‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 126 sur 163 · DES PRINCIPES DES MOEURS · texte numérisé non relu

DES PRINCIPES DES MOEURS

Observations sur le système des incrédules de nos jours au sujet des mœurs. — Peut-on séparer les règles des mœurs d'avec la religion?

Article 1. — Observations sur le système des incrédules au sujet des mœurs.

I. Nous avons observé que les esprits forts de nos jours ne paraissent pas aussi conséquents que Spinosa leur patriarohe (33). Ce philosophe, n'admettant qu'une unique substance dans la nature, ne connaît en conséquence point d'autre loi naturelle que les forces de chaque individu, loi qui permet tout ce qu'on peut, et qui ne* défend que ce qu'on ne peut pas. Cela veut dire, comme il le déclare lui-même, que la loi, ou le droit naturel, n'interdit ni la discorde, ni la haine, ni la cojère, ni la fraude, ni rien de tout ce que l'appétit peut rechercher; qu'on a un droit légitime sur toutes choses

(33) Voy. ci-d< ssus, col. 711.

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sans distinction, et qu'on peut en user sans crime, si on peut les obtenir, soit par force, soit par ruses, ou par prières, jusqu'à tenir pour ennemi quiconque s'oppose à nos convoitises, et jusqu'à égorger indifféremment père et mère, frère et sœur, et généralement tous ceux qui mettent obstacle à nos desseins.

De telles horreurs ne sont que des suites nécessaires du principe de Spinosa. Dès qu'il n'y a qu'un être universel, indistingué de la nature et de l'assemblage de tous les êtres, un être sans liberté et sans providence, sans but et sans fin, sans choix et sans élection, qui soit emporté par une nécessité aveugle et inévitable en tout ce qu'il fait ; ou plutôt qui ne fait rien, mais à qui toutes choses échappent aussi nécessairement et aussi indélibérément qu'un torrent échappe à la source d'où il sort : ce n'est plus à la raison à Fégler le droit naturel, ni à lui prescrire des bornes, mais à la cupidité et à la puissance de la nature, c'està-dire, à ces lois aveugles et téméraires, selon lesquelles Spinosa veut que toutes jChoses se fassent. Car c'est tout ce qu'il entend par le droit naturel. Ainsi l'homme fait de plein droit tout ce qu'il fait par ces lois ; c'est-à-dire, en un mot, tout ce qu'il fait , puisqu'il ne peut rien faire qu'il ne soit machinalement déterminé par ces lois fatales.

Si vous vous avisiez de trouver quelque chose d'absurde et de déréglé dans ce droit (naturel et dans ses suites , Spinosa vous répondrait froidement que c'est que vous ne Connaissez les choses qu'en partie ; que la plupart des combinaisons de l'ordre de la nature vous sont inconnues ; et que cependant vous voudriez ajuster toutes choses aux règles de votre faible raison; quoique dans la vérité, ce qui lui paraît mauvais et déréglé, ne le soit nullement par rapport à l'ordre et aux lois de la nature universelle, mais seulement par rapport aux lois de votre nature.

II. Quelque absurde, quelque détestable que soit cette philosophie, j'airne entendre Spinosa. 11 pose des principes, il en voit les conséquences, il les tire, il les avoue. C'est un homme systématique et de bonne foi.

Que ses disciples sont différents 1 Ils admettent les mêmes principes, ou au moins d'équivalents : car quel est leur dogme général, sinon que la nature est la cause de toutes choses; qu'elle existe éternellement, et d'elle-même ; qu'elle agit toujours de toute l'étendue de ses forces, et selon les lois immuables qu'elle ne connaît point? 11 suit de là que rien n'est possible que ce qu'elle fait; qu'elle produit tout ce qu'il y a de possible ; qu'aucun effort des hommes n'est capable de rien changer, de rien déranger dans l'enchaînement de ses effets ; que tout arrive* par une nécessité inévitable ; Iqù'aucune chose n'est plus naturelle qu'une la-utre, ni moins convenable à la perfection de l'univers ; qu'en quelque état que soit le inonde, il est toujours tel qu'il doit être et

qu'il peut être ; que la nature étant une mère qui ne connaît point ses enfants, n'a point de prédilection ; qu'elle n'en favorise point les uns au préjudice des autres; mais qu'elle donne à chacun toutes les qualités qu'il doit et qu'il peut avoir selon les temps et les lieux; enfin qu'elle ne désigne ni peines à ce qu'on appelle crime, ni récompenses à ce qu'on nomme vertu, à moins qu'on ne prenne pour peine ou pour récompense, les sentiments de douleur ou de plaisir unis à certains mouvements de la volonté, comme la perception d'amertume ou de douceur est liée à l'action du fiel ou du sucre sur la langue.

