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fabuleuse? Voilà ce qu'on eût pu dire à Vl'r glive. Est-ce là ce qu'on lui a dit? les apostats qui avaient succombé sous la violence des supplices, se re|iro< liaient à eux-mêmes leur faiblesse et leur lâcheté, retournaient au combat, ou subissaient la pénitence qui leur était imposée pour la réparation de leur désertion. Los hérétiques, bien loin de rejeter les Evangiles, y cherchaient un appui à leurs innovations dans la foi. Les Juifs et les païens rebelles à la vérité confessaient les miracles de Jésus-Christ et des apôtres, et les attribuaient à la maj^ie. Les fidèles, ou témoins par eux-mêmes de ces miracles, ou assurés de leur réalité par le témoignage authentique des contemporains, et par l'accomplissement des promesses qu'ils voyaient de leurs yeux, s'estimaient heureux de mourir pour leur défense.
VII. Au reste, ne soyez pas surpris de voir les incrédules pleins de soupçons malins feontre la sincérité des premiers Chrétiens. Ils jugent de ces hommes vertueux par euxmêmes. Comme la vérité ne leur est rien, qu'autant qu'elle s'ajuste avec leur amourpropre, ils s'imaginent qu'il en était de même à l'égard des premiers disciples de Jésus-Christ. Vous connaissez le système dominant de ces messieurs [kl). Selon eux, qu'est-ce que le bien, la justice, la sincérité? Ce sont des idées que l'homme éclairé et dirigé par son amour-propre se fait à luimême. Voici comme il y parvient : dans l'oppression qu'il éprouve de la part de ses semblables, il se sent affecté d'impressions fâcheuses, contraires à l'instinct ou amourpropre qui le porte à chercher son bien-être. Il appelle ces impressions mal, injustice, vice, mensonge. De là, il se forme les idées de bien, de justice, de. vertu, de sincérité. Ainsi, suivant ce système, l'amour-propre étant la mesure et la règle du bien et du mal, du juste et de l'injuste, du vrai et du faux, il est clair que le bien, le juste, la sincérité ne sont que des idées arbitraires, qui dépendent uniquement de certains rapports avec l'amour-propre de chaque particulier; en sorte que le vice est un bien quand il convient à l'amour-propre, et la vertu un mal, quand elle lui déplaît. Oh 1 que les premiers Chrétiens étaient éloignés d'un si monstrueux système 1 Leur premier principe était qu'il y a une vérité éternelle et toute-puissante qui se vengera un jour du mensonge.
Article 111. — Les Evangiles ont-ils été écrits après la ruine de Jérusalem ?
I. Eusèbe. Quel que soit le système des incrédules sur la vérité et le mensonge, quels qu'aient été les principes des apôtres sur ce sujet , je puis vous accorder là-dessus tout ce qu'il vous plaira, sans vous donner plus de droit de fonder la certitude des miracles de Jésus-Christ sur les Evangiles. Ce* écrits sont postérieurs à la ruine de Jérusalem; par conséquent ils n'ont paru que dans un temps où' ils ne pouvaient essuyer de
(42) Ci-dessus, col. 944 scq.
PART. II
contradictions, seules capables d'acquérir à des faits anciens la certitude nécessaire. (Le Celse moderne.)
Je vous plains, mon cher Eusèbe, déjouer un si mauvais personnage. En servant d'écho aux incrédules, il ne vous échappe pas une parole que la raison puisse avouer. Comment pouvez-vous dire qu'il est indifférent, dans la cause présente, de regarder les apôtres comme des hommes véridiques par principe ? Ne suit-il pas de là que tous leurs récits sont véritables? Car si d'un côté ils sont incapables de vouloir tromper, il est impossible de l'autre qu'ils se soient trompés, puisqu'ils ne racontent que ce qu'ils ont entendu de leurs oreilles, ce qu'ils ont vu de leurs yeux, ce qu'ils ont touché et manié de leurs mains.
Quand on vous passerait que les Evangiles n'ont été écrits qu'après la tuine de Jérusalem, en pourriez-vous conclure qu'ils ne sont pas desauteurs auxquels on les attribue? La conséquence serait absolument nulle.
Tout ce qui s'ensuivrait, c'est que saint Matthieu, saint Marc et saint Luc auraient survécu à la ruine de Jérusalem. Où est l'impossibilité ? Cela est même vrai de saint Jean, qui, selon Eusèbe, ne mourut qu'après cette époque fameuse.
Si les évangélistes, dites-vous, n'avaient écrit qu'après la ruine de Jérusalem, leurs ouvrages n'auraient puessuyerde contradictions.
Mais quelles contradictions voudriez-vous que ces ouvrages eussent essuyées, s'ils ne contenaient que des faits connus, publics, notoires? Une histoire obscure ou douteuse, ou fausse, ne passe guère à la postérité, sans trouver de contradicteurs. Mais vouloir qu'une histoire qui ne contient que des faits éclatants et de la plus grande notoriété trouve des contradicteurs, c'est vouloir qu'il y ait nécessairement dans le genre humain des fous et des extravagants.
Ce que vous ajoutez que les contradictions sont seules capables de donner la certitude aux faits anciens, ne me paraît propre jqu'à établir le pyrrhonisme historique. Que deviendraient, selon votre principe, les faits les plus constants de l'antiquité, par exemple, qu'il y a eu une république romaine, un Alexandre, un César ? Ces faits ont-ils jamais été matière de procès entre les hommes ?
La preuve la plus forte qu'un fait est réel, et qu'il a eu dans le temps qu'il est arrivé toute l'évidence qu'il pouvait avoir, c'est quand il a passé à la postérité sans variation et sans contestation. Vous ne sauriez vous déclarer contre cette maxime sans arborer le pyrrhonisme; carquelque appuyé que puisse être un fait ancien, vous direz: j'en doute, parce qu'il n'a point été contredit; j'en doute, parce (jue, s'il a été contredit, c'est une marque qu il n'était pas certain dans son origine ; j'en doute, parce qu'il a peut-être essuyé des contradictions qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous ; j'en doute, parce que les contradictions que je vois qu'il a essuyées, ne
plus solides qu'on a lesquelles ont péri ongue suite de siècles écoulés de-
sont pas peut-être les formées contre lui , dans cette puis son origine.
Au reste, les miracles de Jésus-Christ et ceux des apôtres ont essuyé, et dans le temps qu'ils sont arrivés, et dans les siècles suivants où l'on était encore à portée d'en sonder la réalité, toutes les contradictions qu'ils pouvaient essuyer. Dans tous les temps, le vérité de ces faits a été reconnue par les ennemis et par les amis. Ces faits étaient trop constants et trop notoires, pour qu'on en pût révoquer en doute la réalité. Quelle contradiction ont-ils donc essuyée ? C'est au sujet de leur principe. Les Juifs et les païens témoins oculaires de ces œuvres manifestement supérieures à l'artifice, à l'industrie, aux forces humaines, de même qu'au cours de la nature, le attribuaient ou au Dieu suprême, annon' à par Jésus-Christ et par les apôtres, ou à jn esprit étranger, à la magie, a des génies malfaisants. Après la mort de Jésus-Christ et des apôtres, même accord entre les Juifs et les païens sur les faits, même partage sur la cause. Quelle fureur aujourd'hui de nier des faits avoués du genre humain depuis leur origine jusqu'à notre siècle, dans lequel, pour les nier, ces faits, on abjure Dieu, les esprits, la droite raison I
IL Les évangélistes, dites-vous encore, purent écrire tout ce qu'ils voulurent après la ruine de Jérusalem; ils n'avaient plus de contradicteurs à redouter.
De grâce, de qui tenez-vous le droit d'abréger ainsi les jours des hommes ? Quoi 1 quarante ans après Jésus-Christ, il ne restait plus sur la terre aucun de ses contemporains ? Jérusalem en tombant écrasa sous ses ruines tous les Juifs et tous les païens qui l'avaient vue et fréquentée avant sa chuté? Le seul saint Jean survécut à ce malheur? Tous les Juifs et les païens qui avaient vu Jésus-Christ et les apôtres, ne laissèrent pas même en périssant, des enfants après eui qui en eussent entendu parler ? Cessons de combattre des chimères.
