CHAPITRE II
Critique des incrédules contre les Evangiles.
Article I. — Idée des evangélistes.
I. Je suis surpris, mon cher Eusèbe, que vous espériez de trouver des armes contre des faits publics, récents, crus par le monde entier, dans l'histoire même de ces faits, histoire écrite par des auteurs contemporains, connus, célèbres, témoins oculaires ; histoire où l'on cite un peuple de témoins vivants qui ne se sont jamais inscrits en faux ; histoire publiée à la face d'une nation ennemie, au milieu rie laquelle les faits viennent de se passer, sans qu'elle ait jamais osé la contredire; histoire adoptée comme exacte et fidèle par une partie de cette même nation, dans le temps même qu'elle parut, et malgré les intérêts les plus sensibles qu'on y avait de la rejeter ; histoire reçue dans toutes les nations do l'univers malgré les obstacles qui paraissaient les
plus invincibles, certifiée par le changement de pensées, de mœurs, de conduite de ces nations; attestée par leur sang et par celui de ses auteurs.
Comment pouvez-vous donc espérer de trouver, dans une telle histoire, des armes contre elle-même? Vous flattez-vous qu'elle vous fournira des preuves que les évangélistes se sont trompés? Il ne leur fallait que des yeux pour juger des faits qu'ils rapportent. Vous flattez-vous qu'elle vous fournira des preuves que les évangélistes ont voulu tromper ? Que je vous plains, si c'est là votre espoir 1
II. Dans nos évangélistes , la simplicité, la candeur, l'ingénuité, la droiture, le désintéressement le plus parfait sont visibles, et pour ainsi dire, palpables (kk). Il n'y a qu'un esprit naturellement fourbe et menteur, qui puisse être tenté de se défier de ces historiens : un esprit sage et vrai en est incapable. Nul autre intérêt que celui de la vérité ne paraît les animer : tous les autres intérêts demandaient qu'ils supprimassent les faits qu'ils racontent. Quel est l'homme assez insensé pour inventer de gaieté de cœur des fables qui doivent le rendre l'opprobre et l'exécration de son propre pays et de toute la terre, et le conduire à un supplice honteux? La plupart des faits qu'ils publient ont eu un très-grand nombre de témoins, dont plusieurs vivaient encore lorsqu'ils ont composé l'histoire de l'Evangile. Rien n'eût été plus facile que de les démentir etde les décréditer : était-ce le moyen de s'attribuer la vénérationjet la créance publiques ? L'on ne vit jamais d'hommes plus dépouillés du vice de l'orgueil : rien n'égale la modestie avec laquelle ils parlent de leur vocation à l'apostolat; ils racontent naïvement leurs défauts, leurs méprises, leurs faiblesses , leur lâcheté, les traits d'ignorance et de petitesse d'esprit, que des hommes moins humbles n'auraient eu garde de publier. Eux qui n'aimaient pas assez leur Maître pour le suivre au Calvaire après sa mort, bravent la fureur des hommes et les supplices les plus cruels. Est-il naturel d'aimer davantage ses amis quand on ne les voit plus, que lorsqu'on vit avec eux?
III. Joignons à ces caractères une sainteté extraordinaire et tout à fait héroïque dans des hommes qui avaient passé leur jeunesse sans éducation et sans culture. La morale évangélique est aussi bien peinte dans leur vie que dans leurs écrits. De tels personnages semblaient devoir réunir tous les esprits en leur faveur par le seul prodige de leur sainteté, quand Jésus-Christ n'y aurait pas joint les miracles éclatants qu'if opérait par leur ministère.
IV. Ils no sont point orateurs, et l'air naturel, touché, convaincu qui règne dans leurs écrits, porte dans les cœurs l'impression qu'ils ressentent eux-mêmes ; ils ignorent 1 art d'écrire l'histoire ; ils n'en suivent point les règles ; ils n'observent ni l'ordre, ni les
dates des événements; ils les racontent comme ils s'offrent à leur mémoire ; ils ne cherchent point à se prémunir contre la critique ni contre la défiance des lecteurs, et ce défaut de précaution? loin de leur nuire, sert.admirablement à faire sentir leur sincérité. Ils racontent avec simplicité, et sans songer même à les prouver, les commencements de la naissance de Jésus-Christ; l'histoire de Zacharie devenu muet, la conception de saint Jean-Baptiste, sa sanctification dans le sein d'Elisabeth, l'annoncialion de l'ange Gabriel à Marie, la naissance pauvre de l'enfant Jésus, l'adoration des bergers et des mages, les témoignages que rendirent à sa qualité de Messie le vénérable Siméon et Anne la prophétesse. Ils sentaient que les événements qui se sont passés au grand jour, assurent les faits arrivés dans l'obscurité d'une seule famille ; et quiconque en effet croira que Jésus-Christ a ressuscité les morts et s'est ressuscité soi-même, ne pourra douter de tout ce qui est contenu dans l'Evangile.
Ces auteurs sont si parfaitement uniformes sur le fond de l'histoire, qu'on croirait qu'ils se sont copiés les uns les autres, et qu'ils ont écrit ensemble l'histoire de Jésus-Christ : mais la diversité qu'on aperçoit dans leurs ouvrages, démontre qu'ils ont composé leur histoire séparément et en des temps différents.
V. Enfin ce ne sont point des philosophes, et jamais philosophie ne fut si relevée que la leur. Tout y est parfaitement conforme à l'idée de l'Etre infiniment parfait, à l'ordre immuable, à la droite raison, à la loi éternelle, à l'état de l'homme, aux besoins de la société : rien n'est si sublime ni si élevé au-dessus des sens, et rien n'est si fort à la portée de tous les esprits. Rien ne paraît si pénible que le joug qu'ils imposent, que le précepte de mortifier ses passions, de renoncer à la plupart des inclinations humaines, de pardonner à ses ennemis, d'aimer sans exception tous les hommes. Et dès qu'on veut porter sincèrement ce joug, et obéir à ces maximes, on devient plus tranquille, plus sage, plus content, plus heureux qu'on ne l'était auparavant : en sorte qu'il semble que ce joug, loin de surcharger les esclaves volontaires, les soutient, les anime, les élève. On éprouve dès ce monde qu'il vaut mieux être victime de la pénitence que de la cupidité, et l'on voit clairement que leur morale, exactement suivie, bannirait de chaque homme tous les vices, et du monde entier la discorde, la guerre, le trouble, les scandales, les dissensions qui le désolent.
C'est à quoi n'avaient pu pourvoir les plus sages législateurs, si supérieurs aux évangélistes en génie, en talents. Toute la science des plus grands philosophes n'a pu aboutir qu'à sacrifier une passion à une autre; l'orgueil à la sensualité, comme les épicuriens ; la sensualité à Torgueil, comme les stoï-
(44) Ci dessus, Preuve* de lu rel'vj. de Jésua-Clirisl, Col. oô'o.
ŒUVRES COMPLE
ciens. Nos évangélistes si simples, si dénués de science et d'art, ont donné seuls aux hommes des préceptes capables de les rendre sages et parfaitement heureux.
Telle est la conformité de leur doctrine avec l'idée de Dieu, avec la droite raison, avec l'état de l'homme, avec les besoins de la société.
VI. Mais il manque encore un grand trait à leur caractère : l'accord parfait qui règne entre eux et les prophètes, achève d'ôter tout prétexte et toute ressource à l'incrédulité. Non-seulement ce sont les mêmes événements prédits par les premiers, et racontés par les derniers, mais ce sont les mômes circonstances; c'est le même esprit, la même morale, le même dessein, le même désintéressement, la même patience, le même sort.
Cet accord admirable entre des hommes séparés par l'intervalle de tant de siècles, a pour le moins autant servi à la conversion du monde que les miracles. Et cependant quoi de plus victorieux et de plus. invincible que les prodiges qu'ont opérés les apôtres, h la vue d'une infinité de témoins, et qui de plus trouvent leur démonstration dans l'effet qu'ils ont produit avec une rapidité inconcevable, je veux dire le changement opéré dans l'univers, le renversement de l'idolâtrie, et l'établissement de l'Eglise chrétienne par toute la terre ?
• VII. Ce n'est là qu'une ébauche à peine crayonnée du caractère des évangélistes.
Soupçonner de mauvaise foi des écrivains si simples, si saints, «i judicieux, si éclairés, n'est-ce pas soupçonner la sincérité même? Si les incrédules n'aperçoivent pas ces caractères de vérité et de droiture , qu'ils ont l'esprit mal fait 1 S'ils les aperçoivent, qu'ils ont le cœur gâté 1 11 peut vous" être resté de la lecture de leurs ouvrages impies une impression confuse de défiance ; mais sondezen l'origine. Vient-elle, cette impression, de la raison? Cela n'est pas possible : les incrédules ne peuvent rien dire contre nos évangélistes que la raison ne désavoue. D'où vient donc cette impression? Elle vient du ton imposant que savent si bien prendre les ennemis de Jésus-Christ, de leurs tours étudiés, de leurs manières insinuantes, de leurs railleries délicates, de leur style enchanteur, de leurs mensonges. Dépouillez leurs discours de tous ces ornements imposteurs; vous serez étonné de leur faiblesse.
Article II. — Critique de l'Evangile de saint Matthieu et de saint Marc.
