‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 132 sur 163 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

des MUU(;i.i;s.

Les miracles sont-ils impossibles ? Peut-on les distinguer des effets naturels ? — l'eui-on en discerner fauteur ? Ceux de Moïse sont-ils certains et indubitables ?

Article I. — Les miracles, sont-ils impossibles ?

I. On ne peut attaquer les miracles qu'en l'une de ces manières , je veux dire , qu'eu prétendant, on qu'ils sont impossibles, ou que, quand ils seraient possibles, on ne peut distinguer un effet surnaturel d'avec un effet naturel; ou que, quand on pourrait distinguer un effet surnaturel d'avec un effet

naturel, on ne peut distinguer un effet naturel divin d'avec un effet surnaturel diabolique; ou qu'enfin il n'est aucun miracle qui soit certain et indubitable. Laquelle de res manières vous niait davantage? Dirczvous, mon cber Eusèbe , que les miracles sont impossibles.

Il ne sied bien d'attaquer ainsi les miracles qu'à un spinosiste et à un naturaliste, qui ne reconnaissent point d'autre divinité que l'univers, source nécessaire de tous les effets, et une nature aveugle , dirigée par la nécessité et le hasard dans toutes ses productions.

Vous abjurez ces fictions monstrueuses, qui ne peuvent avoir pour principe qu'une démence consommée par Jes passions. Vous admettez un vrai Dieu vivant et véritable , existant par soi, indépendant, éternel, présent partout, immuable, incorporel, infiniment puissant, infiniment intelligent, infiniment sage, libre, bon , juste , en un mot , souverainement parfait. Comment voudiiezvous donc que les miracles lui fussent impossibles? Peut-il être plus difficile au Créateur de suspendre le mouvement d'une planète que de la mouvoir, de ressusciter un mort que de former un homme vivant? Qui mettrait des bornes à sa suprême puissance? Serait-ce l'homme, ou quelque esprit, ou la matière, ou la nature, cet enchainenement de causes et d'effets, qui se voit dans l'univers? Il y a sans doute dans J'homme un être actif el industrieux , bien différent de cette masse de chairs et d'os, à laquelle il est uni, lequel , par le moyen de cette masse même , comme avec un instrument, remue la matière, l'arrange, la façonne avec un art merveilleux. 11 est' encore d'autres.esprits qui , sans être unis à des corps, ont un pouvoir sur la matière. Mais de qui l'homme, de qui ces esprits tiennent-ils leur pouvoir? N'est-ce pas du Créateur?

Or, en communiquant ses dons, le Créateur se dépouille-t-il de sa puissance et de son empire? La créature est toujours essentiellement dépendante de l'auteur de son être ; elle n'agit que parce qu'il le veut, de même qu'elle n'existe que parce qu'il' le veut. Les esprits créés ne peuvent donc rendre impossibles les miracles. La matière le peut encore moins : indifférente par elle-même au mouvement et au repos, susceptible également de l'un ou de l'autre, de même que toutes sortes d'arrangements et de figures, elle ne se donne rien, elle reçoit tout de la main qui l'a tirée, et qui la tfent hors du néant.

IL J'accorde , direz-vous, que la souveraine puissance ne peut trouver des obstacles insurmontables à la production d'un miracle , ni de la part des esprits créés, ni de la part de la matière. Mais qu'est-ce qu'un miracle , sinon un effet contraire au cours de la nature? Or le cours de la nature n'estil pas incapable de changement et d'altération?

Je vous prie de me dire, mon cher Eusèbe, non qui l'a établi et oui l'entretient, ce cours

de la nature, mais ce que vous entendez par ces beaux termes ? Vous ne prononcez que des sons vides de sens, si vous entendez par là autre chose que la volonté du Créateur qui agit sur les corps d'une manière constante et uniforme. Or cette manière d'agir étant, à chaque instant, infiniment libre, estil aucun instant où elle ne puisse être aussi facilement changée que continuée?

De prétendus philosophes, voyant sortir successivement et régulièrement certains effets de certaines causes, imaginent des lois suivant lesquelles ces effets doivent émaner nécessairement de ces causes; ils imaginent de plus dans les corps une activité, une force intérieure, laquelle ne peut manquer d'avoir son effet, à moins qu'elle ne soit arrêtée par la puissance de quelque autre corps. C'est l'idée confuse de ces lois , de cette force, de ces puissances, qu'ils appellent le cours de la nature. Imbécile philosophie!

Qu'est-ce que peuvent être ces lois? Sontcedes qualités répandues dans les corps qui les poussent et les dirigent avec tant de sagesse, qui font régner entre eux un si bel ordre, qui les maintiennent dans une si intime correspondance? Ou ces qualités se* raient des êtres distingués des corps, ou elles n'en seraient pas distinguées; si elles n'en étaient pas distinguées, que pourraient-elles de plus que les corps eux-mêmes, incapables de se mouvoir, de se diriger, d'entrenir entre eux aucun ordre , aucune harmonie ? Si elles en étaient distinguées, ou ce seraient des êtres brutes et stupides , ou ce seraient des êtres intelligents et pleins de sagesse ; si elles étaient des êtres brutes, comment opéreraient-elles avec intelligence ? si elles étaient intelligentes, comment agiraient-elles sur les corps? Est-il plus possible de se former quelque idée de cette force, de cette puissance qu'on prête à la matière? Cène sont que des termes qui ont pour fondement ce sentiment que nous éprouvons lorsque nous voulons remuer un corps qui était en repos, ou changer ou arrêter le mouvement d'un corps qui se mouvait. La perception que nous éprouvons alors étant accompagnée d un changement dans le corps ou le mouvement du corps, nous sommes portés à croire qu'elle en est la cause. Par une suite de ce sentiment confus, nous regardons comme l'effet de quelque force tout changement que nous voyons arriver dans le repos ou le mouvement d'un corps. Et si nous n'avons aucun sentiment de quelque effort que nous ayons fait pour y contribuer, et que nous ne voyions que quelques autres corps auxquels nous puissions attribuer ce phénomène , nous placions en eux la force, comme leur appartenant. Un philosophe peut-il regarder comme une idée ce qui n'a pour origine qu'un sentiment si confus ? Et d'ailleurs quelle application peut-il faire à la matière de ce sentiment qui est une perception de notre âme? Revenons à des idées claires: la force des corps est leur mouvement; le mouvement des corus est leur changement

successif de position; leur changement successif de position est leur conservation en divers lieux successivement ; or la conservation n'est que la création continuée. Ainsi le cours de la nature n'est précisément que la volonté souverainement libre du Créateur, qui, auteur de l'univers , le conduit d'une manière constante et uniforme. La possibilité des miracles est donc évidente.