III. Il est faux que les trois premiers Evangiles soient postérieurs à la ruine de Jérusalem. Vous conviendrez d'abord que votre prétention là-dessus n'a aucune vraisemblance : car vous n'ignorez pas que dans les trois premiers Evangiles est une prédiction bien précise de cet événement célèbre : or y a-t-il de la vraisemblance que les évangélistes n'en eusseni fait aucune mention, s'il fût arrivé de leur temps, pour faire remarquer l'accomplissement de la prédiction? Mais ce que vous m'accorderez sans doute, c'est que les Epitresde saint Paul sont antérieures à cet événement. Ce n'est pas une grâce que je vous demande; c'est l'aveu d'un fait démontré, aussi certain quo l'existence des Eglises de Corinthe, de Uome.d'Ephèse, etc., sous les empereurs Claude et Néron ; et l'existenco de ces Eglises est aussi certaine que celle des hommes de ce teuips-là. Sans répéter tout ce que nous avons dit sur
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66 sujet (43), relisez seulement les deux Epîtrcs aux Corinthiens. Ces Epîtres communiquées dôsle commencement aux autres Eglises : ces Epîtrcs si connues de l'Eglise de Rome, que saint Clément, l'un des premiers successeurs de saint Pierre, en fait usage pour exhorter les fidèles de Corinthe à l'union et à la paix avec leur clergé : ces Epîtrcs remplies de tant de détails, de circonstances, d'éclaircissements, d'avis, de reproches, de lumière, de sagesse, de douceur, de force, do charité, de menaces, où s'otfre à chaque ligne , le caractère le plus marqué d'un père tendre qui ne respire que le bien de ses enfants, d un maître éclairé qui ne craint que l'ignorance dans ses disciples, d'un apôtre zélé qui ne peut souffrir aucune espèce de désordre dans des hommes rachetés du sang de Jésus-Christ, d'un frère compatissant pour les besoins des fidèles de J°Eglise de Jérusalem.
Demandez-vous ensuite s'il a jamais été possible, après la mort de saint Paul, de persuader à l'Eglise de Corinthe qu'elle avait /reçu de lufces Epîtres, si effectivement elle ne les eût pas reçues. Pour vous aidera vous décider, faites une supposition bien simple, qui est qu'après la mort d'un ami intime, on voulût vous persuader que vous auriez reçu pendant qu'il vivait, une lettre signée de sa main, où il vous reprochait vos défauts, vous entretenait de vos affaires les plus secrètes, répondait à vos doutes sur plusieurs points, vous donnait de salutaires conseils. Réussirait-on à vous persuader la réception d'une telle lettre, si réellement vous ne l'aviez pas reçue ? Ne regarderiez-vous pas comme un insensé quiconque oserait le tenter? 11 est donc clair que les Epîtres de saint Paul ont été écrites avant la ruine de Jérusalem. Il n'est pas moins clair que saint Luc, le Gis spirituel de saint Paul, comme l'appelle saint Jérôme, et choisi par les Eglises pour être son compagnon dans ses travaux, et dans ses collectes de charité, a écrit le livre des Actes avant la ruine de Jérusalem. Il faut n'avoir jamais lu cet ouvrage, pour en douter. Il est visible que c'est un journal des voyages de saint Paul, écrit par le compagnon de ces voyages, dans le temps même de ces voyages, ou fort peu de temps après. Les lieux et les dates y sont marqués avec précision : tout ce qu on y dit, tout ce qu'on y fait, les discours et les démarches ont un rapport perpétuel et naturel à la ville de Jérusalem, a son temple, à ses fêtes, à ses sacrifices. Onvoitdans celte ville une Eglise chrétienne sainte et nombreuse, mais persécutée. On y voit ce que les apôtres ont à souffrir de la part de l'ordre sacerdotal, l'opposition qu'ils trouvent dans cet ordre à l'Evangile, les précautions qu'ils ont à prendre pour se dérober à la haine du grand prêtre, pour se garantir de tel prince ami du peuple, de tel magistrat romain attentif à le ménager.
Peut-on donc être de bonne foi, et ne pas
convenir de l'antériorité des Kpltrcsde saint Paul et du livre des Actes à la ruine deJérusalem ? Or do là suit que l'Evangile de saint Luc est antérieur au luèine événement. Car, en premier lieu, il n'est guère possible d'entendre que de saint Luc et de son Evangile ces paroles de la //' Epitrc aux Corinthiens (y 18) : Nous avons aussi envoyé avec lui (Tite), notre frère, qui est devenu célèbre par l'Evangile dans toutes les Eglises, et qui de plus a été choisi par les Églises pour nous accompagner dans nos voyages.
Cette dernière circonstance désigne assez clairement saint Luc compagnon des voyages de saint Paul. Aussi, dans les exemplaires grecs, on lit à la fin de cette Epitre qu'elle a été écrite de Philippe en Macédoine et envoyée par Tite et par saint Lue. Or il parait que saint Luc était célèbre dans toutes les Eglises pour avoir écrit l'Evangile plutôt que pour l'avoir annoncé. Mais en second lieu, ce qui est décisif, l'auteur des Actes [i, 2) nous apprend lui-même qu'il avait déjà composé son Evangile, et qu'il l'avait adressé au même Théophile, personnage illustre parmi les premiers Chrétiens, auquel il dédie son livre des Actes. L'Evangile de saint Luc a donc été publié avant la ruine de Jérusalem.
On ne peut lire saint Mattbieu'.sans remarquer en lui une attention singulière à montrer l'accord de l'Ancien Testament avec le Nouveau. Ce qui indique clairement qu'il écrivit son Evangile à Jérusalem pour les Hébreux convertis , comme l'atteste toute l'antiquité. Saint Irénée (lib. m, c. 1), Eusèbe (Hist. eccl., I. ur, c. 24), saint Jérôme (De vir. illust.), et plusieurs autres auteurs nous disent que cet apôtre, avant son départ de la Judée, fut prié par les fidèles de la Palestine de leur laisser par écrit ce qu'ils avaient entendu desabouche, pour les consoler de son absence. Saint Irénée et Eusèbo veulent même qu'il en reçut la commission do la part des apôtres.
Saint Marc écrivit son Evangile sur le modèle de celui de saint Matthieu et sous la direction de saint Pierre. C'est ce qu'enseignent les plus anciens auteurs ecclésiastiques, saint Irénée (Axlv. hœres., lib. m, c. 1), l'apias, saint Clément d'Alexandrie (apud Euseb., Hist. eccles., l:b. u, c. 14, 15), Tertullien (Conlr. Marc, lib. iv), saint Epiphane (hœres. 51), saint Chrysostome l'hom. 59J, saint Jérôme. [De script, eccles.) Ils appellent ce saint évangéliste le disciple et i interprète de saint Pierre jils disent que, l'ayant accompagné lorsqu'il alla à Rome, il y écrivit son Evangile à la prière des frères qui lui demandèrent qu'il leur donnât par écrit ce qu'ils avaient appris de la bouche de leur apôtre.
N'êtes-vous pas étonné, mon cher Eusèbe, de l'audace de vos incrédules ? Ils comptent pour rien la déposition de tant d'illustres témoins, qui touchaient à l'origine des choses. Se croient-ils donc mieux instruits
(45-) Ci-dessus, Preuves de la relig. de Jésus-Çlirisl, sect. 2.
que tous ces savants auteurs, qui avaient vu, ou qui étaient maîtres de voir les originaux encore subsistants des Evangiles, et qui n'attestent que la foi de toutes les Eglises chrétiennes do leur temps? Que peuvent-ils opposer à un témoignage si sûr et si universel ? Répondez en leur nom, puisque vous vous êtes chargé de leur cause.
IV. Eusèbe. Les Evangiles ne sont jamais cités dans les Epîtres ; donc ils ne sont pas antérieurs à la ruine de Jérusalem.
Est-ce là raisonner, mon cher Eusèbe ?