1. Eusèbe. Nous ri avons que la traduction grecque de saint Matthieu : l'original a disparu presquau moment de sa naissance. On ri est point d'accord non plus sur le temps que iévangélisle a écrit : est-ce six, ou huit, ou vingt-huit ans après la mort de Jésus- Christ? C'est un sujet de dispute entre les critiques. Ces nuages serviront toujours dasile à l'incrédulité.
Si vous ajoutiez, mon cher Eusèhe, à l'incrédulité volontaire, qui cherche un asile,
TES DE LE FRANÇOIS. M;i
sans s'inquiéter qu'il soit sûr ou uangoieux, réel ou imaginaire , je n'aurais rien à répliquer. Mais qu'est-ce que ces nuages? Quel asile offrent-ils? Qu'importe que nous so\ ons privés de l'original de saint Matthieu, pourvu que nous soyons assurés d'en avoir de bonnes traductions grecques et latines? Qu'importe que nous ignorions l'année précise où le saint évangéliste a écrit, pourvu que nous soyons assurés qu'il a écrit? La vérité d'un ouvrage historique dépend-elle de la langue dans laquelle il a été composé, et du temps précis qu'il l'a été? N'est-ce pas plutôt de l'estime qu'on en, 'a faite, de l'approbation qu'il a eue dans le temps qu'il a paru? Si l'incrédulité se croit en sûreté derrière do si minces nuages , elle ressemble \\ ces animaux qui, poursuivis par un chasseur, se croient à couvert des coups, quand ils ont appliqué leurs têtes contre un arbre; ou à ces hommes qui, sur mer, pour se rassure rcontrela tempête, se couvrent le visage.
Il n'est pas surprenant que l'original hébreu du saint évangéliste soit tombé dans l'oubli. Nous avons remarqué qu'il fut altéré de bonne heure par les Juif-; hébraïsar.tc, et corrompu ensuite par les ébionites. Quel intérêt pouvait prendre l'Eglise à sa conservation? 11 ne pouvait plus être d'aucun usage à ses enfants. Elle eut quelque attention pour celui que les Nazaréens conservèrent; mais comme le nombre de ces fidèles n'était pas grand, et qu'ils furent enfin regardés eux-mêmes comme hérétiques a cause de leur trop opiniâtre attachement aux cérémonies de la loi, l'Evangile dont ils se servaient disparut avec eux. 11 y avait trèspeu de Catholiques qui entendissent J'hébreu, et qui pussent ou voulussent s'en servir. On aima mieux s'en tenir au grec, dont personne ne contestait l'authenticité, ou aux versions faites sur le grec, que d'avoir recours aux sources des Hébreux, qui étaient visiblement altérées, ou du moins très-suspectes.
11. Eusèbe. Je veux bien avouer que dès les temps apostoliques, il y a eu une version grecque del'hébreuxde saint Matthieu ; Papias, qui vivait alors, assure même (apud Euseb, Hist. cccles., f. in, c. 39) qu'il y en avait eu plusieurs. Mais qui nous assurera de l'authenticité de cette version qui passe aujourd'hui pour originale, depuis la perte de l'hébreu?
Qui nous en assurera, mon cher Eusèbe?
La même autorité qui nous assurerait de l'authenticité du texte hébreu, s'il subsistait encore. C'est l'Eglise qui a reçu cette version, qui dès le commencement l'a mise entre les mains de ses enfants, qui l'a lue dans ses assemblées. Quel garant plus sûr, plus éclairé, plus attentif? L'Eglise était instruite de tout, avant que les évangélistes écrivissent; elle avait un intérêt infini à n'adopler aucun écrit qui ne fût parfaitement conforme à la prédication de ses maîtres ; elle ne pouvait pas plus méconnaître ses évangélistes que ses apôtres ; elle a rejeté tout ce qui portait faussement leur nom;
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jamais elle n'a mis au niveau de leurs ouvrages ceux de tout autre auteur, quelque dignes qu'ils fussent d'ailleurs de sa confiance: c était assez qu'elle ne connût pas l'auteur <i'un écrit, pour qu'elle lui refusât le titre d'apostolique; on porta môme dans les premiers temps la délicatesse à cet égard, jusqu'à ne pas donner d'abord ce titre à VEpîlre de saint Paul aux Hébreux, à celle de saint Jacques, à la IIe de saint Pierre, à celle de saint Jude, à la IIe et à la IIIe de saint Jean; parce qu'on n'avait pas encore les témoignages des Eglises particulières qui en avaient une parfaite connaissance. Il est donc sensible que l'incrédulité ne peut trouver l'asile qu'elle cherche, ni dans la perte de l'original hébreu de saint Matthieu, ni dans le partage des critiques au sujet de l'année précise qu'a écrit le saint évangélisle.
III. Eusebe. Je comprends très-bien que nous ne pouvons juger d'une histoire ancienne, de son exaclitude, de sa vérité , que par l'approbation qu'elle reçut des contemporains , et qu'elle a continué d'avoir d'âge en âge. Je comprends encore qu'il importe peu que nous ayons une histoire dans la langue qu'elle a été écrite par l'auteur, si nous en avons une version faite dès le commencement, aussi approuvée que l'original avait pu l'être par les contemporains. Or il en est de l'histoire de Jésus-Christ comme de toute autre histoire ancienne. J'entrevois ici même une différence à l'avantage de l'histoire de Jésus-Christ. Etant le titre original d'une religion, elle dut intéresser infiniment les contemporains. Elle suppose un rigoureux examen , et de la part des adversaires de cette religion, et de la part de ses sectateurs : de la part des premiers , par l'envie de décréditer une religion qui leur était contraire; de la part des derniers, par la crainte de passer pour des dupes ou pour des fourbes. Cette réflexion me touche d'autant plus , que je n'aperçois rien dans cette histoire qui pût prévenir en sa faveur, et la faire recevoir avec précipitation : elle ne présentait que des exemples et des maximes propres à troubler les consciences , à alarmer les passions , à confondre les préjugés dans un style sans attraits, surtout pour des nations aussi cultivées qu'étaient alors les Grecs et les Romains. Ainsi j'abandonne toutes mes diflicultés précédentes. Je conviens que les Evangiles ont été reçus dans le temps. Je veux examiner à mon tour si l'on a dû les recevoir.
J'ouvre saint Matthieu : je lis la généalogie qu'il donne de Jésus-Christ : je n'y trouve rien qui ne me déplaise. Quelle affectation puérile de vouloir trouver quatorze générations depuis Abraham jusqu'à David, quatorze depuis David jusqu à la captivité de Babylone, et encore quatorze depuis la captivité jusqu'à Jésus - Christ ! Le nombre de trois fois quatorze ne s'y trouve pas, et. pour le faire cadrer juste, il faut compter deux fois Jéchonias, une fois à la fin du second intervalle , et une fois au commencement du troisième. Saint Matthieu,
ÛElvaes cou pl, de Lt François. II.
pour sauver son mystère de deux fois sept , ou quatorze, dans le second intervalle, a été obligé de sauter soixante-et-dix-sept ans et trois générations , en faisant Joram père d'Ozias, quoiqu'il ne fût que son bisaïeul. Enfin y a-t-il de la vraisemblance que le troisième intervalle , qui a duré beaucoup plus que »le second, n'ait compris que quatorze générations ; d'autant plus que saint Luc n'y en comprend pas moins de vingt-deux ?
D'un côté , convenir que les contemporains des évangélistes ont reçu l'histoire de Jésus-Christ ; de l'autre, entreprendre d'examiner s'ils ont dû la recevoir, est-ce être bien d'accord avec vous-même? Mon cher Eusèbe, ne sentez-vous pas que ces contemporains des évangélistes n'ont pu recevoir l'histoire de Jésus-Christ qu'à cause de sa conformité avec les faits? A quoi donc peut se terminer votre examen? Vous croyezvous plus en état de juger de ces faits que les témoins mêmes de ces faits? S'il était question de quelque système philosophique, je vous inviterais, je vous presserais de le soumettre à un nouvel examen Quelles chimères n'ont pas enfantées et n'enfantent pas tous les jours les têtes des philosophes I Mais il est ici question de faits sensibles et publics, sur lesquels ni les évangélistes ni leurs contemporains n'ont pu se tromper. Les historiens de Jésus-Christ publient des miracles récents, indiquent le temps, le lieu où ils viennent d'être opérés, les personnes sur lesquelles ils ont été opérés, les témoins qui en ont été les spectateurs. Leurs récits n'ont jamais essuyé de contradictions quant aux faits, ils ont été crus par le monde entier. Et vous prétendez aujourd'hui convaincre de faux le monde entier. En vérité, une pareille prétention n'est-elle pas risible?
Vous trouvez donc trois défauts considérables dans la généalogie de saint Matthieu : 1° une erreur de calcul, une addition défectueuse lorsqu'il compte quatorze générations au troisième intervalle ; 2° plusieurs générations omises dans le deuxième et troisième intervalle; 3° une ridicule affectation du nombre de deux fois sept.
