se meuvent. Les artères, les veines et les nerfs sont joints ensemble, comme nous l'avons déjà observé, et se répandent partout le corps jusqu'aux moindres parties. Les artères et les veines sont des vaisseaux qui portent le sang partout le corps pour en nourrir les parties, de sorte qu'elles-mêmes, pour être nourries, sont pleines d'autres petites artères et d'autres petites veines, et celles-là d'autres encore, jusqu'au terme que Dieu seul peut savoir. Et toutes ces veines et ces artères composent avec les nerfs, qui se multiplient de la même sorte, un tissu admirable. Aux extrémités des artères et des veines sont de secrètes communications par où le sang passe continuellement des unes dans les autres : les artères le reçoivent du cœur et les veines l'y rapportent. C'est pourquoi, à l'ouverture des artères et à l'embouchure des veines du côté du cœur, il y a des valvules ou soupapes, qui ne s'ouvrent qu'en un sens, et qui, selon le sens qu'elles sont tournées, donnent le passage ou empêchent le retour. Les nerfs sont comme de petites cordes, ou plutôt comme de petits filets, qui commencent par le cerveau, et s'étendent partout le corps, jusqu'aux dernières extrémités. Partout où il y a des nerfs, il y a quelque sentiment, et partout où il y a du sentiment il s'y rencontre des nerfs, comme le propre orgàm: des sens. Les nerfs peuvent être supposés creux en dedans, en forme de petits tuyaux, et nous avons déjà remarqué que vraisemblablement c'est par eux que se fait la conduite des esprits, qui font agir les muscles et causent tous les mouvements. Après avoir comme entrevu les parties du corps qui ont de la consistance considérons les liqueurs et les esprits.
IV. Il y a une liqueur qui arrose tout le corps, et qu'on appelle sang. Cette liqueur est mêlée dans toute sa masse de beaucoup d'autres liqueurs, telles que sont la bile et les sérosités. Celle qui est rouge est celle qu'on appelle proprement le sang. Les esprits sont la partie la plus vive et la plus agitée du sang. C'est une espèce de vapeur, extraordinairement subtile, que la chaleur du cœur en fait élever, et qui est portée par certains vaisseaux au cerveau, où les esprits s'affinent davantage par leur propre agitation, parcelle du cerveau même, et par la conformation des parties où ils passent , à peu près comme des liqueurs s épurent et .se clarifient dans les instruments par où ou
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les coule. De. là ils entrent dans les nerfs qu'ils tiennent tendus. Par les nerfs ils s'insinuent dans les muscles qu'ils font jouer, et mettent en action toutes les parties. Quand ils sont épuisés à force d'agir, les nerfs se détendent, tout se relâche ; nous nous endormons.
Arrêtons-nous ici un moment pour faire une iourte observation. Les anatomistes conviennent que les nerfs sont les organes des sensations, et l'occasion des mouvements libres; puisque si un nerf est coupé ou paralysé, toutes les parties dans lesquelles il se distribuait, perdent le sentiment, et cessent de se mouvoir. Mais ils ne conviennent pas également dans la manière d'expliquer comment cet organe remplit son objet. Les uns veulent que les fibrilles nerveuses soient des tubes, et qu'il y coule perpétuellement une matière spiritueuse, extraite de ce que le sang a de plus pur, qu'ils appellent esprits animaux. D'autres anatomistes pient que les fibrilles nerveuses soient des tubes, et rejettent les esprits animaux. Si dans l'idée que je vous présente du corps humain, je suis le premier sentiment, c'est que d'un côté, si l'on ne fient en démontrer la vérité, on ne peut aussi en démontrer la fausseté; et Je l'autre, c'est qu'il est plus propre à faire entendre les fonctions du corps humain, relativement aux objets extérieurs, et à notre volonté, qui dispose de quelques-uns de ses organes. Reprenons la description que nous avons commencée.
Le sang et les esprits se dissipent continuellement, et ont aussi besoin d'être réparés. Pour ce qui est des esprits, il est aisé de concevoir qu'étant si subtils et si agités, ils passent à travers les pores, et se dissipent d'eux-mêmes par leur propre agitation. Il est aussi aisé de comprendre que le sang, à force de passer et de repasser dans le cœur, s'évaporerait à la fin. Mais il y a une autre raison de la dissipation du sang. Les plus subtiles parties de cette liqueurs'échappent sans cesse par les pores des vaisseaux où elle coule, dégoûtent sur tous les membres, s'y prennent, s'y attachent, et les renouvellent. Ainsi le sang toujours employé à nourrir le corps, s'épuiserait aisément, s'il n'était lui-même réparé, et la source en serait bientôt tarie.
La nature y a pourvu par les aliments qu'elle a préparés, et par les organes qu'elle a disposés pour renouveler le sang, et par le sang tout le corps. L'aliment est reçu dans la bouche ; il y est brisé, broyé, amolli ; de là porté par l'œsophage dans l'estomac ; il y souffre une telle altération, qu'il ne conserve plus rien de son ancienne forme. Devenue liquide il passe dans les intestins; là ses parties les plus pures, séparées des plus grossières, sont contraintes parle pressement continuel que cause la respiration, et le mouvement du diaphragme sur les intestins, de se jeter dans les veines lactées. Ces veines pressées par la même force, sont contraintes à leur tour de se décharger de
la liqueur dont elles sont remplies, dans le réservoir de pequet. D'où la même liqueur montant par le canal de pequet, étendu le long de l'épine du dos, est reçue un peu audessus du cou, dans une des veines qu'on appelle sous-clavières, et de là portée dans le cœur, où il prend la forme de sang.
V. Voilà à peu près la disposition du corps. Outre les parties que nous venons de parcourir, combien y en a-t-il d'autres connues et inconnues à l'homme? Mais ceci nous suffit pour en avoir une idée générale, il paraît que les maîtresses parties qui mènent, pour ainsi dire, toutes les autres, sont le cœur et le cerveau. Le cœur envoie par tout le corps, le sang dont il est nourri, et le ( erveau y distribue de tous côtés les esprits par lesquels il est remué. Au premier, la nature a donné des artères et les veines pour la distribution du sang, et elle a donné les nerfs au second pour l'administration des esprits.
Quand le corps .est en bon état, et dans sa disposition naturelle, c'est ce qui s'appelle santé. La maladie au contraire est la mauvaise disposition du tout, ou de ses parties». Que si l'économie du corps est tellement troublée, que les fonctions naturelles cessent tout à fait, la mort est inévitable. C'est ce qui doit arriver précisément quand les deux maîtresses pièces sont hors d'étal d'agir, c'est-à-dire, quand le cœur cesse do battre, et que le cerveau ne peut plus exercer cette action, quelle qu'elle soit, qui envoie les esprits au cœur. Car encore que le concours des autres parties soit nécessaire pour nous faire vivre, la cessation de leur action nous fait languir, mais ne nous tue pas tout à coup: au lieu que quand 'l'action du cerveau ou du cœur cesse tout à fuit , on meurt à l'instant.