Il faut même pousser encore plus loin les conséquences. On doit dire dans le système dont il s'agit, qu'il est indifférent à l'homme de faire ceci ou cela ; que, n'y ayant point de libre arbitre, mais que lout arrivant par une fatalité aveugle et irrévocable, il doit se tenir les bras croisés, sans se soucier de rien, sans s'exciter à quoi que ce soit, sans y exciter les autres; qu'il doit abandonner tout à l'activité de la nature ; que puisque l'ignorance et la science, le mensonge et la vérité, la vertu et le vice sont également des émanations du premier être, aussi nécessaires les unes que les autres à la perfection de l'univers, il est ridicule de travailler ou à sa propre instruction et à sa propre rél'ormation, ou à celle des autres hommes; et qu'enfin si l'on peut se donner quelque mouvement, ce ne doit être qu'afin de se procurer tous les plaisirs de la vie.

N'est-il donc pas pitoyable d'entendre les partisans des principes d'où sortent de telles conséquences, nous parler de vertu, de vice, de loi naturelle? Ou ils voient ces conséquences, ou ils ne les voient pas : s'ils ne les voient pas, ce sont des ignorants; s'ils les voient, ce sont des inconséquents ou gens de mauvaise foi ; des inconséquents, s'ils les rejettent; des gens de mauvaise foi, s'ils les adoptent.

111. Quel parti allez-vous prendre, mon cher Eusèbe?accuserez-vous d'ignorance ou d'inconséquence ces génies hardis et pénétrants? Non. Les accuserez-vous de manquer de bonne foi, qui n'est rien dans leur système? Peut-être leur serait-il facile de vous fermer la Louche. 11 est vrai, vous répondront-ils, que nous parlons le langage du vulgaire, de peur de l'effaroucher; mais pesez bien les notions que nous donnons de la vertu; voyez avec quel soin nous en resserrons les limites, et que nous étendons celles du vice ; examinez en quoi nous faisons consister la loi naturelle : vous conviendrez que nous connaissons toute la fécondité de nos principes, et qu'il n'y a que des imbéciles qui puissent suspecter notre sincérité.

Nous reprocherez-vousde chercher à vous faire illusion au sujet des hommages dus au premier Etre? Ce serait bien à tort : nous gardons là-dessus un profond silence. Cet Etre ne nous connaît pa's; il ne se connaît pas lui-même; il serait aussi insensible à

