‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 133 sur 163 · P-ES PROPHÉTIES · texte numérisé non relu

P-ES PROPHÉTIES

Les prophéties sont-elles possibles. — Peut-on les distinguer des conjectures de l'esprit humain, et des oracles attribués au démon, — Les prophéties contenues dans les Livres sacrés des Juifs, sontelles antérieures à l'événement qu'elles ont pour objet. — Quelques exemples de prophéties juives.

Article I. — Les prophéties sont-elles possibles?

I. Vous pouvez, mon cher Eusèbe, attaquer les prophéties avec les mêmes armes que vous avez employées contre les miracles. Vous pouvez dire que la prédiction de l'avenir est impossible ; que, quand elle serait possible, on ne pourrait être assuré qu'elle ne vînt pas du démon; enfin qu'il n'y a aucune certitude que les prédictions contenues dans les livres des Juifs, aient été énoncés avant l'événement. Voilà tout ce que vous pouvez dire.

II. Eusèbe. J'entends par prophéties, non l'annonce de quelque effet qui ooit résulter d'une certaine suite de causes purement physiques; autrement les astronomes qui annoncent les éclipses de lune et de soleil, seraient des prophètes : mais j'entends par prophétie la prédiction de quelque événement qui dépend de la détermination future, et de l'influence de causes libres et intelligentes. Or comment des prédictions seraientelles' possibles avant que des causes libres aient l'existence, ou formé leur détermination et leur choix ? Comment pourrait être prévue, et conséquemment prédite une détermination qui n'est pas, ou si elle était prévue et prédite, comment pourrait-elle être libre?

C'est donc là, mon cher Eusèbe, votre grande difficulté contre la possibilité des prophéties. D'abord, la notion que vous donnez de la prophétie n'est pas exacte; vous en restreignez trop l'objet. La prédiction d'un événement physique, parle moyen de causes purement physiques, niais contre le cours connu de la nature, ne serait pas moins une véritable prophétie que la prédiction d'un événement dépendant des causes libres. Moïse, par exemple, annonçant à Pharaon les prodiges qu'il allait opérer, pour le forcer de permettre aux Israélites de sortir de l'Egypte, n'est pas moins prophète que Moïse annonçant aux Israélites leurs conquêtes dans le pays de Chanaan. Mais prenons votre notion telle qu'il vous plaît du la donner.

Comment, demandez-vous , une détermination qui n'est pas, pourrait-elle être pré-

vue et prédite? J'admire la question. No sentez-vous pas qu'on peut vous demander de même, comment peut être prévue et prédite l'action des causes physiques, d'où dépend tel ou tel événement futur? Cette action n'est pas : la révolution de la lune, par exemple, d'où dépend l'éclipsé de soleil qui arrivera dans dix ans, n'est pas encore. Vous répliquerez sans doute qu'il n'est pas nécessaire qu'elle soit actuellement, mais qu'il suffit qu'elle doive être , pour qu'on puisse la prévoir et prédire .l'éclipsé qui en sera la suite. Appliquez la réponse à votre question, vous y trouverez la solution que vous cherchez. Il n'est pas nécessaire, que les déterminations des causes libres , ni môme que ces causes libres soient actuellement; il suffit qu'elles doivent être, pour qu'elles puissent être prévues et prédites.

Il est vrai que c'est là pour nous un secret impénétrable. Les causes dibres qui n'existent pas, sont à notre égard comme si elles ne devaient jamais exister; et quand elles existeraient , comment devinerions - nous certainement qu'elles se détermineront un jour à choisir tel objet, plutôt que tel autre? Quel homme peut même répondre de ses propres déterminations pour l'avenir? Pouvez-vous prévoir les diverses circonstances où vous vous trouverez dans dix ans d'ici , selon lesquelles vous devez prendre votre parti? Au lieu que nous pouvons prévoir certainement les événements futurs qui dépendent des causes purement physiques; parce que ces causes, dépendantes elles-mêmes des lois constantes et invariables que suit la Providence dans le gouvernement du monde matériel, ne manquent jamais de produire leur effet, à moins que l'Auteur de ces lois né juge à propos d'y déroger.

III. Mais si la détermination des causes libres est pour nous un secret impénétiable, est-elle un secret pour le Créateur? Il est présent à tous les temps : il n'est à son égard ni passé ni futur : il n'y a pour lui qu'un présent éternel. Avant de former le décret de la création, il fait tout ce qui peut être, parce qu'il fait tout ce qu'il peut faire; et, en formant ce décret, il sait tout ce qui sera, parce qu'il sait tout ce qu'il fera. Sa connaissance et sa puissance sont d'une égale étendue : on ne pourrait mettre des bornes à l'une, sans en mettre à l'autre, parce qu'en lui la puissance est la souveraine intelligence. Vos craintes, pour la liberté humaine, dans le cas de la prescience , sont des terreurs paniques. Le Créateur connaît tout, gouverne tout, dispose des esprits et des corps. Les causes libres sont en sa main comme les causes nécessaires. Il est le premier principe des êtres et de leurs manières d'être. Sa connaissance ne change rien, ni dans la nature des causes, qui sont les effets de sa puissance, ni dans la nature des actions de ces causes. Il veut que ses créatures intelligentes agissent librement, et que celles qui son dénuées d'intelligence, agissent nécessairement; et, s-'il le veut, comment la chose ne serait-elle nas?

PART. IL

Ainsi votro difficulté n'a rien de solide en aucun sens. Vous prétendez que les déterminations futures des volontés humaines ne peuvent être ni prévues ni prédites, parée qu'elles n'ont aucune certitude; ou que, si elles en avaient, elles seraient dès là môme nécessaires. Or, à l'égard de Dieu, nos déterminations futures sont aussi certainement connaissables, que nos déterminations actuellement existantes ; parce que les déterminations qui existent au moment présent, existent certainement : or il était hier et de toute éternité, aussi certainement vrai qu'elles existeraient au moment présent, qu'il est actuellement certain qu'elles existent. Mais leur certitude n'emporte en aucune sorte la nécessité dans le sens que vous l'entendez. Je suppose que vous fassiez aujourd'hui une action avec une liberté entière, indépendamment de toute cause extérieure, et qu'elle n'ait pas pu être prévue hier, cette action ne serait-elle pas aussi certaine aujourd'hui, eu égard à l'événement, que si elle avait été prévue hier? c'est-à-dire que, malgré la supposition de la liberté, il y a eu hier, et de toute éternité, une aussi grande certitude que cette action devait être faite aujourd'hui, qu'il y en a aujourd'hui qu'elle est actuellement faite. La certitude qu'une chose doit être, n'emporte donc point la nécessité de cette chose. Or, la connaissance certaine que Dieu a de nos déterminations futures, ne change rien dans la nature de ces déterminations, parce que Dieu connaît non-seulement qu'elles seront, mais encore de quelle manière elles seront. Il connaît non-seulement que Pierre se déterminera dans vingt ans à prendre tel parti ; mais il connaît que Pierre ^y déterminera avec indifférence ; qu'en le choisissant, il le fera avec le pouvoir de ne pas le choisir, et même d'en choisir un tout contraire. Le Créateur, en influant en qualité de cause première et universelle, dans les déterminations de ses créatures libres, bien loin d'en altérer la liberté, qui est son ouvrage, augmente leur activité et leur indépendance naturelle de tout objet particulier.

Article II. — Peut-on distinguer les prophéties des conjectures de l'esprit humain, et des oracles du démon ?

I. Eusèbe. J'admets un Dieu , et j'avoue que ce serait me contredire, si je lui refusais la connaissance et l'empire de tous les temps, de tous les événements présents et futurs , nécessaires et libres. J'avoue donc qu'il est le maître d'annoncer et de faire annoncer l'avenir comme le présent; par conséquent qu'il peut y avoir de véritables prophéties. Mais yen a-t-il? Cette question de fait est embarrassante. Les Juifs et les Chrétiens en allèguent un grand nombre. Que me répondrez-vous, si je vous dis que toutes ces prophéties ne sont point l'elfe t d'une lumière extraordinaire et surnaturelle, mais de simples conjectures do l'esprit humain, où. Dieu n'a influé, que comme il influe dans toutes nos connaissances commu-

OEuvues c.ompl. de le Fiunçois. IL

nés ordinaires. On voit tous les jours des hommes sensés rencontrer juste dans les horoscopes qu'ils tirent des enfants. On trouve de même, dans l'histoire, des exem-

Eles d'habiles politiques qui ont prononcé eureusement sur la destinée future des empires. Assurément toutes ces prédictions ne sont que de pures conjectures humaines, et ne supposent dans leurs auteurs aucune inspiration. Qu'y a-t-il de plus dans les prophéties si vantées par les Juifs et par les Chrétiens ?

11 est étonnant, mon cher Eusèbe, que vous admettiez la possibilité des prophéties divines, et qu'en même temps vous pensiez qu'il est impossible de les discerner des conjectures humaines. Quoi! le souverain Maître des temps pourra éclairer un homme sur l'avenir, et le lui faire annoncer; et il ne pourra, ni mettre cet homme en état de discerner la source de la lumière qui l'éclairé, ni fournir les moyens, à ceux qui l'écoutent, do reconnaître cette source pure et infaillible? Vos pensées se détruisent par leur contrariété. Je conviens qu'il est des hommes sensés, qui, sur les inclinations des enfants, sur leurs goûts, sur le caractère de leur esprit, annoncent souvent avec justesse quelle sera dans la suite leur conduite et leur tin. Je conviens qu'il est des politiques, qui, sur la situation présente d'un Etat, sur les dispositions des grands et du peuple, prévoient avec sagacité des changements et des révolutions prochaines.

Mais prenez garde, ces génies pénétrants sont trop sages pour donner à leurs conjectures un autre fondement que ce qu'ils voient, pour donner leurs conjectures comme certaines, pour entrer dans certains détails circonstanciés.

Les dispositions présentes d'un enfant, le caractère de son esprit, son goût, ses penchants, sorvènt comme de principe à un homme sensé, d'où il tire des conséquences pour l'avenir. Mais il ne s'avisera pas de hasarder ses conjectures sur un enfant qu'il n'a ni étudié ni approfondi, encore moins sur un enfant qui n'est pas encore né, et qui ne naîtra que dans cent ans. Ce qu'il ose même conjecturer touchant un enfant qu'il connaît le mieux, il ne le donne pas pour certain, parce qu'il ne saurait prévoir les changements qu'une bonne ou mauvaise éducation, la maladie ou la santé, mille circonstances, mille événements qui lui sont cachés, peuvent y apporter. Il est également attentif à éviter tout détail : il se gardera bien de dire, par exemple, que cet enfant prendra tel parti dans telles circonstances; qu'il réussira dans telle entreprise, qu'il échouera dans telle autre. Il renferme ses conjectures dans une idée générale do bien ou de mal.