Outre les altérations qui arrivent dans le corps par les maladies, il y en a qui sont causées par les passions, qui, dans la vérité, sont une espèce de maladie. Où ne nous mènerait pas l'explication de toutes ces allérations ? Contentons-nous d'observer en général qu'il n'y a point de passion qui ne lasse quelque changement dans les esprits, et par les esprits dans le cœur et dans le sang. Et c'est une suite nécessaire d-e l'impressiop violente que certains objets font dans le cerveau. De là il arrive nécessairement que quelques-unes des passions les y excitent et les y agitent avec violence, et que les autres les y ralentissent. Les unes par conséquent les font couler plus abondamment dans le cœur, et les autres moins. Celles qui les font abonder, comme la.colère cl l'audace, les répandent avec profusion, et les poussent de tous côtés au dedans et au dehors. Celles qui en excitent moins, telles que sont* la tristesse et le désespoir, les retiennent serrés au dedans, comme pour les ménager.
De là naissent dans le cœur et dans le pouls des battements si variés. D'où il arrive dans le sang divers changements, et de là coi.séqueinuiont de nouvelles altérations
ddiis les esprits. Les membres extérieurs
reçoivent aussi différentes dispositions.
Ainsi les passions du corps semblent n'être autre chose qu'une agitation extraordinaire des esprits ou du sang, à l'occasion de certains objets qu'il faut fuir ou poursuivre. La cause des passions est l'impression vive et forte, qu'un objet fait dans le cerveau. De là suit l'agitation et des esprits et du sang, dont l'effet naturel doit être de dissiper le corps de la manière qu'il faut pour fuir l'objet, ou le suivre. Les signes des passions, qui en sont aussi des effets, c'est ce qui en paraît au dehors; tels sont les larmes, les cris, et les autres changements, tant de la voix, que des yeux et du visage.
VI. Enfin, ce qui mérite bien d'être considéré, c'est le consentement de toutes les parties du corps pour s'entr'aider mutuellement et pour la défense du tout. Quand on tombe d'un côté, le cou et tout le corps se tournent a l'opposite. De peur que la tête ne se heurte , les mains se jettent devant elle et s'exposent aux coups qui la briseraient. Si on est fortement penché d'un côté, le corps se porte de l'autre pour faire le contre-poids, et se balance lui-même en diverses manières pour prévenir une chute ou pour !a rendre moins incommode. Par la même raison , si on porte un grand poids d'un des côtés , on se sert de l'autre à contre-peser. Un homme qui porte un seau d'eau pendu à la droite, étend le bras gauche et se penche de ce côté-là. Celui qui porte sur le dos se penche en avant , et au contraire , quand on porte sur la tête, le corps naturellement se tient droit. Enfin , il ne manque jamais de se situer de la manière la plus convenable pour se soutenir, en sorte que les parties ont toujours un même centre de gravité , qu'on prend au juste comme si on savait la mécanique. Tant de mouvements si bien ordonnés et si forts selon les règles de la mécaniqne, se font en nous sans science , sans raisonnement et sans réflexion; au contraire, la réflexion ne ferait ordinairement qu'embarrasser. Nous avons vu ailleurs qu'il se fait en nous, sans que nous le sachions, une infinité de mouvements semblables. La prunelle s'élargit ou se rétrécit de la manière la plus convenable à nous faire voir de loin ou de près. La trachée-artère s'ouvre et se resserre, selon les tons qu'elle doit former. La bouche se dispose et la langue se remue comme il faut pour les différentes articulations. Un petit enfant, pour tirer des mamelles de sa nourrice la liqueur dont il se nourrit, ajuste aussi bien ses lèvres et sa langue que s'il savait l'art des pompes aspirantes , ce qu'il fait même en dormant, tant la nature a voulu nous faire voir que ces choses n'avaient pas besoin de notre attention. Mais moins il y a d'adresse et d'art de notre côté dans des mouvements si proportionnés et si justes, plus il en paraît dans l'auteur d'une machine si merveilleuse.
VU. Mais quelque merveilleuse que soit cette machine, les propriétés que nous ve-
nous de considérer dans les parties qui la composent, ne sont pas les seules qu'il y ait dans l'homme. Et si nous bornions là l'idée que nous avons entrepris de nous former de nous-mêmes, nous ne nous connaîtrions que très-imparfaitement. En effet, quelles sont ces propriétés? C'est d'être ('tendues plus ou moins, d'être agitées p/us vite ou plus lentement, d'être ouvertes ou d'être fermées, dilatées ou pressées, tendues ou relâchées, jointes ou séparées les unes des autres, épaisses ou déliées, capables d'être insinuées en certains endroits plutôt qu'en d'autres. Or, combien d'autres propriétés qui paraissent n'avoir rien do commun avec celles-là ne découvrons-nous point en nousmêmes? Telles sont les propriétés de sentir notre propre existence, de voir, d'ouïr, de goûter, de sentir, d'imaginer, d'avoir du plaisir ou de la douleur, de l'amour ou de la haine, de la joie ou de la tristesse, de ia crainte ou de l'espérance, d'assurer, de nier, de douter, de raisonner, de réfléchir, de comprendre, de délibérer, de vouloir ou de ne pas vouloir, etc.. Continuons donc , mon cher Eusèbe, à nous étudier.
VJ1I. La première propriété de notre être est de sentir sa propre existence : ce sentiment intime nous suit partout; il nous accompagne dans toutes nos opérations ; dans quelque position que nous nous trouvions, nous savons que nous sommes; nous pourrions douter de l'existence de tout autre objet, sans pouvoir douter de la nôtre; nous pourrions même oublier que nous avons un corps, sans pouvoir oublier que nous sommes. Mais il arrive rarement que nous en soyons réduits au seul sentiment de notre propre existence; nous sommes environnés de corps qui agissent continuellement sur nos organes : les uns frappent nos yeux les autres nos oreilles, ceux-ci nos narines, ceux-là notre palais ou quelque autre partie de notre corps. Leurs coups sont suivis en nous de divers sentiments, dont les uns nous paraissent importuns et les autres nous plaisent. De là nous entrons en certaines dispositions; nous nous sentons comme entraînés vers ces corps qui ont agi sur le nôtre, ou comme repoussés parleur impression. Entrons dans un certain détail.
