‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 134 sur 163 · DES MIRACLES DE JÉSUS-CHRIST · texte numérisé non relu

DES MIRACLES DE JÉSUS-CHRIST

La certitude des miracles de Jésus-Christ n'u-l-elle point d'autre appui que les Evangiles ? Les Evangiles sont-ils siij posés ? — N'onl-ils été écrits qu'après la ruine de Jérusalem ? Sont-ils préférables à tant d'autres ouvrages qui ont porté le même nom dans les premiers siècles de l'Eglise.

Article I. — La certitude des miracles de Jésus- Christ n'a-t-elle point d'autre appui que les Evangiles ?

I. Vous avez trouvé sans doute, mon cher Eusèbe, dans les écrits de vos incrédules , une multitude de difficultés contre l'Evangile. Je sens comme vous tout l'intérêt qu'ont ces Messieurs à l'anéantir : c'est le moyen le plus court de s'atfranchir de toute religion qui est pour eux un joug insupportable. Mais que pensez-vous de toutes ces difficultés ? Les croyez-vous capables de

FART. IL

détruire les faits consignés dans les livres du Nouveau Testament? Pensez-vous même que tous ces nuages qu'accumulent les esprits forts, leur procurent effectivement cette nuit profonde qu'ils cherchent pour dormir en paix et pour éloigner ces images effrayantes d'une autre vie qui troublent leur sommeil ? Car enfin, voici des faits aussi certains que l'existence des hommes.

L'Eglise répandue aujourd'hui sur la terre reconnaît Jésus-Christ pour son chef; elle croit qu'il a fait des miracles dans la Judée ; qu'il y a souffert la mort sous l'empire de Tibère, qu'il est ressuscité le troisième jour après sa mort, et que quelques jours après être sorti du tombeau, il monta au ciel en présence de ses disciples, d'où il doit venir juger les vivants et les morts, pour les punir ou les récompenser selon leurs mérites. Cette sainte société commença de se former, sous l'empire même de Tibère, dans Jérusalem où Jésus-Christ venait de souffrir le dernier supplice. Elle était déjà nombreuse dès les règnes de Claude et de Néron, non-» seulement à Jérusalem, mais à Samarie , à Antioche, à Rome, à Ephèse, à Corinlhe, etc. Et sous l'empereur Trajan, elle s'était si multipliée, qu'il y avait des Chrétiens en Asie, en Afrique, en Europe. Or, par quel enchantement cette société s'est-elle persuadée qu'un homme mort sur une croix a fait des miracles durant sa vie; qu'il est ressuscité après sa mort, qu'il est monté au ciel, si tout cela n'est qu'une fable 1 Quoi? dans la Judée, il n'y a pas un seul témoin des miracles de Jésus-Christ, de sa résurrection, de son ascension, et l'on y croit que Jésus- Christ a fait des miracles, qu'il est ressuscité, qu'il est monté au ciel I Quoi ? à Rome, à Corinlhe, à Ephèse, à Antioche, où il y a des Juifs qui, suivant la loi, vont tous les ans à Jérusalem rendre leurs hommages au souverain Etre dans son temple, on ne sait si Jésus-Christ a fait des miracles ; et dans tous ces lieux on croit qu'il en a fait? En vérité, un tel enchantement serait de tous les prodiges le plus incroyable. Et si les esprits forts qui voudraient le réaliser étaient capables de le croire possible, ne seraientils pas Jes plus crédules de tous les hommes?

II. Eusèbe. L'Eglise ne fut composée, dans sa première naissance, que de quelques hommes de la lie du peuple, auxquels il est facile de faire accroire tout ce qu'on veut dès qu'il ne s'agit que de miracles.

On pourrait vous nier, mon cher Eusèbe, ce que vous avancez avec tant de confiance, d'après vos incrédules : Quels hommes de sens que les Ignace, les Clément, les Polycarpe, disciples des apôtres 1 Mais en vous passant ce que vous dites sans preuves, estvrai qu'il soit si facile de faire accroire au peuple tout ce qu'on veut dès qu'il ne s'agit que de miracles? Je sais que le peuple a du goût pour le merveilleux; mais c'est pour le merveilleux qui est favorable aux préjugés do son enfance, de son éducation, de .ses

penchants, de sa religion. Le peuple n'est rien moins que crédule quand il s'agit d'un merveilleux contraire à ses préjugés. En vain pour le lui persuader emploieriez-vous tous les charmes de l'élocutiun : il est sourd; il n'a que des yeux, il veut voir; et si, dans ce cas-là même, il croit ce qu'il voit, c'est tout ce que vous pouvez espérer.

