‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 131 sur 163 · VII. Retournons un moment sur nos pas · texte numérisé non relu

VII. Retournons un moment sur nos pas

nous avons supposé que, plus heureux que les anciens philosophes et les incrédules de nos jours, nous fussions parvenus à avoir des idéesjustes, et portées jusqu'à une pleine conviction, de Dieu, de ses perfections, de notre âme, de nos devoirs, d'une vie future. Supposons-le encore : mais il est clair que nous n'aurions pu y arriver qu'à force de raisonnements, qu'à force de méditations profondes ; que par conséquent cet avantage ne regarderait que des hommes capables de mettre en œuvre les mêmes moyens ; que par conséquent il ne serait que pour un petit nombre de savants du premier ordre. Quel serait donc le sort des simples et des ignorants, qui sont la totalité morale du genre humain, incapables de ces discussions immenses? Seront-ils tous exclus de la religion? Ils seront, direz-vous, instruits et guidés par les savants. Quelle ressource I Les savants n'ont d'autorité qu'autant qu'ils ont raison, et qu'ils prouvent qu'ils ont raison. Mais le peuple est incapablede cet examen. Voilà donc la religion renfermée dans la sphère étroite de quelques savants. Tous les autres hommes ne seront, aux yeux de ce petit nombre desages, que des profanes, peu distingués des animaux qui rampent sur la terre. Telle est l'idée qu'en ont nos déistes modernes. N'admirez-vous pas l'excès de tendresse de ces hommes religieux, pour l'humanité, et l'ardeur de leur zèle pour la gloire du Créateur?

V1IL En vam diriez-vous que les vérités, qui, selon nos déistes, constituent la religion naturelle, sont des vérités évidentes. Qu'importe, mon cher Eusêbe, qu'elles soient évi-

dentés, si jamais il n'est arrivé qu'un homme livré aux efforts de sa raison seule, en ait fait la découverte? Quelles seraient donc nos ténèbres sans la révélation 1 Avouons le humblement : sans cette lumière divine, ou nous ne nous serions pas appliqués à la recherche des vérités de la religion ; ou si nous nous y étions appliqués, nous aurions échoué dans nos recherches, de même que les anciens philosophes et les incrédules de nos jours; ou si, plus heureux qu'eux nous avions fait quelques découvertes, nous n'y aurions tenu que comme on lient aux systèmes philosophiques, c'est-à-dire, avec un fond infini d'indifférence et d'incertitude; ou si nous avions eu un attachement inviolable à nos découvertes, d'un côté, notre foi destituée de motifs intéressants, propres à remuer nos cœurs, n'aurait eu aucune influence dans notre conduite; d'un autre côté, l'ignorance où nous serions demeuré» de plusieurs dogmes importants et essentiels, aurait été pour nous un sujet perpétuel de doutes et de perplexités. Nous trouvons tout dans la révélation. Cette lumière céleste nous montre tout d'un coup les vérités salutaires qu'il nous est utile de savoir : en nous donnant une décision nette et précise sur tous les points, elle nous persuade que les raisons de croire sont des preuves démonstratives ; que les raisons contraires ne sont que des objections, qui ne méritent aucun égard, parce qu'elles ne viennent que de la faiblesse de l'esprit humain ; elle nous présente les motifs les plus touchants, les plus capables de nous déterminer : elle fixe le culte que nous devons au souverain Etre : elle nous enseigne tous nos devoirs d'une manière proportionnée à la capacité des simples comme des savants : elle nous montre la source de nos misères, le remède pour en tarir le cours, le principe de la force qui nous est nécessaire pour vaincre tout ce qui, en nous et hors de nous, s'oppose à notre bonheur.

Nous avons vu tout cela dans un grand détail : que faut-il de plus pour nous convaincre que cette lumière est divine, etpour nous engager à la recevoir avec une reconnaissance qui égalât, s'il était possible, un bienfait si inestimable? Vous n'exigez pas sans doute que nous rentrions dans l'examen de tous ces divers objets cil y a de la folie . à ne pas croire Dieu quand il nous parle. Si vous avez donc des objections à opposer, ce ne peut être que contre le fait, c'est-à-dire, si Dieu a fait entendre sa voix aux Juifs et aux Chrétiens : car il est inutile de répéter qu'il ne peut être question entre nous que de ces deux peuples.)