IX. Vous vous trouvez dans un beau parterre émaillé de fleurs; au milieu est un vaste bassin, dont les eaux jaillissantes dans les airs retombent sur elles-mêmes. Vous voyez des couleurs, vous sentez des odeurs, vous entendez du bruit. Avançant un pas, vous entrez dans un verger chargé de fruits. Vous en cueillez un, vous le maniez ; puis, le portant à votre bouche, vous le goûtez: vous avez alors des sentiments de cinq es- ? pèces différentes, un sentiment de vue, un d'odorat, un d'ouïe , un de toucher, un de goût. C'est ce qu'on appelle les cinq sens. A la vue appartiennent la lumière et les couleurs , à l'ouïe les sons, à l'odorat les j odeurs, au goût l'amer et le doux, au toucher le chaud et le froid , le dur et Je mou , le sec et l'humide. Chacun de ces sens a sou
",ol
organe propre dans. le corps. La vue a les "ouïe a les oreilles, l'odorat a les na-
yeux, Fines,
le soût a la
langue
et le palais , le
toucher se reparu! dans tout le corps, partout où il y a des nerfs. On appelle sensations les opérations des sens, et nous pouvons définir la sensation, la perception des qualités sensibles dont nous sommes affectés en conséquence de l'impression que font sur nos organes les objets, c'est-à-dire les corps.
Il est constant que pour que nous soyons affectés de sensations il est nécessaire que les objets soient présents et qu'ils agissent sur nos organes. Si vous étiez dans un jardin où il n'y eût ni fleurs, ni jet d'eau , ni fruits, vous ne verriez point de couleurs, vous ne sentiriez point d'odeurs, vous n'entendriez point de bruit, vous ne toucheriez point de fruit et vous n'en goûteriez pas la saveur; mais quand il y aurait des fleurs , un jet d'eau , du fruit; si vos yeux étaient fermés, si vos oreilles et vos narines étaient bouchées, ou si vous étiez privés de ces organes, vous ne verriez rien, vous ne sentiriez rien, vous n'entendriez rien.
Il n'est pas moins constant que les sensations ne sont ni dans les objets ni dans les organes. 11 n'y a rien dans le feu qui soit semblable à la perception de la chaleur que nous avons en présence du feu : ce que nous avons alors est un sentiment que le feu, qui ne sent pas, ne peut avoir. Or, s'il n'y a rien dans le feu qui soit semblable ti la perception de la chaleur, il est évident qu'il n'y a rien non plus dans nos organes qui soit. semblable à la même perception : puisque, comme nous l'avons vu , nos organes, de même que le feu, ne sont qu'une portion de matière. Mais comme il pourrait vous rester sur ce point quelque scrupule, à cause du rapport que nous faisons naturellement de nos sensations,, et aux objets, et à nos organes, je vous prie de considérer les sentiments qui accompagnent nos sensations.
Il y en a. deux qui en sont inséparables, celui du plaisir, ou celui de la douleur. Eu mangeant des fruits, en buvant des liqueurs, non-seulement nous les trouvons doux ou amers, mais nous avons du plaisir ou de la douleur. 11 est certain que ces deux sentiments naissent en nous, comme toutes les autres sensations, en conséquence de l'impression des objets sur nos organes. Un vin délicieux qui arrose notre palais nous cause du plaisir ; une épée dont on nous perce nous cause de la douleur ; un feu qu'on nous applique sur la main nous brûle. Or, le plaisir n'est pas dans le vin, ni ladoulenr dans l'épée , ni la brûlure dans le feu, ni par conséquent dans nos organes. D'où il
suit que le rapport naturel que nous faisons péril. L'espérance est un amour qui se flatte
de
ces, au moins confuses, des- objets et des organes; mais il ne faut pas les confondre avec la sensation : elles l'accompagnent, sans en faire partie, et sans en tirer leur origine ; car la sensation est précisément la perception de ce qui est en nous, au lieu que ces connaissances sont des perceptions de ce qui est hors de nous. Tout ce que, peut faire la sensation, c'est de nous donner Jieu de scruter la nature de l'objet et de. l'organe, pour découvrir ce qu'il y a en eux de propre à l'exciter. C'est ainsi que la sensation de la lumière et des couleurs a donné lieu à tant de recherches sur la nature des corps lumineux et colorés, et sur l'organe do la vue. C'est ainsi que la sensation du son, a donné lieu à tant de recherches sur la nature des corps sonores, et sur l'organe de l'ouïe. X. Des sensations, surtout de celles du plaisir et de la douleur naissent en nous certaines dispositions à l'égard des objets auxquels nous les rapportons. La sensation du plaisir nous touche très-vivement, quand elle est présente, et nous attire très-puissamment, quand elle est absente. La sensation de fa douleur fait un effet tout contraire. Partout où nous ressentons, ou imaginons le plaisir et la douleur, nous sommes attirés ou rebutés. On appelle passion ce penchant, ou cette répugnance qui s'élève en nous, sans que la réflexion y ait aucune part, en conséquence du mouvement excité dans nos organes par. les objets. On peut la définir une disposition de notre être qui, affecté du sentiment du plaisir ou de la douleur, se sent incliné à poursuivre ou à fuir l'objet qu'il en regarde comme la cause. On dislingue diverses sortes de passions, l'amour, la haine, le désir, l'aversion, la joie,, la tristesse, l'audace, la crainte, l'espérance, le désespoir, la colère, etc. Il est assez peu important de les définir pour en marquer la différence qui se fait assez entendre d'ellemême. Peut-être môme se réduisent-elles toutes à une seule, qui est celle de l'amour : la haine qu'on a pour quelque objet, ne vient que de l'amour qu'on a pour un autre. On ne hait la maladie, que parce qu'on aime la santé. On n'a d'aversion pour quelqu'un, que parce qu'il est un obstacle h posséder co qu'on aime. Le désir n'est qu'un amour qui s'étend au bien qu'il n'a pas, comme la joie est un amour qui s'attache au bien qu'il a. La fuite et la tristesse sont un amour qui s'éloigne du mal par lequel il est privé de son bien, et qui s'en afflige. L'audace est un amour qui entreprend, pour posséder son objet, ce qu'il y a de plus difficile ; et la crainte un amour qui, se voyant menacé de perdre ce qu'il recherche, est troublé de ce
de nos sensations aux objets et à nos organes, a la même un que les sensations elles mêmes, je veux dire la conservation de notre corps : c'est une sorte de jugement aveugle, mais certain , inspiré par la nature sur la correspondance des corps environnants avec le nôtre.