De même, un profond politique, tel qu'un Cicéron , ne voyant dans un empire quo les vices contraires aux vertus qui avaient été les causes de sa fondation et de son accroissement; ne voyant h la place des mœurs antiques, de la religion, de la sagesse, de la

lOOt

prudence, de la justice, du désintéressement dans Jes magistrats; do l'amour de la patrie, de la liberté, de la gloire, du travail, de la modération dans le peuple ; de l'habileté dans les généraux, de l'émulation dans les soldats, de l'exacte discipline dans les troupes, qu'irréligion, ignorance, luxe, faste, ambition, avarice, concussions, violences, toutes sortes de désordres et d'excès, en conclut naturellement que cet empire ne peut se soutenir; qu'il est à la veille d'essuyer quelque révolution étrange qui le conduira à un renversement entier. Mais ce politique ne hasardera pas ses conjectures sur la destinée d'un empire qui n'est pas encore, ou qui ne fait que naître. 11 ne donnera pour certaines ses conjectures sur l'empire qu'il connaît, parce qu'il ne peut prévoir si, avant la chute dont il est menacé, il n'arrivera pas un de ces événements propres à tirer un peuple de son ivresse, à le ranimer, à le ramener à son ancienne vertu. 11 aura surtout soin d'éviter un détail qui pourrait déconcerter toutes ses vues ; il ne dira pas, par exemple, dans tel temps commencera la révolution qui changera la face de l'empire; tel homme en sera le destructeur; tels royaumes s'élèveront de ses débris.

II. Il n'appartient qu'à Dieu de parler de l'avenir, indépendamment du présent; d'en parler avec une entière certitude, et d'entrer dans le détail des événements. Or lisez les prophètes juifs qui lui ont servi d'organes, ou du moins relisez le petit nombre de leurs prédictions que je vous ai mises sous les yeux pour vous en donner une idée; vous y trouverez ces grands caractères de divinité (38). Ce n'est pas certainement sur la situation présente des affaires de son temps qu'lsaïe annonce, deux cents ans avant l'événement, les conquêtes de Cyrus et le retour du peuple juif dans sa patrie. Ce n'est point sur la situation présente des affaires de son temps que Daniel décrit la succession future des empires des Babyloniens, des Perses, des Grecs, des Romains. Ce n'est point en doutant que les prophètes publient l'avenir; c'est avec la plus grande assurance , c'est avec des détails surprenants.

Ne dites donc plus qu'accorder la possibilité des prophéties divines c'est ne rien accorder, parce que les prédictions données pour divines ne sauraient être discernées des conjectures humaines. Rien n'est plus facile que ce discernement. Je viens de vous indiquer quelques caractères des prophéties divines qui mettent, entre elles et les conjectures humaines, une distance infinie. Si vous en souhaitez d'autres, étudiez les livres sacrés des Juifs et des Chrétiens. Combien d'événements prédits n'y rencontrerez-vous nas, dont la connaissance était au-dessus de la pénétration de tout esprit humain?

III. Eusèbe. Mais la connaissance de ces événements était-elle au-desssus de la pénétration des démons?

En pou vez- vous douter, mon cher Eusèbe ;

la pénétration des démons ne va pas au delà de celle des hommes par rapport aux événements futurs qui dépendent des causes libres. A Dieu seul appartient cette connaissance. Il n'y a que le Créateur qui connaisse les êtres libres auxquels il donnera l'existence, le temps où il la donnera, de quel côté se détermineront leurs volontés par les ressorts admirables de sa puissance. Les démons ayant reçu un pouvoir sur la matière, selon des lois qui ne nous sont pas toutes connues, peuvent bien prévoir certains effets qui arriveront dans le monde matériel, et les faire annoncer, si Dieu le leur permet; mais, quant aux effets qui dépendent du choix et de la détermination des causes libres, ils ne peuvent, non plus que l'homme, que conjecturer. Aussi, dans tous les oracles qu'on leur attribue, n'aperçoit-on, comme nous l'avons remarquéailleurs, qu'incertitude, doute, embarras, obscurité, équivoques, termes ambigus, applicables aux événements les plus contraires. S'il y en avait de clairs, il faudrait alors supposer que Dieu, par des vues secrètes de sa justice, aurait éclairé les démons,d'une manière particulière.

IV. Eusèbe. Pourquoi reprocher aux oracles des démons l'obscurité? N'est-ce pas un reproche qu'on peut faire également à vos prophéties? Où en seraient Tes Juifs et les Chrétiens si la clarté était un caractère essentiel de la divinité d'une prophétie?

OÙ en seraient les Juifs et les Chrétiens? mon cher Eusèbe ; ils seraient pleinement assurés de posséder des prophéties évidemment divines. Combien de prédictions aussi claires que les rayons du soleil ne lit-on pas dans leurs livres sacrés? Le grand nombre d'exemples que je vous ai produits aurait bien dû vous empêcher de revenir à cette difficulté. Avez-vous donc des exemples d'oracles diaboliques aussi clairs que nos prophéties à nous opposer? Tout est obscur dans ces oracles, et rien ne saurait y être clair, à l'égard des événements qui dépendent des causes libres.

Je conviens que, dans les livres prophétiques des Juifs, il y a des prédictions mêlées d'obscurité. Mais d'où vient cette obscurité? Vient-elle de l'équivoque et de l'ambiguïté des termes employés par les prophètes pour couvrir leur embarras et leur ignorance, comme dans les oracles attribués aux démons? Nulle trace d'une pareille fourberie dans nos prophètes. L'obscurité de leurs prédictions vient souvent des images et des figures sous lesquelles ils représentent les objets : quelquefois de ce que certaines prédictions se trouvent placées dans leurs ouvrages, sans aucune liaison sensible avec ce qui précède et ce qui suit : d'autrefois de la suppression de quelques circonstances propres à l'événement qu'ils annoncent et qui serviraient à le montrer à découvert : d'autrefois, de ce que des promesses temporelles sont mêlées à des pro-

(38) Vey. t. Il, Preuves delà relkj., col.

messes spirituelles : souvent de la grandeur même des choses prédites : souvent aussi de ce que des événements, qui doivent se succéder, même après un long espace de temps, se trouvent unis et énoncés en un même endroit. C'est surtout dans les prophéties qui ont pour objet le Messie, l'Eglise des gentils, la destinée du peuple juif, qu'on éprouve l'obscurité qui vient de quelques-unes de ces causes.

Dans les prophètes, il y a des prédictions M claires, touchant le Messie, qu il faut s'a- Ceugler soi-même pour ne pas l'y voir. Mais "1 en est qui ne sont pas de la même clarté, jnoiqu'un lecteur attentif ne puisse l'y méconnaître. Les divers noms que les prophètes lui donnent; les différentes images sous lesquelles ils le peignent; les traits si supérieurs à nos esprits, et en apparence contradictoires, dont ils composent son tableau; les divers lieux où ils parlent de lui, sans que le sujet, qui paraissait les occuper, les y conduisît; son double avènement, l'un d'abaissement et de souffrances; l'autre, de grandeur et de majesté; la suppression de certaines circonstances de quelques événements de sa vie, tout cela jette une espèce de nuages sur ces prophéties. 11 en est de même de plusieurs prophéties touchant l'Eglise des gentils, et touchant le peuple juif. Le double état de l'Eglise, l'un d'humiliation sur la terre, l'autre de gloire dans Je ciel; la double captivité du peuple juif, celle de Babylone, celle où il gémit depuis tant de siècles; sa double délivrance, l'une de son esclavage, l'autre de son aveuglement par son retour à Jésus-Christ : ces divers états, souvent unis dans un môme lieu, et souvent représentés par des caractères assez semblables, rendent obscures les prophéties qui concernent ces grands objets.

Cette obscurité, loin de rebuter les savants amateurs de nos Ecritures, ne sert qu'à piquer leur sainte curiosité, à les animer au travail, à redoubler leur ardeur pour pénétrer les prophètes, se familiariser avec leur style, développer leurs images, séparer les événements qu'ils unissent, saisir ces traits isolés qu'on rencontre dans leurs ouvrages, sans liaison avec la suite de leurs discours, rapprocher ces traits les uns des autres, les rassembler, et fumier le tableau que ces hommes avaient dessein de tracer. Soit que le succès réponde à leurs vœux et à leur travail, soit qu'il n'y réponde pas, ils sont également contents et respectueux; pleinement persuadés que ces prophéties qu'ils voient accomplies sous tant rapports, le seront infailliblement un jour sous tous les autres; et que ce qu'il y a d'obscur pour eux, cessera de l'être pour les hommes qui vivront dans les temps fixés pour leur accomplisseseraent entier.

Indépendamment même des événements qui jettent un si grand jour sur les prophéties , ils ne doutent nullement que les prédictions relatives au premier devoir de l'homme, ne fussent assez clairement entendues de ceux à qui elles étaient adres-

sées, pour être soutenus et affermis parleur moyen dans ce devoir. Quel est en effet le premier devoir de l'homme? C'est la religion. Faits pour elle, nous ne subsistons que pour elle : nous ne sommes sur la terre que pour glorifier Dieu, et pour nous rendre dignes du bonheur de le glorifier éternellement. Or suivez les prédictions relatives à ce grand devoir, qui sont certainement les principales auxquelles toutes les autres se rapportent comme à leur fin : vous verrez qu'elles devaient paraître assez claires à ceux à qui elles étaient communiquées, pour les soutenir dans la religion.

Commencez par la pius ancienne, je veux dire, par celle qui fut faite au premier homme après sa chute. Quelle pouvait être la religion d'Adam, après l'instant fatal de sa chute ? Point de religion sans espérance : or, quelle pouvait être son espérance ? Troublé par le sentiment de son crime, épouvanté par l'arrêt qui le condamnait à mort, n'attendant que l'exécution de cet arrêt terrible, quelle espérance lui restait-il ? Sa raison ne pouvait lui en présenter un motif capable de le rassurer, dans la bonté du Créateur; car si la raison dicte que le Créateur est bon, elle ne dicte point qu'il fera grâce au pécheur. Le Créateur seul peut déclarer làdessus ses volontés, puisqu'il est entièrement libre à cet égard. Lui seul pouvait donc rendre l'espérance à Adam, et par conséquent ranimer et soutenir sa religion.

C'est ce qu'il fait manifestement par la sentence qu'il prononce contre le serpent : La semence de la femme Ce brisera la tête. (Gen. ih,15.) Nos premiers pères, en entendant celte sentence, conçurent sans doute qu'ils n'étaient pas rejetés et abandonnés entièrement de leur Créateur, puisqu'il se déclarait si hautement pour eux contre leur ennemi, et qu'il leur promettait un fils qui les en ferait triompher, en lui écrasant la tête.

Passez ensuite à la prédiction faite à Abraham, à Isaac, à Jacob, à Juda, du Fils en qui toutes les nations seraient bénies. (Gen. xxu, 18.) Elle a le même objet et la même fin que la précédente ; elle n'en est que la répétition. C'est ce qu'il fut facile do comprendre à Abraham , à Isaac , etc. Ils voyaient toutes les nations tombées dans l'oubli de Dieu, et livrées à l'idolâtrie, par conséquent sous l'empire de l'ennemi de l'homme; ils conçurent donc que cfc Fils qu'on leur promettait, comme devant être la bénédiction de toutes les nations, tirerait toutes les nations de leur état affreux d'aveuglement et d'erreur, et qu'il renverserait l'injuste empire de leur ennemi; car en quoi serait-il la bénédiction des nations, s'il ne leur procurait pas, ce bien si essentiel ? Mais quel appui ne trouvait pas dans une telle prédiction, la religion d'Abraham, d'isaac, de Jacob, contre le torrent de l'idolâtrie?