Quand il serait vrai que les Evangiles ne seraient pas cités dans les Epîtres,, s'ensuivrait-il qu'ils seraient postérieurs à la ruine de Jérusalem? Etait-il nécessaire que les apôtres, en écrivant aux Eglises qu'ils avaientfondées, les renvoyassent aux Evangiles pour y apprendre des faits dont ils avaient eu un si grand soin de les instruire eux-mêmes, en leur prêchant Jésus-Christ , sa vie, sa docirine ? Les apôtres avaient-ils besoin de ces citations pour donner plus de poids à leurs instructions ? Devaient-ils marquer la source où ils les puisaient pour se faire écouter ? Leur autorité confirmée par tant de miracles était-elle douteuse ? leur Minière était-elle inférieure à celle des évangélistes? Saint Pierre, saint Jean, saint Jude, avaient tout vu de leurs yeux, et saint Paul avait tout appris de Jésus-Christ. Mais êtes-vous bien sûr que saint Paul ne cite pas les Evangiles dans ses Epîtres ?
Quelle preuve avez-vous que saint Irénée (lib. m, c. 1), Origène (apud Euseb., Hist. eccles., I. ni, c. 4 ; vi, 25), saint Jérôme (in Calai), se trompent lorsqu'ils nous disent que quand saint Paul cite si souvent son propre Evangile, secundum Evangelium meum (Itom. u, 16 ; xvi, 25; I Thess. i, 5;// Tim. u, 8), il l'entend de celui de saint Luc ? Quelle preuve avez-vous que, lorsquo ce même apôtre assure dans sa iro Ep\tre aux Corinthiens (ix, 14), que le Seigneur ordonne que ceux qui annoncent l'Evangile, vivent de iEvangile, et dans sa 11° Kpîlre à Timothée (u, 12), que si nous sommes assez infidèles pour renoncer Jésus- Christ, il nous renoncera de même: il n'a pas en vue ces paroles de Jésus-Christ dans saint Matthieu : Celui qui travaille mérite qu'on le nourrisse. Celui qui me renoncera devant les hommes, je le renoncerai devant mon Père? (Matth. x, 10, 33.) Quelle preuve avez-vous que cet autre texte de 1a /re aux Corinthiens (vi, 2) : Ne savez-vous pas que les suints jugeront le monde ? n'est pas copié de cet autre de saint Matthieu : Vous serez assis sur douze sièges jugeant les douze tribus d'Israël ? (Matth. xix, 28.) Il esl vrai quo l'Apôtre ne nomme pas l'évangéliste, et qu'il cite sans paraître citer,' mais c'était son usage; il rapporte des passages formels de l'Ancien Testament sans dire selon qu il est écrit, et sans annoncer en aucune manière sa citation. C'est ainsi nue, dans son Epîlrc aux Romains fxn, 20), il dit sans aucune formule de citation : Si votre ennemi o faim, donnez lui à manger, s'il a
soif, donnez-lui à boire. Ce texte est tiré mot à mot du Livre des Proverbes, (xxv, 21, 22.) On trouve plusieurs exemples de citations qui ne sont pas annoncées dans la /" Epitie de saint Pierre, (i, 24 ; u, 4; m, 10, 11, 12.) Il me semble que vous devez tomber d'accord qu'il n'est point d'armes plus faibles que celles que vous employez contre l'antériorité des Evangiles à la ruine de Jérusalem. Je veux bien, direz-vous, en tomber d'accord : mais il faut que vous conveniez vous-même que vos Evangiles n'en sont guère plus estimables.
AimcxE IV. — Les Evangiles doivent-ils être préférés à tant d'ouvrages qui ont porté le même nom dans les premiers siècles de l'Eglise?
I. Eusèbe. // est certain que, dès le i" siècle de l'Eglise, il parut plusieurs récits historiques contenant un abrégé des paroles et des actions de Jésus-Christ, et ayant pour titre Evangile ou heureuse nouvelle. Saint Jérôme, .au temps de qui la plupart de ces ouvrages subsistaient encore, nous en assure. Tous les écrivainsdes premiers siècles de l'Eglise en font foi, et saint Luc le marque positivement à la tête de son Evangile : « Beaucoup de personnes ont entrepris d'écrire l'histoire des choses qui se' sont accomplies parmi nous. » (Luc. i, 1 )
La plupart de ces histoires évangéliques, et d'autres composées dans la suite, furent données à des personnes illustres dans le. christianisme. C'était ou des apôtres ou des disciples distingués de Jésus-Christ, qu'on assurait en être les auteurs. Outre les évangélislcs saint Matthieu, saint Marc, saint Luc, saint Jean, à qui on attribuait les Evangiles qui nous restent, on en attribua à saint Pierre, à saint Paul, à saint André, à saint Thomas, à saint Jacques, à saint Philippe, à saint Barthélémy, à saint Matthias. Il y en eut un sous le nom des douze apôtres, un selon les Hébreux ou les Nazaréens, un selon les Egyptiens.
Le christianisme bientôt après sa naissance vit sortir de son sein des enfants indociles qui essayèrent de corrompre ses Evangiles, et qui en fabriquèrent de nouveaux conformément à leur goût et à leursi préjugés. Ebion, Cérinthe, Basilide, Marcion, Appelle, les gnostiques, les évaristes , les valeniiniens en publièrent qui autorisaient leurs dogmes. Il y en eut même qui furent assezvisionnaires pour ne pas exclure le perfide Judas du nombre des évangélistes. Il parut un Evangile sous son nom. Certains fous qu'on nommait caïniles et édomites parce qu'ils regardaient Caïn comme un grand personnage , aussi bien qu'Esaii, se servaient de iEvangile de Judas qui était, selon eux, le prtnicr des apôtres, aussi bien que des Evangiles des autres apôtres. Mais surtout ce devait être une chose assez curieuse que l'ouvrage dont parle saint Epiphane sous le titre d'Evangile d'Eve. Ils croyaient qu'Eve était lrès-éclairée,et qu'elle avait appris du serpent de fort belles choses. Les gnosliques avaient aussi d'autres évangiles sous les noms des disciples de Jésus • Christ et des livres qu'ils QltriuuQt'cnt à Adam
OEUYllES COMPLETES DE LL FRANÇOIS.
et à Scth. Sans parler de l'Evangile de IVicodème, de celui de saint Barnabe, il g en tut aussi un qui ne contenait t/ue les premières années de Jésus-Christ sous le titre d'Evangile de l'enfance, et un autre qui ne contenait pareillement t/ue l'histoire des premières années de là Vierge, sous le titre de la nalivitéde Marie. De ces évangiles il ne nous reste que les titres cités duns les anciens, à l'exception de celui de la naissance de la sainte Vierge que l'on a en latin, de celui de la naissance du Sauveur que l'on a en grec et en arabe, du prolévungile de saint Jacques que l'on a en grec et en latin, et des fragments de quelques autres.
IL Que prétendez-vous conclure de là , mon cher Eusèbe? Que Jésus-Christ n'a pas existé ? qu'il n'a pas fait des miracles ? qu'il n'est pas ressuscité ? qu'il n'est pas monté au ciel ? Vous ne pouvez tirer de pareilles conséquences , puisque tous ces Evangiles sont d'accord sur ces faits. Que prétendezvous donc conclure? Le voici sans doute : que les premiers Chrétiens adoptèrent les quatre Evangiles, préférablement à tant d'autres, sans discernement et sans raison; car, ajouterez-vous, il faut de deux choses l'une : ou que les premiers ^Chrétiens aient rejeté les légitimes ouvrages des apôtres, ou que, dans le temps le plus pur et le plus innocent de l'Eglise, l'imposture et le fanatisme eussent séduit l'esprit des premiers iidèles. |
Il me semble qu'il faut conclure au contraire, 1° que les premiers Chrétiens, en adoptant les quatre Evangiles, et en rejetant tous les autres, ont donné une preuve sensible de leur discernement et de leur raison; 2° qu'ils admirent les ouvrages légitimes des apôtres, et qu'ils ne méprisèrent que ceux qui leur étaient faussementattribués ; 3"que, s'ils virent sortir de leur société des imposteurs et des fanatiques, ils les reconnurent pour tels, et par conséquent qu'ils firent éclater leur sincérité et leur sagesse.