Ce rapport suppose quelques connaissan-
qu il possédera l'objet aimé; et le désespoir est un amour désolé de ce qu'il s'en voit privé à jamais, ce qui cause un abattement dont on ne peut se relever. La colère est un amour irrité de ce qu'on veut lui ôter son bien, et s'efforce de le défendre. Otez l'amour, il n'y a plus de [tassions, et oosez l'amour, vous les faites naître toutes.
XI. L'impression des objets sur nos orgnnes, les sensations, les passions n'ont qu'une certaine durée ; tout cela passe, mais nous avons le pouvoir de nous représenter ces choses après qu'elles sont passées. J'ai vu un tableau, j'ai entendu un bruit, j'ai bu avec plaisir une liqueur, je me suis chauffé auprès d'un bon feu, j'ai été ému de colère ; je me représente encore en moi-même ce tableau, ce bruit, ce plaisir et la liqueur, cette chaleur et le feu, cette colère et l'ennemi ; tout cela moins vif, à la vérité, que lorsque je voyais ou que j'entendais, que je sentais actuellement, mais toujours de même nature. Bien plus, après une entière et longue interruption de ces sentiments, ils peuvent se renouveler. Le même objet coloré, le même son, le même plaisir d'une bonne odeur, d'un bon goût, me revient, ou en veillant, ou dans les songes. Celte faculté que nous avons de nous représenter au dedans de nous-mêmes les objets tels que les sens nous les font sentir, lors même qu'ils ont cessé d'agir, s'appelle imagination. L'imagination accompagne toujours l'action des sens. Nous ne voyons jamais sans imaginer en même temps; et il est assez difficile de distinguer ces deux actes dans le temps que la vue agit. Mais ce qui nous en marque la distinction, c'est que même en cessant de voir, nous pouvons continuer d'imaginer ; et cela, c'est voir en quelque façon, la chose même telle que nous la voyions lorsqu'elle était présente à nos yeux. Ainsi l'on peut dire en général, qu'imaginer une chose , c'est continuer de la sentir, moins vivement toutefois, et d'une autre sorte, que lorsqu'elle était actuellement présente aux sens. De là vient qu'en imaginant un objet, on l'imagine toujours d'une certaine grandeur, d'une certaine figure, en repos, .ou dans un certain mouvement, avec certaines qualités sensibles, particulières et déterminées, blanche ou noire, dure ou molle, froide ou chaude, et cela en tel ou tel degré, c'est-à-dire plus ou moins.
XII. Outre les facultés que nous avons de voir, d'ouïr, de sentir, d'imaginer, il en est d'autres en nous, qui leur sont bien supérieures, et qui paraissent même faites pour les juger, les régler et les conduire. Nenous lassons point, mon cher Eusèbe, de nous étudier : c'est le moyen d'abréger et peutêtre de terminer nos disputes. La première de ces -facultés, dont je dois vous entretenir, est celle qu'on appel le entendement : on peut la définir la facultéde connaître le vrai et de le discerner du faux. Nous en avons fait usage, il n'y a qu'un moment, lorsque nous avons reconnu qu'il n'y avait ni dans les objets, ni dans les organes, rien de semblable <iux sensations. Ce n'est assurémenLni par nos sens, ni par noire imagination, que nous avons reconnu cette vérité. Au contraire, il a fallu nous élever au-dessus de leur témoignage. Il est mille occasions où nous devons nous conduire de Ja même sorte, si nous voulons éviter l'erreur. Quand nous voyons les arbres d'une longue allée, quoiqu'ils soient tous à peu près égaux,, se diminuer
peu à peu à nos yeux, en sorte que te diminution commence dès le second, et se continue à proportion de l'éloignement ; quand nous voyons uni, poli et continu, ce qu'un microscope nous fait voir rude, inégal et séparé; quand nous voyons courbe à travers l'eau un bâton que nous savons d'ailleurs êtredroit; quand emportés dans un bateau par un mouvement égal, nous nous sentons comme immobiles avec tout ce qui est dans le bateau, pendant que nous voyons le reste qui ne branle pourtant pas, comme s'enfuyant de nous, en sorte que nous transportons notre mouvement à des choses immobiles, et leur immobilité à nous qui remuons: ces choses et mille autres de cette nature où les sens ont besoin d'être redressés, nenous permettent pas de doutersi c'est par quelque autre faculté que nous connaissons la vérité, et que nous la discernons de la fausseté.
Les sens et l'imagination par conséquent (jui n'est que la représentation de leurs opérations, dépendent de ladisposition des organes ; resserrés dans des bornes étroites, ils ne nous apprennent ni le mouvement qui se passe dans les organes, ni ce qu'il y a dans les objets capables de les exciter, ni quelle est la nature de ces objets; combien de vérités physiques, morales, mé'.pphysiques, qui nous sont clairement connues, ne sont pas de leur ressort ? Un petit nombre d'exemples suffira pour vous en convaincre. Il nous arrive souvent de voir sur certains objets, certaines couleurs, ou certaines ta-. ches qui ne proviennent point des objets mêmes, mais du milieu à travers lequel nous les regardons, ou de l'altération de notre organe. Ainsi des yeux remplis de bile font voir tout jaune; et eux-mêmes éblouis pour avoir, été trop attachés sur le soleil, font voir après cela diverses couleurs, ou en l'air, ou sur les objels que l'on n'y verrait nullement sans cette altération. Sou vent nous sentons dans l'oreille des bruits semblables à ceux que nous cause l'air agité par certains corps, sans néanmoins qu'il le soit. Telle odeur paraît bonne à l'un et désa-. gréable à l'autre. Les goûts sont différents, et un autre trouvera toujours amer ce que vo.us trouvez toujours doux. Vous-même vous ne vous accordez pas toujours avec vous-même, et vous sentez que le goût varie en vous, autant par la propre disposition de votre langue, que par celle des objets mêmes. Est-ce aux sens à juger de leurs illusions? De plus, les sens ne nous apprennent pas ce qui se fait dans leurs organes. Quand vous regardez ou que vous écoutez, sentez-vous l'ébranlement qui se fait dans le tympan que vous avez dans l'oreille, ou celui des nerfs optiques que vous avez dans le fond de l'œil. Lorsqu'ayant les yeux blessés, ou le goût malade, vous sentez tout amer, vous voyez tout jaune, savez-vous par la vue ou par le goût l'indisposition de' vos yeux ou de votre langue?