Engagez vos incrédules d'en faire l'essai sur le peuple français, de lui persuader, par exemple, que le muphti fait des miracles à Constantinople; ou, si ces grands génies aiment mieux continuer d'exercer leurs rares talents à écrire contre la religion, obtenez d'eux qu'ils fassent venir de la Chine un certain nombre de bonzes pour annoncer dans nos campagnes qu'un saint de leur ordre guérit, depuis quelques a-nuées, tous ceux qui vont à son tombeau réclamer son secours. Nos bonnes gens de la campagne auraient-ils besoin qu'on leur défendît d'écouter ces missionnaires chinois? Ne les renverraient-ils pas chez eux co'mme des fourbes et des menteurs qui content des fables? Or les miracles de Jésus-Christ étaient contraires aux préjugés de ces hommes simples et ignorants, Juifs, Asiatiques, Grecs, Romains, dont vous prétendez que l'Eglise fut composée dans sa naissance.

J'avoue cependant que le peuple ne tient pas invinciblement à ses préjugés; qu'il peut admettre des faits qui les combattent, et même y renoncer quand il voit ses préjugés condamnés et les faits qui les combattent, admis et autorisés par ceux qui ont droit, en quelque sorte, de disposer de son esprit et de son cœur. Ses princes, ses magistrats, ses pontifes peuvent réussir par leurs exemples, par leurs exhortations, par leurs menaces à le détacher peu à peu des opinions qu'il a sucées avec le lait, lui en insinuer d'autres, et même, avec le temps, le faire passer à une religion nouvelle. Il a confiance dans leurs lumières; il est dans l'habitude de leur obéir; il les croit moins exposés à l'erreur, moins sujets à se tromper, et incapables de vouloir les tromper, surtout quand il n'aperçoit en eux aucun intérêt à le l'aire : il peut donc les suivre, malgré les liens naturels qui le tiennent attaché à ses ancêtres, à ses usages, à ses coutumes. Mais, autant qu'il a d'inclination à suivre ceux qu'il regarde comme ses maîtres, autant a-t-il d'aversion pour tout ce qui tend à le détourner de la route ordinaire et battue où il a toujours marché, et où il voit marcher son prince, ses magistrats, ses pontifes. Or, pour croire les miracles de Jésus-Christ, et pour se jeter dans l'Eglise au commencement de sa formation, le peuple n'avait pour guides ni princes, ni magistrats, ni pontifes. Que sera-ce, si vous ajoutez qu'il les avait pour ennemis; qu'en se faisant Chrétien, il s'exposait à toutes les disgrâces, à la perle de son repos, de ses biens, de sa vie.

Oui, je le soutiens; si les incrédules, au lieu d'attaquer les miracles de Jésus-Christ paj la simplicité des premiers fidèles, pou-

vaient dire : l'Eglise chrétienne, dans son origine, fut composée des plus grands génies

3u'il y eût alors, soit dans la religion, soit ans l'Etat, lesquels, enchantés de la beauté des idées de Jésus-Christ sur la Divinité, sur les mœurs, sur la vie future, lui prêtèrent des miracles pour accréditer ses maximes et les faire adopter aux peuples; un tel discours aurait quelque chose de plausible et de spécieux. Mais, dès que les miracles de Jésus-Christ ont été d'abord crus et admis par les simples, il est nécessaire qu'ils fussent alors d'une évidence palpable. Qu'allezvous dire contre leur certitude? Vous allez répéter de vaines déclamations cent fois mises en poudre par nos savants apologistes tant anciens que modernes. Vos incrédules reviennent sans cesse à leurs difficultés, sans même daigner dire un mot des réponses qu'on y a faites. 11 semble que ces fiers ennemis croiraient s'avilir s'ils paraissaient entrer en lice avec les défenseurs de la religion, ou même les avoir lus. Ils s'imaginent sans doute qu'il leur suffit d'ouvrir la bouche pour triompher, sans s'apercevoir qu'ils ne l'ouvrent que pour outrager la vérité.