IX. Eusèbe. Je conviens que s'il y a une religion révélée sur la terre, cet honneur appartient à la religion des Juifs et des Chrétiens ; parce qu'il est de la dernière évidence qu'il ne peut y avoir de révélation, sans la créance d'un seul Dieu Créateur : or toutes les nations anciennes, dont il nous reste quelques monuments, à l'exception des Israélites, avaient eu le malheur d'oublier

cette première vérité, ou du moins d'en corrompre l'idée par les horreurs du polythéisme ; et toutes les nations qui subsistent aujourd'hui la tiennent des Chrétiens. Ainsj la créance d'un seul Dieu Créateur étant, d'une part, propre aux Juifs et aux Chrétiens, et de l'autre, étant le principe, la base, l'objet, le terme de la révélation, il est manifeste qu'il n'y a point de religion révélée sur la terre, si la religion des Juifs et des Chrétiens n'a pas cet avantage.

Je conviens encore que si les faits conienus dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, étaient réels et constants, la révélalion de la religion chrétienne serait incontestable ; parce qu'il est évident que des faits de cette nature ne sont possibles qu'au Créateur. Ainsi, posez la vérité de ces faits, il serait manifeste que Dieu aurait parléaux hommes par la bouche de Moïse et des prophètes, par la bouche de Jésus-Christ et des apôtres. Mais c'est la réalité de ces faits qu'on peut contester. Toutes vos autres preuves tirées du fond de Ja doctrine ne me paraissent pas décisives. 11 me semble que si l'on peut détruire les faits dont il s'agit, ou même les rendre incertains et douteux, on peut, sans crime, n'être pas Chrétien.

X. J'avoue qu'il me paraît étonnant de trouver dans la religion chrétienne, et de ne trouver que dans cette religion, des idées si majestueuses et si consolantes de Dieu, de l'origine de toutes choses, de l'homme, de sa destination, de son état actuel, de ses devoirs, de la causedeses misères, des moyens de devenir heureux en cette vie, et de Têtie éternellement dans une autre. Mais quesaisje si Moïse et Jésus-Christ n'étaient pas de ces génies profonds, nés pour éclairer la terre, qui, s'élevant par un noble effort audessus des préjugés de leurs siècles, auraient puisé des idées si sublimes dans une raison pure, affranchie de la tyrannie des sens et de l'imagination, et qui, touchés des ténèbres et de la corruption dugenre humain, auraient entrepris, le premier de les communiquer à un peuple grossier, et le second au monde entier. Dans ce cas, leurs leçons, quelque admirables qu'elles puissent paraître, rentreraient dans la sphère des idées philosophiques, lesquelles n'ont d'autorité que celle qu'elles tirent de leur propreévidence. 11 n'y a que des miracles réels, des prophéties authentiques, qui puissent leur imprimer le sceau de la Divinité. Moïse*et Jésus-Christ ont-ils opéré, au nom du vrai Dieu, des œuvres au-dessus des lois de la nature? Ont-ils annoncé l'avenir en preuve qu'ils étaient les envoyés de«Dieu, chargés de manifesterses volontés aux hommes? Je ne puis, que par un abus manifeste de ma raison, refuser d'écouter de tels maîtres ; parce qu'il est évident qu'ils ne sont que les interprètes et les organes de la suprême vérité, incompatible avec l'ignorance ei le mensonge. Toute notre controverse roulera donc sur les miracles et sur les prophéties, qui forment, pour ainsi dire, le fond des livres de l'Ancien et du Nouveau Testament.

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C'est contre ce point unique, que je dirigerai toutes mes attaques Je sens que porter ailleurs mes coups, ce serait battre l'air. C'est à vous de vous détendre.