Permettez-moi de faire quelques courtes remarques sur cette multitude d'évangiles quiserventdefondementà vos conséquences, avant de justifier celles que je vous oppose. Je sens bien que, sans entrer dans aucune discussion, il me serait aisé de vous arrêter tout d'un coup. Je n'aurais qu'à vous dire : Les premiers Chrétiens étaient instruits et en possession des Epîtres des apôtres, avant que ces évangiles apocryphes parussent; ils y découvrirent des faits et des dogmes nouveaux, qui n'étaient pas conformes a' ceux qu'ils avaient appris de la bouche de leurs premiers maîtres. Cela leur suffit pour les déterminera rejeter ces évangiles. Qu'auriez-voust à me répondre ? Mais pourquoi étaler avec tant d'affectation cette multitude d'ouvrages apocryphes ? Avez-vous des preuves que la plupart n'ont pas plus d'un titre, et par conséquent que le nombre n'en est pas aussi grand que vous voudriez le faire croire?
III. Telle fut, par exemple la destinée de l'Evangile de saint Matthieu. Cet ouvrage
écrit en hébreu ou en syriaque pour les Juifs convertis au christianisme , fut en usage parmi eux. Ils lo portèrent de Jérusalem à J»ella au delà du Jourdain, lorsqu'ils s'y retirèrent peu de temps avant le dernier siège de Jérusalem par les Romains. De Pella, cet Evangile se répandit dans la Décapole et dans tout le pays de delà le Jourdain où les Chrétiens s'en servaient encore du temps d'Eusèbe (llist. eccles., lib. m, c. 25) et do saint Epiphane (haeres. 29) ; mais il n'était pas dans son intégrité originale, ni dans la pureté des traductions grecques et latines tirées sur ce texte, dès le commencement, peut-être par saint Matthieu lui-même. Les Chrétiens hébraïsants, soit zèle, soit ignorance ou présomption, y ajoutèrent d'abord innocemment quelques circonstances ou quelques particularités qu'ils disaient avoiF apprises de ceux qui avaient vu Jésus-Christ et les apôtres. Les Nazaréens catholiques le conservèrent assez longtemps dans cet état imparfait. Du milieu de cette lîglise des Nazaréens ou des Chrétiens hébraïsants il s'éleva, dès la lin du 1" siècle, et au commencement du il", une foule d'hérétiques qui niaient la divinité de Jésus et la virginité de sa Mère, et qui soutenaient plusieurs autres erreurs capitales. Pour donner du crédit à leurs sentiments, ils les insérèrent dans l'Evangile de saint Matthieu, qui était le seul qu'ils reçussent pour la plupart, et en retranchèrent diverses choses qui ne leur étaient pas favorables. (S. Iren., I. 1, c.26; 1. m, c. 11.) Ainsi le même Evangile fut considéré comme authentique entre les mains des Nazaréens, et rejeté comme hérétique entre les mains des ébionites. Pour le déguiser encore davantage, "et afin qu'on ne pût pas les convaincre de falsifications, ces hérétiques en changèrent le titre et le nom, et l'appelèrent Evangile des douze apôtres, Evangile fie saint Pierre, Evangile selon les Hébreux, Evangile des Nazaréens ou des ébionites.
Les évangiles de la naissance de la sainte Vierge et le protévangile attribué à saint Jacques ne paraissent de même être qu'un seul ouvrage sous divers noms. Saint Epi* phane (hseres. 26) en fait auteurs les gnostiques.
L'Evangile do saint Barthélémy, n"est apparemment autre chose que l'Evangile hébreu de saint Matthieu que saint Barthélémy porta dans les Indes, où Pantaenus le trouva, et d'où il l'apporta à Alexandrie, selon Eusèbe (Hist. eccles., lib. v. c. 20), Nicéphore (I. 11, c. 23) et saint Jérôme. (Catalog. 2G.)
11 importe assez peu de savoir ce que c'était que les évangiles d'Apelle, de Basilide, de Cérinthe; si Apelle se contenta de corrompre les vrais Evangiles, comme le lui reproche Origène, ou s'il en fabriqua un. 11 semble que, selon le même Origène et saint Jérôme, Basilide en eut un qu'il eut l'effronterie d'intituler de son nom. 11 n'est pas constant que Cérinthe ne se servit pas de celui de saint Mathieu, de même que les ébionites. On croit que les encratites fai-
DEFENSE DE LA RELIGION. — Px\UT. II.
io:;o
saienl usage des quatre Evangiles canoniques, mais réduits en un corps par Tatien, et appelé l'Evangile de Tatien , ou des encratites, ou selon les Hébreux, ou selon les Syriens.
Les gnostiques, divisés en plusieurs sectes, avaient aussi plusieurs évangiles, ceux de l'enfance, celui de la naissance de Marie, le livre des Interrogations de Marie, l'Evangile de la perfection, ceux de Basilide, d"Âpelle, de Valentin, d'Eve. Ces hérétiques donnaient dans toutes les horreurs de l'impureté. Nulle différence entre ces hommes infâmes et la plupart de nos esprits forts, si ce n'est que les premiers couvraient leurs horreurs du voile de la religion, et que les derniers les couvrent de celui de la nature. Les ennemis de Jésus-Christ se ressemblent dans tous les temps. Voluptueux, ils ne veulent point d'un Dieu qui condamne comme adultère quiconque regarde une femme avec un mauvais désir.
Saint Cément d'Alexandrie, qui nous a conservé quelques sentences de saint Matthias, nous apprend que les carpocratiens, de même, que Marcion, Valentin et Basilide, abusaient du nom de cet apôtre pour soutenir leurs erreurs et leurs abominations. On ne trouve, dans les anciens, aucune trace de Y Evangile de Thadécow de Jude. Il n'en est pas de môme de celui de saint Thomas ou de l'enfance de Jésus fort célèbre parmi les gnostiques et les manichéens. Ces derniers <ûi avaient plusieurs autres, ['Evangile de vie ou V Evangile vivant, YEvangile Adda ou Modion, l'Evangile de saint Philippe. En "voilà bien assez sur ce sujet. Il est inutile de vous faire remarquer que l'Evangile do saint Paul n'était que celui de saint Luc, que les marcionites lui attribuaient après lavoir corrompu. Revenons à vos conséquences, ou plutôt à celles que j'y oppose. IV. Les premiers Chrétiens n'ont pas adopté indifféremment tous les ouvrages qu'on leur présentait sous des titres et sous des noms qu'ils respectaient infiniment; donc le discernement et la raison étaient le vrai caractère des premiers Chrétiens : c'est donc a tort que vous nous les représentez commo un peuple d'ignorants et de simples, nés pour être le jouet de l'erreur et de la séduction. Entre ces divers évangiles , les uns, comme ceux des gnostiques, étaient faits pour les passions humaines; les autres, comme celui de l'enfance du Sauveur, n'étaient qu'un récit continuel de merveilles : on y fait parler Jésus dans le berceau; on lui fait guérir de la lèpre la sage-femme que saint Joseph avait été chercher; combien d'autres miracles ne lui fait-on pas opérer, au temps de sa circoncision, de l'adoration des mages, en Egj pte, à Nazareth après son retour d'Egypte? On le représente jouant avec des enfants de son âge, les changeant en boucs, les rétablissant en leur premier état, construisant de petits animaux de terre, leur donnant la vie, allant avec Josoph par les maisons, y allongeant, ou raccourcissant, 6ans instrument, les meubles trop longs ou
trop courts, etc. Ces évangiles n'ont pas été adoptés par les premiers Chrétiens; donc la pureté et le bon sens étaient le vrai caractère des premiers Chrétiens : c'est donc à tort que vous nous les représentez comme un peuple d'imbéciles que l'apparence seule du merveilleux enchantait. Ces divers évangiles ne s'accordent ni dans les faits ni dans les dogmes. Ils n'ont pas été adoptés par les premiers Chrétiens; donc l'esprit juste, l'esprit de sagesse était le caractère des premiers Chrétiens : c'est donc à tort que vous nous les représentez comme un peuple de grossiers et de stupides, incapables de choix et d'examen, aux yeux desquels tout était d'un prix égal, d'un égal mérite. En un mot, si les premiers Chrétiens avaient admis indifféremment tous ces évangiles qui parurent de leur temps, il est manifeste qu'ils n'auraient eu ni sens ni raison : donc, en les rejetant, ils ont donné une preuve sensible de leur discernement et de leur raison.