III. Eusêbe. Sur quoi porte la certitude de vos miracles? Sans doute sur les Evangiles. Quel frêle appui 1

Sur quoi, mon cher Eusèbe, porte votre réponse? Car si l'Eglise a été formée, si elle a subsisté avant que les Evangiles parussent, n'est-il pas clair que les Evangiles ne sont point l'unique fondement de la certitude des miracles de Jésus-Christ, de sa résurrecton, de son ascension? Or, la formation de l'Eglise est antérieure aux Evangiles : c'est un fait constant que vos incrédules ne sauraient nier, surtout dans leur supposition, selon laquelle les Evangiles sont postérieurs à la ruine de Jérusalem.

Dès le règne de Claude et de Néron, il y avait à Jérusalem, à Rome, à Corinthe, à A»ntioche, à Ephèse, un grand nombre de Juifs et de gentils qui avaient reçu le témoignage que les apôtres rendaient, comme témoins oculaires, aux miracles de Jésus- Christ, à sa résurrection, à son ascension, à la descente du Saint-Esprit, au don des langues, vai dons miraculeux. Voilà un fait incontestable : l'Eglise chrétienne, formée et persuadée intimement de la vérité des miracles de Jésus-Christ, de sa résurrection, de son ascension, de la descente du Saint- Esprit, des dons miraculeux, avant la ruine de Jérusalem.

L'existence de l'Eglise chrétienne, dans le temps ou je la place, est constante par Suétone et par Tacite. La foi de cette sainte société est constante par les Actes des apôtres et par leurs Epîlres adressées aux Romains, aux Corinthiens, aux Ephésiens, aux Hébreux, etc.

Quel parti allez-vous prendre ? Ce ne sera pas de récuser le témoignage de Suétone et de Tacite. Sera-ce de récuser celui des apôtres, et conséquemmentde rejeter leurs Actes et leurs Enîlres comme des ouvrages de

l'imposture? Si vous en êtes réduit là, je ne puis que vous plaindre; vous êtes un pyrrhonien, c'est-à-dire un homme qui manque de sincérité ou de raison, avec lequel par conséquent il est inutile de traiter. Soutenir que les Actes des apôtres, les Epîtres de saint Paul, de saint Pierre, et généralement tous les écrits du Nouveau Testament sont des ouvrages faux et supposés , c'est soutenir une absurdité qui ne mérite pas d'être réfutée sérieusement. Il vaudrait autant dire qu'il n'y a jamais eu de république romaine ; que tous les ouvrages qui en parlent sont supposés ; que la monarchie française a commencé sous Pépin ; que les histoires qui parlent d'une première race de nos rois, sont forgées à plaisir par des imposteurs; qu'il n'y a jamais eu de Mahomet; que l'Alcoran et les traditions de la Sonna sont des écrits fabriqués par des faussaires.

Il ne vous suffirait pas même de révoquer en doute la vérité et l'antiquité de tous les écrits du Nouveau Testament : faites-y bien attention; les Epîtres des apôtres sont citées par d'autres écrivains contemporains des apôtres, tels que saint Ignace, saint Clément, saint Polycarpe ; et les mêmes Epîlres avec les ouvrages postérieurs, ont été citées par d'autres dans les siècles suivants : en sorte que, depuis les apôtres jusqu'à nous, c'est nne chaîne d'écrivains, dont les plus récents citent comme connus et préexistants tous ceux qui les ont précédés. Or il n'est pas possible de rompre cet enchaînement d'écrits qui se supposent les uns les autres. Il faut les admettre comme authentiques et sincères, ou les rejeter tous comme faux et supposés, c'est-à-dire introduire le pyrrbonisme historique. L'alternative est donc nécessaire : ou déclarez-vous pour le pyrrhonisme, ce système qui ne peut trouver place que dans une imagination dérangée, ou recevez les Actes des apôtres et leurs Epîtres comme authentiques; et par conséquent la formation et la foi de l'Eglise chrétienne, comme des faits certains, avant la ruine de Jérusalem.