Dieu s'explique plus clairement dans la suite sur cet appui si solide et si touchant de la religion. 11 suscite parnii les Juifs des prophètes qui leur renouvellent la .giandj promesse faite à leurs pères; qui marqueLi

lu temps cl le lieu de la naissance, les œuvres, les souffrances, la gloire de la semence bénie. Mais dans quelles circonstances paraissent en plus grand nombre ces prophètes ? C'est lorsque les successeurs de David s'abandonnent à l'idolâtrie, et qu'ils y entraînent le peuple par leurs pernicieux exemples. C'est dans ces circonstances que la grande promesse est inculquée et développée, c'est-à-dire lorsque la religion des vrais fidèles avait le plus besoin d'être soutenue : preuve évidente que le maintien et ]a conservation de la religion était la fin des prophéties. Ayez toujours cette fin devant les yeux, en lisant les prophéties : si elles ne comprennent pas tout ce que vous souhaiteriez d'y trouver, vous conviendrez qu'elles étaient suffisantes pour la fin que Dieu s'y proposait. N'est-il pas le maître de répandre ses lumières dans le degré qu'il lui plaît?

Au reste, on doit être aussi peu surpris de rencontrer un mélange de clarté et d'obscurité dans les prophéties, cet ouvrage singulier de la suprême sagesse, que d'en rencontrer dans les autres ouvrages de la même sagesse. Comme elle se cache dans les ouvrages de la nature, pour ne pas ôter à la raison le mérite de son attention et de sa droiture, de même elle se cache dans les ouvrages de la grâce, pour ne pas ôter à la 1 foi le mérite de sa vigilance et de sa soumission. De plus, on ne peut ici assez admirer ses ménagements, s'il est permis d'user de ce terme, à l'égard de la liberté humaine.

Vous voudriez que les événements qui regardent le Messie, l'Eglise, la destinée des Juifs, eussent été prédits d'une manière si claire, et tellemeut circonstanciée, qu'il n'y eût rien d'obscur pour les yeux même les plus inattentifs. Si cela était, je vous demande, comment il arriverait que les hommes qui doivent être les ministres , pour ainsi dire, de l'accomplissement de ces prophéties, prêtassent leur ministère? Supposons que de nos jours il parût un Prophète, qui prédît que, dans soixante ans, il naîtra un prince qui sera, par sa rare prudence, d'un secours infini au roi son père dans le gouvernement, mais qu'il trouvera beaucoup d'opposition à ses conseils, de la part de tels et tels ministres qui seront en possession de la confiance dn roi. Dites-moi, je vous prie, comment se pourrait vérifier une semblable prédiction? Si le roi avait devant les yeux un portrait fidèle de ces ennemis de l'Etal, les honorerait-il de sa confiance? Ces fourbes eux-mêmes oseraieni-ils s'ingérer dans le ministère? Appliquez la supposition aux prophéties qui regardent le Messie. Si, par exemple, le prophète Michée eût non-seulement annoncé la naissance du Messie à Bethléem, mais toutes les circonstances qui devaient l'accompagner et la suivre, l'arrivée des mages, leurs démarches auprès d'Hérode, les craintes jalouses de ce prince, la consultation qu'il lit, et la réponse des prôlres, sa basse politique, ses

fureurs impies contre l'Enfant nouvellement né, ses attentats aussi vains que sacrilèges contre sa personne , qu'aurait fait Hérode ? Il fallait donc qu'il y eûl un mélange do clarté et d'obscurité dans la plupart des prédictions touchant le Messie, a moins que vous ne voulussiez que la Providence sortît de ses voies ordinaires, pour faire accomplir ce qu'elle avait fait prédire. Vous sentez que ces remarques peuvent avoir lieu par rapport à plusieurs prophéties qui regardent l'Eglise et la nation juive dans la suite des siècles.

V. Elsèbe. Si la raison que vous rendez de l'obscurité de que'ques prophéties , était bonne, toutes les prophéties devraient être obscures : cependant, selon vous, il y en a un grand nombre de claires dans les livres des Juifs. Vous m'avez cité plusieurs exemples où les prophètes prédisent clairement ce qui doit arriver de leurs jours au peuple juif, et aux nations voisines.

La réflexion serait juste, mon cher Eusèbe, si les prophéties adressées au peuple juif et à ses rois, avaient été reçues comme divines, et si celles qui concernaient les nations voisines, avaient été connues de ces nations, ou du moins regardées par elles comme venant de Dieu. Mais nous avons observé ailleurs que les prophètes qui parlaient aux Juifs de leur temps, n'élaient pas d'abord reconnus pour tels, et que pour l'ordinaire ils étaient contredits par de faux prophètes, qu'on écoutait d'autant plus volontiers, qu'ils étaient plus commodes et plus flatteurs. Ce ne fut qu'après que les prédictions des vrais prophètes eurent été vérifiées par l'événement, qu'on fut forcé d'en reconnaître les auteurs pour des hommes éclairés d'une lumière divine. Avant cela, de quel usage eût pu être le mélange de clarté et d'obscurité dans leurs prophéties? Mais, après qu'on eut reconnu l'inspiration de ces hommes divins; après que leurs écrits eurent été déposés dans les archives publiques, comme des ouvrages dictés par l'esprit de Dieu; lorsqu'on les lisait avec des yeux religieux, et dans l'attente continuelle des grands événements qu'on y voyait énoncés pour les temps à venir: c'est alors que la raison du mélange de clarté et d'obscurité se fait sentir d'elle-même.

Ne reprochez donc plus l'obscurité à nos prophètes, pour avoir droit de confondre leurs prédictions avec les oracles rendus h Delphes, à Claros, à Dodone, etc. Les prédictions de nos prophètes ont toutes la clarté qu'un cœur droit peut souhaiter , et vos oracles ont toute l'obscurité que l'ignorance et la fourberie peuvent y mettre. Mais quand vos prétendus oracles seraient aussi clairs qu'ils sont obscurs, n'y aurait-il pas toujours une différence essentielle entre eux et nos prophéties? Celles-ci, publiées au nom de Dieu, portent avec elles la preuve de leur Divinité; au lieu que vos oracles t dénués de ce grand caractère, portent avec eux la preuve de la diablerie, ou de l'imposture, par l'aliénation d'esprit de ceux qui Ifescen-

DEFENSE DE LA RELIGION. — PA-'îT. II.

daient, par la superstition de ceux qui les obtenaient, par la tin détestable à laquelle ils se terminaient. Quelle difficulté vous reste-t-il contre les prophéties?

Article III. — Les prophéties contenues dans les livres des Juifs sont-elles antérieures aux événements qu'elles ont pour objet? — Exemples tirés de Moïse, d'haïe, d'Ezéchiel.

I. Eusèbe. Quelle difficulté me reste-t-il contre vos prophéties? La plus sérieuse et Ja plus embarrassante. J'avoue qne je n'ai rien à répliquer aux principes que vous m'avez opposés jusqu'ici : mais qu'est-ce que des principes d'où l'on ne peut rien conclure ? Je prétends que toutes les prophéties contenues dans les livres des Juifs ne sont que l'ouvrage de quelques pieux fourbe*, qui les ont arrangées le moins mal qu'ils ont pu, d'après d'anciens événements.

Vous prétendez, mon cher Eusèbe, que toutes lés prophéties contenues dans les livres des Juifs sont l'ouvrage de quelques pieux fourbes : mais sur quoi porte votre prétention? On vous défie, et tous les incrédules, de l'appuyer de quelque apparence de raison. Comment donc pouvez-vous donner une prétention dénuée de toute apparance de raison pour une difficulté embarrassante ? Je l'ai détruite d'avance cette chimérique difficulté, en vous faisant voir que les miracles de Moïse et des prophètes étaient certains et indubitables : car la vérité des prophéties de ces grands hommes a les mêmes fondements que la vérité de leurs prodiges.

Moïse, prédisant l'avenir en Egypte et dans le désert, était aussi connu des Israélites ses contemporains que Moïse opérant des miracles et donnant des lois. Les livres où sont consignés ces divers genres de faits, étaient aussi connus, aussi publics et notoires par rapport à l'un de ces genres de faits que par rapport aux autres. 11 est impossible que Moïse se soit trompé lui-même, ou qu'il ait trompé les Israélites plutôt au sujet de ses prédictions qu'au sujet de ses miracles et de ses lois. Il est impossible que les Israélites, en recevant de sa main les livres où ces divers genres de faits sont consignés, et en les mettant entre les mains de leurs enfants comme les ouvrages d'un thaumaturge , d'un législateur , d'un prophète, se soient trompés eux-mêmes, ou qu'ils aient trompé leurs enfants, plutôt sur le dernier article que sur les deux premiers.

11 est même en un sens plus impossible que les enfants, en recevant de la main de leurs ancêtres les livres de Moïse comme des livres contenant des prédictions, aient été trompés, qu'il n'est impossible qu'ils l'aient été en recevant les mêmes livres comme contenant des miracles. Il leur était bien plus facile de juger des prédictions que des miracles : ceux-ci étaient des événements passés, que Moïse, n'étant plus, ne pouvait renouveler à leurs yeux ; au lieu que les prédictions ayant r'avenir pour ob-

jet, chacun était à portée de s'assurer s'il y avait des prédictions dans les livres qui passaient pour être de Moïse, de comparer les événements dont ils étaient témoins avec les prédictions, et de juger de leurs rapports. Par exemple, les Israélites, en possession de la terre de Chanaan par les conquêtes de Josué, étaient en état de vérifier si Moïse leur avait effectivement prédit ces conquêtes et si l'événement répondait à la prédiction.

Vous comprenez, sans qu'il soit nécessaire de vous on avertir, que ces observations s'appliquent d'elles-mêmes à Isaïe, à Jérémie, à Ezéchiel, à Daniel, et à tous les autres prophètes de la nation juive. Ces hommes célèbres étaient aussi connus dans les siècles où ils vivaient que les princes mêmes qui occupaient le trône. Leurs prophéties étaient aussi connues que leurs personnes. Les recueils de leurs prophéties ont été révérés dans tous les temps par la la nation. En un mot, il est évident que si lesouvrag'-s qu'on leur a toujours attribués ne sont pas supposés, mais qu'ils soient véritablement des auteurs dont ils portent les noms, ces ouvrages sont prophétiques, puisque l'histoire des siècles postérieurs présente une multitude d'événements prédits dans ces ouvrages. Or il est impossible d'apporter aucune preuve de la supposition ; il y aurait même de la folie à oser le tenter.

IL Quoique votre prétention soit sans appui quelconque, qu'elle soit même combattue par toutes les preuves les plus fortes qu'on puisse avoir en matière de faits, il faut, pour achever de vous terrasser, vous romettre devant les yeux quelques prophéties dont il soit impossible à un homme de bonne foi de contester l'antériorité à l'événement. Deux ou trois exemples de ce genre en valent ici dix mille. Bornons-nous donc à un petit nombre, et choisissons-les parmi celles qui regardent des faits historiques, dont l'accomplissement soit certain, de peur que vous ne vous avisiez d'en contester l'interprétation, en disant que les Juifs ne conviennent pas de leur objet.