III. Qu'est-ce que les miracles ont au fond de plus incroyable que les effets qu'on appelle naturels? Supposons que Dieu renouvelât en notre faveur le prodige de la multiplication des pains, que Jésus-Christ fit en faveur du peuple qui l'avait suivi dans le désert : ce prodige serait-il plus grand que ce qu'il fait tous les jours pour notre nourriture? Que Dieu multiplie tout à coup par lui-même quelques pains en une quantité capable de suffire à un peuple, ou qu'il multiplie des grains parle moyen de laterre, la merveilleestasscz égale. On admire l'une, parce qu'on croit y voir Dieu agissant; on est peu touché de l'autre, parce qu'on croit n'y voir que les causes secondes. Un esprit éclairé admire également l'une et l'autre, parce qu'il n'y voit que Dieu. Les causes secondes n'ont ni force ni mouvement par elles-mêmes : il faut que Dieu les remue et les fasse agir, qu'il les conduise et produise par elles l'effet que sa providence a destiné. On peut dire même en ce sens, avec l'auteur des Essais de morale, qu'il y a plus de puissance, plus de grandeur dans les effets ordinaires que dans les effets extraordinaires. Car les effets extraordinaires étant détachés de l'ordre des causes secondes, n'ont besoin, pour ainsi dire, que d'une volonté unique de Dieu et d'un effet unique de sa puissance. Le ciel et la terre ont été produits par une seule parole. Mais quand Dieu veut un certain effet dans le cours des causes secondes, comme cet effet particulier dépend, depuis la création du monde, d'une infinité de causes, parmi lesquelles il se rencontre souvent des causes libres que Dieu ne réduit à l'action précise qui entre dans l'ordre de sa providence , que par l'amas d'une inlinité de circonstances et d'opérations par lesquelles il la procure; il faut qu'il joigne pour le produire une infinité de circonstances et d'opérations efficaces toutes également incompréhensibles à l'esprit humain. La chaîne dont dépend le moindre effet naturel est une chaîne infinie composée d'une infinité d'anneaux ,dont chacun ne peut être placé et mis en son rang sans une connaissance, un dessein, une opération particulière de Dieu, qui produise cet effet particulier par le moyen de ce concours décades qui y contribuent.

Les miracles ne renferment donc rien qui soit plus difficile au Créateur que les effets naturels. La différence entre ces deux œuvres égales 5 l'égard de la toute-puissance consiste uniquement en ce que , dans les œuvres naturelles, le Créateur suit l'ordre et Ja conduite ordinaire de sa providence, au lieu que, dans les œuvres miraculeuses, il

s'écarte de cette conduite commune poun quelque fin digne de sa sagesse et de ses autres perfections, pour confirmer, par exemple , quelques points de doctrine, pour autoriser quelque personne.

Article IL — Est-il possible de distinguer les miracles d'avec les effets naturels?

1. Eusèbe, Admettre un Dieu et lui refuser la puissance d'opérer des miracles, ce serait accorder et nier tout à la fois une même chose. Qu'inférer de là, s'il n'est pas possible de distinguer un effet surnaturel d'avec un effet naturel ? Qui connaît assez les lois que suit le Créateur dans le gouvernement de l'univers pour assurer que tel effet particulier n'entre pas dans l'enchaînement de ces lois et qu'il n'en est pas une suite naturelle? Les comètes, par exemple, ont sans doute des révolutions aussi réglées que la lune : nous en ignorons les lois, nous ne saurions en annoncer les apparitions. Les regardez-vous comme des miracles? Combien d'autres phénomènes singuliers dans la nature dont nous ne pouvons rendre des raisons physiques, et qui cependant ne sont point miraculeux 1

Nous ne connaissons pas sans doute toutes les lois que suit le Créateur dans le gouvernement de l'univers. Quel esprit créé pour- Fait sonder toutes les voies d'une sagesse infinie dans la construction et la conservation d'un ouvrage immense? Mais, mon cher Eusèbe, est-il nécessaire de les connaître toutes pour prononcer que tel effet n'en est pas une suite? Ne suffit-il pas d'en connaître quelques-unes pour juger que l'effet qui arrive contre ces lois est une œuvre particulière où le Créateur s'écarte de l'ordre commun de sa providence? 11 faudrait sans doute connaître les lois auxquelles sont assujetties les comètes dans leurs révolutions, pour décider que l'apparition d'une comète dans telles circonstances est indépendante de ces lois. De même il faudrait connaître les causes physiques d'un phénomène pour décider qu'un tel phénomène n'est pas l'effet de ces causes. L'ignorance où nous sommes à cet égard doit nous contenir dans le silence. Mais , si les lois des révolutions des comètes, ou si les causes physiques d'un phénomène nous étaient connues, et qu'une comète parût contre ces luis, ou qu'un phénomène arrivât indépendamment des causes physiques connues, que penseriez-vous de ces événements? Les croiriez-vous naturels?