nos hommages, qu'il l'est à sa propre existence ; c'est une cause aveugle, de laquelle nous émanons, comme un ruisseau émane de sa source. Notre morale n'a donc point d'autre objet que la société. En quoi la fai • sons-nous consister? dans la justice. Mais qu'est-ce que la justice? Vous la définissez une volonté constante de rendre à chacun ce qui lui est dû. (Leltr. persan.) Ce n'est point ce que nous entendons : nous définissons la justice un rapport de convenance (3k). N'allez pas vous imaginer que, selon nous, il est des rapports réels et nécessaires de convenance et de disconvenance, d'égalité et d'inégalité entre les choses, d'où résultent des règles de juger, de vouloir, d'agir, pour les êtres intelligents. Ce serait nous prêter vos fictions. Il est tout simple d'entendre par ce rapport de convenance, un rapport avec nos intérêts, avec notre amour-propre. Venez nous dire après cela que nous ne sommes pas d'accord avec Spinosa! Vous faut-il une autre preuve de l'unanimité de nos sentiments avec ce grand maître ? Voyez quelle est notre attention à étendre les bornes du vice, et à resserrer celles de la vertu. Il ne tient pas à nous que l'impudicité ne cesse d'être la source d'une foule de scrupules parmi les Chrétiens : nous ne laissons échapper aucune occasion de la présenter sous les images les plus attrayantes (Lettres persan. ) ; nous la tirons du rang des passions, pour la placer dans celui des besoins, aussi naturels à J "homme que la faim et la soif (Mécanisme des passions) ; nous autorisons les discours les plus licencieux, comme des moyens innocents d'égayer la conversation (Des mœurs) ; nous voudrions même ôter à la pudeur jusqu'aux vêtements ; et pour convaincre les personnes raisonnables que ce n'est que par préjugé que l'on couvre certaines parties du corps plutôt que d'autres, nous apportons la décision irréfragable de l'aveugle-né du Puisaux (Lettres sur les aveugles u l'usage de ceux quivoient clair), très-excellent juge en cette matière, puisqu'à la privation de sa vue, il ajoute le dérangement de ses affaires, causé par le dérèglement de ses mœurs dans sa jeunesse. Enfin, si nos discours sur la morale vous paraissent encore énigmatiques, vous en avez la clef dans le bel ouvrage intitulé L'homme machine. L'une de vos maximes, que vous donnez pour une loi générale, gravée dans tous les cœurs, est qu'Une faut point faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qu'ils nous fissent. A quoi la réduisons-nous 7 A un sentiment de crainte et de frayeur. Nous ne respectons la bourse et la vie des autres, que pour nous conserver nos biens et nous-mêmes. (L Homme machine.) Ainsi, selon nous, ce quevousap- \^\ az justice, n'est qu'un rapport de convenance avec nos intérêts; et ce que vous appelez loi naturelle n'est qu'un sentiment do crainte fondé sur l'amour-propre.

Quand même nous ne nous serions pas exjd iqués aussi nettement, de vriez-vous nous

prêter d'autres pensées? Vous donnez les vérités morales pour des vérités nécessaires, immuables, connues universellement par une lumière intérieure qui éclaire toutes les intelligences. Ce ne sont là que de belles chimères. Nous n'avons de connaissances que celles qui nous viennent par les sens. Voici comme les hommes parviennent à se former quelques notions du bien et du mal moral. Des actions humaines, de même que du mouvement du corps, résultent certains effets physiques, suivis d'une impression de plaisir, ou d'une impression de douleur. Les actions dont les effets physiques sont suivis d'une impression agréable , paraissent un bien; celles dont les effets physiques sont suivis d'une impression fâcheuse, paraissent un mal ; et l'on est convenu d'appeler les premières, vertu, justice, et les autres vice, injustice. Voilà tout le mystère. Retranchez ces effets physiques et leurs impressions, nous n'aurions aucune notion du bien et du mal moral, du juste et de l'injuste. Mais comme les impressions fâcheuses se font sentira l'amour-propre, et plus promptemenl et plus vivement que les impressions agréables, nous connaissons le mal avant le bien, et nous ne parvenons à acquérir les notions de la vertu, de la justice, que par la connaissance du vice, de l'injustice. D'où il suit évidemment, 1° que dans notre système l'amour-propre est le fondement, la mesure et la règle du bien et du mal moral ; 2° que nous n'avons aucun devoir à l'égard de nousmêmes ; 3° qu'à l'égard des autres hommes, nous ne sommes aussi tenus à aucun devoir, avant d'avoir éprouvé de leur part quelque injustice; parce que, dès que nous n'avons nulle idée de la justice que par le sentiment de l'injustice, il est clair qu'il faut préalablement que nous ayons souffert quelque injustice de la part des autres hommes, pour avoir quelque idée de la justice. Ainsi, en supposant qu'un enfant parvenu à un âge où il pourrait regarder comme un avantage d'être maître seul de la maison, n'eût eu aucun sujet de se plaindre de la conduite de son père, ni d'aucune autre personne à son égard, il ignorerait absolument ce que c'est que l'injuste et le juste ; par conséquent, il pourrait sans crime mépriser son père, le hair, lui ôter la vie par le fer ou par le poison: car comment pourrait-il être criminel, puisqu'il n'a, et qu'il ne peut avoir encore aucune idée du mal qu'il fait?