IV. En admettant ces faits, direz-vous que les apôtres, trompés ou trompeurs, séduisirent les Juifs et les gentils auxquels ils persuadèrent les miracles du Sauveur, sa résurrection, son ascension, la descentedu Saint- Esprit, les dons miraculeux ? Mais ces faits sont du ressort des sens ; il est donc impossible que les apôtres aient été trompés. Il n'est pas moins impossible qu'ilsaient trompé : car si les Juifs et les gentils qui reçurent leur témoignage, n'avaient pas vu les miracles du Sauveur, il n'eu est pas de même des suites et des effets de ces prodiges, je veux dire du don des langues, des dons miraculeux ; ce sont des faits dont on les suppose témoins oculaires, et dont ils pouvaient juger par les sens. Ainsi de quelque manière que vous vous tourniez, quelque forme que vous preniez, il faut que vous conveniez que la certitude des miracles de Jésus-

Christ, sa résurrection, son ascension, n'ont pas pour unique appui les Evangiles ; mais que les fondements inébranlables en étaient jetés avant la ruine de Jérusalem. Tout cela est aussi constant, qu'il est constant qu'il y avait des Chrétiens dans le monde avant l'empire de Vespasien. A moins que vous ne prétendiez que ces premiers Chrétiens, plus sensés et plus sages que tous les philosophes grecs et romains, étaient des imbéciles, destitués également d'yeux et de raison ; qu'ils avaient embrassé ie christianisme sans savoir pourquoi, sans avoir aucune créance, et qu'ils se laissaient égorger pour Jésus- Christ, sans avoir aucune idée de Jésus- Christ ; prétention si absurde, que je croirais.-vous offenser, si je vous en soupçonnais Capable. 11 est donc faux que la certitude des miracles de Jésus-Christ n'ait point d'autre appui que les Evangiles; puisqu'avantla publication des Evangiles, l'Eglise chrétienne était formée, instruite, assurée des miracles de Jésus-Christ.

Mais pensez-vous que je sois disposé à vous passer cet insolent mépris que vous marquez pour nos Evangiles? Quel frêle appui ! dites-vous. Vos mépris ont sans doute pour fondement la supposition des Evangiles. Discutons ce fait.

Article II. — Les Evangiles sonl-ils iupposês?

I. Quand on vous accorderait que les Evangiles sont supposés, seriez-vous en droit d'en conclure que les faits qui y sont contenus sont faux et chimériques? Assurément la conlusion ne serait pas renfermée dans les prémisses. Il y a deux sortes d'impostures dans les auteurs. Un écrivain peut chercher à en imposer sur les faits et sur les dogmes qu'il établit dans son ouvrage; et par une suite de cette imposture, il peut chercher à en faire une autre, en attribuant son écrit à un auteur plus ancien et plus croyable qu'il n'est lui-même. Mais un écrivain peut être très-sincère et très-exact dans les faits et dans les dogmes qu'il avance ; mais pour donner du crédit à des faits et à des dogmes dont il est intimement persuadé, il peut donner à son ouvrage un auteur et une date qu'il n'a pas. Il est très-vraisemblable que la plupart des livres apocryphes des premiers siècles n'étaient point le fruit d'une imposture du premier genre. C'étaient de pieuses fraudes. On supposait un écrit à un auteur illustre et plus ancien pour accréditer des faits qu'on croyait véritables. On était fourbe et menteur par un zèle mal entendu pour la vérité. Il est visible qu'une imposture de cette seconde espèce ne détruirait point la preuve qu'on tire des Evangiles en faveur de la religion chrétienne. Or il est facile de montrer que les principaux faits rapportés dans les Evangiles sont véritables, et que les auteurs des Evangiles n'ont jamais prétendu en imposer sur ces faits.

II. C'est une maxime reconnue de tout le monde, que personne ne fait mal sans quelque dessein : Ncmo gratis malus est. Un im-

QEuvhf.s compl. de ib François. 11.

église pour y demander

posleur se propose de tromper, maïs voudrait-il passer pour un imposteur ? Voudraitil être convaincu d'avoir avancé ce qu'il ne croit point lui-même ? II n'avancera donc rien contre la notoriété publique. S'il veut débiter des mensonges, il choisira des faits, ou qui soient secrets, ou qui soient arrivés dans des temps ou en des lieux éloignés : mais il n'entreprendra pas d'en imposer au public sur des faits notoires, récents et prochains.