Les sens ne nous disent pas non plus ce qui est dans les objets capable d'exciter eu
nous les sensations. Ce que vous sentez quand vous dites : j'ai chaud ou je brûle, sans doute n'est pas la même chose que ce que vous concevez dans le feu, quand vous l'appelez chaud et brûlant. Mais quoique le feu n'ait en lui-même ni le sentiment, ni la douleur qu'il excite en vous, il faut bien qu'il ait en lui quelque chose capable de l'exciter. Ce quelque chose, que vous appelez la chaleur du feu, est-il connu par les sens? Us no nous apportent que leurs propres sensations. Bien loin desaisirl'essence de leurs objets, qui sont les corps, ils ne bous en font voir que la surface, ils ne nous en montrent point la solidité. Que nous voyions un globe, immédiatement, pour ainsi dire, ou que nous n'en considérions que l'image dans un miroir, nous n'y remarquons aucune différence par les yeux. Le tact même ne s'exerce que sur les surfaces; en sorte que la seule épreuve qui nous fait juger que ce que nous voyons, a une certaine masse, c'est le sentiment obscur que nous avons en portant le poids de quelque corps. Nos sens ne nous représentent pas même la grandeur absolue de cetie surface des corps. En voyant deux personnes, notre vue nous représente l'une plus grande que Kautre mous disons bien que la plus grande n'a pas un pied de hauteur plus que l'autre; mais combien de lignes? Nos yeux laissent cette question indécise. Les yeux représentent donc leurs objets , comme existants d'une manière indéterminée , c'est-à-dire d'une manière dont nous concevons clairement qu'il est possible que quelque chose existe ; car s'il est une vérité évidente , c'est assurément que chaque corps a son existence propre différente de celle de tout autre; qu'il a ses dimensions exactement finies, et qu'il ne peut exister sans une grandeur actuelle et déterminée. S'il est encore une vérité évidente, c'est que toute portion de macère, quoique si atténuée et si petite, que les yeux n'y aperçoivent aucunes parties, et qu'ils la représentent comme un point, est divisible à l'infini.
Si la connaissance de telles vérités, qui paraissent en quelque sorte être du ressort des sens , ne nous vient cependant point d'eux , direz-vous que vous en recevez celle que vous avez de la différence qui est entre vos propres opérations, enlre le doute, par exemple, et la persuasion, entre l'affirmation et la négation ? Direz-vous que c'est par leur ministère que vous 8 percevez la différence des actions humaines qu'on appelle vertueuses ou vicieuses, de la reconnaissance et de l'ingratitude, de la sincérité et du mensonge, de la justice et de l'injustice ? Kst-ce même à l'occasion de l'impression des objets sur vos organes, que vous avez le sentiment moral du bien et du mal, que vous approuvez l'un, et que vous avez horreur de l'autre ; que vous avez du plaisir en éprouvant le premier de ces sentiments, et de la Couleur en éprouvant le second ? Direz-vous que c'est par vos sens que vous savez que le tond de votre être est l'amour du bien-être,
que vous êtes libre, que vous avez de l'attrait pour la perfection? Est-ce par eux que vous savez qu'il y a des choses possibles qui n'existent pas et qui n'existeront jamais, que le néant n'a point de propriétés, que le tout est plus grand que sa partie, que deux choses égales à une troisième sont égales entre elles ?
Les sens n'ont point de prises sur les vérités que nous concevons clairement, en disant qu'il y a des choses possibles qui n'existent pas et qui n'existeront jamais; que le néant n 'a point de propriétés. Ce n'est point non plus d'eux que nous tenons la vérité si claire de cet autre axiome, le tout est plus grand que sa partie :. car si vous prétendiez que nous ne sommes assurés de la vérité de cet axiome, que parce que dès notre enfance nous avons observé en particulier, et que tout l'homme est plus grand que sa tête, et toute une maison qu'une chambre, et toute une forêt qu'un arbre, et tout le ciel qu'une étoile; il me serait aisé de vous faire sentir combien serait fausse votre prétention. Nous avons une certitude absolue et inébranlable de la vérité de cet axiome : or, nous ne pourrions en être que probablement assurés, si nous n'en étions assurés que pour avoir vu dès notre enfance, qu'un homme est plus grand que sa tête, une forêt qu'un arbre, une msison qu'une chambre; puisque nous aurions toujours sujet de douter s'il n'y aurait point quelque autre tout auquel nous n'aurions pas pris garde,
qui ne serait pas plus grand que sa partie. La raison en est que les seules inductions ne nous sauraient donner une certitude entière d'aucune vérité, à moins que nous fussions assurés qu'elles fussent générales, ce qui est impossible. Il y a donc en nous unu faculté bien supérieure aux sens et à l'imagination. Considérons en un moment les opérations qui sont l'idée, le jugement et le raisonnement.
XIII. On appelle idée la simple appréhension qu'on a d'une vérité, c'est-à-dire, d'une chose qui est, ou qui peut être. On appelle jugement l'union ou la séparation qu'on fait de deux idées, en affirmant ou en niant l'une de l'autre. On donne aussi à cette opération le nom de proposition. On appelle raisonnement l'union ou la séparation qu'on fait de deux ou plusieurs jugements. Il n'est point d'homme capable de réflexion et d'attention qui ne découvre en soi un grand nombre d'idées, et qui ne puisse les comparer ensemble, pour en voir les rapports. En comparant deux idées ensemble, nous apercevons souvent entre elles une liaison, ou une opposition évidente; nous jugeons alors, en les unissant ou en les séparant. Souvent aussi il nous arrive de ne pas apercevoir de liaison ou d'opposition entre deux idées; nous avons recours à une troisième avec laquelle nous les comparons séparément, et souvent cette comparaison nous montre ce que nous n'avions point aperçu d'abord. J'ai l'idée d'un être existant par soi ; j'ai celle d'un être éternel : je compare
ces deux idées; je vois entre elles une liaison manifeste ; je juge en disant : un être parfait n'est pas injuste. J'ai l'idée d'un être parfait, et celle de la haine de l'injustice : je veux savoir si ces deux idées peuvent se concilier ; je les comparé séparément avec l'idée d'un être saint : je vois d'un côté une liaison intime entre l'idée d'un être parfait, et celle d'un être saint ; de l'autre une liaison entre l'idée d'un être saint et celle de la haine (Je l'injustice; je conclus donc que cette dernière idée est liée avec la première, et je forme ce raisonnement : un être parfait est saint; or, un être saint hait l'injustice; donc un être parfait hait l'injustice. J'ai l'idée d'un être parfait, j'ai l'idée d'un être changeant de dessein et de résolution : je cherche si ces deux idées sont compatibles; je les compare avec l'idée d'un être immuable : j'aperçois que la première s'accorde très-bien avec cette troisième, mais que la seconde est incompatible; je conclus donc qu'un être parfait ne peut changer de résolution; en raisonnant ainsi : un être pariait est immuable : or, un être immuable ne change point de résolutions; donc un être parfait ne change point de résolutions. Un raisonnement, comme vous voyez, renferme trois jugements, ou trois propositions exprimées ou sous-entendues. La première proposition s'appelle majeure, la seconde mineure, et la troisième conclusion.