Quelles conséquences allez-vous en tirer? Que saint Matthieu était un ignorant , ou qu'il manquait de sincérilé? De bonne foi, les croyez-vous bien fondées ces conséquences? Quoi 1 saint Matthieu no savait pas compter jusqu'à quatorze? Il ne pouvait connaître, ou par une simple lecture du Livre des Rois, ou par les archives publiques, où étaient déposées les généalogies des familles , qu'entre Joram et Josias , il y avait eu trois générations? Il n'y a qu'un stupide qui puisse soupçonner ici d'ignorance un auteur qui cite sans cesse l'Ancien Testament, et qui l'avait sans doute sous les yeux en écrivant. Mais il faut être méchant à l'excès pour accuser saint Matthieu d'avoir voulu en imposer à ses lecteurs. Quel intérêt avait-il à tromper? Une faute si grossière n'aurait pu servir qu'à le perdre.
Plus les faits sont connus et publics, plus un historien se permet d'en supprimer quel-
«•LYRES COMPLETES
qiics circonstances, supposant qu'il est trèsaisé de s'en instruire. C'est ainsi que, clans les raisonnements , on supprime des propositions intermédiaires, faciles à suppléer. De moine une suite étant connue publiquement, on ne se croira pas obligé d'en marquer toutes les parties. Les auteurs sacrés de l'Ancien Testament, dans les généalogies, vont à leur but, et ne rapportent que les personnes qui leur sont nécessaires. Dans les Paralipomènes (/ Parai, iv, 1), on met Sobal comme fils immédiat de Judas, quoiqu'il ne fût que cinq ou six générations après lui. On remarque plusieurs noms omis dans Je chapitre h du /" Livre d'Esdras, comparé au chapitre vu du //' Livre. L'histoire profane en fournit aussi des exemples. Les catalogues des rois des anciennes monarchies ne sont pas toujours remplis. Sur quoi vous pouvez consulter Grotius, et Lighlfoot (llort. Uebr.)
Saint Matthieu a donc pu , sans donner atteinte à la vérité, supprimer quelques générations , pourvu qu'il gardât toujours le fil des descendants, ce qu'il a effectivement observé. Il a eu apparemment en vue de disposer ces générations d'une manière plus propre à les faire retenir. C'est pour aider la mémoire , et non par un goût pour le nombre de deux fois sept, qu'il les a ainsi réduites. Trouvant que le premier intervalle déterminé par les deux plus illustres ancêtres de Jésus-Christ comprenait quatorze générations, il a voulu réduire les deux intervalles suivants au même nombre.
Il n'est pas nécessaire de compter deux fois le même homme pour trouver les quatorze générations du troisième intervalle. 11 y a eu deux Jéchonias, l'un qui s'appelait aussi Eliacim ou Joaltim : c'est le dernier du second intervalle. L'autre était fils du précédent, et s'appelait aussi Joachim. Il est le premier du troisième intervalle. 11 était notoire que la captivité de Babylone avait duré soixante-et dix ans, et queJéchonias avait déjà un certain âge lorsqu'il fut emmené captif. Par conséquent , lorsque saint Matthieu dit que Jéchonias, après la captivité de Babylone, engendra Salathiel , il donne assez à entendre qu'il parle d'un autre Jéchonias. Au reste, s'il y a ici une omission, ce n'est qu'une faute du copiste : plusieurs manuscrits grecs portent que Josias engendra Joatim, qui fut père de Jéchonias.
IV. Eusèbe. S'il n'était question que de ces omissions, si faciles à suppléer dans le tempsque saint Matthieu écrivait, la dispute serait bientôt finie entre nous. Mais quel fond peut-on faire sur votre évangéliste? L'allégorie, l'allusion perpétuelle aux Ecritures régnent chez lui depuis le commencement jusqu'à la fin. Les actions et les paroles de Jésus-Chrkt gui paraissent les plus indifférentes sont presque toujours rapportées dans cet évangéliste pour l'accomplissement de quelque prophétie; et il faut avouer que l'on a souvent besoin des yeux de la foi pour apercevoir la justesse (te ces applications.
DE LE FRANÇOIS. ltC8
Saint Matthieu applique, par exemp'e,àla naissance de Jésus-Christ la prophétie d' Isaie (vu, ih) : « La Vierge concevra et enfantera un Fils : ô Vierge! vous le nommerez Emmanuel. »Si Jésus-Christ revient d' Egypte après la mort d'JIérode, c'est, dit saint Matthieu, pour que cette parole de l'Ecriture s'accomplisse : « J'ai fait sortir mon Fils de l'Egypte. (Osée xi, 1.) Evénement que les Juifs savaient être arrivé il y avait plus de quinze cents ans , et dont l'Evangile fait une prophétie. Si Jésus-Christ s'établit ensuite à Nazareth, c'est parce qu'il est écrit : « Il sera appelé Nazaréen; » ce qui ne se trouve point dans l'Ecriture , ou ne s'y trouve que dans des sens très-différents, et qui n'ont nul rapport avec le séjour de Jésus-Christ à Nazareth. Le i" et le u* chapitre de saint Matthieu nous fournissent seuls ces exemples. Il en est ainsi à peu près dos autres applications qu'il fait aux Ecritures dans le cours de son Evangile. Il prête même à Jérémie des paroles gui ne sont pas de ce prophète. (Mat th. xvn, 9.)
Savez-vous, mon cher Eusèbe, que vous attaquez saint Matthieu par l'endroit qui devrait vous en donner une plus haute idée ? Vous voulez prouver que c'est un auteur peu judicieux, et vous prouvez précisément le contraire. Lorsque ce saint évangéliste écrivait, la grande question entre les apôtres et les Juifs était si Jésus-Christ était le Messie. Les Juifs ne niaient pas qu'il ne fût le Fils de Marie, né à Bethléem, nourri a Nazareth, de la famille de David. Tout le monde savait l'histoire de sa prédication et de sa mort. Mais les Juifs niaient qu'il fût le Fils de Dieu, qu'il fût le Messie, que sa mère fût vierge. Ils attribuaient ses miracles à la magie. Ils le traitaient de séducteur et de destructeur de la Loi. Ils accusaient ses apôtres d'être de faux témoins, et d'avoir volé son corps pour faire croire qu'il était ressuscité. Saint Matthieu prouve contre eux que Jésus-Christ est Fils de Dieu, que Marie sa mère est vierge, qu'il est venu pour perfectionner la loi, et non pour la détruire, que ses miracles ne sont ni des effets de la fourberie, ni des illusions de la magie ; mais, qu'étant vrais et divins, ils démontrent que Jésus-Christ est le vrai Messie. Voilà son dessein général : or, pour le remplir ce magnifique plan, il devait montrer Jésus-Christ aux Juifs dans leurs Ecritures ; c'était se montrer lui-même judicieux et conséquent.
V. Eusèbe. Je le veux: mais, pourse mnntrerjudicieux et conséquent, devait-il montrer Jésus-Christ où il n'est pas?
Mais,mon cher Eusèbe, où Jésus-Christ n'est-il pas dans l'Ecriture? H en est Je grand objet et la fin. Les principaux événements de l'Ancien Testament étaient des images de ceux du Nouveau. Les principaux personnages étaient les types du Messie. La plupart des oracles des prophètes avaient un double sens, un double objet, un douhlo accomplissement ; semblables à ces tableaux qui, parles mêmes traits c< les mêmes cou-
leurs, représentent deux objets à la fois. Ce n'était pas des oracles ambigus et équivoques, qui signifiassent, comme ceux des païens, le oui et le non. C'étaient des peintures faites avec un art, avec une sagesse infinie, qui n'étaient remplies qu'imparfaitement par un objet prochain, et qui ont été remplies en Jésus-Christ d'une manière plus noble, plus parfaite, qui satisfait à toute la force, à toute l'énergie de l'expression. Ce double sens, que j'attribue à l'Ecriture, n'a rien d'absurde : il est évidemment possible. Il a lieu dans les emblèmes et dans les devises, où l'on voit une sentence qui s'applique à ce qu'on appelle le corps de la devise et à celui qui en est le sujet. Tous les Chrétiens adoptent cette comparaison : ils regardent l'Ancien Testament comme un emblème , une ombre, une figure du Nouveau. Il n'y aurait pas de sens à s'imaginer que l'auteur d'une devise n'a eu en vue qu'un des deux sens qu'elle contient. Ce double sens ne fait point une signification équivoque. Le premier objet étant l'ombre et la figure du second, il y a une unité de signification qui n'a rien d'opposé et de contradictoire. Le premier sens conduit au second, bien loin de s'en écarter. Le double sens des oracles du paganisme était d'une espèce toute dilférente : il renfermait pour l'ordinaire deux choses opposées, dont l'une était vraie et l'autre fausse; ainsi il ne pouvait être prophétique.
VI. Au reste, il n'est pas nécessaire d'avoir recours à ce double sens pour justifier l'application que font à Jésus-Christ les évangélistes, et saint Matthieu en particulier, de tant d'endroits de l'Ancien Testament. La prophétie d'Isaïe (vu, 14) n a certainement qu'un objet, qui est la naissance du Libérateur promis au genre humain, dès l'origine du monde, d'une mère vierge. Il est absurde d'entendre par ce fils d'une vierge, appelé Emmanuel, le roi Ezéchias, fils d'Achaz, comme si Isaïe l'avait en vue. Ezéchias était né. Il est encore plus absurde d'entendre par ce fils celui d'Isaïe même : il ne naquit point d'une vierge ; il ne fut point appelé Emmanuel; la terre de la Palestine n'était point à lui; il ne |>orla point le nom de l'Admirable, le Conseiller, Dieu, le Fort, le Père du siècle futur, le Prince de la paix (Isa. ix, 6); il n'eut aucun attribut qui put lui faire donner ces titres augustes; la naissance de cet enfant ne fut point un prodige. Il est évident qu'lsaïe n'a pas prétendu caractériser ce fils qui lui devait naître. Il n'est pas le seul prophète qui donne Messie une vierge pour mère. Lisez psaumes xxi, 9, 10; xxxiv, U; lxix, lxx, 6; lxixv, 16; cxv , 16; cxxx, cxxxix, 13; qui conviennent certainement au Messie. Vous y venez le Messie lui-même reconnaître une mère, sans faire aucune mention d'un père. Si ce n'eût pas été la tradition constante de l'Eglise juive que le Messie devait naître d'une mère vierge et qu'lsaïe annonçait cette merveille dans l'endroit dont il s'agit, les apôtres se seraient-'
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ils avisé d'avancer une chose si incroyable et si difficile à prouver ?