Sans connaître toutes les lois suivant lesquelles le Créateur fait circuler la terre, la lune et le soleil, nous savons que les éclipses de lune n'arrivent que par l'interposition de la terre entre cette planète et le soleil, et que les éclipses de soleil n'arrivent que par l'interposition 'de la lune entre le soleil et la terre ; que les premières n'arrivent que dans les pleines lunes et les secondes dans les nouvelles lunes. Si vous voyiez donc cet ordre renversé, je veuxdire, si vous voyiez lo soleil nous dérober sa lumière, lorsque la lune est dans son

f)lein, et celle-ci cesser de nous renvoyer a lumière lorsqu'elle est nouvelle, bèsi- U'riez-vous, sous prétexte que toutes les lois du mouvement de la terre et de la lune autour du soleil ne vous sont pas connues, hésiteriez-vous à regarder ces phénomènes comme le renversement de l'ordre commun et ordinaire? Si un homme avait prédit ces phénomènes, hésiteriez-vous, après l'événement, à Je regarder comme un homme éclairé par le Créateur? Quelle idée auriezvous de ce même homme, si non-seulement il avait annoncé ces phénomènes avant qu'ils arrivassent , mais qu'ils ne fussent arrivés qu'à l'invocation qn'il aurait laite en votre présence de Ja puissance divine? Mais ne nous perdons pas dans les objets si éloignés de nous; redescendons sur la terre, les choses y sont plus à notre portée.

II. Eusèbe. J'allais vous y ramener. Comment y juger qu'un effet est surnaturel et miraculeux , à moins de connaître précisément jusqu'où vont les forces de l'art et de la nature? Or c'est ce qui n'est donné à personne de connaître. On n'est donc jamais assuré qu'un fait soil véritablement surnaturel et miraculeux.

Il me semble, mon cher Eusèbe, entendre parler l'auteur des Pensées philosophiques. Vos esprits forts font, comme vous le voyez, au sujet des miracles, le môme raisonnement que nous leur avons entendu faire au sujet de l'âme. Nous ne connaissons pas, disaient-ils, toutes les propriétés de la matière : qui peut assurer que la pensée n'est Ras une de ses propriétés? Ici ils disent : ous ne connaissons pas toutes les forces de la nature : qui peut assurer que tel ou tel fait soit au-dessus de ses forces? Nous avons vu que leur raisonnement, au sujet de l'âme, était absurde, et ne pouvait conduire qu'à des absurdités. Celui que vous proposez d'après eux au sujet des miracles, est-il moins frivole et moins absurde?

Il suivrait de ce beau raisonnement, que toutes sortes de corps peuvent produire toutes sortes d'effets dans la nature. Jésus- Christ a guéri un aveugle avec de la boue : l'esprit fort dit : Qui est-ce qui connaît toutes les forces de la» nature, tous les mouvements intérieurs et insensibles de chaque corps, et tous les effets qu'ils peuvent produire? Peut-être que le mouvement nécessaire pour guérir un aveugle, est un de ces mouvements de la boue qui nous sont inconnus. Mais par le même raisonnement, je je soutiendrai qu'un peu de boue, appliquée sur la bouche d'un mort, peut le ressusciter; car il ne faut qu'un certain mouvement pour ressusciter un mort : et qui sait si ce mouvement n'est pas du nombre des mouvements de la boue qui nous sont inconnus? Je dirai de même qu'un homme, par ses propres forces, peut partager la mer en deux, transporter une montagne, arrêter le soleil dans sa course. 11 ne faut que du mouvement pour cela; et connaissons-nous jusqu'où vont les forces de la nature? Ne vaudrait-il pas autant attribuer ces effets mer-

veilleux à la force inconnue d'un homme, que de faire intervenir un être inconnu poulies produire?

III. Les [détendus esprits forts ont un goût décidé pour les chimères : laissons-les s'en repaître. Pour nous, qui ne cherchons et qui n'aimons que la vérité, consultons le hou sens, l'expérience, l'évidence. Il est manifeste qu'il ne peut y avoir dans la matière qu'un mécanisme plus ou moins parlait : d'où nous avons conclu que la pensée ne peut sortir de la matière. 11 est également manifeste que le mécanisme ne peut produire que des effets qui lui soient proportionnés; et selon que la proportion ou disproportion est évidente ou douteuse, nous savons, ou nous doutons si un corps peut ou ne peut pas produire certains effets. Ainsi le corps humain n'agit sur les autres corps que par le mouvement : mais il ne peut produire ni les mouvements trop petits et trop délicats, ni les mouvements trop grands. Comme il ne peut point produire des mouvements d'une certaine délicatesse, il ne peut rejoindre ni les libres déchirées, ni séparer les particules élémentaires des humeurs, ce qui serait nécessaire pour ressusciter un mort. Comme il ne peut produire des mouvements trop grands, il ne peut point en communiquer un assez grand à une montagne pour la transporter, ni à la mer pour la partager en deux. 11 ne peut étendre son action jusque sur les corps éloignés, par exemple, jusque sur le soleil, pour en arrêter le mouvement. Il est donc évident que la résurrection d'un mort, le transport d'une montagne, le partage de la mer, la suspension du mouvement du soleil, sont des effets que l'homme ne peut produire.

L'homme peut faire des ouvrages d'une certaine délicatesse; il peut remuer un corps d'un poids assez considérable, comme une grosse pierre. 11 n'est guère possible de déterminer le point précis où sont bornées les forces du corps humain, en deçà duquel il puisse produire toutes sortes d'ouvrages et de mouvements, et au delà duquel il n'en puisse produire aucun. Un homme robuste peut porter un poids de 500 livres, et il ne peut en porter un de 3,000. Mais peut-on lixer un milieu entre ces deux extrémités? Sera-ce 600, ou 1,000? C'est de ces sortes d'effets qu'il est douteux s'ils peuvent ou s'ils ne peuvent pas naître du mécanisme.

Le mécanisme peut produire des effets surprenants; et le peuple, qui n'en connaît pas les forces, est sujet à attribuer à la magie des effets qui naissent du simple mouvement de la matière, ou à regarder comme des miracles des effets purement naturels. Mais le peuple, de même que les philosophes de bonne loi, sont d'accord que le mécanisme n'a que des forces bornées; qu'il ne peut agir que sur les corps auxquels il est appliqué; qu'il doit avoir une proportion avec les effets dont il est la source, et qu'il ne produit point ces effets en un instant et subitement. L'industrie humaine peut éle-

nies édifices superbes, mais elle ne peut le faire eu un instant. La médecine a des remèdes propres à guérir diverses ma ad-.es : ruai's il faut que ces remèdes soient appliqués aux corps malades dans une certaine close ; et ils n'opèrent que par degrés et peu à peu.