Voilà les trois principales opérations de l'entendement, d'où dépendent les arts et les sciences, lesquelles ne consistent que dans un amas d'idées claires et distinctes , de bons jugements, de raisonnements solides. Mais il est dangereux de prendre des idées confuses et obscures pour des idées claires et distinctes, et en conséquence de juger et de raisonner. On n'évite ce danger que par la réllexion et par l'attention. J'appelle reflexion ce retour que nous faisons sur nous-mêmes pour examiner nos idées.
J'appelle attention ce regard intérieur que nous portons sur un objet pour l'envisager de tous les côtés, .et sous tous les rapports. Sans celte réflexion et celte attention on ci oit souvent avoir l'idée d'une chose, et l'on n'en a qu'une sensation ; ou même l'on n'a que l'imagination d'un mot. Au lieu qu'avec de la réllexion et de l'attention, on ne se trompe jamais ; car on ne juge que quand on voit clair ;or, on ne peut se tromper en embrassant la vérité, quand elle est claire; et en suspendant son acquiescement, quand elle ne l'est pas. Ainsi tout ce qui est un obstacle à la réflexion et à l'attention, nous dispose et nous conduit a l'erreur. Combien donc ne devons-nous pas être en garde contre nos sens , notre imagination, nos passions, si nous aimons la vérité? Un homme livré à ses sens n'est occupé que de la recherche des objets qui peuvent les flatter; et il est, pour ainsi dire, toujours hors de lui-même. Aussi voit-on que les personnes sensuelles n'ont que de l'indifférence pour la vérité ; il en coûterait trop à leur mollesse pour s'y appliquer. Si elles savent,
et si elles croient quoique chose, ce n'est que sur le témoignage d'autrui. Un homme d'imagination n'est guère plus capable de réflexion et d'attention, que l'homme sensuel. Frappé vivement par les objets sensibles, il ne voit qu'eux, il ne converse et ne vit qu'avec eux. Aussi l'expérience montret-e!le qu'un homme d'imagination est fécond en descriptions, en peintures, en comparaisons et autres choses semblables, que les sens fournissent; mais très-stérile en jugements exacts , en raisonnements forts et justes. Mais un homme abandonné à ses liassions, est un homme né, pour ainsi dire, ennemi de la vérité. Les choses sont par rapporta lui, non ce qu'elles sont en ellesmêmes, mais ce qu'il veut qu'elles soient. La vengeance est juste pour celui qui est en colère. Un orgueilleux sait tout, sans rien savoir. En un mot, les désirs d'un homme passionné sont ses raisons
Si nous nous trompons uonc , c'est notre faute; c'est parce qu'il nous plaît de ne vouloir ni réfléchir, ni être attentifs. Nous portons en nous-mêmes une faculté faiie pour la vérité. Qu'elle est au-dessus des sens 1 Ceux-ci sont forcés à se tromper à la manière qu'ils le peuvent être. La vue ne peut pas voir un bâton, quelque droit qu'il soit, à travers l'eau, qu'elle ne le voie brisé. Elle a beau s'attacher à cet objet, jamais par ellemême, elle ne découvrira son illusion. L'entendement, au contraire, n'est jamais force.* a errer. S'il juge mal, en suivant les sens ou. les passions, il redressera son jugement , pourvu qu'il l'examine avec attention. Les sens sont blessés et affaiblis par leurs objets les plus sensibles. Le bruit à force de devenir grand, étourdit et assourdit les oreilies. L'aigre et le doux extrêmes offensent le goût, que le seul mélange de l'un et de l'autre satisfait. Les odeurs ont besoin aussi d'une certaine médiocrité pour être agréables, et les meilleures portées :• l'excès , choquent autant ou plus que les mauvaises Plus le chaud et le froid sont sensibles, plus ils incommodent nos sens Tout ce qui nouslouche trop violemment nous blesse. Les yeux trop fixement arrêtés sur le soleil^ c'est-à-dire sur le plus visible des objets, souffrent beaucoup. Au contraire, plus un objet est clair et intelligible, plus il est certain, [dus il est connu comme vrai, plus il contente l'entendement et plus il le fortifie. La recherche en peut être laborieuse ; mais la contemplation en est toujours douce. Enfin les sens ne sont touchés' que de ce qui passe; et ces choses mêmes qui passent, dans le temps qu'elles demeurent, ne los affectent pas toujours de la même manière. La môme chose qui Halte aujourd'hui" inon goût, ne lui plaîl pas toujours, ou lui plaît moins. Les objets de la vue lui paraissent autres au grand jour, au jour médiocre, dans l'obscurité, de loin ou de près, d'un certain point ou d'un autre. Au contraire, ce qui a élé une fois conçu ou démontré, paraît toujours le même à l'entendement. S'il nous arrive de varier sur cela, c'est que les sens et le*
passions s'en mêlent : mais l'objet de l'entendement est immuable et éternel. Que notre destinée serait aimable, mon cher Eusèbe, si nous avions toujours le vrai pour objet et pour guide ! Mais il faut le vouloir. XIV. Vouloir est une action de cette faculté qu'on appelle volonté, par laquelle nous poursuivons le bien et fuyons Je mal , et choisissons les moyens pour parvenir à l'un et éviter l'autre. Par exemple, nous désirons la santé et fuyons la maladie ; pour cela, nous choisissons les remèdes propres. Nous voulons être sages, et nous choisissons pour cela ce qui est propre à nous conduire a la sagesse. Ce qui est désiré pour l'amour de soi-même, s'appelle fin. Par exemple, la santé de l'âme et du corps, et ce qui sert pour y arriver, s'appelle moyen ; par exemple, se faire instruire, et prendre une médecine. Nous sommes déterminés par notre nature à vouloir le bien en général : mais nous avons la liberté de notre choix à l'égard de tous les biens particuliers. Par exemple, tous les hommes veulent être heureux, et c'est le bien général que la nature demande Mais les uns mettent leur bonheur dans une chose, les autres dans une autre : les uns dans la retraite, les autres dans la vie commune : les uns dans les plaisirs et dans les richesses, les autres dans la vertu.