VII. On pourrait vous répondre que le peuple d'Israël ayant été une figure du peuple chrétien et de Jésus-Christ lui-même, il n'y aurait rien d'étonnant que saint Matthieu ait appliqué à Jésus-Christ ces paroles d'Osée (xi, 1) : J'ai rappelé mon fils de l'Egypte, quoiqu'elles s'entendissent dans un premier sens du peuple hébreu. Mais est-ce une nécessité de les entendre de ce peuple dans un premier sens ? Qui empêche de regarder cet endroit comme un de ceux où il arrive aux prophètes, pleins de l'idée du Messie, de s'interrompre en quelque sorte euxmêmes pour annoncer ce grand objet? Les paroles dont il s'agit, n'ont aucune liaison avec ce qui précède et ce qui suit, et, en les étant, le discours du prophète n'en serait que mieux lié. Voici le verset entier : J'ai aimé Israël lorsqu'il n'était qu'un enfant, et j'ai rappelé mon fils de l'Egypte. Il n y a que ce mot Israël qui puisse faire penser que le prophète Osée a le peuple juif en vue ; mais Je nom d'Israël, de même que celui de Jacob, est un des noms que les prophètes donnent au Messie.
VIII. Saint Matthieu remarque que , si Jésus-Christ fut appelé Jésus de Nazarera , ce ne fut point par hasard, mais que ce nom était fondé sur les oracles des prophètes: ce qui peut s'entendre de trois ou quatre manières. On peut supposer que la prophétie, citée par le saint évangéliste, n'était point tirée de l'Ecriture; mais qu'elle venait d'une ancienne tradition. C'est ainsi que saint Jude a cité la prophétie d'Enoch, et que saint Paul, fondé sur une pareille tradition, a cité Jannès et Marabrès qui résistèrent à Moïse dans l'Egypte. (IITim. m, 8.) Selon d'autres interprètes, saint Matthieu a eu en vue les oracles des prophètes où il était prédit que Jésus-Christ serait dévoué et consacré au Seigneur par une sainteté toute divine, et par des œuvres d'une éminente perfection : et il a compris tout cela sous le nom de Nazaréen , ^tarce que les Nazaréens étaient des personnes qui faisaient des vœux au Seigneur. (Num. vi , 18 seq.; Jud. xm , 5; xvi, 17; Thren. iv, 7; Amos n, 11.)
L'évangéliste peut encore avoir eu en vue les bénédictions que Jacob et Moïse donnent à Joseph en l'appelant le Nazaréen d'entre ses frères; c'esl-è-dire, le plus glorieux, le plus illustre, le plus saint d'entre ses frères. Joseph étant une des figures les plus expresses de Jésus-Christ, saint Matthieu a pu appliquer au Sauveur ce qui avait été dit de Joseph. (7/ Mach. iu,k9;Gen. xux, 26; Deuter. xxxm, 16 ) Enfin le saint évangéliste a pu faire allusion aux passages d'Isaïe où il est dit qu'tï sortira un rejeton de fa racine de Jessé, et qu'une fleur (en hébreu léser) s'élèvera de son trône. Jêsus-Christ îst véritablement ce rejeton, cette fleur qui sst sortie de la racine de Jessé. (Isa. xi, 1; <x, 21.)
Ce qui semble devoir faire préférer cette
explication aux deux précédentes, c'est qu'ici le mot nézer s'écrit en hébreu de la même manière que celui de Nazareth d'où Jésus-Christ a été appelé Nazaréen ; au lieu que le mot nézer, pour signifier un homme voué et consacré à Dieu, ne s'écrit pas pn hébreu comme le mol Nazareth ; le premier s'écrit par un zaïn, et le second par un tsadé.
Ne pourrait-on pas entendre cet endroit d'une manière encore plus simple? Peutêtre saint Matthieu n'entend -il par le ternie nazaréen qu'un terme de mépris dont usaient les Juifs à l'égard du Sauveur. 1-1 ne cite aucun prophète en particulier, mais les prophètes en général : or, il est certain d'un côté que les prophètes annoncent en plusieurs lieux que le Messie sera méconnu et méprisé par le corps de la nation juive : il est certain, d'un autre côté, que cette nation avait beaucoup de mépris pour tout ce qui venait de Nazareth : Peut-il venir, demande Nathanael, quelque chose de bon de Nazareth? (Joan. i, fcë.) Ne serait-ce donc point cette idée que le saint évangéliste aurait eue en vue? Quoi qu'il en soit, il résulte des courtes remarques que nous venons de faire, que ce n'est pas des yeux de la foi qu'on a besoin, mais des yeux de la bonne foi pour apercevoir la justesse des applications que les évangélistes font à Jésus-Christ des prophéties.
IX. Quant au reproche que vous faites à saint Matthieu de prêter à Jérémie la prédiction qui se trouve dans le prophète Zacharie (xj, 13) , de la vente de Jésus-Christ par Judas pour trente pièces d'argent, et de l'emploi de cette somme dans l'achat du champ d'un potier : qu'auriez-vous à répliquer, si l'on vous disait que, quoique cette prédiction se trouve dans Zacharie , elle pouvait se trouver aussi dans des écrits de Jérémie, qui, par le malheur des temps, ne sont pas parvenus jusqu'à nous, et dont le saint évangéliste avait connaissance? Ne pourrait-on pas vous dire encore que c'est ici une erreur jie copiste, qui ne doit point retomber sur l'écrivain sacré ? Mais apprenez que vos reproches ne sauraient être plus mal fondés. Anciennement les Juifs partageaient leurs Livres sacrés en trois volumes; ils appelaient chacun de ces volumes du nom du livre qui était a la tète ; et quand ils citaient quelques endroits du volume, ils le citaient sous le nom que le volume portait. Le premier contenait les cinq Livres de Moïse, sous le nom de la Loi. Le second contenait les Hagiogruphcs, et commençait par les Psaumes. Le troisième était le Livre des prophètes, qui commençait par le Litre de Jérémie/, saint Matthieu n'étail-il donc pas libre, selon l'usage établi dans sa nation, de citer le passage qui est de Zacharie, ou sous le nom de ce prophète, ou sous le nom de Jérémie ?
X. Eusèbe. Il y a tant ae conformité entre l'Evangile de saint Matthieu et celui de saint Marc, qu'on a de la peine à s'empêcher de les confondre, et à ne pas regarder ces deux
Evangiles comme un même ouvrage. Mais l'Eglise ordonne aux fidèles de les distinguer.
Supposons que saint Marc eût abrégé et suivi saint Matthieu ; qu'en pourriez-vous inférer? Mon cher Eusèbe, rien absolument. L'Evangile de saint Marc serait-il moins une histoire du Sauveur? Saint Marc serait-il moins un historien contemporain des faits qu'il raconte? L'Eglise aurait-elle eu tort de distinguer quatre Evangiles, et de reconnaître quatre évangélistes?
Saint Marc est très-court et très-concis. Il omet beaucoup de traits d'histoire qu'où lit dans saint Matthieu. Il en publie en même temps d'autres qu'on ne trouve pas dans l'ouvrage du premier évangéliste. D'où il suit clairement que saint Marc n'est pas un copiste, mais un auteur, qui, comme l'atteste l'antiquité, recueillit les discours et les entretiens de saint Pierre touchant la vie de Jésus-Christ, pour l'usage et selon les besoins des premiers Chrétiens de Rome.
Article III. — Critique de l'Evangile de saint Luc.
I. Saint Luc rapporte beaucoup de choses dont il est surprenant que saint Matthieu ne dise rien , par exemple, la naissance miraculeuse de Jean Baptiste, les prophéties de Zacharie, d'Elisabeth, de Siméon et d'Anne, l'adoration des pasteurs , qui fut précédée d'un miracle , la science et la sagesse de Jésus-Christ qui dès son enfance fit l'admiration des docteurs assemblés dans le temple de Jérusalem. Toutes ces merveilles semblaient mériter que saint Matthieu en fît quelque mention. D'un autre côté, on ne comprend pas pourquoi il a ornis le massacre des innocents, à moins qu'on ne convienne qu'il n* place la naissance de Jésus-Christ qu'après la mort d'Hérode : car alors elle n'aura pu donner lieu à la cruelle jalousie de ce prince. Il paraît effectivement que saint Luc a placé la naissance de Jésus-Christ neuf ou dix ans après la mort d'Hérode, beaucoup plus iurd par conséquent que saint Matthieu. Il dit en parlant du dénombrement qui se fit avant la naissance du Sauveur : a. Ce premier dénombrement se fit lorsque Cyrénius était gouverneur de Syrie : y>or Cyrénius ne fut gouverneur de Syrie que dix ans après la mort d'Uérodc.