N'en concluez pas que j'abandonne les prophéties, dont les Juifs modernes ne conviennent pas avec les Chrétiens, du sens et de l'application. Rien n'est plus éloigné de ma pensée. Nous avons vu, et nous verrons dans la suite, que toutes ces interprétations judaïques ne sont que des fictions propres à. déshonorer leurs Ecritures et a les rendre méprisables eux-mêmes. Si je choisis donc un certain nombre de prophéties dont le sens ne puisse être contesté, c'est pour mu renfermer dans les bornes auxquelles vous avez réduit vous-même la controverse présente. Il s'agit entre nous de savoir si Moïse et si Jésus-Christ ont fait des miracles et des prophéties. Ainsi, pour demeurer victorieux, il me suffit de vous faire voir que Moïse a fait des prédictions qui ont été vérifiées par l'événement, comme je vous ai fait voir qu'il a fait des miracles ; et il me suffira de vous démontrer la môme chose par rapport à Jésus-Christ.

Je ne puis que vous louer d'avoir réduit à ce point l'état de la controverse. Vous laites paraître en cela autant de jugement que la plupart des incrédules en montrent peu dans leurs attaques contre la religion chrétienne. Le christianisme, disent-ils, est fondé sur le judaïsme. Partant de là, ils ne songent plus qu'à détruire, par des interprétations bizarres, les prophéties où nous croyons voir Jésus-Christ annoncé. Il semble, à les entendre, que la réalité des faits évangéliques dépende absolument de la clarté des prophéties de l'Ancien Testament, et qu'en répandant des nuages sur ces prophéties, ils viendront à bout de renverser ces faits . Ya-t-il rien de plus absurde? Car pourrait-on demander raisonnablement si les oracles, par exemple, qui prédisent la mort et la résurrection du Messie, appartiennent à Jésus-Christ, à moins que la mort et la résurrection de Jésus-Christ ne soientauparavant des faits certains et indubitables? Par conséquent la vérité de la résurrection de Notre-Seigneur, de même que de tous les autres iails de l'Evangile, considérée comme un fait, est réelle et subsiste, indépendamment de l'évidence ou de l'autorité des prophéties qui l'annoncent.

Je sais que Jésus-Christ s'étant donné pour la personne dont Moïse et les prophètes ont parlé, il est nécessaire, pour la vérité de sa parole, que Moïse et les prophètes aient effectivement parlé de lui. Mais posé la réalité des faits de l'Evangile, pourrait-on en douter? 11 est évident que Jésus-Christ a donné les plus grandes preuves d'une mission divine qu'il soit possible de donner. Comment pourrait-il donc être soupçonné de s'être trompé, et de n'avoir entendu ni Moïse ni les prophètes. De plus, posé la vérité des mêmes faits de l'Evangile, peut-on avoir lu Moïse et les prophètes, et soutenir de bonne foi qu'on n'a aperçu aucune trace de Jésus-Christ dans leurs ouvrages? Pourquoi nous renvoyer aux interprétations des Juifs? Avons-nous besoin de leurs yeux pour voir la lumière? Ainsi l'unique voie, pour détruire le christianisme, est de renverser les faits de l'Evangile. Suivons donc notre plan. Nous tirerons le premier exemple des promesses et des menaces attachées par Moïse à l'observation ou à la violation de ses lois.

III. Dieu appelle Moïse sur la montagne de Sinaï et le charge de dire à la maison de Jacob et aux enfants d'Israël ; vous avez vu vous-mêmes ce que fai fait aux Egyptiens, et de quelle manière vous portant comme sur les ailes des aigles, je vous ai amenés ici, pour être à moi. Maintenant donc si vous obéissez exactement à ma voix, et si vous gardez mon alliance, vous serez de tous les peuples celui que je posséderai comme mon bien propre, car toute la terre est à moi : vous me serez consacrés comme un royaume de sacrificateurs, et une nation sainte. [Exod. xix, 3-6; Deut. xxvi, 18, 19.)

Sur le rapport des espions envoyés pour reconnaître le pays de Chanaan, le peuple est

effrayé des difficultés qu'il y aurait à s'en emparer: il murmure contre Moïse et contre Aaron; il veut retourner en Egypte, lapider Josué et Caleb. Le Seigneur, irrité de cet outrage, écoute favorablement les prières de Moïse, et pardonne aux enfants de ce peuple rebelle qui étaient au-dessous de vingt ans. Mais, dit le Seigneur, pour tous ces hommes qui ont vu ma gloire, et tous les prodiges que j'ai faits, soit en Egypte, soit dans le désert, et qui, loin d'obéir à ma voix, m'ont tenté par dix fois ; je jure qu'ils ne verront point la terre que j'ai promise à leurs pères : nul de ceux qui m'ont irrité par leurs blasphèmes ne la verra. 11 n'y a d'exception que pour Caleb et Josué, qui avaient été fidèles au Seigneur. (Num. xiv, 22, 23; xxxn, 10, 11; Deut.i, 34.)

Avant que le peuple attirât contre lui cette effroyable menace, il avait reçu le Décalogue, et diverses autres lois, et Dieu s'était engagé de chasser devant lui les Amorrhéens, les Chananéens, les Hétéens, les Phéréséens, les Hévéens, les Gergéséens et les Jébuséens, en lui recommandant de se donner bien de garde de faire jamais alliance avec les habitants du pays dans lequel il devait entrer, de peur, dit le Seigneur, que ce ne soit au milieu de vous un piège où vous serez pris. (Exod. vu, 3 seq. ) Parmi ces lois, il en est une qui mérite une attention singulière, à cause de la promesse qui y est jointe. Trois fois l'année, tout mâle d'entre vous se présentera devant le Dominateur, le Seigneur, le Dieu d'Israël. Car je chasserai les nations de devant vous, et j'étendrai les limites de votre pays : nul ne pensera à s'en emparer, lorsque vous viendrez vous présenter trois fois l année devant le Seigneur voire Dieu. (Exod. xxxiv, 23, 24.) 11 est aussi une promesse attachée à la loi du Jubilé, qui ne mérite pas moins d'attention. La loi défend de semer les champs, et de tailler les vignes la septième année. Que si vous dites : que mangerons-nous la septième année, en laquelle nous n'aurons ni semé ni recueilli le fruit de nos terres ? Je ferai répond le Seigneur, que ma bénédiction se répandra sur vous en la sixième année, et la terre portera des fruits pour trois ans. Vous sèmerez en la huitième année, et vous mangerez des fruits anciens jusqu'à la neuvième : jusqu'à ce quelle ait donné son fruit, vous vous nourrirez de ce qui restera de l'ancienne récolle. (Levit. xxv, 4, 20-22.)

Tous les avantages temporels sont promis aux Israélites, s'ils se conduisent selon les ordonnances et s'ils pratiquent les commandements du Seigneur; les pluies nécessaires selon les saisons, la fertilité, l'abondance, la paix, le,repos, la sécurité, la victoirejsur leurs ennemis. Mais si les Israélites n'écoutent point le Seigneur ; s'ils ne font pas tout ce qu'il leur commande, s'ils méprisent ses ordonnances, s'ils rejettent ses lois, ils sont menacés de tous les maux, d'être frappés de maladies, d'être livrés à leurs ennemis, de la stérilité de leurs terres, de la mortalité, d'être réduits à la cruelle et monstrireusc né-

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cessité de manger la chair de leurs fils etcelle de leurs filles, de voir leurs villes changées en déserts, leurs lieux les plus saints désolés, leur pays ravagé, et d'être dispersés parmi les nations , ou enfin ils confesseront leurs iniquités et celles de leurs pères , et le Seigneur promet de se souvenir de l'alliance qu'il a faite avec Jacob, avec Isaac et avec Abraham, et de leur terre. (Levit. xxvi.)

Moïse répète la plupart de ces promesses et de ces menaces en plusieurs endroits du Deutéronome (c.iv, vin, xi). Mais il les rappelle toutes, et y en ajoute de nouvelles, en. xxvm et xxix. I! fait plus au chapitre xxxi. Il prédit que les menaces auront leur effet, parce qu'il sait que les Israélites se détourneront bientôt après sa mort de la voie qu'il leur a prescrite, et, par l'ordre du Seigneur, il écrit le célèbre cantique qui commence par ces mots : deux, prêtez l 'oreille, etc. (Deut. xxxu, 1), où il raconte les crimes auxquels s'abandonnera le peuple dans la suite des siècles.

IV. Il est manifeste que si ces promesses et ces menaces ont été réellement prononcées par Moïse et qu'elles aient eu leur effet, Moïse est un homme à qui le titre de prophète ne saurait être contesté. Il s'agit ici de promesses et de menaces qui ont pour objets des événements qui dépendent, d'un côté de la seule volonté de Dieu, et de l'autre, des volontés d'un peuple entier ; or 'il est évident que Dieu seul connaît ce que lui seul peut et vent faire, et ce que voudront ses créatures à l'avenir. Ici l'esprit humain n'a point de conjectures à faire ; aussi quel législateur, avant ou après Moïse, s'est jamais avisé d'attacher à l'observation et à la violation de ses lois, des promesses et des menaces semblables à celles du législateur juif ? Quel peuple, si vo.us exceptezle peuple juif, fournit l'exemple d'un état de prospérité et de bonheur, ou d'adversité et de misère, exactement proportionnel à l'observation ou à la violation de ses lois, tout le temps de sa durée ? Ici, pour obscurcir l'évidence, il serait absurde de faire intervenir le démon; les promesses et les menaces de Moïse sont toutes publiées au nom du Créateur.

V. Direz-vous que ces promesses et ces menaces ne supposent dans Moïse aucune connaissance de leur exécution future, etque, par conséquent, ce ne sont pointde véritables prédictions de l'avenir; mais des promesses et des menaces dont il ignorait parfaitement l'issue, et qu'il emploie simplement comme les croyant plus propres à remuer un peuple infiniment attaché au sensible, que des promesses et des menaces purement spirituelles, et qui ne regardent que l'autre vie ?

Vous ne pourriez rien dire de plus pitoyable. Ces promesses et ces menaces, si elles ont eu réellement leur effet, sont d'une telle nature, qu'elles n'ont pu être avancées

3ue par un homme éclairé d'une lumière ivinc. Moïse d'ailleurs ne se borne pas à publier ces promesses et ces menaces, il prédit de plus en termes clairs que la condi-

tion d'où il en fait dépendre l'accomplissement, aura lieu.

Vous allez vous reposer avec vos pères, lui dit le Seigneur, et ce peuple s' abandonnera et se prostituera aux dieux étrangers qu'on adore dans le pays où il va entrer pour habiter. Il se séparera de moi lorsqu'il y sera et il violera l'alliance que j'avais faite avec lui. Et ma fureur s'allumera contre lui en ce tempslà ; je l'abandonnerai et lui cacherai mon visage, et il sera exposé en proie. Tous les maux et toutes les afflictions viendront en foule sur lui et le contraindront de dire en ce jour là, véritablement c'est à cause que Dieu n'est point avec moi que je suis tombé dans

tous ces maux Maintenant donc écrirez

ce cantique et apprenez -le aux enfants d'Israël, afin qu'ils l'aient dans la bouche et qu'ils le chantent, et que ce cantique me serve de témoignage... contre eux... lorsque les maux et les afflictions seront tombés en foule sur eux... Car je connais leurs pensées, et ce qu'ils doivent faire m'est connu aujourd'hui , avant que je les fasse entrer dans la terre que je leur ai promise. (Deut. xxxi, 16 seq.)