IV Ce que nous disons ici des forces de la matière, nous pourrions le dire des forces de l'esprit humain. Il est des connaissances auxquelles il est certain qu'il peut atteindre; il en est enfin qu'il est douteux s 1 peut ou s'il ne peut pas les acquérir. Il est certain que l'homme peut connaître ses propres pensées, qu'il peut se souvenir du passé, découvrir bien des choses dans la nature, dans les arts, dans les sciences; qu'il ne peut pas connaître les pensées secrètes des autres, ni les choses futures qui dépendent des déterminations libres. Mais il v a bien des choses dans la nature, dans les arts dans les sciences, à la connaissance desquelles on ne sait pas s'il pourra un jour parvenir, ou s'il ne ie pourra pas : telle est la quadrature du cercle, la manière de déterminer les longitudes sur mer, etc. Si quelqu'un prédisait donc les choses iutures, ou découvrait les pensées secrètes des hommes, nous pourrions sans témérité conclure qu'il le ferait par le secours d'un esprit supérieur à l'esprit humain. Ky\ aurait-il pas de la folie à dire avec les esprits forts : Qui sait si cette prédiction des choses futures et libres, ou cette découve^ des pensées secrètes du cœur n'est pas l'eflet de quelque vertu, ou de quelque propriété inconnue de l'esprit humain? Connaissonsnous tout ce dont l'esprit humain est capable? Ne vaut-il pas mieux lui supposer une force inconnue, que d'admettre un autre esprit qui nous serait inconnu?

De plus, nous savons que l'esprit humain ne s'élève aux différentes connaissances plus ou moins sublimes, que par le secours de l'éducation, de la lecture, de la méditation. On n'apprend point ce qu'il y a de plus profond dans les mathématiques, sans qu il en coûte bien du travail; il en est de même de la morale, .de la métaphysique, etc. S il se trouvait donc un nombre de gens simples et grossiers qui, sans avoir reçu aucune éducation, sans étude, proposassent aux hommes un système. de géométrie, de métaphysique ou de morale, plus beau que tout ce que les plus grands génies ont imaginé, pourrions-nous nous empêcher de reconnaître que ces hommes simples et grossiers, ont eu un grand maître, un maître intérieur et invisible, qui leur eût révélé ces connaissances sublimes et surprenantes?

V. En voilà bien assez, et peut-être trop sur cette difficulté. Mais, comme elle est l'unique ressource des esprits forts, il fallait en faire sentir la faiblesse, et établir les vrais principes, selon lesquels on peut distinguer, avec une entière certitude, les effets surnaturels et miraculeux de* effets de la nature.

Article III. — Peut-on distinguer les miracles divins d"nvec les prodiges diaboliques!

I Ecsèbe. Je tombe d'accord que les miracles sent possibles, et qu'on peut les distinguer sûrement des effets naturels. Mais de quelle utilité peuvent être des miracles dans vos principes? S'il n'y avait dans l'univers que de la matière, tout s y opérerait selon les lois mécaniques du mouvement, et selon le résultat de la combinaison des forces mouvantes, sans que rien pût y apporter aucun dérangement. Mais vous y reconnaissez des esprits qui ont le pouvoir de remuer la matière. Notre âme, par le moyen de son union à notre corps, donne à celui-ci une impulsion qui, se communiquant aux autres corps, selon les lois établies dans la nature corporelle, y produit des effets qui ne seraient jamais arrivés, s il n'y avait dans l'univers que des forces mouvantes matérielles. Ces effets sont plus ou moins considérables, plus ou moins merveilleux, selon qu'il y a plus ou moins de force dans le corps humain, plus ou moins

d'habileté dans l'âme qui le dirige. Mais, quelque force qu'ait le corps, quelque habileté qu'ait l'âme, le pouvoir de l'homme est toujours très-borné, et renfermé dans une sphère bien étroite. Par conséquent, si je voyais certains effets produits à la voix d'un homme sans qu'il agît sur les corps extérieurs par les membres de son corps particulier, il me paraîtrait évident que cet homme serait alors assisté par quelque puissance supérieure, spirituelle, invisible. De sorte que, s'il n'y avait point d'autres esprits dans l'univers que les âmes humaines, il serait constant que, de tels effets seraient des miracles opérés immédiatement par la toute-puissance de Dieu, qui, dans cette occasion, voudrait bien agir contre l'ordre de la nature, pour autoriser les vues et les enseignements de cet homme.

Mais vous admettez dans l'univers des esprits supérieurs à l'homme, tant par leur habileté que par la puissance qu'ils ont de mouvoir la matière. Or, si cela est, comme l'ont cru toutes les nations dans tous les siècles, et comme l'enseignent toutes les religions, ne peut-il pas arriver qu'un de ces esprits, s'affectionnant à un homme, opérât selon ses désirs, un ou plusieurs de ces effets merveilleux, pour l'accréditer aux yeux des autres hommes? et si cet homme était un prédicateur du mensonge, l'esprit qui le dirigerait et le soutiendrait, serait un esprit séducteur, ennemidu genre humain.

Par conséquent, tous les effets merveilleux deviennent inutiles dans vos principes, car comment distinguer ceux qui viendraient immédiatement de Dieu, de ceux de ces esprits séducteurs?

Vous ne m'accuserez pas d'ôtro plagiaire: les esprits forts rejettent également les miracles divins et les prestiges diaboliques.

Il n'est pas étonnant que vos esprits loris, mon cher Eusèbe, rejettent les faits surnaturels de ce dernier genre : pourraient-ils en reconnaître, sans convenir qu'il y en a

de divins? Comment la bonté souveraine permettrait-elle à des esprits sédueteurs d'autorjser le mensonge par des prodiges, s'il n'y avait pas de révélation divine, autorisée par des miracles convenables?