\\ est surprenant, dites-vous, que saint Malthieuait omis tant de merveilles que saint Luc rapporte, et que saintLuc en omette à son tour qui se trouvent dans saint Matthieu. Mais que ne diriez-vous pas, mon cher Eusèbe, si tous les mêmes faits se trouvaient dans les deux évangélistes ? Vous diriez que ces deux évangélistes ont écrit de concert, que l'un n'est qu'un copiste, etc. Qu'il est difficile de contenter l'incrédule 1
Ce dont vous ne pouvez disconvenir, c'est que toutes ces merveilles rapportées par saint Luc sont très-réelles. Il s agit de faits publics et peu anciens. Rien n'était plus aisé que de convaincre de faux le saint évangéliste, s'il en eût été l'inventeur. Par conséquent, ce n'est pas par ignorance quo saint Matthieu a omis ces merveilles. L'accident arrivé à Zacharie dans le temple, lu
fécondité d'Elisabeth très-avancée en âge et stérile, la naissance de Jean, l'usage de la parole rendu à Zacharie, sa prophétie et celle d'Elisabeth, avaient fait trop de bruit dans le temps de l'événement, pour que la mémoire en fût effacée ; et quand toutes ces merveilles fussent tombées dans l'oubli, la prédication de Jean, la sainteté de sa vie, sa mort, firent dans la suite trop d'éclat, pour ne pas donner lieu à des recherches curieuses sur les prodiges qui avaient accompagné sa naissance. Vous comprenez qu'on en peut dire autant des prophéties de Siméon et d'Anne, de l'adoration des pasteurs, de la sagesse de Jésus-Christ, dont il donna des marques dès son enfance au milieu des docteurs dans le temple de Jérusalem.
Tous ces faits n avaient pu demeurer caches et inconnus dans le temps. Anne avait parlé de Jésus à tous ceux qui, dans Jérusalem, attendaient la rédemption d'Israël. Les bergers avaient raconté tout ce qu'ils avaient vu et entendu. (Luc. n, 38.) Et si le long séjour que fit ensuite le Sauveur à Nazareth dans la retraite et le silence put obscurcir ces faits , il ne put les faire oublier entièrement.
Ce qu'il y a de bien certain, c'est que plus on examine le récit de saint Luc au sujet de la naissance de Jésus-Christ, plus on le trouve dicté par la sincérité même. Si le saint évangéliste n'avait voulu débiter que des fictions, n'aurait-il fait naître le Messie à Bethléem qu'à l'occasion d'un voyage ? N'aurait-il allégué, pour motif de ce voyage, que la nécessité d'obéirà un édit d'un prince étranger et infidèle ? Eût-il placé le roi des Juifs, aussitôt après sa naissance, dans le rôle des sujets d'Auguste? L'eût-il représenté contraint d'emprunter des bêtes un hospice pour lui-même et pour sa mère, couché dans une crèche, réduit à un état d'humiliation et de bassesse? Eût-il rassemblé tant de circonstances humiliantes si contraires aux préjugés des Juifs touchant le Messie, si propres à rebuter les gentils, surtout dans le tenips qu'une partie du monde adorait Jésus-Christ comme assis à la droite de son Père , et que l'Eglise de Jérusalem, aussi zélée pour sa gloire que les nations, le reconnaissait pour le roi immortel que les prophètes avaient prédit, et qu'A;brahain avait espéré? Il faut donc nécessairement que ces circonstances si humiliantes soient vraies ; et si elles sont vraies , sans avoir été accompagnées de celles qui les relèvent, comment celui qui les a écrites n'en a-t-il pas été blessé? Pourquoi ne les a-t-il pas supprimées? Pourquoi ne leur en a-t-il pas substitué d'autres plus conformes aux idées populaires, et en apparence plus dignes dé Dieu ? Pourquoi aurait-il été sincère dans tous les autres points, et infidèle dans le seul récit do l'apparition des anges aux pasteurs? Ne voyez-vous pas qu'il n'a pu, sans celte apparition des anges, faire aucun usage du reste? qu'il n'y a eu même aucun intérêt, puisqu'il lui importait peu qu'un enfant né dans une étable et mis dans une
crèche fût .e Messie, s'il ne l'était pas ; et que cet enfant rejeté des hommes, que personne ne s'avisait de confondre avec Jésus- Christ dans le temps de sa manifestation, puisqu'on le croyait né à Nazareth, fût pris pour lui sans autre gain, et sans autre fruit que l'humiliation et la honte?
Ajoutez que si l'évangéliste avait inventé l'apparition des anges, il ne se serait pas contenté de cette simple tiction ; il n'aurait pas manqué de feindre aussi quelque vengeance divine sur les habitants de Bethléem ; quelques services extérieurs rendus par les anges au Fils et 5 la Mère. Il n'aurait pas borné le discours de l'ange aux pasteurs, aux simples paroles qu'il lui prête. Il n'aurait pas laissé Marie dans un morne silence, en la représentant comme spectatrice , ou même comme étonnée de ce qu'elle voyait. Mais réfléchissez un peu sur le discours que le saint évangéliste fait tenir à l'ange, et sur le cantique d'actions de grâces de ceux qui s'unissent à lui, pour rendre gloire à Dieu de sa réconciliation avec les hommes ; je ne vous demande que cela pour vous convaincre de la sincérité de saint Luc. (n, 10-14.) A moins que de venir du ciel, est-il possible de dire de plus grandes choses en moins de mots, avec plus de simplicité, ni plus de dignité?
Tâchez donc de revenir de votre surprise. Saint Marc ne parle que de la vie publique de Jésus-Christ. Saint Matthieu parle de sa naissance et de sa vie privée. Saint Luc, reprenant les choses encore de plus haut, raconte tout ce qui s'était passé à la naissance de saint Jean-Baptiste. Est-il surprenant que plusieurs écrivains qui travaillent sur un même sujet aient des vues différentes?
Pour découvrir celles de nos évangélistes , ne les envisagez pas comme de simples historiens, qui n'ont point d'autre but que de raconter des faits. La vie de Jésus-Christ était connue, avant que nos évangélistes songeassent à prendre la plume. Ils y furent déterminés par les prières et par les besoins des Eglises. Il en est des Evangiles comme des Epîtres canoniques, qui n'ont dû leur naissance qu'à un amas de diverses circonstances du temps. Saint Matthieu, qui écrivait pour les Hébreux, et qui voulait leur montrer que Jésus-Christ était le Messie prédit par les prophètes, devait, selon son plan, rapporter l'adoration des mages , la fuite en Egypte, le massacre des innocents, etc. , auxquels il applique les prophéties qui annonçaient ces événements. Saint Luc, qui écrivait pour les Crées, et qui avait pour but de faire tomber une multitude d'histoires défectueuses qui couraient parmi les fi- f. dèles, put omettre bien des faits rapportés par saint Matthieu, en les remplaçant par d'autres également importants , auxquels saint Matthieu n'avait pas touché.
11. La raison qu'il vous plaît de donner du silence do saint Luc sur le massacre des innocents n'est qu'une imagination de vos incrédules, qui voudraient mettre aux prises saint Luc et saint Matthieu. Le texte grec
de saint Luc no dit pas que le dénombrement fait en Judée, un peu avant la naissance de Jésus-Christ, ait été fait sous Cyrénius, ou, comme d'autres le nomment, Quirinius ouQuirinus, gouverneur de Syrie. Il dit tout le contraire : on doit le traduire ainsi : Ce dénombrement se fit avant que Cyrénius fût gouverneur de Syrie. En quoi le but de l'évangéliste a été de distinguer ce premier dénombrement d'avec un autre plus récent, et qui avait fait plus de bruit sous la présidence de Cyrénius, par l'opposition et la rébellion du peuple juif. On trouve dans le Nouveau Testament plusieurs expressions pareilles qu'il faut interpréter dans le môme sens, par exemple : C'est lui qui est fait avant moi, qui doit venir apr<ès moi, parce qu'il est premier que moi, au lieu de il est avant moi. (Joan. i, 15, 30.) Et encore : Si le monde vous hait, sachez qu'il m'a haï le premier , moi qui suis premier que vous, c'est-à-dire avant vous. (Joan. xv, 18.)
Vous êtes cependant bien le maître de vous en tenir à la traduction commune du texte grec : saint Luc n'en sera ni moins exact, ni moins d'accord avec saint Matthieu. Pour qu'il soit exact, il faut qu'il y ait eu un dénombrement sous Cyrénius. Pour qu'il soit d'accord avec saint Matthieu, il suffit que ce dénombrement n'ait pas commencé sous Cyrénius. C'est ainsi que les choses arrivèrent selon les historiens du temps. Le cens, commencé vers la fin de la vie d'Hérode par Saturninus, président de Syrie, fut interrompu, puis repris et terminé enfin par Cyrénius, malgré les séditions et les révoltes du peuple juif. Saint Luc, le considérant dans sa totalité, l'appelle avec raison le premier, puisque jusqu'à., Auguste les Juifs n'avaient point donné de dénombrement ni de leurs biens, ni de leurs personnes. Il le nomme avec autant de raison le dénombrement de Cyrénius, parce qu'il avait fait du bruit sous ce président, et que la mémoire des révoltes survenues dans le temps de ses dernières opérations était toute récente. 11 ne parle point de Saturninus, qui avait d'abord commencé l'ouvrage dans quelques cantons de la Judée sans essuyer de grandes difficultés. 11 ne nomme que le président qui se fit un nom en l'achevant malgré d'extrêmes résistances. Vouloir trouver les historiens de Jésus-Christ en contradiction les uns avec les autres, c'est vouloir l'impossible.