Pensez-vous qu'il y ait jamais un écrivain assez extravagant pour publier en France un ouvrage, où il dise sérieusement qu'il n'y a dans Paris que cinq ou six mille habitants; que cette ville est une république conduite par des bourgmestres, où il y a seulement un gouverneur établi par l'empereur ; qu'il y a environ trente ou quarante ans, qu'un certain homme ayant été exécuté en place de Grève, ses disciples prêchèrent partout qu'il était ressuscité le troisième jour ; qu'ils persuadèrent ce fait à un trèsgrand nombre de personnes à qui ils communiquèrent le don de prophétie, le don des langues, etc.; qu'un d'entre eux guérit à la porte de l'église de Notre-Dame, un homme de quarante ans estropié dès sa naissance, connu de tout Paris et de toute la France, qui l'avait vu tous les jours apporté à l'entrée de cette l'aumône ?

A qui un auteur si insensé en imposeraitil en publiant de pareils faits? De quelle manière serait reçue la doctrine qu'il voudrait bâtir sur de tels fondements ? Son ouvrage rentrerait bien vite dans les ténèbres obscures d'où il aurait osé sortir. Que serait-ce s'il s'agissait dans 'cet ouvrasse d'établir une religion contraire aux préjuges universels, àla religion régnante? De toutes parts s'élèveraient des cris de mépris et d'indignation. Quel Français assez fou s'exposerait aux opprobres et aux supplices, pour embrasser et défendre une religion fondée sur des impostures si grossières et si notoires?

Vous me prévenez dans l'application de ces principes du sens commun. Elle se fait d'elle-même aux faits essentiels et fondamentaux de l'Evangile, aux miracles de Jésus-Christ, par exemple, à sa résurrection, aux dons miraculeux qui étaient communs parmi les premiers Chrétiens, à la guérison du boiteux qui mendiait à la porte du temple de Jérusalem. Ces faits étaient publics, puisqu'on les supposait arrivés devant un grand nombre de témoins. Ces faits étaient récents, puisque, de l'aveu des incrédules, les Evangiles ont été écrits peu de temps après la ruine de Jérusalem. Ces faits étaient prochains, puisqu'ils ne s'étaient pas passés en des climats éloignés avec lesquels on n'eût point de commerce. Les Evangiles ont certainement paru d'abord dans la Judée et dans l'Orient, où il y avait partout des Juifs qui étaient dans un commerce continuel avec la ville do Jérusalem. Ajoutez que le témoignage que rendirent les apôtres à la

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résurrection tic- Jésus-Christ, et que les dons miraculeux ne furent point concentrés dans la Judée; ils s'étendirent à tout" l'empire romain. Et de quelle religion ces faits étaient-ils le fondement? D'une religion nouvelle, contraire aux préjugés universels et à la religion régnante; qu'on ne pouvait embrasser sans s'exposer à toutes sortes de disgrâces, d'opprobres, de supplices. Cependant les Evangiles ont été reçus comme véritables et sincères par tous les Chrétiens; ils ne sont donc pas l'ouvrage d'une imposture qui ait eu pour objet les faits essentiels et fondamentaux de la religion chrétienne. Ainsi quand on vous accorderait que les Evangiles sont supposés, vous ne pourriez rien en conclure contre la vérité des faits qui y sont rapportés.

111. Elsèbe. Si les Evangiles sont supposés, qui assurera que leurs auteurs auront eu plus de délicatesse à ne pas supposer des faits, qu'ils n'en ont eu à donner à leurs livres un auteur qu'ils n'avaient pas?

Qui l'assurera? Mon cher Eusèbe, l'approbation donnée par les témoins des faits qu'on y raconte. Il semble à vous entendre que le mérite d'une histoire dépend uni-

originaux une authenticité qui est d'un ordre supérieur à celle des histoires profanes. Ne m'accusez pas de n'avancer cette maxime

3ue par prévention pour ma religion. J'en irais autant, si vous le souhaitiez, de VAlcoran de Mahomet, quelque ridicule que soit cette pièce. Je conviendrais que, par ce principe, son authenticité l'emporte sur celle des histoires profanes. Une histoire de ce dernier genre tire presque toute son authenticité de son auteur, de ceux qui l'ont citée pour juslilier quelques faits, de son accord avec les autres écrits du môme temps. Mais l'histoire originale d'une religion a autant d'approbateurs, qu'il y a d'hommes qui ont embrassé cette religion. Il n'est plus question que d'examiner le caractère de ces approbateurs et les motifs qui les ont déterminés. Vous me dispensez sans doute de vous retracer le portrait des premiers Chrétiens, et de vous exposer leurs motifs. Je ne pourrais que vous remettre devant les yeux ce que vous avez vu cent fois, et que vous n'avez jamais pu voir sans une nouvelle admiration. Suivons notre objet. Vous devez convenir que quand on vous accorderait la supposition des Evangiles, vous ne pourriez quement de son auteur. Une histoire peutf en conclure qu'ils fussent faux. Mais que