V. Eusèbe. Je conviens que les premiers Chrétiens ont montré du sens et de la raison, en rejetant cette multitude d'évangiles : mais en ont-ils montré en recevant les Evangiles de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc, de saint Jean, plutôt que tous les autres?
Oui, mon cher Eusèbe; d'abord il faut bien qu'ils aient eu des raisons de recevoir ces quatre, plutôt que cette multitude d'autres; car enfin il est manifeste qu'il y a eu un choix de leur part et par conséquent qu'ils ont eu des raisons d'adopter les uns et de rejeter les autres. Quelles sont ces raisons? Elles sautent aux yeux. Les premiers Chrétiens avaient été instruits par les apôtres, avant que ceux-ci songeassent à rédiger par écrit leurs prédications : donc ils ne purent être les victimes de l'imposture de quelques écrivains : la conformité ou l'opposition des écrits avec les instructions qui avaient précédé, ouvrait une voie infaillible pour juger des écrits. Donc, si les premiers Chrétiens ont reçu les quatre Evangiles plutôt que tous les autres, c'est qu'ils ont trouvé dans les premiers une conformité, et dans les autres une opposition avec la prédication des apôtres. Une autre raison encore plus sensible et plus frappante, est la connaissance que les premiers Chrétiens ne pouvaient manquer d'avoir des quatre évangélistes : vous m'accorderez sans douto qu'ils ne pouvaient méconnaître saint Mathieu et saint Jean ; c'étaient deux apôtres. Us no pouvaient non plus méconnaître saint Marc et saint Luc : l'un était disciple et compagnon de saint Pierre; l'autre l'était de saint Paul; par conséquent ils étaient aussi connus que ces. deux apôtres mômes. Supposons d'aprèstoute l'antiquité chrétienne, que saint Matthieu, avant que les apôtres quittassent la Palestine pour aller prêcher dans les provinces éloignées, écrivit son Evangile à Jérusalem: que saint Jean écrivit le sien a Ephèse, saint Marc à Rome, saint Luc dans l'Acnaïo : il est impossible que l'Eglise do Jérusalem ignorât(que|s*int Matthieu lui avait
Œil VUES COMPLETES DE LE EUANCOIS.
mi
laissé l'histoire de Jésus-Christ. Il est manifeste que les Eglises de Home, de Corinthe, d'Ephèse ne pouvaient non plus ignorer, chacune séparément, ce qu'elles avaient reçu des mains de saint Mure, de saint Luc, de saint Jean. Si les premiers Chrétiens ont donc adopté les quatre Evangiles, et rejeté les autres, c'est qu'ils y ont été déterminés par l'évidence même des laits. (S. Iben., lib. ni, e. 1; apud Euseb., Uist. ecclcs., lib. v, c. 8.)
Enfin, quelque simples qu'il vous plaise de supposer les premiers Chrétiens, vous ne leur refuserez pas le sens commun. Or, en le leur accordant, vous les mettez, dès là même, à couvert de toute espèce d'illusion par rapport aux. ouvrages attribués aux apôtres ; par conséquent, s'ils n'ont admis que quatre Evangiles, et rejeté tous les autres, c'est que les quatre étaient véritablement de ceux dont ils portent le nom, et que tous les autres étaient faussement attribués à des apôtres. Je dis que vous ne pouvez accorder le sens commun aux premiers Chrétiens, sans les mettre dès là même à couvert de toute illusion par rapport aux ouvrages attribués aux apôtres, La chose est visible : car, ou les apôtres étaient vivants lorsque vous supposez que des faussaires ont fabriqué les Evangiles qui portent leurs noms, ou ils étaient morts. S'ils étaient vivants, ils auront désavoué ces ouvrages qui n'étaient point d'eux, et iljest impossible que les fidèles ne les en aient pas crus sur leur parole. S'ils étaient morts, les fidèles qui les avaient connus auraient dû être en garde contre ces ouvrages posthumes; ils auraient pu aisément s'assurer que les apôtres n'avaient euaucune raison de supprimer ces écrits pendant leur vie, s'ils en avaient élé les auteurs. Car il n'y a guère qu.e deux raisons qui peuvent engager un auteur à supprimer, sa vie durant, un ouvrage qu'il a composé : c'est ou l'envie de le perfectionner, ou quelque crainte humaine. Or les fidèles savaient bien que ni l'une ni l'autre de ces raisons ne pouvaient avoir lieu par rapport aux apôtres. Ils ne pouvaient donc voir publier des ouvrages sous le nom des apôtres après leur mort, sans soupçonner aussitôt de la fraude et de l'imposture. Ce soupçon aurait été d'autant plus fort , que les ouvrages auraient paru longtemps après la mort des auteurs : car, comme ils étaient inliniment intéressants, il n'était pas possible qu'on ne s'empressât de les publier. Si quelqu'un s'avisait aujourd'hui de publier quelque ouvrage sous le nom des apôtres , qui hésiterait à le regarder comme supposé? Qui ne croirait qu'il serait impossible qu'un tel ouvrage eût existé si longtemps sans devenir public?
C'est sans doute par ce raisonnement si naturel et si simple que la primitive Eglise a rejeté tous les écrits apocryphes attribués aux apôtres, soit qu'on les leur attribuât pendant leur vie, soit que ce ne fût qu'après leur mort. Dans le premier cas, un seul mot des apôtres suffisait pour faire abjurer ces
écrits, et, dans le second, les fidèles n'avaient qu'à dire : Si un tel ouvrage était véritablement de saint Paul, l'aurions-nous ignoré jusqu'à ce jour? Saint Paul ne nous l'aurailil pas laisse pendant sa vie? Ses disciples , ses amis, les compagnons de ses travaux et de ses voyages, ceux qui ont recueilli ses derniers soupirs, n'en auraient-ils eu aucune connaissance? Il n'a donc jamais été possible de faire recevoir à toute l'Eglise des écrits faussement attribués aux apôtres. Il est donc impossible que les quatre Evangiles reçus dans tous les temps par toute 1' Eglise soient des ouvrages supposés.
VI. Après ces réflexions qui se présentent d'elles-mêmes à l'esprit, vous sentez combien il y a de mauvaise foi ou d'ignorance dans le procédé de vos incrédules. Ces messieurs exagèrent d'un côté, le plus qu'ils peuvent, la simplicité des premiers Chrétiens ; de l'autre, les règles de la critique pour juger des ouvrages attribués aux anciens auteurs, afin d'en conclure que les premiers Chrétiens , incapables par leur simplicité des règles de la critique, ont été incapables de discerner les vrais ouvrages d'avec les faux attribués aux apôtres.
Sans doute, il ya toujours eu dans l'Eglise de grands hommes capables de toutes les règles de la critique. Mais il s'agit bien des règles de critique, où il ne faut qu'un peu de mémoire, des yeux, des oreilles I Or telle était la position des premiers Chrétiens par rapport aux Evangiles. Les fidèles contemporains de Jésus-Christ, qui avaient eu Je bonheur de le voir et de l'entendre, les fidèles privés de ce bonheur, mais instruits parles apôtres, reconnaissaient au premier coup d'oeil, dans les Evangiles, la vérité des faits qu'ils avaient vus ou entendus. Les fidèles au milieu desquels avaient écrit les évangélisles, ne pouvaient ignorer de quelle main leur venaient les Evangiles. Les fidèles des autres Eglises , en recevant de leurs frères ces ouvrages écrits sous leurs veut et remis entre leurs mains par les auteurs mêmes, étaient aussi assurés de posséder les vrais ouvrages des évangélisles, que s'ils les avaient| vu écrire eux-mêmes. Ainsi, les premiers Chrétiens avaient aussi peu besoin des règles de critique pour discerner les vrais Evangiles d'avec le's faux, que vous en auriez besoin pour juger si un mémoire de ma main que je vous remettrais, et où je vous entretiendrais de faits qui vous sont connus, serait de moi, et s'il ne contiendrait que des vérités.
