chapitre VI
Hypothèse de quelques anciens philosophes. Il faut reconnaître un Créateur de l'uni-
vers, ou imaginer, avec Epioure, un chaos éternel qui s'est débrouillé peu à peu dans la succession des siècles, et qui a formé le monde tel qu'il est, ou imaginer, avec Spinosa, le monde comme un tout infini, une seule et unique substance étendue et pen santé, dont les corps et les esprits qui existent ne sont que des manières d'être ; ou enfin imaginer, avec d'anciens philosophes, le monde comme un tout composé de deux, substances nécessaires, dont l'une qui est la matière, soit comme le corps ; et l'autre qui est l'esprit, soit comme l'âme. C'est en effet à l'un de ces systèmes que se réduisent les opinions insensées anciennes et modernes contre l'existence de Dieu. On attribue la dernière à Pythagore et à Platon. On l'attribue aussi aux lettrés de la Chine. Il est même des auteurs qui croient la démêler dans le galimatias de Spinosa.
C'est ce système que Virgile exprime avec tant de grâce dans le iv' livre des Géorgiques où il dit que les merveilles qu'on admire dans les abeilles ont fait croire à plusieurs, qu'elles étaient animées par un souffle divin et par une portion de la divinité, dans la persuasion où ils étaient que Dieu est répandu dans la terre, dans les mers et dans le ciel ; que c'est de là que les moutons, les bœufs, les hommes, les bêtes sauvages reçoivent la vie en naissant, et que c'est là que toutes choses rentrent et retournent lorsqu'elles viennent à se détruire ; qu'il n'y a point de mort, et que ce qui a eu vie s'envole au nombre des astres, et monte au ciel. Le poëte développe le même système dans le vie livre de Y Enéide: Un esprit, dit-il, pénètre et anime les deux, la terre et les eaux, le soleil et la lune. Cet esprit est l'âme universelle de la masse entière de Vunivcrs, qui, mêlée dans ce vaste corps, en remue tous les membres, et leur donne la vie. Les âmes des hommes et des bêtes sont des participations de ce feu céleste. Il n'est pas facile de deviner ce qu'entendent ces anciens philosophes par esprit, âme du monde, feu céleste; s'ils entendent une substance immatérielle, ou s'ils n'entendent qu'une matière très-subtile. Leur philosophie interprétée dans le premier sens est moins grossière que l'épicurianisme et le spinosisme; mais elle n'est pas moins pleine d'absurdités intolérables. Touchons-en quelques-unes.
I. 11 est absurde d'aamettre un esprit qui existe par lui-même, et qui ne soit pas infiniment parfait : car il n'est rien de plus visiblement contradictoire qu'une perfection, telle que l'existence indépendante, à qui la limitation répugne, et qui se limite d'ellemême. Cependant il est évident que la partie d'un tout n'est pas infiniment parfaite , car une partie est moindre que le tout : or ce qui est moindre que l'infini, ne peut être infini. 11 est donc évident qu'un esprit qu'on suppose l'âme du monde et une partie du monde n'est pas infiniment parfait. De plus, la puissance qu'on accorde à cette âme du monde, se réduit à mouvoir ce grand corps
auquel elle est unie; cette puissance est dépendante du corps pour aj^ir, elle ne peut rien au delà. Ce n'est donc qu'une puissance bornée, resserrée, imparfaite. L'âme du monde est donc imparfaite, et ne remplit en aucune sorte l'idée d'un être nécessaire.
H. Il est absurde d'imaginer les âmes des hommes, des bêtes, et de tout ce qui a vie, comme des portions de l'âme du monde : car ou l'on suppose ces portions sorties et détachées de l'âme universelle, pour animer chacune un corps ; ou ce sont des âmes particulières prises ensemble, qu'on regarde comme un tout, et qu'on nomme l'âme du monde. N'est-il pas absurde de donner des parties à un esprit qui par sa nature est un, simple, indivisible? Et déplus, que deviendrait cet esprit universel, après qu'il n'aurait plus ce nombre infini de portions, dont il était composé? N'est-il pas également absurde de regarder comme un tout et une âme, des êtresqui sont indépendants les uns des autres, qui ne se connaissent pas, qui n'ont ni commerce, ni correspondance entre eux, ou qui n'en ont que pour se nuire? Car autant qu'il y a d'ordre , d'union et d'harmonie entre les corps, autant il y en a peu entre les âmes, du moins entre celies qui sont sur la terre. Ajoutez qu'un semblable tout ne peut être nécessaire ; car il est imparfait, puisqu'une âme n'est pas l'autre, et que chacune n'étant que ce qu'elle est, est finie et imparfaite : or il ne peut résulter de parties finies et imparfaites, qu'un tout imparfait.