je suis éloigné de vous accorder une chose si peu raisonnable 1

IV. Vous et tous les incrédules n'avez pas la plus faible preuve de la supposition des Evangiles. Il vous est impossible d'indiquer des auteurs différents de ceux auxquels on les attribue. Nous avons au contraire de leur authenticité toutes les preuves qu'il est possible d'avoir d'un fait de ce genre. Quelle est en effet la règle pour juger qu'un écrit ancien est de tel auteur ? Quelle est, par exemple, la règle pour juger que les Epîtres do Cicéron sont de Cicéron, que les Commentaires de César sont de César, que l'Histoire de France de Mézerai est de Mézerai ? N'estce pas la tradition, le consentement général de tous ceux qui ont «parlé de ces écrits ? Or, non-seulement les Chrétiens de tous les temps, mais les ennemis mêmes des Chrétiens qui ont eu quelque connaissance des Evangiles, ont attribué ces ouvrages à ceux dont ils portent les noms. Comment vous refuserez-vous à un témoignage si constant, si unanime, aussi ancien que les Evangiles môme ? Direz-vous que les premiers Chrétiens furent séduits ou séducteurs? Pouvaient-ils méconnaître les auteurs de ces livres ? C'était de leurs mains qu'ils les tenaient. Avaient-ils quelque intérêt à tromper leurs enfants , en leur confiant un si précieux dépôt? Us ne pouvaient rien faire do mieux, pour leur en inspirer la vénération, que de leur en nommer les auteurs respectables. Quel intérêt n'avaient-ils point h ne pas se laisser séduire, à ne vouloir pas séduire dans une matière si importante ? Ils étaient environnés d'ennemis furieux, des Juifs et des païens : ils en avaient au milieu d'eux, de plus redoutables encore, les hérétiques attentifs à toutes leurs démarches. Quelle défense auraient-ils opposée à l'ac-

être très-croyable quoique l'auteur soit anonyme et inconnu, ou même pseudonyme et supposé. Elle tire sa principale force de ses approbateurs, de la manière qu'elle est reçue par les témoins des faits qu'elle renferme. Quiconque change sa créance sur des points de conséquence, à cause d'une histoire, munit du sceau de son approbation cette histoire, en atteste les faits, en garantit mille fois mieux la vérité, que l'auteur n'aurait pu faire. Une approbation de cette nature qui consiste à recevoir une histoire comme ta règle de sa foi et de sa conduite, comme le fondement d'un changement entier dans ses pensées, dans ses actions, en un mot dans sa religion, est infiniment supérieure à une signature. Or tous les premiers Chrétiens ont adopté les Evangiles comme la règle d'une croyance et d'une conduite nouvelles, infiniment contraires àleurs préjugés. Donc ils ont donné aux Evangiles une approbation plus forte que s'ils les avaient munis de leur signature.

Il y avait à Jérusalem, peu de jours après la Pentecôte, plus de huit mille Chrétiens. Il y en eut peu de temps après un bien plus grand nombre dans la Judée, à Rome, à Antioche, etc. Supposons que lorsque les Evangiles ont paru il y eût cent mille Chrétiens; les Evangiles auront plus d'autorité, que s'ils étaient venus jusqu'à nous signés par cent mille témoins. Qu'importe donc, pour leur autorité , qu'ils soient anonymes ou pseudonymes? 11 en résulte la même différence par rapport tà leur autorité, qui est entre le nombre de 100,000 et 100,001. L'autorité de l'auteur ne fait qu'un témoin de plus.

L'approbation des premiers sectateurs d'une religion, surtout d'une religion telle qu'est la chrétienne, imprime à ses livres

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cusation d'erreur et de mensonge sur un point de cette conséquence, dont ces ennemis n'eussent pas manqué de les charger ? Cependant quel Juif, quel païen, quel hérétique a jamais fait là-dessus le plus petit reproche aux premiers Chrétiens? Celse et Julien, ces adversaires du christianisme si éclairés et si passionnés, ont reconnu euxmêmes l'authenticité des Evangiles.