Que notre morale est lumineuse et commode 1 nous voyons un homme accablé de misères; il implore notre secours; rions "pouvons le soulager: le ferons-nous? Nous interrogeons notre intérêt; il no nous présente que des rapports de disconvenance. Ce misérable périra. 11 s'offre un poste oininent : entre ce poste et notre amour- propre est un rapport merveilleux de convenance; mais il faut écarter un concurrent par le mensonge et la calomnie : ce concurrent est un ami intime. Qu'importe? La nature nous

(31) Vvy. ci-Jessus, col. 712.

a places dans un rang où nous n'avons à redouter personne : tout nous est donc permis ; nous pouvons opprimer les faibles, dépouiller la veuve et l'orphelin. Plus de crainte ; par conséquent plus de loi naturelle. Nous sommes nés dans un état obscur, mais courageux, intrépides, avides de la gloire, déterminés à lui sacrifier notre vie; nous ne craignons rien; nous avons donc l'option, pour nous immortaliser, entre le meurtre des rois, et l'incendie des villes et destemples.

IV. Eusèbe. Je vous abandonne volontiers tous ces incrédules. Leur langage est trop mystérieux, pour qu'on se donne la peine de le pénétrer. D'ailleurs, qu'ils soient savants ouignorants, conséquents ou inconséquents, sincères ou menteurs, rien de plus indifférent, j'ai un adversaire bien plus redoutable à vous opposer. Votre morale porte entièrement sur l'idée d'un Etre infiniment parfait, qui a créé l'univers, et qui le gouverne (35). Si vous supposez un ordre qui règle nos devoirs, ce n'est qu'en supposant en même temps qu'il est une justice éternelle qui a placé des rapports immuables entre les êtres, qui ordonne de les maintenir, et qui intime à notre âme sa volonté. En sorte que dans votre système , l'idée de Dieu , considéré comme vérité, comme sagesse , comme justice, comme ordre, comme loi et lumière des intelligences, est la source d'où ^découlent nos devoirs, dont les premiers consistent à adorer cet Etre suprême, à espérer en lui, à l'aimer, à dépendre en toutes choses de sa volonté souveraine, à nous rapporter tout entiers à lui, comme à l'être qui nous a tirés du néant, et de qui nous tenons tout. Ce système me paraît très-simple, et copié d'après les idées du genre humain.

Quel peut être l'objet des règles des mœurs, sinon le maintien ou le rétablissement de l'ordre dans les êtres raisonnables ? L!ordre en général est la position de chaque chose en sa place. L'ordre de la matière est l'arrangement de ses parties, par exemple, l'ordre de la matière de mon corps, est la juste proportion des parties de mon corps entre elles, et le rapport qu'elles ont avec le cerveau et le cœur, qui en sont les principaux ressorts. L'ordre des esprits est d'un autre genre. L'esprit étant connaissance et amour, son ordre consiste à connaître le vrai, et à aimer le bien selon ses divers degrés, par conséquent àaimerplus le [dus grand bien, à aimer moins le moindre bien, à aimer également les biens égaux. Or il est évident d'un côté, que l'ordre de la matière suppose un ordre vivant qui en soit le modèle et la cause, parce que la matière ne peut s'arranger elle-même, ni être arrangée avec de justes proportions par une cause aveugle. Il est évident d'un autre côté que la matière est incapable de connaissance et d'amour, et quand elle en serait capable, ce ne seraient que des façons d'être qui lui seraient imprimées aussi nécessairement que le mouve-

ment et la figure. Il ne peut donc v avoir d'ordre, ni par conséquent de règles des mœurs, sans une intelligence suprême. Ce sont là les idées du genre humain. Jamais il n'y a eu de nation qui ait été sans la connaissance de quelque divinité, sans culte, sans le sentiment du juste et de l'injuste, sans l'attente d'une autre vie. Ces idées sont aussi naturelles à l'homme que la raison : sans cela, pourraient-elles être communes à tous les hommes?

Cependant ce système si simple n'est pas soutenable, s'il est vrai que les règles des mœurs conservent toute leur force dans l'hy-. pothèse des athées. C'est ce que prétend Bayle dans ses Pensées diverses sur la comète. Il n'est pas le seul ; je vous ai rapporté le discours d'un athée sur ce sujet (36). Il est même, dit-on, des incrédules qui soutiennent qu'on ne peut croire en Dieu, et être vraiment honnête homme. Je vais vous proposer tout de suite les raisons sur lesquelles Bayle appuie son paradoxe.