C'est à l'égard de ces biens particuliers que nous avons la liberté de choisir; on appelle libre arbitre, ou simplement liberté, estte puissance que nous avons de faire ou de ne pas faire quelque chose; et le choix que nous faisons en effet d'une chose plutôt que d'une autre, en est l'exercice.
Avant de nous déterminer, nous raisonnons en nous-mêmes sur ce que nous avons à faire, c'est-à-dire que nous délibérons; or, qui délibère, sent que c'est à lui à choisir. Ainsi, un homme qui n'a pas l'esprit gâté, n'a pas besoin qu'on lui prouve son libre arbitre; car il le sent. Et il ne sent pas plus clairement qu'il voit, ou qu'il entend, ou qu'il raisonne, qu'il se sent capable de délibérer et de choisir. Dès que nous avons Je libre arbitre, selon que nous faisons bien ou mal, nous sommes dignes de blâme ou de louange, de récompense ou de châtiment, et c'est ce qui s'appelle mérite ou démérite. On ne blâme ni on ne châtie un enfant d'être boiteux, ou d'être laid : mais on le blâme et on le châtie d'être opiniâtre, parce que l'un dépend de sa volonté, et que l'autre n'en dépend pas. Un liomme, à qui il arrive un mal inévitable, s'en plaint comme d'un malheur : mais s'il a pu l'éviter, il sent qu'il y a de sa faute; il se l'impute, et il se repent de l'avoir commise. On ne se repent pas d'être mal fait ou d'être mal sain : mais on se repent d'avoir mal fait. De là vient aussi le remords, et la notion si claire que nous avons de nos fautes est une marque certaine de la liberté que nous avons eue à les commettre. La liberté est un grand bien, mais on en peut bien et mal user. Le bon usage de la liberté, quand i! se tourne en habi-
tude, s'appelle vertu, et le mauvais usage de la liberté, quand il se tourne en habitude, s'appelle vice. Les causes principales qui nous portent, au vice, sont nos passions. Comme elles naissent en nous sans raison, il n'est pas étonnant qu'elles nous portent très-souvent à des choses contraires à la raison. C'est à la volonté à les réprimer.
XV. Je termine par ce dernier trait l'idée générale de l'homme. Il me semble que l'objet contre lequel doivent porter vos coups, ne peut plus vous paraître douteux. Faites voir, si vous le pouvez, que toutes ces propriétés si différentes par leur nature, quo je viens de vous découvrir en vous-même, ne supposent point deux substances diverses, dont l'une soit étendue et composée de parties ; l'autre, soit simple et inétendue, mais qu'elles appartiennent à une seule et même substance étendue, divisible, solide; en un mot, que vous n'êtes que corps; que c'est cet amas d'os, de chairs, de veines, d'artères, de nerfs, de moelle, de sang, qui a le sentiment de sa propre existence, qui se connaît, qui voit la lumière et les couleurs, qui entend les sons, qui sent les odeurs, qui gortte les faveurs, qui ressent du plaisir ou de la douleur, qui, en conséquence de ces sentiments, aime, hait, craint, espère, se réjouit, s'attriste, s'enhardit, s'irrite, se désespère, qui a l'art de se représenter à lui-même ses sentiments et ses désirs, après qu'ils sont passés, et qu'il n'est plus exposé aux impressions des objets extérieurs; et ce qui est encore bien plus merveilleux, qui a l'art de percevoir le vrai, de l'examiner, d'en considérer les rapports, de les comparer, d'en juger, d'en raisonner, de vouloir son bien-être, de rechercher les moyens propres à se le procurer, de choisir entre ces moyens, de se blâmer quand il choisit mal, de s'applaudir quand il choisit bien, de se regarder comme sage ou comme fou, comme vertueux ou comme vicieux, selon l'usage qu'il fait de sa liberté dans ses déterminations, de se commander à lui-même, de se mettre en mouvement, et quand i) y est, comme dans la colère, d'en suspendre' les effets.
Faites voir que tant d'opérations n'ont point d'autre principe que les parties dont votre corps est l'assemblage. Mais comment vous y prendrez-vous? Attribuerez -vous toutes ces opérations à chacune des parties de votre corps? ou les distribuerez-vous par portion, à l'œil, par exemple, l'opération de voir; à l'oreille, celle d'entendre; au cœur, celle d'aimer ; au cerveau, celle de concevoir, etc.? Ou enfin les réserverez-vous toutes au cerveau comme à leur véritable et unique source? Vous n'attribuerez oas sans doute toutes ces opérations à chacune des parties de voire corps : car, si la main sent le chaud et le froid, elle ne sent pas les odeurs, elle ne voit pas la lumière, etc. Vous ne les leur distribuerez pas non plus par portion ; cac il n'y a rien dont vous soyez plus assuré, sinon qu'il y a en vous quelque chose qui voit par les yeux, qui entend par les oreilles, qui sent par les narines, qui goûte paF le palais ;
qui sent du plaisir ou de la douleur par tous les membres, suivant les impressions différentes des objets extérieurs, qui s'imagine, qui connaît, qui veut, qui se ressouvient, etc. Cela étant ainsi, il n'est plus possible de distribuer ces opérations à chacune des parties de votre corps; car les yeux n'entendent pas, et les oreilles ne voient pas, etc. Vous voilà donc réduit à la nécessité de les réserver toutes au cerveau : mais le cerveau est composé lui-même d'un grand nombre de parties; ainsi, pour être d'accord avec le sentiment intérieur, qui vous apprend qu'il y a en vous quelque chose où se réunissent toutes ces opérations, il faut choisir entre ces parties du cerveau, et en assigner une seule; je vous laisse le choix. Mais prenez garde, celte partie, quejle qu'elle puisse être, a les propriétés essentielles des autres parties de votre corps; elle est nécessairement étendue, par conséquent composée elle-même de parties. Choisissez présentement; et de peur de vous tromper, appelez à voire secours les yeux perçants de vos incrédules, ces scrutateurs de la nature, ces pénélrateurs du labyrinthe de l'homme
Je veux bien supposer le choix fait. Vous me permettrez de vous proposer quelques questions. Celte partie est-elle en repos, ou en mouvement? Si elle est en repos, comment peut-elle mouvoir tant de parties du corps, dont le mouvement paraît dépendre d'elle? On ne donne pas ce qu'on n'a pas. Si elle est en mouvement , comment ne meut-elle pas continuellement ces mêmes parties? Une même cause doit toujours produire le même effet. De plus, si elle est en mouvement, comment arrête-t-elle le mouvement de ces mêmes parties, quand il leur arrive d'y entrer par quelque cause élrangère? Vous ne pouvez vous dispenser de me répondre, car il est constant que ce quelque chose qui sent en nous, remue nos mains, nos pieds, notre langue, etc., qu'il ne les remue pas toujours, et qu'en certaines circonstances il en suspend et arrête l'agitation et l'effet, par exemple, dans la colère, où les muscles affermis, les nerfs tendus, les poings fermés, tout le corps tourné vers l'ennemi pour l'écraser, est disposé à se ruer sur lui de tout son poids.