111. Eusèbe. Cependant je veux faire un second essai sur les généalogies différentes que saint Matthieu et saint Luc font de Jésus- Christ, dans lesquelles, hors David, Salathicl et Zorobabel, on ne voit point deux noms qui se ressemblent. Saint Matthieu fait descendre Jésus-Christ de David, de Salomon et de tous les rois de Juda. Saint Luc fait aussi remonter ses ancêtres jusqu'à David, mais par Nathan,un autre de ses enfants dont la postérité ne régna point. C'est ici vraisemblablement que les fidèles ont besoin de cette simplicité, sans laquelle on ne peut entrer dans le royaume du ciel, et que les cc.imentaleurs,
au contraire, sont obligés d'emptoyer toute la subtilité dont l'esprit humain est capable pour sauver une contradiction si manifeste.
Les fidèles n'ont point ici besoin de simplicité; ils n'ont besoin que d'ouvrir les yeux pour voir que saint Matthieu et saint Luc s'accordent parfaitement sur le fond de la généalogie de Jésus-Christ. L'un et l'autre le font descendre de David, auquel Dieu avait si solennellement et tant de fois promis que le Messie sortirait de sa race. Car, selon ces deux évangélistes, Jésus n'est pas fils de Joseph; et selon les mêmes évangélistes, il est fils de David : d'où il suit clairement qu'il ne peut l'être que par Marie, sa mère, et par conséquent, que Marie et Jésus sont de la race de David. Selon les mêmes évangélistes, Joseph est de la tribu de Juda et de la race de David : d'où il suit clairement que Marie et Joseph sont de la même tribu et de la même famille. Les fidèles, assurés de ce point essentiel, doivent peu s'inquiéter des autres difficultés qui se rencontrent dans ces deux généalogies, difficultés qui n'ont pour fondement que certains usages judaïques, et peut-être la seule distance ries temps.
La principale difficulté, et même l'unique réelle qui embarrasse ici et qui partage les interprètes, c'est que Jacob, selon 'saint Matthieu, est père de Joseph, époux de Marie, et que saint Luc paraît lui donner Héli pour père. Mais il n'est pas nécessaire d'employer toute la subtilité dont l'esprit humain est capable pour éclaircir celte difficulté. Il est une voie toute naturelle que l'incrédulité seule, ennemie de tout éclaircissement, peut rejeter. Il n'y a qu'à supposer, comme il est très-vraisemblable, que saint Luc fait la généalogie de Jésus-Christ par Marie, sa mère, fille d'Hôli, autrement appelé Joachim.
Voici le texte de saint Luc (m, 33) : Jésus avait environ trente ans lorsqu'il commença à paraître, étant, comme on croyait, fils de Joseph, fils d'Héli, de Mathat. Tout le secret de cet éclaircissement dépend de la manière dont on explique ces paroles : Qui fut fils d'Héli, fils ae Mathat. La plupart des interprètes ont cru devoir les rapporter à Joseph, comme si saint Luc eût dit qu'il était fils d'Héli. Mais il est pour le moins aussi naturel de les rapporter à Jésus-Christ, en leur donnant ce sens : Jésus passait pour être fils de-Joseph; il était (par Marie, sa mère) fils d'Héli, fils de Mathat, et de tous les autres ancêtres nommés dans la généalogie.
Rien ne paraît plus raisonnable ni plus propre à concilier les deux évangélistes. On ne peut pas dire qu'il n'y ait point d'exemple dans l'Ecriture sainte qui puisse autoriser cette explication : le xxxvic chapitre de la Genèse en fournit un très-précis. On y fait la généalogie d'Oo.ibama, femme d'Esaii, fille d'Ana, fille de Sébéon : on n'a pas pu dire qu'Ana, qui était un homme, qu il était fille de Sébéon. Il est donc clair que ce mot fille se rapporte toujours à Oolibama dans toute la suite de sa généalogie Pourquoi
n'entendrait-on pas celle que saint Luc fait de Jésus-Christ, selon la mônae méthode qui lève toutes les difficultés?
IV. Tout ce que vous pouvez raisonnablement demander, c'est 1° comment l'on sait qu'Hc'di était le père de Marie, mère de Jésus ; 2" comment Jésus aura droit au trône de David, s'il ne descend pas de lui par Salomon, dont tes enfants ont été la branche régnante; 3° pourquoi saint Luc n'a pas suivi l'usage des Hébreux, qui était de ne donner les généalogies que par les hommes. Le Protévangile de saint Jacques et l'Evangile de la naissance de Marie offrent une réponse à la première question. On y lit que Marie était fille de Joachim et d'Anne. H est vrai qjie ces ouvrages n'ont pas été adoptés par l'église; nous en avons vu la raison; mais ils sont très-anciens, peut-être même du temps des apôtres. Il y aurait de la bizarrerie à prétendre que tout y est faux, jusqu'aux noms mêmesdont il s'agit,qui devaient être alors d'une notoriété publique. Or, le nom de Joachim est le même que celui d'Héli: car chez les Hébreux , Héli, Heliakim et Joakim étaient regardés comme synonymes. Joakim, fils de Josias et roi de Juda, est aussi nommé Eliakim; et le grand prêtre qui vivait du temps de Manassé est nommé Eliakim et Joakim. (IV Rcg. xxm , 34 ; Judith iv, 5 , 7 ; h , 15 , 9.)
La solution de la seconde question est facile. Jésus, selon saint Matthieu , est héritier de Joseph, descendu de la branche de Salomon ; il est donc en ce sens héritier de la royauté de Salomon. Selon saint Luc, il descend de Nathan selon la chair par Marie et par Héli ; il est donc le vrai fils de David. Mais ce qu'il y a ici de plus fort , jetez les yeux sur les généalogies des doux évangéïistes , vous y verrez les deux branches de Nathan et de Salomon se réunir dans Salathiel et dans Zorobabel ; le sang de David est donc rassemblé dans ces deux personnes, et les branches qui en sont sorties sont également de l'une et de l'autre tige. Héli , de saint Luc, et Jacob, de saint Matthieu , sont tous deux fils de David, de Salomon, de Nathan. Ce sont deux branches sorties du même tronc. Le même sang coule dans les veines des uns et des autres. Ainsi, de quelque côté qu'on envisage le Sauveur, on voit toujours qu'il vient de David, et qu'il réunit dans sa personne tous les droits de celte auguste famille, tant du côté de Joseph que du côté de Marie sa mère.
La sagesse de nos évangélistes est sensible dans ces généalogies. En nous donnant celle de Joseph et celle de la Vierge, ils nous apprenaient qu'indépendamment de Joseph, Jésus était toujours fils de David, et que par sa qualité de fils de Joseph, époux de Marie, il était héritier des promesses faites à Salomon. Il est vrai que saint Luc s'écarte do l'usage dos Hébreux , mais il écrivait principalement pour les gentils convertis ; et comme il avait avancé que Jésus n'avait point
de père selon la chair, il était naturel qu'i donnât la généalogie de sa Mère. Quant i
saint Matthieu, il avait des raisons d'en agir autrement. Il écrivait pour des Juifs qui n'avaient pas accoutumé de donner les généalogiesdes femmes. Les supposant instruits des généalogies de leur nation , et surtout de la race de David, il se contente de montrer le droit incontestable de Jésus-Christ à lajroyauté par un dénombrement qui n'est pas toujours immédiat. Il laisse quelque chose à suppléer à ceux à qui il parle. Il omet, par exemple, trois rois depuis Davi.d jusqu'à la captivité; et depuis la captivité jusqu'à Jésus-Christ, il ne metque quatorze personnes , au lieu que saint Luc en met vingt-trois. On voit bien que ces omissions ne sont pas frauduleuses. C'est un auteur qui ne touche que les principaux points de son dénombrement et qui se repose du reste surceuxàquiilparle. Saint Luc, au contra ire, n'omet rien, parce qu'il s'agit de prouver la succession du sang et de la nature.