VI. Vous n'avez donc plus, mon cher Eusèbe, que ces deux moyens de défense, l'un de nier que ces promesses et ces menaces aient eu leur exécution, l'autre de nier qu'elles soient de Moïse. Mais qu'ils sont faibles ces moyens l

J'oppose au premier l'histoire du peuple juif autorisée par tous les monuments qui nous restent de l'antiquité. Relisez cette histoire ; qu'y verrez-vous si ce n'est une suite d'événements qui constatent de la manière la plus éclatante la vérité des promesses et des menaces de Moïse ? Arrêtons-nous aux traits principaux. D'abord se présente la première génération sortie d'Egypte, qui périt dans le désert en punition de son soulèvement universel occasionné par le rapport des espions. A peine eut-il éclaté, ce soulèvement, Moïse dénonça a ces murmurateurs et à ces rebelles que nul d'entre eux ne verrait la terre promise à leurs pères ; or dans le dénombrement qui fut fait aes enfants d'Israël dans la plaine de Moab le long du Jourdain vis-à-vis de Jéricho, il ne s'en trouva effectivement aucun de ceux qui avaient été comptés auparavant dans le désert de Sinaï. Car te Seigneur avuit prédit qu'ils mourraient tous dans le désert. C'est pourquoi il n'en demeura pas un seul, hors Caleb fils de Jephoné et Josué fils de Nun. (Num. xxvi, 63-65; xxxu, 13 \Deut. ii, 14, 16.)

Les enfants de ces criminels, devenus plus dociles et plus religieux par la punition do leurs pères, éprouvèrent un sort tout contraire. Comme ils servirent le Seigneur pendant toute la vie de Josué et des anciens qui vécurent longtemps après Josué, et qui savaient toutes les œuvres que le Seigneur avait faites en Israël [Josue, xxiv, 31 ; Jud. il, 7) , ils obtinrent les succès les plus étonnants. Ce ne fut qu'un torrent de conquêtes, un enchaînement de miracles. // n'y eut pas une seule parole de toutes les promesses que te Seigneur avait faites aux Israélites, qui de-

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accompli

«'funif «ans effet ; mais tout très-exactement. (Josue xxi, 43; xxui, ik.) Ce cours de prospérités dura aussi longtemps que leur attachement au service du Seigneur. Il ne fut interrompu que par le retour de la rébellion et de l'idolâtrie.

Toute eette race fidèle, dit l'auteur de V Histoire des Juges, ayant été réunie à ses pères, il s'en éUva une autre qui ne connaissait point le Seigneur, ni les merveilles qu'il avait faites en faveur d'Israël. Alors les enfants d'Israël firent le mal à la vue du Seigneur, et ils servirent Baal et Asiuroth. Le Seigneur irrité (es exposa en proie, les livra entre les mains de leurs ennemis... De quelque côté qu'ils allassent, sa main était sur eux pour les punir, comme il le leur avait dit avec serment... Wleur suscita des juges qui les délivraient des mains de ceux qui les opprimaient... Lorsqu'il leur avait suscitéunjuge, il était avec lui, et il les sauvait de la main de leurs ennemis pendant la vie de ce juge, car Use laissait fléchir, il écoutait les soupirs des affligés ; il les délivrait de ceux qui les avaient pillés et qui en avaient fait un grand carnage. Mais après que le juge était mort, ils retombaient aussitôt dans leurs péchés, et faisaient des actions encore plus criminelles que celles de leurs pères. (Judic. xi, 10 seq.) Après cette idée générale des Isaélites sous le gouvernement des juges, l'historien sacré ne montre plus que des vicissitudes de bien et de mal, de paix et de guerre, de liberté et d'esclavage, qui répondent exactement aux vicissitudes de vertu et de vice, de vérité et d'erreur, de soumission et de révolte, qui régnaient dansée peuple; la peine marchant, pour ainsi dire, sur les pas du crime, le pardon avec la prospérité suivant d'aussi près le repentir. ( Judic. m, 7, 9, 15; iv, 1, 3; vi, 1, 7; x, 6, 10; xm, 1; xx, 26.)

Les Israélites, dégoûtés de la théocratie, voulurent avoir des rois, à l'exemple des peuples voisins. Sous ce nouveau gouvernement, Dieu, ce semble, suivit une méthode différente dans les punitions. 11 vengea le crime avec plus de lenteur, mais avec plus de rigueur : il menaça, quelquefois même longtemps, avant de frapper; mais ses eoups furent plus assommants. Salomon s'abandonne à' l'amour des femmes, son esprit baisse, son cœur s'affaiblit, sa piété dégénère en idolâtrie : Dieu l'épargne en mémoire de son serviteur David, mais il ne laisse pas son ingratitude entièrement impunie. Puisque vous vous comportez ainsi, lui déclare le Seigneur, et que vous n'avez point gardé mon alliance, ni les commandements que je vous avais faits, je déchirerai et diviserai votre royaume, et je le donnerai à l'un de vos serviteurs... lorsqu'il sera entre les mains de votre fils. (111 Reg. xi, 11, 12.) L'arrêt est exécuté sous Koboam. Jéroboam enlève à ce prince orgueilleux et brutal dix tribus; mais, en les séparant de leur roi, il les sépare de leur Dieu par une détestable politique. De peur que ces tribus ne retournent aux rois de Juda, il leur défend d'aller sacrifier au temple de Jérusalem; il érige des

autels a des veaux d'or, auxquels il donne le nom du Dieu d'Israël, afin que le changement paraisse moins étrange. La même raison fait retenir la loi de Moïse, qu'il interprète à sa mode ; mais il en fait observer presque toute la police, tant civile que religieuse : de sorte que le Pentateiique demeura toujours en vénération dans les tribus séparées.

Ainsi fut élevé le royaume d'Israël contre le royaume de Juda. Dans celui d'Israël triomphent l'impiété et l'idolâtrie; dans celui de Juda la religion, souvent obscurcie, s'y maintient toutefois. Enfin l'impiété n'a plus de mesure dans le royaume d'Israël, malgré les prodiges inouïs que Dieu y fait éclater par le ministère de ses prophètes Elie et Elisée; malgré les exemples sévères qu'il y donne de sa justice, pour les rappeler à la pénitence. Salmanazar, roi d'Assyrie, sert do ministre à la patience divine dont les trésors sont épuisés ; il détruit ce royaume, et transporte les dix tribus à Ninive* Environ un siècle après, le royaume de Juda éprouve un soit pareil. Nabuchodonosor venge le Seigneur de l'impiété qui y domine. Jérusalem est prise, renversée de fond en comble, le temple réduit en cendres, le roi mené captif à Babylone avec la meilleure partie du peuple. Avant que Dieu frappât ses derniers coups, quoiqu'il fût plus lent h punir, il est constant que sa providence fut toujours sensible sur ce peuple. Toujours il régla à son égard les marques de sa bonté ou de sa justice sur ses mœurs et sa religion. (Judith v.)

Les deux royaumes dans leur captivité ne profilèrent pas également du malheur qu'ils s'étaient attiré par leur impénitence. Les dix tribus, où le culte de Dieu s'était éteint, achevèrent de se confirmer dans l'idolâtrie des gentils parmi lesquels elles furent dispersées, et s'y perdirent tellement, qu'on ne saurait plus en découvrir aucune trace. Mais les tribus de Juda et de Benjamin, auxquelles s'unirent et se mêlèrent quelques familles des dix autres, revinrent à la religion de leurs pères, recherchèrent le Dieu d'Abraham, éprouvèrent les effets de sa bonté. Désormais aussi éloignées de l'idolâtrie qu'elles y avaient eu de penchant, elles furent rétablies dans leur pays par un édit de Cyrus, et s'y virent dans une situation supportable sous l'empire successif des Perses, des Grecs, des Bomains, jusqu'à ce que la corruption dans les mœurs ayant reçu sa dernière mesure par le renoncement au Messie, tomba sur elles le châtiment terrible qui dure encore aujourd'hui et où tout homme qui ne veut pas fermer les yeux, ne peut s'empêcher de voir l'accomplissement fidèle des prédictions de Moïse.

Cette vue générale de l'histoire des Juifs, ou plutôt de la Providence sur ce peuple, suffit bien, ce semble, pour détruire votre premier moyen de défense. Permettez-moi cependant de vous faire remarquer encore deux ou trois particularités, qui, comme je vous l'ai dit, m'ont paru mériter une atlen-

tion singulière. Tout mâle d'entre les Juifs devait se présenter trois fois Vannée devant le Seigneur, c'est-à-dire dans le* lieu où était fie tabernacle ; et on leur prometque, pendant leur absence, nul ne pensera à s'emparer deleurs terres qu'ilsauront laissées exposées à leurs ennemis. (Exod. xxxiv, 23, 2k. ) Ne cherchez point dans leur histoire quelque endroit où la promesse ait manqué d'effet, vous chercheriez inutilement. Si ce n'est pas là un miracle, qu'appellerez -vous de ce nom ? Une autre loi faite manifestement pour incul.quer plus vivement l'œuvre de la création de l'univers, et pour rendre en quelque sorte palpable la Providence dans la conduite des choses humaines, obligeait les Juifs de laisser reposer leurs terres de sept ans en sept ans (Levit. xxv) : et on s'engage à donner à la terre une telle fécondité, la sixième année qu'ils ne doivent pascraindreque leur obéissance à la loi les exposeà la famine. Paraît-il que jamais l'observation de cette loi ait été suivie de la famine ? et peut-on se persuader que cette loi eût été observée, si la promesse qui y était jointe se fût jamais démentie? Moïse répète souvent une menace qui n'est pas moins extraordinaire que les deux promesses que nous venons d'entendre, elle est conçue en ces termes : que si... vous ne m'écoutez point, dit le Seigneur, je vous châtierai de sept nouvelles plaies à cause de vos péchés. Vous mangerez même la chair de vos fils et celles de vos filles. { Levit. xxvi, 27-29; Deut. xxxvm, 53, 57.) On est saisi d'horreur en lisant une menace si effroyable. Cependant elle a eu son effet. Cette affreuse misère, dont on voit si peu d'exemples ailleurs, a été celle des Juifs en plusieurs rencontres ;dans le siège que Benadad, roi de Syrie, fît de Samarie ; dans celui de Jérusalem par Nabuchodonosor; enfin lorsque la même ville fut prise par les Romains. (IV Reg. vi; Thren. n, 20 ; iv, 10; Baruch. n, 2, 3 ; Josepu., D» bel. Jud., vu, 7,8.)

Vous voilà donc, mon cher Eusèbe, débouté de votre premier moven. Il faut que vous reconnaissiez l'exécution des promesses et des menaces qui accompagnent les lois de Moïse, ou que vous vous inscriviez en faux contre l'histoire du peuple juif. Ce dernier parti serait un vrai désespoir dont vous n'êtes pas capable. N'y aurait-il pas en effet autant de folie à nier l'histoire du peuple juif, qu'à nier que ce peuple ait subsisté avant l'ère chrétienne?