V. Vous me direz peut-être que la comparaison que je fais des Evangiles avec les ouvrages de Cicéron et César n'est ni heureuse ni juste : car, ajoulerez-vous, qui croit réellement par une critique bien analysée que Cicéron et César sont les auteurs des livres gui portent leur nom ? d'ailleurs quelle prodigieuse différence entre ces livres et les Evangiles! D' 'une part une secte entière aimant le beau et le merveilleux , intéressée à embellir une histoire qui sert de fondement à ses maximes, adopte aisément les miraculeuses rêveries qui ont été enfantées par quelques particuliers plus zélés qu'instruits. D'une autre part, des personnes peu intéressées à savoir au vrai si César est l'auteur de ses Commentaires, si Cicéron a composé tous les livres qu'on lui attribue, se contentent uniquement de les lire et de les admirer, sans vouloir pénétrer si ce sont des Bénédictins qui ont fabriqué ces ouvrages.

Qui croit réellement, demandez-vous, que Cicéron et César sont les auteurs des ouvrages qui portent leur nom? Et l'on vous demande, qui ne le croit pas ? Qui a jamais nié ces faits, qu'il n'ait passé aussitôt pour un homme né pour les visions et les chimères? On ne vous donne pas la comparaison des Evangiles avec les ouvrages de Cicéron et de César pour une comparaison entièrement juste. On sait que personne n'a dû s'intéresser beaucoup aux ouvrages de Cicéron et de César, ni à savoir si ces ouvrages étaient réellement de ces auteurs ; au lieu que les Chrétiens ont dû toujours s'intéresser vivement et aux Evangiles , et à savoir s'ils étaient réellement des auteurs dont ils portent le nom. Mais de cette différence mémo résulte évidemment que quand il serait possible que les amateurs de l'antiquité savante fussent dans l'erreur au sujet des véritables auteurs des livres attribués à Cicéron et à César , jamais il n"a été possible que les Chrétiens se soient trompés au sujet des véritables auteurs des Evangiles. L Eglise, formée avant les Evangiles, n'a pu méconnaître la main qui lui présentait ces ouvrages comme les titres originaux de sa religion, le code de ses lois, la source de ses lumières, le fondement de ses espérances, de sa joie, de sa consolation. Et jamais elle n'a pu l'oublier dans la suite des temps: elle ne s'assemblait, selon saint Justin, que pour faire la lecture de ces ouvrages : ses ministres en tiraient la matière de leurs instructions : ses enfants les plus éclairés y cherchaient leur force et leur modèle.

De plus, comme nous l'avons observé,

(41) Ci-ilcsbus, Preuves de la religion de Jésus-Christ.

quel intérêt n'avait pas l'Eglise, dans son origine, d'ôler tout lieu à ses ennemis de lui reprocher sur ce sujet ou un défaut de discernement, ou un défaut de sincérité ?

Ne me répliquez pas que l'Eglise n'avait point à craindre ce danger de la part de ses ennemis ; parce que les Evangiles, non imprimés, étaient inconnus; qu'ilsVétaientque dans un petit nombre de mains et peut-être en des mains obscures et intéressées à ne les montrer qu'à peu de gens.

Une telle réplique est misérable. Quoique les Evangiles ne fussent peut-être pas aussi répandus alors qu'ils le sonttaujourd'hui depuis l'invention de l'imprimerie, ils n'en étaient pas moins connus des païens mêmes. On ne leur défendait point d'en entendre la lecture et l'explication qu'on en faisait dans les assemblées des fidèles. On ne les excluait que de la liturgie. Et d'aileurs quand on vous accorderait que les Juifs et les païens ennemis du christianisme n'eussent aucune connaissance des Evangiles dans le i" et le h* siècle, ces livres sacrés étaientils inconnus aux ennemis domestiques de la foi, aux hérétiques qui se séparaient de l'Eglise ou que l'Eglise retranchait de son corps comme des membres capables d'infecter ses enfants par leurs erreurs et par leurs scandales?