V. Enfin, mon cher Eusèbe, si au lieu de rapporter à Jésus ces paroles de saint Luc , qui fut fils d'Héli , vous aimez mieux, avec la plupart des interprètes , les rapporter à Joseph, je ne m'y oppose pas, pourvu que vous m'accordiez que saint Luc n'appelle Joseph fils d'Héli, que parce qu'il était son gendre et qu il avait épousé Marie sa fille. Tout se suit naturellement dans cotte explication , de même que dans la précédente. La sainte Vierge est la fille d'Héli; elle descend de David par Nathan, comme saint Joseph en descend par Salomon. Les deux branches de Salomon et de Nathan fils de David s'étant réunies dans la personne do Salathielqui était fils de Jéchonias, et gendre et héritier de Néri , comme ayant épousé sa fille unique. Zorobabel , fils de Salathiel , ayant eu deux enfants, Abiud et Resa, saint Joseph descend du premier et la sainte Vierge du second : de sorte que Jésus-Christ réunit par son père et par sa mère tous les droits de la race ue David et de la famille do Salomon. Les plus anciens auteurs ecclésiastiques, saint Irénée (I. m, Adv. hœr., c, 18); Tert ullien (Contr.Jud.) ; saint Augustin (Quœst.. in Judic, q.V7; Quœst. inNov. Test., a. 80; Cont. Faust., lib. xxui); saint Jérôme (Ibid.) ; saintAmbroise(l. \\\,inLuç.) ; saint Grégoire de Nysse (De J. Christ, naliv.) , assurent (pie Marie était de la même tribu et de la même famille que Josepn. Ils observent que la loi voulait que les filles se mariassent dans leur tribu, et autant qu'il se pouvait dans leur famille; c'est encore une ancienne tradition dans l'Eglise que la sainte Vierge était fille unique et héritière des biens de son père. (S. Hil,au., in Matlh. i\ Euseb. , I. i, c. 7, Hist. eccles., ;S. Cyiwll., Cont.Jul., I.vii, viji.) VI. Mais, direz-vous, pourquoisainl Luc n'a-t-rl pas averti que saint Matthieu ayant écrit la généalogie du Sauveur par Joseph , il l'écrivait lui par Marie sa mère ?
llicn ne me plaît davantage, mon cher Eusèbe , dans les historiens sacrés, que cette négligence de précautions et de petits soins auxquelles sont assujettis les historiens profanes. J'y aperçois un caractère de siinpli-
cilé, de droiture, ae conviction qui nie charme. On voit, clans les historiens profanes, des hommes moins occupés pour ainsi diro des faits que du soin de les faire croire. On ne voit, au contraire, dans nos historiensque des hommes tout pleins des faits , et qui en sont si persuadés, qu'ils semblent supposer que personne ne peut les ignorer. Au reste, lavis que vous voudriez que saint Luc eût donné, était assez inutile dans le temps qu'il écrivait. Les faits étaient alors d'une notoriété publique.
VII. Eusèbe. Je pourrais relever bien d'autres endroits où les évangélistes semblent se contredire. Je pourrais aussi faire bien des observations sur le style de ces écrivains. Mais ce ne sont là que des bagatelles en comparaison dupeude conformité qu on remarque chez ces auteurs quant à l'ordre et à l'arrangementdes faits. Comment des auteurs inspirés ont-ils pu négliger un point si capable d'attirer la croyance des hommes ?
Vous pourriez, dites-vous, relever bien d'autres contradictions chez les évangélistes. Que ne le «faites-vous, si vous le pouvez ? J'ose vous faire le défi d'en indiquer une seule qui soit réelle. Qu;l y ait des endroits qui puissent paraître tels à des esprits superficiels , incapables de rien approfondir, j'en conviens; mais toutes ces prétendues contradictions ne sont que des fantômes qui disparaissent aussitôt qu'on en approche et qu'on ouvre les yeux. 4
Que diriez-vous contre le style des évangélistes? Qu'il n'a ni cette pureté qui plaît, ni cette délicatesse qui charme, ni cette sublimité qui frappe et qui enlève? Et c'est précisément ce qui me remplit de confiance. Si vous pouviez me dire : Les Evangiles sont écrits avec toutes les grâces possibles; il n'est donc pas étonnant qu'ils aient été reçus, lus et révérés, aussitôt qu'ils parurent, par les Grecs et par les Romains, ces peuples si cultivés" alors et si polis : j'aurais une preuvo de moins contre vous : je n'aurais plus droit de vous dire que les Evangiles furent reçus à cause de la vérité des faits, plutôt qu'à cause des grâces du style. Mais puisqu'il est certain d'un côté, que le style des Evangiles est dénué d'ornements et de parures; et de l'autre, que les Evangiles furent reçus et révérés dès qu'ils parurent, par des peuples les plus polis et les plus éclairés; il s'ensuit clairement qu'ils ne peuvent être reçus qu'à cause de la vérité des faits constants alors et publics.
Au reste, supposez la vérité des faits évangéliques; le style dans* lequel ils sont exposés est tel qu'il doit être. Si les faits évangéliques sont vrais ; c'est Dieu qui instruit dans l'Evangile tous les hommes, les ignorants comme les savants, les Scythes comme les Grecs, les nations les plus grossières comme les nations les plus policées : donc le style de l'Evangile doit être à la portée de tous; donc il doit être simple. Si les faits évangéliques sont vrais, c'est Dieu qui notifie dans l'Evangile ses votantes à ses créatures comme leur législateur : donc le
style de l'Evangile doit être" celui des lois; donc il doit être simple, et n'avoir rien ni de l'affectation, ni de l'enflure du style d'un rhéteur qui cherche à llatter l'oreille et à plaire à l'imagination. En un mot, si les faits évangéliques sont vrais ; ils doivent paraître dictés par la vérité même, et par conséquent, avoir été écrits par des auteurs incapables de feindre et de mentir : or, n'est-ce pas ce que démontre la simplicité du style de nos évangélistes? Comment des hommes si simples pourraient-ils être soupçonnés d'avoir voulu en imposer?
VIII. Vous voyez, mon cher Eusèbe, que nos saints évangélistes ne vous ont nulle obligation de vos prétendus ménagements pour euxau sujet delenrs contradictions et de leur style. Il me semble que ce serait en avoir )our vous-même, que de respecter l'ordre et 'arrangementqu'ils ont suivis dans leur histoire. D'abord, si vous aviez jeté les yeux sur la concorde des Evangiles, vous seriez plus modeste et plus réservé. La différence d'ordre entre saint Marc, saint Luc et saint Jean, n'est pas assez considérable pour autoriser vos mépris. Si y a moins de conformité entre ces trois évangélistes d'une part, et saint Matthieu de l'autre, ce n'est que par rapport à quelques chapitres de celui-ci : ce qui pourrait venir de quelque dérangement
3u'auraient souffert ses caniers dans la suite es temps. Mais je suis de bonne composition ; j'accorde, puisque vous le voulez, qu'il y a peu de conformité dans l'ordre et l'arrangement des faits chez nos évangélistes. Que suit-il de là? que les évangélistes sont des historiens peu judicieux? Quelle conséquence! Est-ce que les évangélistes ont prétendu écrire des annales? Se proposaientils de mettre exactement chaque chose sous l'année et dans le temps précis où elle est arrivée? S'ils n'ont voulu nous donner qu'une histoire, qu'importe qu'ils n'aient pas suivi avec la dernière précision l'ordre des temps? N'arrive-t-il pas à tous les historiens de s'écarter plus ou moins de cet ordre pour raconter tout de suite certains faits qui ont du rapport et de la liaison ? Je voudrais bien que vous eussiez la bonté de produire quatre historiens qui aient écrit l'histoire du même homme , sans écrire les uns d'après les autres, dont l'histoire fût tellement conforme qu'il n'y eût pas cent fois plus de différence qu'entre les quatre évangélistes, tant pour les omissions que pour les circonstances, et pour l'ordre des faits. Les évangélistes sont parfaitement d'accord dans la substance des faits et de la doctrine de Jésus-Christ qu'ils rapportent. S'il y a quelque transposition dans les uns ou dans les autres , tout ce qu'on en peut conclure , c'est qu'ils ne se sont pas concertés pour en imposer.
Mais, dites-vous, comment ont-ils p>i négliger un point si capable, d'attirer la croyance des hommes?
C'est bien l'ordre et l'arrangement d'uno histoire qui mérite la croyance des hommes! C'est la certitude, c'est la" vérité, c'est la pu-
blicité acs faits. Voilà oe qui attire aux évangélistes la croyance de leurs contemporains. Les Juifs et les païens, qui , à la prédiction des apôtres, avaient renoncé à leurs préjugés, a leurs passions, à leur religion, et changé de pensées, de mœurs, de conduite, reçurent les Evangiles, parce qu'ils y reconnurent les faits, ou qu'ils avaient vus de leurs yeux , ou qu'ils avaient appris de la bouche des témoins oculaires, et qu'ils voyaient retracés et confirmés par des œuvres du même genre, opérées par les évangélistes mômes. Or, après cette approbation, cette créance des contemporains, peut-il nous être permis de refuser la nôtre ? La vérité, sous quelque forme, dans quelque ordre qu'elle se montre à nous, n'a-t-elle pas droit à notre acquiescement et à nos respects ? Or les faits de l'Evangile n'ont pu être admis et crus par les contemporains,
3u'à cause de leur vérité et de leur évience.
Article IV. — Criliaue de l'Evangile de saint Jean.