Mais, en admettant la vérité de l'histoire judaïque, aurez-vous recours à votre second moyen de défense? Prétendrez-vous que les promesses et les menaces dont il s'agit, ne sont pas de Moïse?

Ce serait revenir au premier moyen que vous venez d'abandonner : car il est évident, par l'histoire du peuple juif, que les biens et les maux qu'a éprouvés ce peuple, étaient l'effet des promesses et des menaces de son législateur. Les Josias, les Jérémie, les Baruch, les EsdFas, les Néhémie, le publient hautement. Tous confessent humblement

que les châtiments dont ils sont frappés sont la suite des menaces de Moïse; qu'ils n'ont point d'autre origine que leur désobéissance à ses lois.

Moïse est certainement le législateur des Juifs; c'est un fait que l'incrédule le plus décidé ne saurait révoquer en doute. Il est appuyé non-seulement sur le témoignage du peuple juif, mais sur celui de tous les anciens qui ont eu quelque connaissance de ce peuple. Or, est-il possible de séparer les promesses et les menaces dont il s'agit, des lois de Moïse? Il est clair, par la simple lecture de ces lois, que Moïse était un homme éclairé; il a donc appuyé ses lois de quelque motif capable de déterminer à les observer : car quel législateur s'est jamais contenté de porter des lois, sans y attacher, de la manière la plus précise, des récompenses pour les observateurs, et des peines pour les violateurs? Or, si vous étiez à Moïse les promesses et les menaces temporelles dont il s'agit, sur quel motif seraient appuyées ses lois? Il suppose bien une vie future, il en rappelle même la tradition, et par conséquent des récompenses et des châtiments après cette vie : mais il ne les emploie pas expressément, pour engager les Juifs à l'observation de ses lois.

De plus, si vous ôiiez à Moïse les promesses et les menaces dont il s'agit, dans quel temps de la durée des Juifs en placeriez-vous l'auteur, avant l'ère chrétienne? Serait-ce avant le schisme des dix tribus, ou après ce schisme, lorsque ces* tribus n'euFent plus rien de commun avec celles deJudaetde Benjamin, que le Pentateuque et une haine mutuelle? Serait-ce avant ou après la dispersion des mêmes tribus, lorsqu'elles eurent été remplacées par les Cuthéens, connus aujourd'hui sous le nom de Samaritains, qui adoptèrent le Pentateuque, et qui le conservent encore de nos jours avec les anciens caractères hébreux ou phéniciens? Serait-ce avant ou après le transport des tribus de Juda ou de Benjamin à Babylone; ou après leur retour dans la Palestine? Serait-ce enfin après la version du Pentateuque en grec sous les Ptolémées?

On ose vous délier de donner aucune réponse qui ne soit une absurdité.

Il n'est pas ici question de la promesse ou de la menace d'un bien ou d'un mal, qui doit arriver une fois dans tel ou tel temps : mais il est question de promesses et de menaces de biens ou de maux qui doivent arriver dans tous les temps de la durée d'un peuple, suivant les dispositions vertueuses ou criminelles de ce peuple. Il n'est pas question d'un bien ou d'un mal arrivé une fois au peuple juif, dont on puisse rendre raison par quelque promesse ou par quelque menace vague et générale; mais il est question, comme nous l'avons vu par l'histoire de ce peuple, d'une foule de biens et de maux qui sont arrivés, durant une longue suito de siècles, à ce même peuple, et qui ont répondu constamment à sa conduite, à ses. mœurs réglées ou déréglées, suivant

<les promesses et des menaces précises. Il est impossible de feindre un temps où, depuis Moïse, quelque fourbe ait inséré ces promesses et ces menaces dans le Pentatcuque. Il faudrait que ce fourbe eût eu à sa disposition tous les exemplaires du Pentateuque, et ceux qui étaient entre les mains des dix tribus avant et après leur schisme, avant et après leur dispersion ; et ceux qui étaient entre les mains des tribus de Juda et de Benjamin avant et après leur captivité à Babylone; pour les falsifier, y ajouter, y retrancher selon ses caprices. Et, dans cette supposition même si insensée, il faudrait faire de ce fourbe un prophète : car il faudrait qu'il eût au moins vécu avant la version des Septante : or, depuis cette époque on trouve dans l'histoire du peuple juif plusieurs événements qui répondent exactement aux promesses et aux menaces consignées dans le Pentateuque.

Pour enlever au législateur des Juifs ses promesses et ses menaces, la seule et unique ressource de l'incrédulité est sans doute de les supposer inventées après coup. Mais quelle ressource qu'une supposition, nonseulement dénuée de tout fondement, mais contraire à toutes les preuves possibles 1 Voulez-vous en sentir de plus en plus l'absurdité? Lisez la défense qui est faite aux Israélites d'avoir des chevaux et des chariots pour la guerre; et d'un autre côté, la promesse qui leur est faite en même temps d'un secours assuré contre la cavalerie et les chariots armés de leurs ennemis.

La défense est adressée à leurs rois : il (lo /oi) ne fera point un amas de chevaux, et il ne ramènera point le peuple en Egypte, pour augmenter sa cavalerie. [Deut. xvn, 1G.) La promesse est conçue en ces termes : Lorsque vous irez combattre vos ennemis, et que vous verrez leurs troupes avec leurs chevaux et leurs chariots plus nombreuses que les vôtres, ne les craignez point; parce que le Seigneur votre Dieu qui vous a tirés de l'Egypte, sera avec vous. (Deut. xx, 1.)

Celte défense et cette promesse sont admirables dans la supposition de leur divinité. Cela est manifeste : le Dieu des armées n'a besoin ni de chevaux ni de chariots pour donner la victoire. Il y va même ici de sa gloire : il s'est déclaré le roi des Israélites, ne doit-il pas en conséquence montrer aux nations qu'il conduit son peuple par luimême? Ne doit-il pas apprendre à ce peuple à ne mettre sa confiance qu'en lui seul, è attendre tout de sa protection puissante? Dans toute autre supposition, on n'aperçoit rien ici qu'il soit possible d'allier avec les premières règles de la sagesse et de la prudence. On ne conçoit point qu'un homme soit assez dépourvu de raison, pour défendre d'avoir des chevaux et des chariots de guerre à un peuple environné de nations belliqueuses, qui ont de puissantes armées, tant de cavalerie que d'infanterie. Et quand il serait possible qu'ily eût un homme assez insensé pour proposer une défense si ridicule, conçoit-on un peuple assez imbécile

pour y déférer, sur la promesse d'un secours céleste dont on le tlatterait? 11 est visible que la défense et la promesse dont il s'agit n'ont jamais pu sortir que de la boin-ne d'un homme qui était le dépositaire des ordres de la Divinité, et qui était en même temps regardé comme tel par le peuple à qui il parlait : la défense et la promesse ne peuvent donc avoir pour auteur qu'un Moïse. Aussi, depuis-Moïse vous verrez les Israélites toujours fidèles à la défense jusqu'à Salomon ; et vous verrez en même temps que, tandis qu'ils y furent fidèles, jamais ils no furent vaincus dans les guerres qu'ils eurent à soutenir, faute de forces suffisantes. Toutes les fois qu'ils tombèrent dans l'idolâtrie, ils furent punis : mais dès qu'ils retournaient à Dieu, leur délivrance était assurée, quelque destitués qu'ils fussent de secours humains. C'est ce dont ne permet pas de douter l'histoire de Josué, de Géde'on, de Barac, de Jephté, de Samuel, de David.

Les choses commencèrent à changer de face dès que Salomon eut fait un amas de chevaux. Les rois ses successeurs et leurs sujets cessèrent de mettre leur unique confiance dans le Seigneur leur Dieu : ils s'affaiblirent, ils se divisèrent, ils se détruisirent mutuellement; ils devinrent la proie de leurs ennemis, tantôt des Egyptiens, tantôt des Assyriens, tantôt des Babyloniens : enfin ils furent enlevés de leur patrie et menés en captivité. Les prophètes, en leur annonçant leurs malheurs, leur en avaient déclaré la cause. Leur pays est plein de chevaux, et leurs chariots sont innombrables. (Isa. il, 6, 7; xxxi , 1.)

Lisez encore le chap. v des Nombres :

voyez ce qu'on y prescrit touchant les femmes soupçonnées d'adulière par leurs maris. On y promet de la part de Dieu que, si la femme soupçonnée est coupable, son ventre enflera, que sa cuisse pourrira, et qu'elle sera couverte d'ignominie à la vue de tout le peuple, après avoir bu d'une eau sur laquelle le prêtre aura prononcé des malédictions; et, qu'au contraire, il ne lui arrivera rien, si elle est innocente. Une promesse de ce genre, qui a dû certainement être vérifiée dans bien des occasions, peut-elle être d'un fourbe? L'incrédulité aurait honte de le dire, ou les fourbes qu'elle imagine, sont des insensés qui, au lieu de chercher à masquer leur fourberie, ne sont occupés qu'à la donner en spectacle. Quel fourbe, en effet, qui ne voudrait pas être réputé fourbe, promettrait pour l'avenir un miracle, en spécifierait les circonstances, en marquerait exactement toutes les particularités? A qui espérerait-il de pouvoir en imposer par une conduite si étrangement grossière ? Or il est visible que, s'il serait absurde d'attribuer cette dernière promesse à un fourbe , il le serait également d'attribuer à un fourbe toutes les autres promesses et menace» du Pentateuque.

VII. Convenez, mon cher Eusèbe, que les promesses et les menaces que nous venons d'entendre, sont de Moïse : il n'y a point de

fait plus constant et plus certain. Or, d'un côté, il est clair que ces promesses et ces menaces sont des prophéties; de l'autre, qu'elles ont été vérifiées par l'événement, par conséquent qu'elles sont divines, puisque non-seulement elles ont été publiées au nom de Dieu, mais qu'elles ont pour objet des événements impénétrables à toute autre intelligence qu'à l'intelligence suprême.

D'où il suit manifestement que Moïse n'est pas un simple philosophe dont les idées empruntent toute leur autorité de leur évidence, ni un politique dont les lois tirent toute leur force de leur sagesse : mais qu'il est un homme envoyé de Dieu pour être son interprète et son organe : par conséquent que la religion juive est une religion révélée , puisqu'elle est fondée sur des miracles et sur des prophéties, deux preuves de divinité que vous croyez nécessaires à une religion révélée.