Article IL — Penl-on séparer les règles des mœurs d'avec la religion ?

I. Eusèbe. Bayle, pour prouver que l'athéisme n'entraîne pas nécessairement la corruption des mœurs, cite l'exemple de quelques athées qui ont vécu moralement bien, d'un Diagoras, d'un Théodore, d'un Evhemère, d'un Nicanor, d'un Hippon, d'Epicure, d'Atticus, de Cassius, de Pline le Naturaliste, de Vanini, de Spinosa. Il cite même des nations entières d'athées, que des voyageurs modernes ont découvertes dans le continent et dans les îles de l'Afrique et de l'Amérique, et qui pour les mœurs l'emportent sur la plupart des idolâtres qui les environnent. Mais ces exemples me louchent peu, et je ne m'y arrête pas, pour en venir à ses raisonnements.

IL Un athée, en comparant ensemble les propriétés des êtres, peut distinguer ces êtres les uns des autres; il peut, par exemple, distinguer reau d'avec le feu, l'amour d'avec la haine, l'affirmation d'avec la négation, etc. La différence entre ces êtres ne dépend point de son opinion; elle a son fondement dans la nature. Or la différence entre la vérité et le mensonge, entre la fidélité et la perfidie, entre l'ingratitude et la gratitude, n'est pas moins évidente que celle qui s'aperçoit entre l'eau et le feu, l'amour et la haine, etc. Comment donc un athée pourrait-il s'empêcher de voir une différence réelle entre la ver ht et le vice? Et s'il ne peut s'empêcher de voir cette différence, comment pourrait-il se croire dispensé d'embrasser la vertu et de fuir le vice?

111. S'il est des rapports nécessaires entre les choses, il est également des règles nécessaires par lesquelles nous jugeons de ces rapports. Les règles de raisonnement sont indépendantes de nos volontés : ce n'est point à cause qu'il a plu aux hommes d'établir les lois du syllogisme, qu elles sont justes et véritables; elles le sont en elles-mêmes, et toute

(55) Voy, ci-dessus, Preuves de la relig., col. 1 13. (36) Ci-dessus, col. 707.

entreprise de l'esprit humain contre leur essence serait vaine et ridicule. Un sophiste a beau les brouiller et les violer; onVy ramène malgré lui, et si ses arguments ne s'y trouvent pas conformes, on le couvre de honte et de confusion. Or de même qu'il y a des règles certaines et immuables pour les opérations de V entendement, il y en a aussi pour les actes de la volonté. Et comme c'est un défaut que de raisonner, sans se conformer aux règles de raisonnement, c'en est un aussi que de vouloir, sans se conformer aux règles des actes de la volonté.

La plus générale de ces règles, est que l'homme doit vouloir ce qui est conforme à la droite raison, et que toutes les fois qu'il veut ce qui n'y est pas conforme, il s'écarte de son devoir. Il n'y a point de vérité plus évidente que celle-ci : il est digne de la créature raisonnable de ne se pas conformer à la raison. Ainsi tout homme qui connaîtra qu'il est conforme à-la raison d'honorer son père, d'observer les conventions d'un contrat, d'assister les pauvres, d'avoir de la gratitude, etc., connaîtra pareillement que ceux qui pratiquent ces choses sont louables, et que ceux qui ne les pratiquent point sont blâmables. Il connaîtra donc qu'il y a du dérèglement dans les actes de ceux-ci, et de l'ordre dans les actes de ceux-là, et que c'est une nécessité d'en juger de cette manière, puisque la conformité avec la raison n'est pas d'un devoir moins indispensable dans les opérations de la volonté que dans celles de l'entendement. Il verra donc qu'il y a dans la vertu une honnêteté naturelle et intérieure, et dans le vice une déshonnéteté de laméme espèce, et qu'ainsi la vertu et le vice sont deux espèces de qualité naturellement et moralement différentes. J'ajoute qu'il est très-facile de connaître que l'on se conforme à la raison, quand on respecte son père, quand on tient ce qu'on a promis, quand on console les affligés, quand on assiste les pauvres, quand on a de la gratitude pour son bienfaiteur, etc.