Oui, nous sommes persuadés qu'il y a dans l'univers des esprits supérieurs à l'homme. La raison n'a rien à opposer à la possibilité de ces esprits, la révélation enseigne leur existence : c'est ce que démontre la conspiration de toutes les nations, dans tous les temps, à croire ce fait; car comment toutes les nations auraient-elles pu s'accorder à croire un tel fuit, qui n'est point du ressort des sens, si les premiers hommes ne l'avaient pas appris du Créateur môme, et qu'ils ne l'eussent pas transmis à leurs entants? Mais les nations, en altérant l'idée naturelle qu'elles avaient du Créateur, altérèrent aussi étrangement la doctrine qu'elles avaient reçue touchant les esprits. Avec l'idolâtrie prirent naissance la magie, la théurgie, les sortilèges, les enchantements, les divinations, par les oiseaux, par les serpents, par les feuillages, etc.; la cupidité et l'ignorance remplirent toutes les parties de l'univers de génies bons ou méchants. Les prêtres, intéressés à entretenir ces fictions, les appuyèrent de mille contes, tous plus merveilleux les uns que les autres. Les philosophes et les poètes, honteux de ne pas paraître plus éclairés que le vulgaire, étalèrent leur profond savoir sur ce sujet. Les Plotin, les Porphyre, les Maxime, les Eunapius, les Julien, distribuèrent par classes les dieux et les déesses, les demi-dieux et les génies; ils étudièrent le goût de chacun d'eux; ils enseignèrent tres-sérieusement par quels sacrifices, par quelles cérémonies on pouvait leur plaire, ce qu'on pouvait leur demander, quel degré d'abstinence pouvait conduire les âmes privilégiées à s'unir à eux extatiquement.

Quelle est notre règle pour juger de la nature des esprits, soit bons, soit méchants, de l'origine et de l'étendue de leur pouvoir? Nous avons la raison éclairée par les lumières de la révélation. Nous savons que ces esprits étant créés, n'ont point par euxmêmes la puissance de mouvoir la matière ; qu'ils l'ont reçue dans une certaine mesure ; que, quoiqu'il soit difficile de la fixer au juste, elle n'est pas certainement infinie, et qu'ils ne sont pas maîtres de bouleverser la nature selon leurs caprices; qu'il est certains miracles que Dieu se réserve nécessairement pour contredire, quand il le juge à propos, par des prodiges supérieurs, ceux qu'il permet aux esprits séducteurs pour tenter les hommes. Comme Dieu veille sur nous par sa providence, et qu'il ne peut vouloir que nous soyons inévitablement entraînés dans l'erreur, il ne peut permettre que les esprits séducteurs fassent des prodiges trop souvent et trop constamment : il lie môme leur pouvoir naturel, pour les empêcher de faire ce qu'ils pourraient.

IL 11 y a des marques caractéristiques, qui font aisément discerner les prodiges qui

viennent de Dieu, de ceux qui viennent des esprits mauvais. Les prodiges des esprits mauvais portent sur le front, s'il est permis de parler ainsi, le caractère de leurs principes, un caractère d'orgueil, de malice, de perversité : ils ne sont propres qu'à remplir l'âme de terreur, à la rendre superstitieuse et idolâtre : ils ne sont opérés que contre les hommes, pour les tourmenter et les rendre malheureux, ou pour flatter leurs passions déréglées, les porter au crime, les détourner au culte du vrai Dieu, les rendre sourds aux cris de leur conscience, leur faire mépriser les principes de cette loi primordiale, gravée dans leurs cœurs, et destinée à porter la lumière sur leurs actions, dégrader la raison par mille opinions absurdes. Les miracles divins ont des caractères tout opposés : marqués au coin dp la vérité, de la bonté, de la sainteté, ils ne sont faits que pour élever à Dieu, pour autoriser la vertu, pour l'avantage de l'homme. S'il en est de châtiments, ce n'est que contre les rebelles à la vérité, pour vaincre leur opiniâtre résistance, ou pour les en punir.

Nous avons vu un autre caractère propre et distinclif des miracles divins, qui suffit seul pour juger de tous les prodiges qui sont arrivés dans le monde depuis son origine jusqu'à Jésus-Christ.

. Ce n'est pas assez pour un vrai miracle, pour un miracle divin, pour un miracle destiné à faire preuve, que ce soit un événement hors du cours ordinaire de la nature, une opération supérieure à toutes les forces humaines. 11 faut que cet effet merveilleux soit opéré au nom de Bien, Créateur du ciel et de la terre. Quand cette condition essentielle concourt avec le prodige, c'est-àdire avec un effet qni déroge évidemment aux lois connues de la nature ; alors ne craignez point l'artiûce d'un agent invisible séducteur : c'est Dieu qui énonce ses volontés, qui autorise la mission de celui qui publie cette merveille; alors aussi il est impossible que la doctrine qui -se trouve appuyée de ce témoignage, soit fausse et illusoire.

Et ceci est fondé sur l'idée très-claire d'un Dieu infiniment vrai, qui ne peut ni se tromper, ni tromper les hommes ; d'un Dieu infiniment saint, qui ne peut s'écarter de la conduite ordinaire de sa Providence, pour rendre son nom témoin de l'erreur et du mensonge; d'un Dieu infiniment sage, qui ne peut se ravir le moyen extérieur le plus capable de convaincre sur-le-champ un homme droit et raisonnable, et de lui faire discerner le vrai d'avec le faux.

En vain le paganisme cite en sa faveur des prodiges. Outre l'incertitude de ses faits, et les caractères désavantageux qui leur sont propres, ils sont dénués du caractère essentiel pour un miracle divin. Ainsi tous ces prodiges, quand ils seraient aussi certains qu'ils le sont peu, seraient sans force et sans autorité.

Article IV. — Les miracles attribués à Moine aux prophètes sonl-ils certains el indubitables?

I. Peut-on être sincère, et nier que les miracles soient possibles, qu'on puise les distinguer des effets naturels, et ceux qui viennent de Dieu, de ceux qui pourraient venir du démon?