VIL 11 est démontré, ce me semble, que les premiers Chrétiens n'ont pu être exposés à l'illusion par rapport aux quatre Evangiles. Or n'esl-il pas évident qu'on ne peut refuser le même privilège à leurs successeurs ? Comment ceux-ci auraient-ils pu devenir les tristes victimes de l'imposture? Serait-ce par la substitution de nouveaux évangiles aux apostoliques, ou par l'altération et la corruption do ces derniers en matière essentielle? La choso est impossible sans le consentement des Eglises réuanducs dans
tout le monde connu d'ês le commencement du 11e siècle. Quoi de plus impossible qu'un pareil consentement? S'il y aurait de la folie à penser qu'une seule nation, telle (pie la nation juive, ait pu consentir à changer ou à corrompre les livres de Moïse , qu'elle regardait comme les titres originaux de sa religion; il y aurait cent lois plus de folie à penser que cent nations chrétiennes aient consenti échanger ou à corrompre les Evangiles.
Nous donner, d'après Vaulenr âv\La liberté de penser, pour preuve de l'altération de no» Evangiles, ce qu'on lit de l'empereur Anastase dans la Chronique de Victor de Ttnuis, évêque d'Afrique, c'est nous prendre pour des imbéciles. Il était bien temps au vic siècle de vouloir corrompre les Evangiles, lorsque le monde entier était inondé de ces livres sacrés dans toutes les langues l Voici lo fait tel que l'expose Libérât, diacre de l'Eglise de Carthage. (Brev., c. 9.) Macedonius, patriarche de Constantinople, fut accusé d'avoir corrompu les divines Ecritures pour les accommoder au nestorianisme : cette altération roulait sur un passage de saint Paul. L'empereur fit déposer le patriarche, et rectifier les exemplaires falsifiés. C'est à cela que doivent être réduits ces grands mots du chroniqueur africain : Sous le consulat do, Messala, et par les ordres de l'empereur Anastase, les saints Evangiles ont été corrigés et réformés, comme ayant été écrits par des évangélistes ignorants. Victor se laissa tromper sans doute par quelques accusations vagues, auxquelles ne pouvait guère manquer d'être exposé un empereur liai, persécuteur, partisan d'Eutychès et de Manès, tel qu'était Anastase.
Nous objecter encore, avec les incrédules, comme une preuve de l'altération de nos Evangiles, les variétés du texte, ce n'est pas nous prendre pour des imbéciles, c'est montrer qu'on l'est. Que résulte-t-il, en elfet, de ces variétés? Touchent-elles à la foi, à la morale, à l'histoire? Non. Vous serez forcé u'en convenir, si, à l'exemple des hommes les plus savants et les plus laborieux, vous vous donnez la peine d'examiner les copies, les gloses, les versions, en remontant de sièelo en siècle, jusqu'au plus ancien manuscrit. Que résulte-t-il donc de ces variétés, sinon une preuve évidente de l'authenticité des Evangiles? Il n'y a point de variétés dans des livres qu'on n'a point lus, qu'on n'a point copiés, qu'on n'a point transmis avec zèle et comme un dépôt précieux aux générations successives; au lieu que, quand tout le monde lit des ouvrages, les cite, les copie, les explique, les interprète, il est impossible qu on en présente toujours toutes les parties dans les mômes termes. No voyons-nous pas ce qui arrive tous les jours aux prédicateurs, aux théologiens, aux écrivains, qui produisent des textes de l'Ecriture? Ne changent-ils pas, no dérangent-ils pas, sans le vouloir, les mots qui constituent ces passages ; et no serait-ce pas la source d'une infinité de variantes, s'il était néces-
saire, possible, ou utile de tenir compte de ces changements? Que conclure de là? Sinon que les livres qui donnent occasion à ces petits inconvénients, sont, de tous les livres les plus publics, les mieux lus, les plus anciennement respectés, autorisés, et par conséquent les plus vrais, quant au fond, qui soient au monde.
VIII. Jugez présentement de votre conséquence et de celle que j'y ai opposée. Vous aviez conclu, de celte multitude d'évangiles qui parurent dans les premiers siècles de l'Eglise, que, si les Chrétiens de ces temps-là n'en adoptèrent que quatre , ils le firent sans discernement; j'ai conclu tout le contraire. Lequel a raison, de vous ou de moi? je m'en rapporte à votre conscience. Arous avez donc tort d'accuser les premiers Chrétiens d'avoir rejeté les vrais ouvrages des apôtres. Ils n'ont rejeté que des ouvrages qui leur étaient faussement attribués, et il est impossible qu'en cela ils se soient trompés. Ils avaient un moyen aisé et tout à la fois infaillible de reconnaître leur supposition, et dans le peu de conformité de ces ouvrages avec la prédication des apôtres, et dans l'impuissance où étaient les porteurs de ces ouvrages de marquer les Eglises qui les avaient reçus de la main de ceux qu'on en disait être les auteurs, et dans le caractère de ces ouvrages, d'être posthumes ou de ne paraître qu'après la mort de leurs prétendus auteurs.
IX. Eusèbe. Cette multitude d'évangiles prouve du moins que, dans le temps le plus pur et le plus innocent de l'Eglise, l'imposture et le fanatisme avaient séduit les fidèles.
Ne confondons pas les temps, mon cher Eusèbe : il n'y a aucune preuve qu'avant la ruine de Jérusalem, il y ait eu des hommes assez audacieux pour corrompre les ouvrages des apôtres, ou pour leur en altribuerde faux. Il y eut sans doute, avant cet événement, un grand nombre d'histoires de Jésus- Christ, comme l'atteste saint Luc. Que pouvait-il y avoir de plus intéressant et de plus cher pour les premiers Chrétiens, que de s'instruire des paroles , des actions , des maximes de leur Sauveur ? N'était-il pas naturel que ceux qui étaient en état d'écrire , instruisissent par écrit leur famille de ce qu'ils avaient vu et entendu eux-mêmes, ou appris sur le rapport dts témoins ; que ces histoires fussent copiées; que les copies passassent d'une famille à l'autre; que chacun eût, pour ainsi dire, son évangile dans sa mémoire, dans ses mains, de même que dans son cœur? Mais il n'était guère possible que ces histoires si multipliées fussent également parfaites; qu'il n'y en eût de trop abrégées, ou de trop diffuses, ou de peu exactes. On avait de plus à craindre divers accidents que le temps pouvait amener, les variétés, les altérations, les fictions ou les fausses attributions de telle histoiro à tel écrivain. C'est ce qui détermina sans doulo les évangélistes à prendre la plume. Leurs écrits, avoués par les apôtres encore vivants
ii)^5 OEUVRES COMPLETES t)E LE FRANÇOIS.
reçus dans toutes les Eglises, traduits d'abord en l;Uin et en d'antres langues, lus dans les assemblées publiques, firent tomber toutes les histoires précédentes : en sorte qu'il est douteux s'il en subsiste aujourd'hui quelques traces. Que résulle-t-il de là? deux choses : 1" que l'histoire de Jésus- Christ était connue et publique dans toutes les Eglises fondées par la prédication des apôtres, avant que les évangélistes écrivissent, et par conséquent qu'ils ne purent être inventeurs de rien, ni tromper le public par
s évangé-
aucun concert; 2° que le nom listes était bien célèbre et bien respecté dans toutes les Eglises fondées par les apôtres, puisqu'il y lit abandonner et oublier toutes ces histoires qui avaient paru avant eux.
Mais sur la fin du i" siècle et au commencement du 11e, parurent des hommes superbes et voluptueux , semblables aux incrédules de nos jours, qui, étonnés delà profondeur des mystères, et de la sévérité de la morale de l'Evangile, osèrent y substituer les honteuses et chimériques productions de leur imagination déréglée. ( Hégésippe, apud Euseb., Hist. eccles., lib.iu.) Quel eût été le sort de ces monstrueuses productions, si elles ne se fussent montrées que sous les noms méprisables de leurs auteurs? Sans doute, elles eussent soulevé conire elles tous les esprits et tous les cœurs. Que firent donc leurs sacrilèges auteurs pour en diminuer l'horreur, et leur acquérir des partisans? Ils les présentèrent sous des noms vénérables. Ils insérèrent dans les ouvrages apostoliques des textes favorables à leurs erreurs; ils en retranchèrent d'autres qui leur étaient contraires. Ils firent plus, ils fabriquèrent des ouvrages nouveaux et les attribuèrent à des disciples illustres de Jésus-Christ. Voilà donc des imposteurs et dos fanatiques dans le temps le plus pur et le plus innocent de l'Eglise. Que résulte-t-il de là? Rien absolument, si ce n'est une preuve de l'innocence de l'Eglise primitive, et delà vérité de nos Evangiles.