Si vous m'objectiez qu'un athée ne peut pas connaître cela , puisqu'il n'admet pour principe de toutes choses qu'une nature destituée de connaissance , votre objection prouverait trop. Elle prouverait qu'il ne peut connaître que c'est un défaut que de se servir d'un syllogisme à quatre termes, et que tous les hommes sont obligés de bien raisonner, en se conformant aux règles de la logique. Vous conviendrez aisément qu'il serait ridicule de supposer qu'il ne peut connaître une telle vérité. Pourquoi voudriez-vous le faire incapable de reconnaître qu'on est obligé de conformer à la raison les actes de sa volonté , c'csl-à-dire de pratiquer les règles de la morale?

IV. La plupart des philosophes païens, qui creyaient la Providence, ne fondaient les devoirs de la morale que sur ce qu'il est de l'ordre de la nature que l'homme règle sa conduite selon les idées de la droite raison. Ecoutez Cicéron (De offic, 1. in, c. 8) : « Pour peu, » dit-il, « qu'on ait de teinture de philosophie , on doit avoir posé pour principe

que, quand on pourrait tromper les yeux des hommes et des dieux mêmes, on ne doit jamais se laisser aller à aucun mouvement d'avarice , d'injustice , de débauche et d'intempérance... Quand on demande à quelqu'un ce qu'il ferait si, sans être vu ni soupçonné de personne, il pouvait se contenter sur tout ce que l'avarice, l'ambition, l'impudicité et la passion de régner peuvent inspirer, et s'il se contiendrait ou non , sûr que les hommes ou les dieux ne sauraient jamais rien de ce qu'il aurait fait : ils (quelques philosophes) répondront que ce qu'on suppose est impossible... Mais... ils ne voient pas à quoi tend cetti* question... On les met hors d'état d'échapper par aucune défaite. Car ils ont beau faire, il faut nécessairement qu'ils répondent ou qu'ils se contenteraient sur tout ce que je viens de dire, s'ils étaient assurés de l'impunité , et ce serait se déclarer des scélérats ; ou que l'assurance de l'impunité ne les empêcherait pas de se contenir, et c'est avouer que tout ce qui est contraire à l'honnêteté doit être rejeté pour cela seul qu'il lui est contraire. » // prouve avec autant de force, dans ses livres Des lois , que l'honnêteté est naturelle à la vertu, et que la déshonnéteté est naturelle au vice ; et que ce n'est point la vue des récompenses ou des peines , mais la nature même de la vertu et du vice qui nous doit exciter aux bonnes actions et nous détourner des mauvaises. Il y a, dans les écrits des païens, une infinité de sentences qui décident que la vertu est digne par. elle-même de notre amour, et quelle sert à elle-même de récompense.

« Les philosophes païens , » dit un savant Père de l'Oratoire (Lamy, entret. 2 sur la morale), « professaient une religion dont les dieux adultères , impudiques, ivrognes, homicides , voleurs , ne leur donnaient point l'idée de la vertu qui fût favorable à cette doctrine. Ils étaient eux-mêmes déréglés. Ainsi, s'ils ont reconnu des lois naturelles, il faut qu'ils aient vu dans leur coiur ce que tous les hommes aperçoivent quand ils y font attention. Ils sont convenus que , pour bien vivre , il fallait suivre la nature , c'est-à-dire les sentiments intérieurs d'estime et de plaisir qu'elle nous inspire pour ce qui est bien fait, et de honte et de douleur quelle nous fait sentir quand nous allons contre ses lois. Aussi voyons-nous qu'ils ont dit de la vertu tout ce qui s'en petit dire. Ils vivaient mal ; mais, pour se faire considérer, ils déclamaient contre le vice. Ils ne' se seraient pas condamnés eux-mêmes par leurs paroles , s'ils n'eussent été contraints d'estimer ce qu'ils ne faisaient pas , et s'ils n'eussent été convaincus que la vertu est une si belle chose , que nonseulement ceux qui la possèdent, mais encore ceux qui en parlent comme il faut , méritent l'estime et la considération des hommes. »

S'il est des peuples dont les ténèbres et la corruption aient obscurci divers principes de morale , il n'en est point chez qui les règles les plus générales des mœurs ne se soient conservées. Ce qu'il y a de bien certain, c'est qu'elles se sont maintenues dans toutes les sociétés où l'on cultivait l'esprit. Quand il y

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