VI. J'ai prévenu l'imputation calomnieuse qu'il vous plaît de faire à la primitive Eglise d'un goût singulier pour le beau et le merveilleux qui lui fit adopter aisément de miraculeuses rêveries par l'intérêt qu'elle trouvait à embellir une histoire qui servait de fondement à ses maximes. C'est là cequ'on appelle proférer des mots où il n'y a point de sens. L'incrédule, à moins qu'il ne pousse lenyrrhonisme jusqu'à l'extravagance, est forcé de reconnaître les Actes des apôtres et leurs Epîtres, pour des ouvrages sincères et authentiques : c'est ce que nous avons démontré (41) : pourquoi donc après cela prêter aux premiers Chrétiens un goût singulier pour le beau et le merveilleux? Pourquoi les peindre comme des hommes disposés à adopter de miraculeuses rêveries pour embellir une histoire qui servait da fondement à leurs maximes? Est-ce que les Actes et les Epîtres des apôtres contiennent moins de miracles que les Evangiles ? n'y voit-on pas même rapportées toutes les principales merveilles qu'on trouve dans les Evangiles ? Abandonnons donc ces petites manœuvres aussi triviales que ridicules, pour nous en tenir au vrai.

L'Eglise était formée, instruite, persuadée des miracles de Jésus-Christ, de sa résurrection, de son ascension, de la descente du Saint-Esprit, des dons miraculeux, etc., avant que parussent les Evangiles. Ce ne fut donc point par un goût singulier pour le beau et le merveilleux qu'elle adopta dans la suite l'histoire de ces miracles. Elle avait reçu ces miracles contre son goût, puisqu'ils étaient contraires à tous les préjugés

de ceux qui les avaient crus les premiers. Elle n'en adopta donc l'histoire, que parce qu'elle y vit fidèlement tracés des faits que 1 évidence l'avait forcée de recevoir, et qu'elle connaissait toute la véracité de ses auteurs.

Pesez bien les difficultés que les premiers prosélytes des apôtres eurent à surmonter, pour se mettre à leur suite, vous conviendrez que l'évidence des miracles put seule en triompher. Vous admirerez môme la droiture de ces prosélytes, ou plutôt vous admirerez la puissance qui agissait sur leurs cœurs par son opération secrète et ineffable, en môme temps qu'elle agissait sur leurs sens par ses miracles : et vous serez indigné des mauvaises plaisanteries de vos incrédules. Quand je considère attentivement, d'un côté la doctrine qu'il fallait embrasser pour être Chrétien, et de l'autre, comment sont faits les hommes, je suis étonné qu'avec les plus grands et les plus évidents miracles, il y ait eu un si grand nombre de Juifs qui se soient rendus à la prédication des apôtres ; en sorte que je suis moins f appé des miracles, que de leurs suites et de leurs effets.

Il n'y a donc rien de moins fondé que votre accusation contre la primitive Eglise, d'avoir voulu embellir l'histoire de son Chef par de miraculeuses rêveries. Il n'y a même rien de moins vraisemblable. L'Eglise eût fourni des armes contre elle-même à ses adversaires, aux apostats qui la quittaient par lâcheté ; aux hérétiques qui s'en séparaient par orgueil; aux Juifs et aux païens qui la décriaient et la persécutaient par haine. Les premiers se seraient félicités de n'avoir pas prodigué leur sang pour défendre des fables ; les seconds se seraient glorifiés d'avoir quitté une société qui ne nourrissait ses enfants que de mensonges et de chimères ; les autres se seraient fait un mérite de dévoiler ses impostures à la face de l'univers. Ses enfants mêmes les plus attachés se seraient élevés contre elle : Vous nous présentez, auraient-ils pu lui dire, une histoire pleine de merveilles, dont jusqu'ici nous n'avons point entendu parler : nous avons au milieu de nous des contemporains de Jésus-Christ, ou du moins un grand nombre de leurs enfants; nous leur demandons ce qu'ils en pensent, et vos merveilles leur sont aussi nouvelles, aussi inconnues qu'à nous. Que prétendez-vous dire par ces promesses que vous mettez à la bouche de Jésus-Christ, lorsqu'il est près de quitter la terre et de monter au ciel ? Nous ne voyons parmi nous aucun effet de ces promesses magnifiques ; nous ne savons que la langue que nous avons apprise dans notre enfance : 1 avenir est pour nous un secret impénétrable; les maladies parmi nous qui résistent à l'art de la médecine, se terminent à la mort. Estce donc pour insulter notre raison , et pour mettre à une dernière épreuve notre crédulité, que vous avez fabriqué cette histoire

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