Que vos esprits forts doivent vous paraître méprisables 1 Ces hommes téméraires pensent avoir anéanti les Juifs et les Chrétiens, quand, d'après un Spinosa, ils ont prononcé d'un ton hardi et décisif que le Pentateuque n'est pas de Moïse, ou que Moïse n'est qu un fourbe ambitieux qui trouva le moyen, par quelques prestiges et par une inspiration simulée, de séduire un peuple ignorant et grossier, et de s'en rendre le maître. Pensent-ils donc ces hommes vains qu'ils n'ont qu'à ouvrir la bouche et à blasphémer pour détruire les faits les plus certains et les plus authentiques? Nous ne perdrons pas le temps à repousser de si frivoles discours qui n'ont point d'autre fondement qu'une haine aveugle de la religion. Ce serait paraître les estimer dignes de réponse. Nous leur opposons les prédictions éclatantes de Moïse, ses promesses et ses menaces, liées nécessairement à ses lois, lois liées ellesmêmes nécessairement aux faits essentiels rapportés dans le Pentateuque. Telle est, par exemple, la loi du Sabbat, la loi de la Circoncision, la loi de la Pâque. La première a pour base l'histoire de la création; la seconde est fondée sur l'histoire d'Abraham; la de/nière est un tableau des principaux événements qui accompagnèrent et qui suivirent la sortie de l'Egypte. En sorte que tout est ici lié indissolublement , la loi, les miracles, les promesses et les menaces. Et comme on ne peut nier, sans folie , que Moïse est l'auteur des lois juives; de même on ne peut nier, sans folie, qu'il est l'auteur des miracles, des promesses et des menaces consignées dans le Pentateuque. Je vous ai promis quelques autres exemples de prophéties. Isaie et Ezéchiel vont nous en fournir.

VIII. La prophétie de Moïse rend visible la Providence sur le peuple d'Israël. On y voit Dieu appliqué, si j'ose parler ainsi, à instruire ce peuple, à le conduire, à le châtier lorsqu'il méprise ses leçons paternelles, à le protéger lorsqu'il y est docile : tandis qu'il paraît avoir oublié toutes les autres nations de la terre, comme il en

était oublié. Mais cet oubli n'est qu'apparent du côté du souverain maître de l'univers. Sa providence sur ces nations aveugles, pour être plus cachée sous le voile des événements communs et ordinaires, n'en est pas moins réelle. D.ieu de toute éternité a réglé et ordonné l'établissement, la durée, la destruction des royaumes et des empires. C'est ce qu'il faut apprendre des prophètes.

Vous connaissez la prophétie d'isaïe sur Babylone :je vous l'ai mise ailleurs sous les yeux. Souffrez que je vous y rappelle encore une fois. Le prophète entre dans un détail étonnant. Il appelle par leur nom les destructeurs de cette ville si magnifique et si forte; il en publie, plusieurs siècles avant l'événement, le siège, la manière dont elle sera prise (c. xlvii), la lâcheté et la fuite de la garnison (c. xm), la frayeur et le tremblement du roi(c.xxi), sa mort, son état a près sa mort, l'extinction de sa famille (c.xiv,xxi), la cruauté avec laquelle on traitera les habitants (c. xi, xlv, xxi). Je ne fais que vous indiquer ces circonstances , pour ne pas donner lieu a d'injustes soupçons de supposition. Je me borne à ce que dit le Prophète de la ruine totale de cette ville.

Cette Babylone si distinguée entre les royaumes du monde, dont l'éclat inspirait tant d'orgueil aux Chaldéens, sera détruite comme Sodome et Gomorrhe que le Seigneur a renversées. Elle ne sera plus jamais habitée, et elle ne se rebâtira point dans la suite de tous les siècles: les arabes n'y dresseront pas même leurs tentes, et les pasteurs ny feront pas reposer leurs troupeaux. Mais les bêles sauvages s'y retireront : ses 7naisons seront remplies d'oiseaux funestes, les autruches y viendront habiter, et ces monstres horribles y feront leurs danses. Les hiboux hurleront à l'envi Vun de l'autre dans ses maisons superb' s, et les dragons habiteront dans ses palais de délices. [Isa. xm, 19, 20,21,22.) Je perdrai le nom de Babylone, j'en exterminerai les rejetons, les descendants et toute la race , dit le Seigneur, je la rendrai la demeure des hérissons, je la réduirai à des marais d'eaux bourbeuses, je la nettoierai, de sorte qu'il n'y restera rien, dit le Seigneur des armées. (Isa. xiv, 22-24.)

11 me semble qu'il vous est impossible de ne pas reconnaître ici une prophétie manifestement divine: elle est faite au nom de Dieu; c'est le Seigneur des armées qui parle lui-même parla bouche d'isaïe. Ce qu'elle énonce était évidemment au-dessus de toutes les conjectures de l'esprit humain: les fortifications et les richesses de Babylone, le nombre de ses habitants, la fertilité de son terroir, tout lui promettait l'immortalité dont elle se flattait elle-même. Cette prophétie est surprenante, mais sans obscurité Il y est inarqué clairement que Babylone sera entièrement détruite, comme le furent autrefois les villes criminelles de Sodome et Gomorrhe : qu'elle ne sera plus habitée : qu'on ne la rebâtira jamais: que les Arabes n'y dresseront pas mêmes leurs tentes, et que les pasteurs n'y viendront point pour y

faire reposer leurs troupeaux: qu'elle deviendra la retraite des bêtes sauvages et des oiseaux nocturnes: qu'un marais couvrira le lieu qu'elle avait occupé, en sorte qu'il no restera pas même des vestiges de 1 endroit où elle aura été. Il est certain d'ailleurs que chaque article en a été successivement accompli avec la dernière exactitude.

La première perte crue fit Babylone , fut celle de la qualité de ville royale. Les rois de Perses ses nouveaux maîtres lui préférèrent pour leur séjour Suze, Ecbatane , Persépolis. Alexandre, vainqueur des Perses, entreprit de lui rendre son ancien éclat, de réparer le temple de Bélus détruit par Xercès au retour de son expédition malheureuse contre la Grèce, de l'embellir, et d'en faire le siège de son empire. La mort vint interrompre ses projets. Les Macédoniens ses successeurs, bien loin de les suivre, ne songèrent qu'à les renverser. Sélencus, pour immortaliser sonnom, bâtit Seleucie environ à vingt lieues de Babylone, sur la rive occidentale du Tigre, vi-à-vis de l'endroit où est aujourd'hui Bagdad, sur la rive opposée. En donnant à celte ville une situation commode et de beaux privilèges, il y attira la plus grande partie des habitants de Babylone. (Strab., I. xvi; Plin., I. vi, c. 26.) Les nouveaux rois de Perses s'en étant rendus maîtres, après les Parthes , lui enlevèrent ce qui lui restait d'habitants pour peupler Ctésiphon. (S. Hieron., in Isa. xm.)

Ces divers conquérants de Babylone, Macédoniens, Parthes, Perses, comme s'ils s'étaient crus chargés de la réduire en solitude, travaillèrent si bien à la dépeupler,1 qu'il n'y restait plus que l'enceinte de ses murailles vers le milieu du ir siècle , où Pausanias écrivait ses Remarques sur la Grèce. (In. Arcad.) Les rois de Perse la voyant déserte en firent un parc , où ils enfermèrent des bêtes sauvages pour la chasse. Elle devint ainsi la demeure des animaux cruels et ennemis de l'homme, ou fugitifs et timides. Ses citoyens furent remplacés par des sangliers, des léopards, des ours, des ânes sauvages et des cerfs. Tel était l'état de cette ville autrefois si fameuse, au temps de saint Jérôme dans le iv' sièt le. (S. Hieron., in Isa. xiu, 14.)

Mais c'était encore trop que les murs de Babylone subsistassent. On ne voit point dans l'histoire ni quand, ni comment ils tombèrent. Aucun historien ne parle de Babylone pendant plusieurs siècles après saint Jérôme. Un Juif nommé Benjamin, de Tudelle en Navarre ; Texeira, Portugais, et Bauwolf, voyageur allemand, qui furent sur les lieux , Je premier au xn' siècle , le dernier dans le xm', crurent y apercevoir encore quelques vestiges de ses anciennes ruines, d'où, selon eux, on n'osait approcher d'une demi - lieue à cause des serpents, des scorpions et d'autres- animaux encore plus redoutables, qui viventdans ses masures. Quoi qu'il en soit, il est constant que les murs de Babylone ne subsistent plus aujourd'hui; il est constant que tes

eaux de l'Euphratc n'ayant plus de lit réglé ont tellement couvert le lieu que cette ville occupait, et ses environs, que les plus habiles géographes ne peuvent le déterminer.

La prophétie d'Lsaïe sur Babylone est donc dans tous ses articles parfaitement conforme à l'événement. Mais, direz-vous, lui est-elle antérieure? Le fait n'est pas douteux, mon cher Eusèhe : la supposition de celte prophétie n'est pas possible, depuis qu'un grand nombre de Juifs se fut établi eH Egypte sous le règne d'Alexandre et des Plolémées , et que leurs Livres sacrés y eurent été traduits d'hébreu en grec: or longtemps après cette traduction, Babylone fut habitée et conserva cette espèce d'éclat que lui avait rendu Alexandre.

Ne m'objectez pas qu'il est fait mention de Babylone dans Plutarque, dans Appien, dans Lucain et Philostrate, après l'époque assignée à sa chute. L'objection, si elle était fondée, vous serait entièrement défavorable: plus vous reculeriez la chute de celle ville, plus l'antériorité de la prophétie à l'événement deviendrait certaine. Mais il est constant que ces écrivains se trompent, en confondant Babylone avec Seleucie. Comme celle-ci succéda à la première en dignité et en grandeur, elle en eut jusqu'au nom môme. (Plin., iib. vi, c. 26; Steph. Biz.) Lucain ne permet pas d'en douter : la Babylone dont il parle, est, selon lui, la capitale des rois Parthes, qui était baignée par le Tigre: or jamais l'ancienne Babylone n'a été le siège des rois Parthes, ce fut Seleucie; et de plus l'ancienne Babylone était sur l'Euphrate, et non sur le Tigre. Philostrate ne mérite aucune réponse : c'est un auteur romanesque aussi peu exact en géographie qu'en histoire.

Passons à Ezéchiel.

IX. Ce prophète, en annonçant la conquête de l'Egypte par Nabuchodonosor et la fin malheureuse d'Apriès son roi orgueilleux, entre dans un détail que je vous invite de lire pour vous former quelque idée de l'autorité souveraine de Dieu sur les princes et sur les royaumes de la terre. Je m'en tiens à cette phrase si courte : Voici ce que dit le Seigneur noire Dieu.... Il n'y aura plus à l'avenir de prince qui soit du pays d'Egypte. (Ezech. xxx, 13.) N'êtes-vous pas étonné, mon cher Eusèbe, d'entendre annoncer une chose si peu vraisemblable, qu'un pays aussi fertile, aussi puissant que celui d'Egypte, n'aurait plus de roi qui fût de race égyptienne? Cependant celte prédiction, quelque surprenante qu'elle puisse vous paraître, a été accomplie par degrés et en différents temps. Peu de temps après sa publication, l'Egypte devint une province des Perses, auxquels ses rois, quoique originaires du pays, devinrent soumis; et la prédiction commença ainsi à s'accomplir.

Elle eut son entière exécution à la mort de Neclanébus, dernier roi de race égyptienne. Depuis ce temps-là, les Egyptiens ont toujours été gouvernés par des étrangers. Car après l'extinction du royaume des Perses, ils ont été successivement assujettis aux

Macédoniens, aux Romains, aux Sarasins, aux Mameluks, et enfin aux Turcs qui en sont ajourd'hui les maîtres.