XI. Ne trouvez pas mauvais que j'use de mes droits. Il y aurait de la folie, j'en conviens, à vouloir approfondir et comprendre tout ce que Dieu peut révéler. Je serais même étonné que je le comprisse : car il doit y avoir autant de distance entre ses pensées et les miennes, qu'il y en a entre son être et le mien. Il est infini en sagesse, comme en tout le reste ; et moi je n'ai qu'une faible lueur d'intelligence, que je tiens de lui, et qu'il ne ne m'a pas donnée pour le juger, mais pour me conduire. Ma raison ne trouve donc rien de révoltant à croire les plus incompréhensibles mystères. Leur profondeur même porterait à mon égard un caractère de Divinilé, qui contribuerait à me soumettre. Mais si je suis disposé à sacrifier mes lumières, ce n'est qu'à celui dont je les tiens. Je ne dois croire que Dieu, et ne me fier qu'à sa vérité. Il est (Jonc juste que je sache, avant de croire, si c'est lui qui a révélé ce qu'on me présente comme venant de sa part. Je ne dois pas examiner les choses révélées, mais je dois examiner les preuves de la révélation. Si, d'une part, vouloir tout soumettre au jugement de ma raison, et prétendre que la nature et la Divinité n'ont riende caché pour elle, ou de supérieur à ses lumières, ce serait la précipiter, en l'élevant trop baut, et disputer au Créateur sa toute-puissance et sa sagesse infinie ; d'une autre part, la tenir dans le silence et dans l'inaction, lorsqu'ellea droit d'examiner et de prononcer, ne serait-ce pas avilir Ja plus noble prérogative que je possède, enfouir un talent précieux, tlontje suis responsable au maître qui me l'a confié, et faire injure à ce maître libéral, qui ne m'a créé raisonnable, que pour que ma raison fût l'instrument de sa gloire et de mon bonheur? Une foi imprudente et téméraire serait-elle une vertu? J'aurais lieu d'en rougir, etDieu ne s'en tiendrait pas honoré. Ce serait croire en fanatique. 11 faut donc que j'aie des motifs invincibles de croire, pour que ma foi soit raisonnable. Il fautdonc que les preuves sur lesquelles vous appuyez votre religion, soient de nature à la rendre évidemment croyable. Je n'en connais point qui soient plus propres à produire cet effet, que les miracles et les prophéties : car il me paraît de la dernière évidence que Dieu, auteur das lois, suivant lesquelles le monde est gouverné, peut seul interrompre et changer le cours de ces lois ; et que des prédictions vérifiées par l'événement sont le sceau de la Divinité, qui possède seule la science de l'avenir. Vous prétendez avoir des preuves de ce genre. Voyons si c'est à juste titre.

X1J. Les faits, mon cher Eusèbe, que vous entreprenez de combattre, sont des laits q-ue nous avons démontrés. Il est étonnant que que vous vouliez essayer de nouvelles chicanes pour les obscurcir. Mais, puisque vous êtes résolu d'en faire, procédons avec ordre. Examinons d'abord, dans une première sec-

tion, les miracles et les prophéties de l'Ancien Testament. Nous examinerons ensuit!.', dans une seconde question, les miracles et les prophéties du nouveau.

Avant d'entrer en matière, je vous prie de réfléchir un moment sur l'idée qu'on peut, selon vous, se former de Moïse et de Jésus- Christ. C'étaient peut-être, insinuez-vous d'après quelques prétendus esprits forts , deux philosophes éclairés, qui avaient puisé dans une raison épurée la belle doctrine qu'ils ont répandue. Quelle idéel mon cher Eusèbe; qu'elle est bizarre et ridicule l Tâchez de l'assortir avec les discours et la conduite de ces deux grands maîtres. Que disent-ils d'eux-mêmes? Comment s'y prennent-ils pour exécuter leurs projets? Ils se donnent pour les envoyés de Dieu, pour ses interprètes , pour ses hérauts, chargés de sa part de notifier ses volontés aux hommes. Le premier suit une route, propre uniquement à soulever contre lui les esprits et les cœurs qu'il veut instruire et persuader. Le dernier, marchant sur les mêmes traces , périt par une mort cruelle, n'attend, pour le succès de son entreprise, que du zèle d'un petit nombre de disciples pauvres, timides, ignorants , qu'il charge en mourant de répandre sa doctrine, et auxquels il promet, pour leur inspirer du courage, des persécutions de tout genre. Sont-ce là les discours de deux philosophes sincères ? Est-ce là la conduite de deux philosophes éclairés ? Est-ce par amour pour la vérité qu'ils ow-t pu se dire les envoyés du Créateur I Lst-ee par une lumière supérieure qu'ils ont pu , pour parvenir à leur but, choisir des voies qui y étaient si contraires en apparence ? Votre idée se détruit elle-même : au lieu de deux philosophes tels que vous les peignez, vous en faites deux fourbes et deux imbéciles. Oui, sans doute, Jésus-Christ et Moïse sont deux philosophes, et les seuls véritables qui aient paru sur ta terre , puisque Jésus- Christ est la sagesse même, et que Moïse l'a eu pour maître. C'est ce que démontrent leurs miracles et leurs prophéties. Qu'allezvous opposera des preuves si bien constatées'»

SECTION 1

DE Là RÉVÉLATION FAITE \ MOÏSE.

Objections contre les miracles et les prophètes de l'Ancien Testament.

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