Cesquestions ne sont rien en comparaison de celles qu'il me reste à vous faire. C'est, dites-vous, une partie de votre cerveau qui est le sujet de tous ces sentiments que nous avons appelés sensations. J'y consens, mais d'où les reçoit-elle? Les objets extérieurs, répondez-vous, agissent sur les organes des sens; or, d'un côté, tous les nerfs aboutissent à cette partie du cerveau, et par conséquent y portent l'impression qu'ils ont reçue. J'entends fort bien votre réponse, mais je n'aperçois en tout cela que du mouvement et de la part des objets extérieurs, et de la part des nerfs, et dans la partie du cerveau où se terminent les nerfs ; or, 13 sensation est-elle un mouvement, ou l'effet d'un mou-
vement? Mais si cette partie du cerveau reçoit les sensations des objets extérieurs, c'est-à-dire des corps, par le moyen des organes : d'bù reçoit-elle les idées de tant d'objets qui n'ont rien de corporel, ni aucun rapport aux organes? D'où reçoit-elle ses vouloirs, qui sont non-seulement indépendants des corps et des organes, mais par lesquels elle dispose des corps et des organes?
XVI. 11 est inutile de pousser plus loin mes questions; je vous vois moins disposé à y répondre qu'à en faire. Mais à quoi nous mèneront toutes ces questions? Elles seront interminables, à moins que nous ne convenions d'abord de quelque principe, auquel nous soyons résolus de nous rendre. Quel sera ce principe? Je n'en connais point d'autre que celui que je vous ai proposé : Ce que l'on conçoit clairement est vrai, on en d'autres termes, tout ce qui est contenu dans ridée claire et distincte d'une chose, se peut affirmer avec vérité de cette chose. Pourquoi suis-je certain que le tout est plus grand que sa partie, que tout cercle a ses diamètres égaux; que deux choses égales à une troisième, sont égales entre elles? Parce que les idées claires et distinctes que j'ai d'un tout et d'une partie, d'un cercle, de deux choses égales à une troisième, enferment clairement que le tout est plus grand que la partie, et que la partie est plus petite que Je tout; que le cercle a tous ses diamètres égaux, que deux choses égales à une troisième, sont égales entre elles.
On ne peut contester ce principe, dit le savant et judicieux auteur de la Logique de Port-Royal ( p. 420 ), sans détruire toute l'évidence de la connaissance humaine, et établir un pyrrhonisme ridicule. Car nous ne pouvons juger des choses que par les idées que nous en avons ; puisque nous n'avons aucun moyen de les concevoir , qu'autant qu'elles sont dans nous, et qu'elles n'y sont que par leurs idées. Or, si les jugements que nous formons en considérant ces idées ne regardaient pas les choses en elles-mêmes, mais seulement nos pensées, c'est-à-dire, si de ce que je vois clairement qu'avoir tous ses diamètres égaux est enfermé dans l'idée d'un cercle, je n'avais pas droit de conclure que dans la vérité tout cercle a tous ses diamètres égaux, mais seulement que je le pense; ainsi il est visible que nous n'aurions aucune connaissance des choses , mais seulement de nos pensées ; et par conséquent, nous ne saurions rien des choses que nous nous persuadons savoir le plus certainement : mais nous saurions seulement que nous les pensons être de telle sorte; ce qui détruirait manifestement toutes los sciences.
Il ne faut pas craindre, ajoute le même auteur, qu'il y ait des hommes qui demeurent sérieusement d'accord de cette conséquence, que nous ne savons d'aucune chose si elle est vraie ou fausse en elle-même Car il y en a de si simples et de si éviden-
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tes, comme, je pense donc, je suis. Le tout est plus grand que sa partie, qu'il est impossible de douter sérieusement si elles sont telles en elles-mêmes que nous les concevons. La raison est, qu'on ne saurait en douter sans y penser, et on ne saurait y penser sans les croire vraies; et par conséquent on ne saurait en douter.
Fixons encore le sens de certains termes dont nous serons souvent obligés de nous servir. Tout ce que nous concevons, nous le concevons, ou comme chose, ou comme manière de chose, ou comme chose modifiée. J'appelle chose ce que nous concevons comme subsistant par soi-même, et comme !e sujet de tout ce que nous y concevons. C'est ce qu'on appelle substance. J'appelle manière de chose, ce qui étant conçu dans la chose, et comme ne pouvant subsister sans elle, la détermine à être d'une certaine façon. C'est ce qu'on appelle, ou mode, ou qualité, ou façon, et manière d'être. J'appelle chose modifiée, lorsque nous considérons la substance comme déterminée par un certain mode. C'est ce qui se comprendra mieux par des exemples. Quand je considère un corps, l'idée que j'en ai me représente une chose ou une substance, parce que je le conçois comme une chose qui subsiste par soi-même, et qui n'a besoin d'aucun sujet pour exister. Mais quand je considère la rondeur, l'idée que j'en ai ne me représente qu'une façon d'être, ou un mode, que je conçois ne pouvoir subsister sans le corps, dont il est rondeur. Enfin, quand joignant le mode avec la chose, je considère un corps rond, cette idée me représente une chose modifiée.
11 est à propos de remarquer qu'accoutumés de connaître la plupart des choses comme modifiées, parce que nous ne les connaissons presque que par les qualités qui nous frappent les sens, nous divisons souvent la substance même dans son essence en deux idées , dent nous regardons l'une comme sujet, et l'autre comme mode. Ainsi considérons-nous souvent l'homme comme le sujet de l'humanité, en le concevant comme un être qui est le sujet de l'humanité : c'est prendre alors pour mode l'attribut essentiel, qui est la chose même Pour ne point tomber dans une erreur si grossière, qui nous ferait confondre les modes avec les substances, et les substances avec les modes, on ne peut se faire une idée trop précise de la nature du mode. Il est de la nature du véritable mode , qu'on puisse concevoir sans lui, clairement et distinctement, la substance dont il est mode, et que néanmoins on ne puisse réciproquement concevoir clairement ce mode, sans concevoir en même temps le rapport qu'il a à la substance, et sans laquelle il ne peut exister. Dédommagez-vous présentement, mon cher liusèbe, de votre long silence.
AuriCLE 11. — Sentiments des anciens sur la nature de Came.