Cette prédiction n'a pas été faite après l'événement. Il y a plus de deux mille ans qu'elle a été publiée ; car depuis la traduction des Livres sacrés des Juifs d'hébreu en grec sous les Ptolémées, il n'a pas été possible de la supposer à Ezéchiel.

Je conviens, direz-vous, que ces paroles aont d'un auteur qui vivait il y a plus de deux mille ans. Mais renferment-elles pour cela une véritable prédiction? Qui sait si un jour cette prétendue prophétie ne sera pas démentie par l'événement? Qui sait si l'Egypte ne sera pas un jour gouvernée par un prince qui en soit originaire? On peut dire la même chose de la prédiction précédente d'Isaïe : qui sait si Babylone ne sera pas un jour rebâtie?

Allez, mon cherEusèbe,rassembleztous les incrédules , formez une armée de tant de braves, partez, faites la conquête de l'Egypte, chassez-en les fiers Ottomans, prenez un homme de race égyptienne, mettez-lui le sceptre en main et le diadème sur la tête; de là, ne faisant qu'un saut jusque dans le Diarberk, emparez-vous de Bagdad, allez creuser l'ancien lit de l'Euphrate, desséchez les marais, fouillez les teires, déterrez les fondements de Babylone, relevez-en les murs, rétablissez les palais de ses rois et les temples de ses dieux. Nous avouerons alors qu' Ezéchiel et Isaïe se sont trompés, et qu'ils méritent aussi peu de créance que les prêtresses de Delphes et les prêtres de Claros. En vérité, est-on à soi, quand, au lieu de se rendre à l'évidence, on se ilatte que des prédictions de choses incroyables, vérifiées pendant plus de deux mille ans avec la dernière exactitude, deviendront fausses dans la suite des siècles?

X. Les trois exemples que je viens de vous mettre devant les yeux, me paraissent bien suffisants pour vous faire sentir qu'on ne peut rien dire de moins sensé contre les prophéties de l'Ancien Testament, que de dire qu'elles sont l'ouvrage de quelques pieux fourbes, qui les ont arrangées, le moins mal qu'ils ont pu, d'après d anciens événements. J'en ajouterais volontiers un quatrième, si je ne m'étais pas engagé de ne vous présenter que des prophéties dont vous ne puissiez me contester l'interprétation, en prétendant que les Juifs ne conviennent pas de leur objet. Je vous prie de le lire vous-même. Vous le trouverez dans le Deutéronome. Il semble que le législateur des Juifs y ait en vue de prévenir les préjugés que son autorité particulière pouvait faire naître dans leur esprit contre un nouveau législateur.

Le Seigneur votre Dieu, leur dit Moïse, vous suscitera un prophète comme moi, de votre nation et d'entre vos frères : c'est lui que vous écoulerez, selon la demande que vous files au Seigneur votre Dieu près du mont lioreb, où tout le peuple était assembla, en lui disant, que je n'entende plus la voix du

Seigneur mon Dieu, et que je ne voie plus ce feu effroyable de peur que je ne meure. Et le Seigneur me dit : Tout ce que vient de dire ce peuple est raisonnable. Je leur susciterai du milieu de leurs frères un prophète semblable à vous; je lui mettrai mes paroles dans la bouche et il leur dira tout ce que je lui ordonnerai. Que si quelqu'un ne veut pas entendre les paroles que ce prophète prononcera en mon nom, ce sera moi qui en ferai la vengeance. (Deut. xvin, 15, 18, 19.)

Méditez bien cette promesse; pesez-en toutes les expressions. On promet ici non plusieurs prophètes, mais un seul; par conséquent la promesse ne regarde en aucune sorte tous ces prophètes qui se sont succédé les uns aux autres dans la nation juive jusqu'à Malachie. On promet, non un prophète quelconque , mais un prophète semblable à Moïse, législateur comme lui, fondateur d'une alliance comme lui, thaumaturge comme lui, éclairé sur l'avenir comme lui, de la nation juive comme lui, dans un commerce intime avec Dieu comme lui, enfin dont on ne puisse rejeter les paroles, sans éprouver les vengeances du Seigneur. (Exod, xxxiii, 11; Num. xn, 6, 8.) • Où trouverez-vous tous ces caractères réunis? Ce ne sera dans aucun des prophètes qui ont paru parmi les Juifs jusqu'à Malachie. Il n'en est aucun parmi eux à qui Dieu ait parlé bouche à bouche. Il s'était même engagé à mettre cette ditférence entre Mo^e et les prophètes qu'il enverrait après lui, de ne se faire connaître à ceux-ci que par vision, et de ne leur parler que par songe (Num. xn), au lieu que le prophète qu'il promet ici de susciter, doit avoir cette conformité singulière avec Moïse : Je mettrai, dit le Seigneur, mes paroles dans sa bouche. De plus, quel prophète, depuis Moïse jusqu'à Malachie, s'est montré aux Juifs avec la commission de législateur? Leur commission était de prêcher et de faire observer la loi donnée en Horeb, non d'en établir et d'en publier une nouvelle, au lieu que le prophète que Dieu doit susciter, sera législateur. La demande des Israélites qui est ici rappelée, le dit assez : il est manifeste que la promesse est relative à la demande, par conséquent que le prophète fera avec douceur ce que Dieu avait lait sur la montagne d'Horeb avec un appareil terrible, c'est-àdire qu'il établira une nouvelle loi, à la place de l'ancienne. De plus l'autorité de ce prophète égalera celle de Moïse, si elle ne la surpasse pas. // dira tout ce que je lui ordonnerai. Que si quelqu'un ne veut pas entendre ses paroles, ce sera moi qui en ferai la vengeance. (Exod. xx, 19.) C'est ainsi quo s'exprime le Seigneur. On ne peut marquer une plus grande autorité, par des expressions plus fortes.

Où trouverez-vous donc tous les caractères de ce prophète que Dieu promet d'envoyer aux Juifs? Je le répète : ce ne sera dans aucun des prophètes qui ont paru depuis Moïse jusqu'à Malachie. Vous les trouverez tous réunis en Jésus-Christ notre

uni

Sauveur; mais dans un degré d'émineneo qui montre tout d'un coup que Moïse n'était qu'un serviteur de Dieu, et que Jésus-Christ en est le fils. Né, selon la chair, d'une mère juive, il public la loi la plus sainte, et la fait pratiquer; il établit l'alliance la [dus parfaite, et il y rend fidèle; il fait les plus grands miracles, et toute la nalure le reconnaît pour son souverain Maître; il annonce l'avenir, et il en dispose; il est le Verbe, Dieu comme son Père, un avec lui, toujours dans son sein ; lui seul le connaît et le peut faire connaître. Malheur à quiconque refuse de l'écouter. Le peuple juif, coupable de ce refus, porte encore aujourd'hui la peine de son ingratitude et de son aveuglement.

11 n est pas à craindre que vous soyez tenté de former aucun doute sur l'antériorité de cette prophétie à l'événement. Pour former un tel doute, il faudrait supposer la chose du monde la plus absurde, qui esl que les Juifs et les Samaritains qui reconnurent Jésus-Christ pour un prophète semblable et supérieur à Moue, corrompirent le Deutéronome ; que les Juifs et les Samaritains qui ne reconnurent pas Jésus-Christ, consentirentà la corruption; que de concert avec leurs ennemis ils insérèrent la prophétie dont il s'agit dans tous les exemplaires qui existaient de leur temps, de l'ouvrage de Moïse. Ainsi vous ne pouvez admettre l'événement, sans convenir que la prophétie lui est antérieure.

XI.Eusèbe. J'admettrai l'événement.quand vous aurez satisfait à une foule d'objections que j'ai à vous proposer sur ce sujet. Je sens même que c'est ici, où, avec les déistes, je dois ramasser toutes mes forces. Quelques caractères de divinité que puisse avoir la religion juive, elle m'intéresse peu, depuis la dispersion des Juifs, depuis le renversement de leur ville capitale et de leur temple. Les lois civiles données par 'Moïse ne regardaient que ce peuple rassemblé en un corps; cela est visible. Il est certain d'ailleurs que les lois cérémonielles étaient attachées au temple de Jérusalem. Dieu défendit sous peine de mort aux Israélites de lui offrir aucun sacrifice, que devant le tabernacle où était l'arche d'alliance. (Levit. xvn, 8, 9.) 11 leur dit que, lorsqu'il les aurait fait entrer dans la terre promise, il leur marquerait un lieu pour y fixer le tabernacle ; que dans tout autre lieu il ne recevrait ni leurs holocaustes, ni leurs vœux, ni leurs décimes, ni leurs prémices; et que ce serait dans cet unique lieu, devenu le centre de la religion, que résiderait son nom et sa majesté. (Deut. xn, 5, 6, 13, H.) Ce lieu privilégié demeura inconnu et indécis, jusqu'au temps de David; car Ge ne fut que par provision que le tabernacle fut établi à Silo au temps de Josué; et tous les séjours de l'arche, depuis qu'elle fut tirée de Silo sous le pontificat d'Héli, ne furent aussi que provisionnels.

Mais au temps de David, Dieu marqua nettement à ce prince et aux autres prophètes, qu'il choisissait Jérusalem pour une demeure fixe et perpétuelle. Dieu a préféré

Sion à toutes les autres demeures de Jacob, dit David ; Dieu a choisi Sion, il Va choisie pour y faire sa résidence. C'est où je me reposerai pour toujours, dit le Seigneur , c'est où j'habiterai , parce que c'est d'elle dont j'ai fait choix. (Psal. lxxxvii, cxxxi.) Cette préférence de Jérusalem à toutes les autres villes ne déterminait pas néanmoins, d'une manière précise, en quel lieu l'autel et le tabernacle y devaient être placés. Mais Dieu le fit connaître à David par le prophète Cad, et il lui marqua l'aire d'Oman, comme le seul lieu de l'univers où il accepterait à l'avenir les sacrifices commandés par la loi. (/ Parai. xxi, 18.) David le comprit ainsi : C'est ici, dit-il, la maison de Dieu ; et c'est sur cet autel que désormais tout Israël offrira ses holocaustes. [Psal. xxi, 1.) En effet, ce fut dans ce même lieu que le temple fut bâti par Salomon, selon ie dessein qu'en avait eu David, et selon la révélation qui lui en avait été faite. (II Parai, ni.)

Tout le culte extérieur de la religion fut donc fixé par l'ordre de Dieu à Jérusalem, et au temple qui y était bâti. 11 ne fut plus permis de choisir un autre lieu. Toute liberté sur cela fut ôtée. Dieu déclara qu'il ne changerait pas de volonté, et que le choix qu'il avait fait de Jérusalem, et du lieu où était l'autel et le temple, serait irrévocable. (Psal. xxxi ; // Parai, vu, 16.) Dieu a donc mis une entière impossibilité à l'exercice du culte extérieur, en faisant détruire Jérusalem et le temple, de même qu'à l'observation des lois judicielles, en chassant les Juifs de leur héritage. Ainsi, la religion juive ne subsiste plus qu'à raison des règles des mœurs, qui ne diffèrent point de la loi naturelle. D'où il suit que, si la religion chrétienne n'est pas révélée, nous devons nous en tenir à ce que les déistes appellent la religion naturelle.

SECTION II

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