Eusèbe. Je ne saurais me refuser à des principes si évidents r je sens même combien en est facile et heureuse l'application aux faits merveilleux consignés dans les Livres sacrés du peuple Juif. On voit dans ces faits la violation des lois connues de la nature; ce sont d'ailleurs des faits opérés au nom du Créateur; d'où il suit clairement que si ces faits étaient réels et certains, Moïse et les prophètes seraient les ministres de Dieu, puisqu'ils donnent ces faits en preuve de leur mission divine. Mais ces faits sont-ils réels et certains! Entre eux et nous est un espace de deux ou trois mille ans ; une distance si effroyable ne suffitelle pas pour nous les rendre suspects et douteux?

Si vous aviez, mon cher Eusèbe, des titres de noblesse qui remontassent jusqu'à Clovis, par une filiation bien suivie; que penseriez-vous, si, sans autre examen, on vous en contestait la vérité, précisément à cause de leur ancienneté? Vous rend riezvous à un argument si faible? Le croiriezvous suffisant pour abandonner vos titres, comme faux et chimériques? N'exigeriezvous pas qu'on vous en démontrât la fausseté? Et l'impuissance où l'on serait de le faire, ne vous les rendrait-elle pas plus chers et plus respectables?

Vous ne pouvez disconvenir, mon cher Eusèbe, que si les faits consignés dans les livres des Juifs, furent écrits et furent crus dans les temps qu'ils arrivèrent, ceux qui les écrivirent, et ceux qui les crurent, ne

fuirent ni se tromper, ni être trompés. L'ilusion ne peut avoir lieu : les faits sont de telle nature, qu'il ne fallait avoir (pie des yeux pour en juger (37). Ce ne sont ni des faits cachés et obscurs qui se passent dans le secret et dans les ténèbres, ni des événements rapides qu'on n'a pas le loisir d'examiner, et qui peuvent éblouir des hommes peu attentifs. Ce sont des faits sensibles, éclatants, publics, annoncés pour l'ordinaire avant qu'ils arrivent , et dont la plupart ont été répétés chaque jour durant plusieurs années.

Relisez les Livres de Moïse, de Josué, des Rois, d'/saïe. Voyez s'il est possible de soupçonner de l'artifice dans ce grand nombre de faits merveilleux arrivés en Egypte et au désert, pour tirer les Israélites de leur cruel esclavage (Exod.; Lcvit.); pour les délivrer de l'extrême péril où ils se trouvaient entre la mer qui leur fermait le passage, et la nombreuse cavalerie de Pharaon, qui les poursuivait ; pour leur inspirer lo respect et la soumission aux lois qu'ils reçurent sur la montagne de Sinaï; pour les nourrir et les faire subsister dans des lieux

(37) Yoy. les Preuve» de la religion , loin. Il, cl.

DEFENSE DE LA RELIGION.— PART et

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secs et arides durant quarante ans; pour les punir de leurs murmures injustes et de leur révolte impie; pour venger la mission de leur chef contre les attentats de Coré, de Dathan et d'Abiron. Voyez s'il est possible de soupçonner de l'artifice dans le prodige par lequel Josué fit passer le Jourdain aux Israélites {Jos. m, iv), et dans celui par lequel il soumit à leur empire la ville de Jéricho. (Jos. vi.) Voyez s'il est possible de soupçonner de l'artifice dans le miracle que le prophète Elie proposa, et qu'il exécuta pour confondre les prêtres de Raal , et les Israélites adorateurs de cette vaine idole. (111 Reg. xvni.) Voyez s'il est possible de soupçonner de l'artifice dans le prodige qui fit périr l'armée de Sennachérib, et qui en délivra son pieux roi Ezéchias. (Isa. xxxvi, xxxvii.) Il est donc évident que si les faits merveilleux qu'on lit dans les Livres sacrés du peuple juif, furent écrits et furent crus dans le temps de l'événement, ceux qui les écrivirent et ceux qui les crurent, ne purent ni se tromper ni être trompés.

* H. Je vous supplie présentement de me dire si vous doutez qu'il y ait eu une république romaine, qui, resserrée dans des bornes très-étroites, étendit peu à peu ses limites, se soumit d'abord les peuples voisins, subjuga ensuite tant de nations diverses, et forma un empire si vaste et si puissant. Les siècles qui se sont écoulés depuis la destruction de cet empire, ne font m>s élever dans votre âme le doute le plus léger sur la réalité du fait. Les monuments qui l'attestent, vous tiennent comme lieu du fait même, le rapprochent de vous, et vous en convainquent aussi pleinement que si vous le voyiez de vos yeux. Ces monuments sont d'une part les histoires écrites par les auteurs contemporains, et de l'autre, la tradition constante et uniforme qui, de génération en génération, rend témoignage à la vérité du fait, et à la sincérité des historiens qui l'ont écrit. Appuyé de ces deux genres de monuments , vous doutez aussi peu s'il existait une république romaine, il y a deux mille ans, que vous doutez si le monde existait alors.

Est-ce donc sérieusement que vous demandez si la multitude des siècles qui nous séparent des faits merveilleux opérés en faveur des Juifs, ne suffit pas pour rendre ces faits suspects et douteux? N'avons-nous pas, à l'égard de ces faits, des monuments égaux à ceux qui nous assurent s'il y a eu une république romaine ? Nous avons des histoires écrites par des auteurs conienijiorains; nous avons la tradition constante et uniforme d'un peuple entier, qui, de généles ration en génération, n'a, cessé de rendre témoignage, et à la vérité de ces faits, et à la sincérité des historiens contemporains qui les ont écrits. Pourquoi, ayant des monuments égaux par rapporta ces divers faits, croiriez-vous les uns et douteriez-vous des autres?