Mais peut-être que, dans ce système, on imagine les âmes }u'on appelle portions de l'esprit universel, non comme des parties qui ont leur existence à part, mais seulement comme des manières d'être de cet esprit. Ce n'est point éviter l'absurdité qu'il y a à limiter un être nécessaire ; car c'est charger l'esprit universel, d'autant de bornes qu'il y a d'âmes ou de pensées finies et imparfaites. Et de plus, c'est tomber dans une autre absurdité : car il n'est rien de plus absurde qu'un esprit qui veut en même temps ce qu'il ne veut pas; qui aime ce qu'il hait, et qui hait ce qu'il aime ; qui nie cequ'il assure, et qui assure cequ'il nie, qui s'afflige de ce qui le réjouit, et qui se réjouit de ce qui l'afflige, qui ignore ce qu'il fait, et qui fait ce qu'il ignore ; sage , fou, dévot, impie, etc. Tel est l'esprit dont nos âmes ne sont que des modifications. C'est lui qui est le, principe et le sujet de toutes nos pensées, de toutes nos sensations, de toutes nos passions C'est lui qui les produit et qui les reçoit en lui-même. Il est donc vrai qu'il est tout ce que sont lésâmes humaines, et qu'il est par conséquent tel que je viens de le peindre.
Ces contrariétés, direz-vous, naissent de l'union de cette âme à diverses parties de la matière qui la déterminent à cette diversité de sentiments. Mais je demandequi a formé cette union, et qui l'entretient? Si c'est l'âme qui s'est unie elle-même, ou elle s'est unie
PaEUVES DE LA RELIGION DE JESUS-CHRIST. PART I.
nécessairement, ou librement. Si elle s'est unie nécessairement, qu'elle est malheureuse ! Si elle s'est unie librement, qu'elle est bizarre de s'assujettir à une matière aveugle et sujette à tant de dérangements 1 De plus, que voulez-vous dire pur cette détermination que reçoit l'âme des parties de la matière? Est ce que la matière peut agir sur une âme? Un corps n'agit sur un autre qu'en s'approchaîit selon la superficie immédiatement, ou par l'entremise de quelqu'autre corps. Est-ce ainsi que la matière agit sur une âme qui est un être immatériel ? D'ailleurs, la matière n'a d'action que par le mouvement. Or comment peut-elle agir sur l'âme par son mouvement, si elle n'a de mouvement que celui qu'elle reçoit de l'âme universelle? Que de fictions chimériques!
III. Soit qu'on imagine les âmes distribuées dans les corps vivants comme des portions émanées de l'âme du monde, soit qu'on les imagine comme des modifications de cette âme universelle, il faut convenir qu'elles ont l'existence par elles-mêmes , puisque, dans ce système, il n'y a point de création, et que tout ce qui appartient à un être nécessaire, existe nécessairement : il faut donc convenir qu'elles* sont d'une perfection infinie; car, on ne peut trop le répéter, il y a de l'extravagance à supposer la plus grande perfection qui est l'existence indépendanteséparée desautres perfections, sai«-que__rien les eût séparées. L'imperfection de nos âm-e-s ek de nos connaissances ne suffit elle donc pas pour fairesenti-r fa subtilité d'un système si imaginaire?
IV. Nous savons qu'il faut être aussi brut que la matière pour la croire éternelle et nécessaire. Mais accordons, pour un moment, une chose si absurde. De quel usage est l'âme universelle par rapport à cette masse informe? Elle l'agite, dit-on, elle la remue, et lui donne la vie. Entend-on bien ce que l'on dit? Supposer d'un côlé la matière nécessaire, et par conséquent indépendante par sa nature de tout autre être, et la supposer, d'un autre côté, assujettie à une intelligence pour avoir la vie, n'est-ce pas supposer deux choses contradictoires? De plus, en quoi consiste la vie de la matière ? Elle consiste, sans doute , dans le mouvement. En supposant donc que la matière reçoit la vie d'un esprit, on suppose qu'elle en reçoit le mouvement. Mais, si la matière n'a pas le mouvement par elle-même, il faut qu'elle soit en repos par elle-même : car elle est, par elle-même, dans l'état où elle est par son existence, et par conséquent elle est en repos aussi nécessairement qu'elle existe; n'est-il donc pas aussi impossible de la tirer de son état de repos, que de lui eleison existence ?