I. Eusèbb. Avant d'aller plus loin, je ne sais ce que je dois penser de l'Evangile attribué à saint Jean. On ne peut assigner ni le temps précis, ni le lieu ou il a été publié. Les sociniens qui rejettent tous les mystères, surtout celui de la Trinité, et qui, pour cette raisont sont appelés antitrinitaires, prétendent que cet ouvrage est de quelque platonicien qui a vécu sur la fin du u* siècle. En
fet cet ouvrage est d'un style tout différent celui des autres écrits du Nouveau Testament, et même des Epîtres de saint Jean et de son Apocalypse. C'est un style obscur et mystérieux, auquel, de l'aveu de l'auteur, les disciples de Jésus-Christ ne comprenaient rien. On ne trouve que dans cet Evangile le dogme de l'Incarnation du Fils de Dieu. Cet Evangile est donc la production de quelque platonicien juif devenu Chrétien dans le temps que le christianisme s'introduisit dans l'école platonique , c'est-à-dire vers la fin du 11e siècle et au commencement du m*,
II. Rien n'est plus indifférent, mon cher Eusèbe, que de savoir le temps et le lieu précis où les écrits du Nouveau Testament ont été publiés. Qu'importe que ce soit trente ou quarante ans après la mort de Jésus-Christ, que saint Jean ait composé son Evangile; que ce soit à Ephèse, comme le dit Paint lrénée, ou dans l'île de Palmos, comme le dit saint Athanase; pourvu que nous soyons assurés que cet ouvrage est de lui? Or, s'il est un fait constant et invariable dans l'antiquité, c'est assurément que saint Jean est l'auteur de l'Evangile qui porte son nom; et qu'il le composa contre les hérésies naissantes d'Ebion et de Cérinthe, qui niaient la divinité de Jésus-Christ. Les lrénée, les Clément d'Alexandrie, les Eusèbe, les Athanase, les Jérôme, les Epiphanc, ne permettent pas de former sur ce fait le plus petit doute. Les antitrinitaires, honteux
de n'être que ies vils imitateurs d'un Ebion, et d'avoir contre eux un saint Jean, sont intéressés à lui enlever son Evangile qui les confond. Mais, pour donner un démenti à tant de témoins si éclairés et si voisins du fait qu'ils déposent, de quelles raisons ne devraient pas être armés les antitrinitaires? Celles qu'ils allèguent sont la faiblesse même.
III. Il est faux que le dogme de l'Incarnation ne se trouve que dans l'Evangile de saint Jean. Il se trouve également, comme nous l'avons vu ailleurs (45), dans les autres Evangiles, et dans les Epîtres des apôtres, qui certainement n'ont pas pour auteurs des platoniciens du 11e siècle. Il est faux que le style de l'Evangile de saint Jean soit différent de celui de ses Epîtres : la lecture la plus superficielle suffît pour s'en convaincre. On y voit non-seulement le même tour, le même caractère d'esprit ; mais la même doctrine, les mêmes maximes, et jusqu'aux mêmes termes, comme il est facile d'en juger par les simples extraits que nous en avons donnés.
IV. Il est vrai que le style de saint Jean est assez différent de celui des trois autres évangélistes : ceux-ci insistent plus sur la nature humaine de Jésus-Christ, que sur la nature divine : ils paraissent occupés du soin de l'établir par l'histoire de sa généalogie selon la chair, par le récit de sa naissance, de son enfance, de sa vie, de ses fonctions, de ses actions humaines; par les discours pleins de comparaisons, de similitudes, de paraboles, qu'il avait tenus au peuple pour se proportionner à sa capacité. En un mot, il semble qu'ils s'étaient chargés de démontrer la vérité de la nature humaine en Jésus- Christ, contre les Simon, les Cerdon, les Marcion, les Manès, et tant d'autres hérétiques qui, ne pouvant comprendre que Jésus- Christ fût Dieu et homme tout ensemble, avancèrent, dès les temps apostoliques, qu'il ne s'était point fait véritablement homme, et qu'il n'avait pris que l'apparence de la nature humaine.
V. Saint Jean voyant, dans les Evangiles écrits par ses collègues, la vérité de la nature humaine en Jésus-Christ solidement établie, se chargea de son côté d'établir la vérité de sa nature divine, contre les Juifs mal convertis, les Ebion, les Cérinthe, et tant d'autres hérétiques, qui, ne pouvant comprendre que Jésus-Christ fût homme et Dieu tout ensemble, donnèrent dans une erreur tout opposée à celle des autres hérétiques de leur temps, c'est-à-dire, avancèrent qu'il n'était qu'un homme sans être Dieu. Relativement à son but, saint Jean s'applique à rapporter les discours que Jésus-Christ avait tenus sur sa divinité à ses disciples, à Nico«lème, docteur de la loi ; aux pharisiens, à Marie et h Marthe, femmes, pieuses et instruites. Est-il surprenant que ces discours soient plus élevés et plus abstraits que ceux ouc Jésus-Christ tenait ordinairement au
(i'>) Voy. t. II, Preuve» de la rdg. de Jésus Christ, col. 109, 503.
pcuplo? S'ils vous paraissent ouscurs et mystérieux, c'est qu'ils le sont effectivement a cause de la sublimité du sujet sur lequel ils roulent, et ils devaient l'être par une autre' raison qu'il faut vous exposer.
Jésus-Christ, pendant le cours de sa vie Voyagère, prouvait en toute occasion sa divinité par ses œuvres, comme nous l'avons vu; mais il voulait racheter le monde par le sacrifice de son sang. Il ne devait donc pas manifester aux Juifs sa divinité avec un éclat capable de forcer les plus aveugles à le reconnaître; car s'ils l'eussent reconnu pour le Seigneur de la gloire, ils n'auraient eu garde de le faire mourir. (J Cor. H, 18.) Il devait donc y avoir dans ses discours une lumière assez étendue pour éclairer les hommes de bonne volonté, et assez bornée pour laisser dans l'aveuglement ceux qui , par un excès de corruption, ne voulaient point voir. La lumière pleine et entière devait être le fruit de sa résurrection, à laquelle il renvoyait ses adversaires comme à la démonstration qui dissiperait tous les nuages. En effet, après ce miracle, après les miracles de son ascension et de la descente du Saint- Esprit, la vérité se montra dans tout ,son jour; on comprit le vrai sens de ses discours touchant sa divinité; ses disciples, si peu intelligents durant sa vie, si faibles à sa mort, si chancelants et si dénués d'espérance après sa mort, firent éclater de toutes parts leur foi et convertirent l'univers. En un mot, la divinité de Jésus-Christ était si clairement et si généralement établie dans l'Eglise naissante, que les premiers hérétiques, ne pouvant la contester, trouvèrent plus plausible d'avancer qu'il ne s'était pas fait véritablement homme.
VI. Il n'y a donc point de fiction plus mal imaginée que celle des antitrinitaires et des incrédules. Il y auraitquelque vraisemblance à soupçonner notre évangéliste d'avoir emprunté des Livres sacrés des Juifs bien des traits pour former son tableau. Salomon, dans les Proverbes (vm, 22, 23, 27) ; l'auteur de la Sagesse (vu, 22, 26; vm, 1 seq.; ix, 1) , l'auteur de V Ecclésiastique (xxiv, 5 seq.), donnent une idée de la sagesse éternelle qui a bien des rapports avec celle qu'en donne saint Jean. Mais faire cet évangéliste un élève de l'école platonique, c'est outrer l'absurde. Quel est le fondement d'une imagination si bizarre? C'est l'usage qu'il fait du terme logos dont se servaient les platoniciens et les stoïciens pour signifier la raison qui a présidé à la formation du monde, contre les épicuriens qui attribuaient tout au hasard. Mais ces philosophes, dont les têtes étaient remplies de tant de chimères sur la nature do Dieu et sur celle de l'âme, qu'entendaient-ils par le terme logos? Etait-ce l'idée archétype de l'intelligence qui avait mis la matière en ordre, ou un être qui lui lût inférieur, ou quelque autre chose? Qui pourra Jamais le deviner?
VIL Ce qui paraît clair, c'est que saint Jean n'ignorait pas toutes ces diverses opinions des philosophes de son temps, de
môme que celles des hérétiques; puisqu'il les réfute toutes dès les premiers versets do son Evangile. Il établit contre les Juifs que Jésus-Christ est le Messie : contre les platoniciens, les stoïciens, les ébionites, les cérinlhicns et leurs sectateurs les ariens, les soeiniens, qu'il y a en Dieu un Verbe qui est Dieu ; contre les gnostiques, que ce Verbe est éternel ; contre les épicuriens, que toutes choses sont l'ouvrage de sa puissance et de sa sagesse ; contre tous les hommes vains et superbes qui se croient pleins de lumière et destinés à la répandre, que le Verbe seul est la vraie lumière qui éclaire tous les hommes, et que sans lui, ils seraient dans les ténèbres.
Il me semble qu'en voilà bien assez sur cette objection. Comme elle a pour unique appui la supposition que saint Jean est le premier inventeur du dogme de la divinité de Jésus-Christ, j'aurais pu me contenter de vous renvoyer aux Epîtres des apôtres qui ne sont certainement pas de la fin du ne siècle, et où ce dogme est si évidemment enseigné. J'aurais pu ajouter à ces Epîtres celles de saint Clément et de saint Ignace qui ne sont pas certainement de la lin du n" siècle, et où le même dogme est clairement professé. Il m'eût suffi même de vous renvoyer à la lettre de Pline le Jeune à l'empereur Trajan, qui ne vivait pas certainement à la fin du ir siècle. Vous avez vu le témoignage qu'on y rend non-seulement aux mœurs pures des Chrétiens, mais à leur foi sur l'article dont il s'agit. A la gloire de qui ces premiers fidèles faisaient-ils retentir les airs de leurs hymnes et de leurs cantiques dans leurs saintes assemblées? A la gloire du Christ leur Dieu.(Pi.m., 1. x, epist. 97.)
VIII. Eusèbe. J'ai tort de ni'être arrêté 5. une difficulté si peu considérable, tandis q.ue j'en avais de bien plus importantes à vous proposer et contre saint Jean et contre vos trois autres évangélistes.