Quelle raison auriez-vous d'être plutôt

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soupçonneux et défiant h l'égard dos monumentsi dont sont appuyés tes miracles des Juifs, qu'à l'égard des monuments dont est appuyée l'existence de la république romaine? Y aurait-il quelque différence favorable aux uns défavorable aux autres, entre ces divers monuments? Cette dilférence ne saurajt venir de Ja nature des faits : car les uns et lès autres sont également possibles, comme vous en êtes convenu. Ils sont aussi également visibles, comme vous ne pouvez en disconvenir : car un miracle est un fait qui n'est pas moins du ressort des sens qu'un fait naturel. Celui-ci a une cause renfermée dans l'ordre de la nature ; celuilà a une cause supérieure à l'ordre de la nature ; c'est Dieu qui produit l'un ; c'est la créature qui produit l'autre : voilà ce qui distingue ces deux genres de faits. Mais ils tombent l'un et l'autre également sous les sens. La différence ne peut venir non plus de ce que les uns sont plus anciens , et les autres moins : cette différence n'est rien, si l'ancienneté des monuments est proportionnelle à l'ancienneté des faits. Il faut donc que la différence vienne, ou du caractère des historiens, ou de celui de la tradition. Faites-en le parallèle: j'y consens.

Si vous découvrez plus de marques de vérité, plus de lumière, de simplicité, de sincérité, de bon sens et de solidité dans les historiens romains que dans les historiens juifs , je vous permets de donner la préférence aux premiers, et de les croire plutôt que les derniers. Si les hommes qui, d'âge en âge, ont rendu témoignage à l'existence de la république romaine, et qui ont garanti la fidélité de ses historiens, vous paraissent mieux instruits du fait qu'ils déposent, plus intéressés à s'en assurer, plus convaincus de sa vérité, plus zélés pour les historiens, plus appliqués à conserver leurs ouvrages, et à les transmettre à la postérité dans leur pureté, que le peuple juif à l'égard des faits qui le concernent, et à l'égard de ses historiens, je ne trouve pas mauvais que vous ayez plus de foi aux premiers qu'aux derniers.

J'invoque ici votre conscience : ne la démentez pas. Est-il un historien romain, à qui les caractères de lumière, de simplicité, de sincérité, de vérité, de bon sens, conviennent mieux qu'aux historiens juifs?

Prenons pour exemple le premier historien juif, Moïse, cet homme si instruit des premiers temps, qu'il a tous les peuples pour témoins de son exactitude, et dans le reste de son histoire, si mêlé, si présent aux choses, qu'il ne raconte que ce qu'il voit et ce qu'il fait : si simple, qu'il ne prend aucune précaution pour être cru, tant il est persuadé que ce qu'il dit est connu, ou aisé à connaître; si assuré des faits, qu'il en prend perpétuellement à témoin les yeux des Israélites ; si sincère, qu'il ne tait pas même ses propres défauts; si tendre pour les Israélites, qu'il renonce à la vie, si la grâce au'il demande pour eux lui est refusée ; si amateur de la vérité, que, pour la soutenir,

il n'épargne ni les Israélites ni leurs chefs •' si zélé pour elle, qu'il ne fait des prodiges que pour la manifester et la défendre; si sensé et si solide, que, tous les législateurs qui ont paru depuis lui jusqu'au souverain Législateur, n'auraient pu rien faire de plus sage que de le prendre pour modèle; en rin mot, ce grand homme duquel l'idée si belle et si raisonnable qu'il a de la divinité écarte pour jamais tout soupçon de fraude et de mensonge.

Que pensez-vous de l'autre partie du parallèle? Je conviens que les derniers républicains de Home étaient bien instruits du fait qu'ils apprirent à leurs enfants, et que ces enfants, en recevant de la main de leurs pères les histoires où le fait était énoncé , durent regarder ces histoires comme certaines et véritables. Je veux donc bien convenir que la tradition juive n'a aucun avantage en ce point sur la tradition romaine. Mais vous ne pouvez aussi disconvenir que la romaine n'a rien non plus au-dessus de Ja juive : C3r les Juifs, témoins des faits opérés en leur faveur, étaient bien instruits de ces faits qu'ils apprirent à leurs enfants, et ces enfants, recevant de la main de leurs pères les histoires où ces faits étaient publiés, durent regarder ces histoires comme certaines et véritables. Tout est donc égal jusqu'ici de part et d'autre. Mais l'égalué disparaît, si vous considérez les Romains et les Juifs par rapport à l'intérêt que ces peuples avaient de s'assurer, chacun de leur côté, des faits qui les concernaient, par rapport au zèle et au soin qu'ils devaient avoir de conserver leurs histoires , et de les transmettre à la postérité dans leur intégrité.

Après la destruction de la république romaine, quel intérêt purent prendre les hommes à son état passé? Quel motif essentiel pouvait leur en rendre chers et vénérables les historiens ? D'ailleurs, la république, une fois renversée, ne reparut plus, pouren retracer les premières idées. Au lieu que la religion, ce motif si puissant, si capable de remuer les cœurs, a dû, dans tous les temps, agir sur le peuple juif, et le déterminer à s'assurer des faits qui le concernent, à n'en pas laisser périr ni altérer les monuments, à les transmettre à la postérité, comme le plus précieux de tous les dépôts. D'ailleurs, les faits consignés dans ses livres plus anciens, sont, non-seulement rapportés dans ses livres [dus récents, mais ils y sont comme retracés, renouvelés, autorisés par des faits nouveaux du même genre, donnés en preuves des premiers.

Suivez la nation juive dans ses diverses révolutions : voyez tout ce qu'elle a à souffrir de l'injustice et des ambitieux successeurs d'Alexandre ; à quelles extrémités elle est réduite par les superbes Assyriens ; dans quel abîme de corruption elle est précipitée par plusieurs de ses rois, depuis Salomon ; avec quelle fureur elle est acharnée à se détruire elle-même, depuis le funeste schisme des tribus, sous Roboam et Jéroboam ; par quelle jalousie, par quelle haine, elle e^ t

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déchirée intérieurement sous les juges, jusqu'aux règnes de S.iiil et de David; quel est son penchant malheureux vers l'idolâtrie dan« tous les temps de sa durée, jusqu'à la captivité de Babylone. Et demandez-vous à vous-même comment il est possible que cette nation ait toujours conservé un attachement inviolable à ses lois, à ses usages, à sa religion; qu'elle ait toujours respecté ses livres, qui ne sont que l'histoire de ses infidélités : jamais vous ne trouverez de raisons capables de vous satisfaire, si ce n'est la pleine certitude qu'a eue dans tous les temps cette nation, de la vérité des miracles de Moïse, rappelés sans cesse par les prophètes , et confirmés par les prodiges qu'opéraient les prophètes eux-mêmes.