Je veux que la matière puisse recevoir le mouvement; je demande comment elle peut le recevoir d'un esprit : car un esprit ne peut mouvoir la matière ni par l'étendue, ni par l'impulsion; il ne peut agir sur elle que par sa volonté. Or, comment un esprit
peut-il mouvoir, par sa volonté, la masse entière de l'univers, si sa volonté n'est infiniment efficace? Et comment sa volonté estelle infiniment efficace, si elle ne peut que mouvoir la matière? Est-il plus difficile à un esprit d'une puissance infinie de créer la matière que de la mouvoir?
On peut encore proposer sur le même sujet une autre question aux partisans de ce système. Prions-les de nous dire si la partie spirituelle du monde en meut librement ou nécessairement la partie matérielle. Ils ne peuvent répondre qu'elle le fait nécessairement , puisque le repos n'est pas impossible et qu'il est des corps dans le monde en cet état. C'est donc librement que l'esprit inspire la vie et le mouvement à la matière. De là il suit clairement que la partie matérielle du monde, c'est-à-dire cet assemblage admirable decorps, a pu ne point exister, et qu'elle peut cesser d'exister, et que, par conséquent, elle n'a point une existence nécessaire. Car il est manifeste que la division, l'ordre, l'arrangement de la matière, en un mot le monde matériel, tel qu'il est, n'a pu être et ne peut se maintenir que parle mouvement. Donc, si le mouvement dépend de la volonté libre de la partie spirituelle du monde, la partie matérielle a pu ne pas exister, et elle peut cesser d'exister. Le monde doit donc son existence à un esprit. Il est donc ridicule et insensé de vouloir que cet esprit fasse partie du monde : car il est aussi évident que l'auteur de l'univers n'en est pas une partie, qu'il est évident que la cause n'est pas l'effet.
V. Tous ces systèmes ne sont que des songes eldes rêves, qui se dissipent et qui s'évanouissent aussitôt qu'on ouvre les yeux. Le spectacle de la nature montre partout un premier moteur, sage, libre et puissant. En effet, s'il n'y avait point de premier moteur, tous les corps seraient mus nécessairement, incapables de repos , incapables d'un plus grand ou d'un plus petit mouvement. Et, comme il est impossible qu'un corps soit mu en même temps dans tous les sens, chaque corps serait emporté par un mouvement nécessaire et immuable, ou de bas en haut, ou de haut en bas, ou de droite à gauche, ou de gauche à droite, ou en rond , ou do quelque sens de diagonale qui soit précis, sans qu'il pût être détourné do ce sens par un autre corps , qui porterait lui-même , dans son essence , sa détermination invincible et éternelle à suivre aussi sa ligne directe, ou oblique, dans un sens précis.
Est-ce là ce qu'offre à nos yeux le spectacle de la nature ? Nous voyons des corps en mouvement ; nous en voyons en repos ; nous voyons les mêmes corps tantôt mus , tantôtimmobiles, tantôt courant avec vitesse, tantôt ralentissant leur course, et changeant de route en mille occasions. 11 est visible que le mouvement n'est pas essentiel aux corps, et que les lois du mouvement ne sont pas nécessaires par elles-mêmes. Il est
visible qu'il es.t un premier moteur infiniment puissant, puisqu'il meut l'univers ; infiniment sage, puisqu'il fait régner entre les corps un ordre si simple, si ingénieux, si fécond; infiniment libre, puisqu'il dispose de la matière avec un empire si absolu, et qu'il la façonne avec tant d'industrie. 11 est visible qu'il n'y a qu'une intelligence suprême qui ait pu construire une machine d'un art si merveilleux , en fabriquer les pièces, les réunir et les arranger, en entretenir les ressorts et le jeu. En un mot, il est visible qu'il est un Créateur.
VI. Il ne me reste plus qu'à vous demander pardon de vous avoir entretenus des vaines et sottes productions de l'impiété ou de l'erreur. J'ai, cru qu'après avoir prouvé l'existence de Dieu, ce ne serait pas un crime de vous mettre sous les yeux les fables ridicules et contradictoires de l'athéisme. Le contraste m'a paru propre à vous faire craindre le'délire où conduisent les passions, et a vous attacher immuablement à l'idée que vous avez do la noblesse de votre origine. Il est temps d'en venir à celle que vous avez de votre destination.
SECTION III