Les écarts de quelques membres d'une société n'en ternissent pas toujours la pureté : ils ne servent qu'à relever l'éclat de son innocence, quand ils n'y sont ni autorisés, ni soufferts, ni impunis. C'est le crime approuvé, défendu, applaudi par le corps, qui en marque la corruption. Or l'Eglise primitive, surprise et indignée d'avoir donné naissance à des corrupteurs de ses livres sacrés, et à des fabricateurs de nouveaux évangiles, les convainquit d'imposture et de fanatisme, les chassa de son sein, arma ses enfants contre la séduction, les fit tellement connaître et en mêuie temps disparaître, que nous ne saurions pas aujourd'hui s'ils ont été, sans les monumentsqu'elle nous a conservés elle-mêmo de leurs erreurs impies. L'audace de ces hommes pervers n'a servi qu'à manifester la divinité de nos Evangiles, en accomplissant eux-mêmes les prédictions qu'on y lit, des scandales et des faux prophètes pour les siècles fu'urs. Telle a élé la
posés; que, faits qu ils
destinée de tous les imposteurs et de tous les fanatiques qui ont paru dans l'Eglise. Telle sera celle des séducteurs de nos jours. Leurs ouvrages pleins d'obscénité et d'impiélé périront avec eux ; et la postérité sera dans rétonnement que la terre ait porté des hommes si ennemis de tout bien.
X. Avouez votre défaite, mon cher Eusèbe ; voici votre raisonnement contre les miracles de Jésus-Christ, ce raisonnement favori des incrédules, qu'ils ont toujours à la bouche, qu'ils tournent en cent façons différentes, auquel ils reviennent perpétuellement, qui est, à proprement parler, l'unique en cette matière : les miracles de Jésus-Christ n'ont pour fondement que les Evangiles; or les Evangiles sont des ouvrages supposés, fabriqués après la ruine de Jérusalem, aussi peu dignes de créance que cette foule d'évangiles apocryphes qui parurent dans les premiers siècles de l'Eglise. Quel raisonnement 1 y a-t-il une seule de ces propositions qu'on puisse admettre? Vous venez de voir que la certitude des miracles de Jésus-Christ n'a pas pour fondement unique les Evangiles; que les Evangiles ne sont pas supquand ils seraient supposés, les contiennent n'en seraient pas moins vrais; qu'ils n'ont pas été publiés après la ruine de Jérusalem; que, quand ils auraient été publiés après cet événement, il ne s'ensuivrait pas qu'ils fussent supposés; enfin, qu'ils n'ont rien de commun avec les évangiles apocryphes. Vous rougissez sans doute pour vos incrédules de les voir réduits à n'opposer qu'un raisonnement si peu solide à des faits crus universellement, sans interruption, sans contradiction depuis plus de dix-sept cents ans par le monde entier. Est-ce ainsi que l'on combat les faits? Si cette voie était une fois ouverte, y a-t-il un fait ancien qui subsistât un moment? Les faits se détruisent par des faits et non par de vains raisonnements.
Pour affaiblir la certitude des miracles de Jésus-Christ et l'authenticité des Evangiles, il n'y aurait que deux moyens: l'un serait d'avoir quelques auteurs contemporains, qui, après des recherches exactes, soutiendraient d un côté que ces miracles étaient faux, et n'avaient d'autre appui que des bruits populaires; de l'autre, que les Evangiles ne méritent aucune créance, et qu'ils ne sont pas des auteurs auxquels ils sont attribués. L'autre moyen serait d'assigner, dans cette longue suite de siècles, depuis Jésus-Christ jusqu'à nous, un temps où l'Eglise, cette société si nombreuse formée par les apôtres, et composée de tant de nations diverses dès son origine, n'eût pas cru les miracles de Jésus-Christ, et un temps où elle eôt commencé de les croire; un temps où elle eût rejeté les quatre Evangiles, et un temps où elle eût commencé de les adopter. Or ces deux moyens sont également impraticables On ne peut citer aucun auteur contemporain qui ait nié la réalité des miracles de Jésus- Christ et l'authenticité des Evangiles. On ne peut assigner un temps où l'Eglise n'ait pas
cru les mêmes miracles, et où elle ait rejeté les mêmes Evangiles. On ne peut montrer que l'Eglise ait pu se tromper sur des faits de ce genre. Quel fait pourrait donc être certain, si des faits appuyés sur la foi constante, unanime, perpétuelle, aussi ancienne que ces faits, d'une société telle que l'Eglise, pouvaient être douteux? Mais la foi de l'Eglise, sur ces faits, est-elle constante, unanime, perpétuelle? La question n'est pas proposable. Est-ce que l'Eglise a jamais pu se former et subsister que par la foi des miracles de Jésus-Christ? A-t-elle jamais pu recevoir des histoires fausses de ces miracles ? Mais si vous souhaitez d'autres preuves de sa foi que l'impossibilité même qu'elle n'ait pas toujours été, consultez les monuments du 1" et du 11e siècle de son établissement. Avec les Actes et les Epîtres des apôtres, nous avons les lettres de leurs disciples saint Clément, saint Ignace, saint Polycarpe, monuments précieux liés à des monuments postérieurs, d'âge en âge jusqu'au nôtre, qui forment une chaîne indissoluble. On voit dans ces monuments, non-seulement une conviction entière des miracles, de la résurrection, de l'ascension de Jésus-Christ, mais des passages tirés des Evangiles.
Saint Clément dans sa /" Epître aux Corinthiens, emploie num. 13, le f 36 du chapitre vi de saint Luc; num. 46, le } 24 du chap. xxvi de saint Matthieu; le $ 42 du chap. ix de saint Marc ; le 2 du chap. xvn de saint Luc; le 6 du chap. xvm de saint Matthieu. Et dans sa IIe lettre, num. 2, le 13" y du chap. ix de saint Matthieu; num. 3, le 32 du chap. x de saint Matthieu ; num. 4, le 21 du chap. vu du même saint Matthieu, -et le 23 du chap. vu et le 27 du chap. xm de saint Luc; num 5, le 16 du chap. x de saint Matthieu, et 3 du chap. x de saint Luc; et le 28 du chap. x de saint Matthieu ; les f 4, 5, du chap. xn de saint Luc; num. 6, le 13 du chap. xvi de saint Luc, et le 26 du chap. xvi de saint Matthieu; num. 8, les 12, 10, du chap. xvi de saint Luc.
Saint Ignace dans sa Lettre aux Ephésîens, num. li, cite le f 33 du ch. xu de saint Matthieu ; dans sa Lettre aux Smyrnéens, num. |1, le j^ 15 du chap. m de saint Matthieu: dans sa Lettre à saint Polycarpe, num. 2, le f 16 du chap. x de saint Matthieu.
Saint Polycarpe dans sa Lettre aux Philippiens, num. 2, cite le f 1 du chapitre vu de saint Matthieu ; le 37 du chap. vi de saint Luc, et les 3, 10, du chap. v de saint Matthieu, et le 20 du chap. vi de saint Luc; num. 7, le 13 du chap. vide saint Matthieu, et le 4-1 du chap. xxi du même saint Matthieu.
Dire avec milord .Bolingbroke que ces hommes apostoliques n'avaient peut-être pas nos Evangiles sous les yeux, mais peut-être d'autres évangiles où ces passages qu'ils citent pouvaient se trouver, ou bien que ces passages pouvaient s'être conservés par une tradition non écrite, n'est-ce pas livrer son esprit à d'indignes chicanes? Et pour-
quoi voudrait-on que
ces écrivains n'eus-
sent pasnos Evangiles sous lesyeux, comme ils avaient les autres livres de l'Ecriture qu'ils citent, la Genèse, Job, Ezéchiel, et surtout les Epîtres de saint Paul, dont ils font un si grand usage? Ce qui est bien constant, c'est que nos trois premiers Evangiles étaient écrits avant saint Clément, saint Ignace, saint Polycarpe.