111. ëusèbe. Est-il croyable que Dieu ait fait tant de prodiges en faveur d'un peuple si petit, si- dur, si méchant? Horace et Juvénal ont-ils eu tort d'égayer leurs satires par des traits malins contre la crédulité des Juifs, et de traiter de contes puérils cette foule de miracles?

Rien n'est plus croyable, mon cher Ëusèbe. Il ne fallait rien moins que tant de prodiges, pour triompher de la dureté des Juifs, de leur méchanceté, de leurs penchants à l'idolâtrie ; et pour les arracher invinciblement à leur religion et aux livres qui en renfermaient les fondements, l'origine, les preuves, la défense. Les railleries d'Horace et de Juvénal démontrent une seule chose, l'ignorance et l'irréligion de ces satiriques. Si ces railleurs avaient eu une idée saine de la. Divinité, s'ils avaient aimé la religion, au lieu de se livrer à de folles plaisanteries sur un sujet si sérieux, ils n'eussent rien négligé pour connaître le Dieu que les Juifs adoraient, et pour s'assurer des prodiges qu'ils publiaient. S'ils eussent pris cette peine, qui ne leur eût pas coûté beaucoup, puisqu'ils avaient des Juifs parmi eux, etque leurs livres étaient répandus de toutes paits dans une langue connue, ils eussent été convaincus, d'un côté, qu'il était aussi facile au Dieu des Juifs de faire des miracles, qu'il Tétait peu aux divinités cruelles et impures des Romains; et de l'autre, que les miracles de Moïse étaient aussi certains que la prise de Carthage par Scipion.

Si cette foule prodigieuse de miracles opères pour un peuple aussi vil que le peuple juif, épouvante votre raison, ne considérez pas ce peuple en lui-même; envisagez le par rapport à sa destination. Ce peuple, selon les dispositions et les desseins d'une miséricorde infinie sur le genre humain, était destiné à conserver sur la terre le germe précieux de l'idée du vrai Dieu, oublié par toutes les nations, et à donner au monde Jésus-Christ, et par Jésus-Christ de sincères adorateurs à la suprême Majesté. Tous les miracles sont au-dessous d'une si haute destination, et ne peuvent épouvanter qu'une raison imbécile.

JV. Que vos incrédules se joignent à Horace et à Juvéï-al, et qu'ave.; eux Us fassent tout l'usage qu'il leur plaira de leurs rare>

talents pour la plaisanterie contre la crédulité des Juifs, ils ne sauraient nier que, depuis Moïse jusqu'à Vespasien, cette nation occupa la Palestine, et qu'elle y subsista avec un corps de lois et de religion. Il n'est point de faits qui soient plus constants; pour en douter il faudrait douter de tout. D'où il suit nécessairement que cette nation étant entrée dans la Palestine avec un corps de lois et avec une religion toute formée, elle avait reçu de Moïse cette religion et ces lois dans le désert, comme l'atteste toute l'antiquité, tant sacrée que profane. Les païens, de même que les Juifs et les Chrétiens, tous reconnaissent Moïse pour le législateur de la nation juive. Or Moïse, ne fondant la religion et ses lois que sur des faits miraculeux, a-t-il pu, je ne dis pas les faire recevoir, mais les proposer même au peuple juif, à moins que ce peuple ne fût convaincu par ses yeux mêmes de la vérité des faits ! Moïse, par exemple, a-t-il pu instituer la fête de Pâques comme un monument éternel de l'a mort des premiersnés égyptiens, de l'efficace du sang de l'Agneau pascal, du passage de la mer rouge, et la proposer au peuple, si ce peuple n'avait eu aucune connaissance de ces faits, et qu'il ne l'es eût pas vus de ses propres yeux? Non, il n'est pas possible que vos incrédules soient assez insensés pour croire Moïse capable d'un tel excès d'ell'ronterie et d'imposture, et le peuple juif capable d'un tel excès de crédulité et de stupidité.

V. S'il est des faits anciens, dont il soit possible d'avoir une certitude entière, s'en orTre-t-il à votre mémoire, mon cherEusèbe, qui soient plus certains, mieux appuyés, plus incontestables, que les miracles contenus dans les livres sacrés des Juifs? Ces faits sont intéressants, sensibles, publics, éclatants, liés à l'histoire, aux fêtes, aux usages d'une nation; ils sont rapportés par des auteurs éclairés et instruits, par ceux-là mêmes qui en furent les ministres, et les écrits de ces auteurs furent mis dans les archives publiques; un peuple entier, encore subsistant, est la caution de leur vérité, et il les révère comme faisant partie de sa religion. Vous avez exigé pour la religion révélée qu'elle fût autorisée par des miracles. D'abord vous avez contesté la possibilité de la condition même que vous demandiez.

Forcé dans ce retranchement, vous avez prétendu qu'il était impossible de discerner les miracles des effets naturels. Ne pouvant vous soutenir dans ce poste, vous avez eu recouis à un autre : en admettant, disiez-vous, des esprits invisibles, capables d'agir sur la matière, les miracles ne peuvent plus faire preuve, parce qu'on ne pourrait distinguer ceux qui viendraient de Dieu de ceux qui viendraient des esprits séducteurs. Enfin, chassé encore de ce nouveau poste, vous avez cru m'échapper, en m'opposant que les miracles qu'on voulait faire servir de base à la révélation faite aux Juifs étaient douteux et incertains. Vous venez d'en voir la certitude inébranlable. Vous ne pouvez donc

plus vous défendra. Il faut reconnaître la mission divine de Moïse et des prophètes; par conséquent il faut reconnaître Moïse et les prophètes pour des hommes inspirés de Dieu dans tout ce qui intéresse leur mission ; par conséquent il faut reconnaître leurs livres , où ils énoncent et consignent l'objet de leur mission, pour des livres divins. Il est une autre preuve de la religion révélée. Elle est autorisée non-seulement par des miracles, mais encore par des prophéties.

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