Outre les preuves que nous en avons données, saint Clément (/ Ep., num. 13 et 46; Il Epist. n. 8 et 2), en employant les passages que nous venons d'indiquer, a soin d'avertir, ou que ce sont les paroles du Seigneur Jésus, ou que c'est ainsi que parle le Seigneur dans l'Evangile, ou que c'est de l'Ecriture que sont tirées ces paroles. Saint Clément suppose donc les trois premiers Evangiles écrits, connus, publics. S'il ne les nomme pas en particulier, il ne nomme pas non plus les diiïérentes Epîtres de saint Paul, dont il tire des textes, à l'exception de celles aux Corinthiens, num. 47, épi tre l'e. Saint Polycarpe lire de même divers textes des Epîtres de saint Paul, de la première de saint Pierre, de la première de saint Jean, sans les nommer : or ne serait-il pas ridicule d'en inférer que ces deux saints n'avaient pas sous les yeux ces epîtres? Mais si saint Clément, saint Ignace, saint Polycarpe se contentent de tirer des textes des trois premiers Evangiles, sans les citer; Papias, ami et contemporain de saint Polycarpe, rend témoignage aux Evangiles de saint Matthieu et de saint Marc comme étant de ces auteurs, et nous apprend que le premier de ces auteurs avait écrit en hébreu, et que le second;avait eu pour maître l'apôtre saint Pierre. Eusèbe (Hist.ecclcs., I. ni, chap. 39) rapporte le morceau de cet ancien écrivain. Saint Iiénée (I. n Adv. hœres., chap. 39), moins ancien que Papias, mais d'un mérite bien plus illustre, né vers l'an 120, élève kle saint Polycarpe, fait sans cesse mention de nos quatre Evangiles, et s'appuie sur les vieillards de son temps, qui avaient vu non-seulement saint Jean, mais les autres apôtres. 11 reproche aux hérétiques qu'il combat, de vouloir s'ériger en réformateurs des apôtres. 11 enseigne que saint Matthieu publia son Evangile chez les Hébreux, et qu'il l'écrivit dans leur langue, pendant que saint Pierre et saint Paul prêchaient à Rome, et qu'ils jetaient les fondements de l'Eglise. Qu'après leur mort Marc , disciple et interprète de saint Pierre , nous laissa par écrit ce que saint Pierre avait prêché; que saint Luc, disciple de saint Paul, écrivit l'Evangile prêché par saint Paul ; enfin que saint Jean, disciple du Seigneur, écrivit le sknà Ephèse en Asie, [h, m, ch. 1, et apud Euseb. Uist. eccl. 1. v chap. 8.) 11 ajoute qu'il n'y a que ces quatre Evangiles; que le nombre en est fixe et immuable comme celui des parties du monde et des vents principaux; que ce qu'il avance sur ces quatre Evangiles est si inébranlable, que les hérétiques leur rendent témoignage, que chacun deux s'efforce d'en tirer de quoi autoriser
sa doctrine; que les ébionites se servent du seul Evangile de saint Matthieu, Marcion de relui de saint Luc, ceux qui font Jésus- Christ impassible, de celui de saint Marc, et les valentiniens, de celui de saint Jean. D'où il conclut que l'Eglise, ayant pour témoins de ses quatre Evangiles ses propres contradicteurs, ce qu'elle croit au sujet de ces Evangiles est inébranlable et véritable, llbid., c. 11.)
Ne suit-il pas delà manifestement que les Evangiles de Saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc étaient écrits avant les lettres de saint Clément, de saint Ignace, de saint Poljcarpe? Papias et Irénée, instruits par ceux qui avaient vu les apôtres, ont-ils pu ignorer ce que c'était que saint Matthieu, saint Marc, saint Luc? Ont-ils pu ignorer s'ils avaient écrit ou n'avaient pas écrit, et le temps où ils avaient écrit? Ont-ils pu ignorer des faits qui devaient être aussi connus de leur temps qu'il l'est du nôtre que les ouvrages du grand Bossuet sont de ce prélat? Ont-ils donc pu leur attribuer des ouvrages qu'ils n'avaient pas composés? Saint Irénée a-t-il pu ne point apercevoir la supposition qui en aurait été faite dans le peu d'années qu'on compte entre lui et les Pères apostoliques Clément, Ignace, Polycarpe? Les eût-il opposés aux hérétiques? Eût-il pris à témoin de leur vérité ces hérétiques? N'eût-ce pas été leur fournir des armes contre lui-même? Ainsi l'idée de la supposition des trois premiers Evangiles vers la fin du 1" siècle ou le commencement du ii°, est une chose absurde.
Or si les Evangiles de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc, existaient avant saint Clément, saint Ignace, saint Polycarpe, comment peut-on dire que les textes que ces Pères citent, et qui sont connus dans ces Evangiles, ne $ étaient peut-être conservés que par une tradition non écrite?
Vous sentez que nous pourrions faire le même usage des témoignages que rendent à nos Evangiles saint Justin, Tertullien, saint Clément d'Alexandrie, Origène, etc. Le premier, dans son Apologie ( Apolog. 2 aux empereurs Marc-Aurèle et Antonin) pour les Chrétiens aux empereurs, tire nonseulement des textes en grand nombre de nos Evangiles, mais il leur donne ce nom, et nous apprend qu'on en faisait la lecture, de même que des écrits des prophètes, dans les assemblées publiques. Tertullien écrivant contre Marcion (lib. iv,c. 5), rappelle cet hérétique à 1" Evangile qui a été dès le commencement donné par les apôtres, et qui se conserve comme un dépôt sacré dans les Eglises apostoliques. Il avait dit au chapitre précédent que ce qui démontre l'antiquité et l'authenticité de nos Evangiles, est que les hérétiques les corrompaient ; qu'ils ne tes corrompraient pas, s'ils n'étaient pas plus anciens. Origène (Origen.,/. lExposit., apud Euseb., I. vi, ch.25), et saint Clément d'Alexandrie (Strom. lib. ni), ne reconnaissent que les quatre Evangiles comme reçus par l'Eglise universelle de Dieu qui est sous
le ciel, celui de saint Maltliiui, celui de saint Marc comme dicté en quelque sorte par saint Pierre, celui de saint Luc, comme autorisé par saint Paul, et celui de saint Jean. Kusèbe (Hist. ecclcs., lib. ni, c. 24) donne pour une tradition constante que les évêques d'Asie ayant présenté à saint Jean les Evangiles des trois evangélistes qui avaient écrit avant lui, et qui étaient publics et connus de tout le monde, saint Jean les approuva et les reçut ; que, pour suppléer ce qui y manquait, il écrivit le sien. Ajoutez, si vous voulez, à tous ces témoignages celui des Celse, des Porphyre, des Julien, ces ennemis déclarés de Jésus-Christ et de nos Evangiles.
Il est donc impossible d'assigner, dans toute la durée de l'Eglise, un seul instant où elle n'ait pas cru les miracles de Jésus- Christ, et reçu les quatre Evangiles. Que pourriez -vous opposer à sa foi? Est-ce qu'elle a pu se tromper sur des faits tels que sont ceux dont il s'agit? Ce corps immense se présente à mes yeux comme un seul et même homme, voyant Jésus-Christ, écoutant ses apôtres, attentif à leurs miracles, recevant les Evangiles de la main de leurs auteurs, se survivant à lui-même, se renouvelant tous les jours avec les mêmes pensées, la même conviction. Ne serait-il pas aussi absurde de prétendre qu'un tel homme, muni de si bons yeux, n'a pas vu ce qu'il dit avoir vu, qu'il le serait de prétendre que tous leshommes sont aveugles? Il n'y a que des esprits vains et des cœurs dépravés jusqu'au dernier excès, qui soient capables de chicaner contre les miracles de Jésus-Christ et contre nos Evangiles.
XL Eusèbe. Déclamez à votre aise contre les incrédules ; je vous le permets -, je déteste leurs vices : je ne suis louché que de leurs raisons. Vous venez d'en combattre la plus éblouissante; mais elle n'est pas la seule. Ouvrons les Evangiles, nous y trouverons des armes propres à vous arracher la victoire que vous croyez avoir remportée.