‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 137 sur 163 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Critique des incrédules contre les évangélistes.

Article I. — Les évangélistes et les premiers Chrétiens accusés de crédulité et de fanatisme.

I. Eusèbe. Entre les récits merveilleux d'une même chose, les derniers sont ordinairement les plus étonnants et les plus outrés, parce que le merveilleux va toujours en augmentant à mesure qu'il s'éloigne de sa source. C'est ce qu'on voit dans vos évangélistes. Saint Matthieu et saint Marc paraissent d'abord, qui remplissent leurs Evangiles d'une infinité de menus miracles. Saint Luc ajoute à cela tout le merveilleux qui a précédé ia naissance et accompagné l'enfance de Jésus-Christ. Les deux premiers disent, en termes généraux, que. Jésus Christ ressuscitait les morts; mais, dans le détail, ils ne lui font ressusciter qu'une jeune fille en présence d'un petit nombre de témoins. Saint Luc, au contraire, lui en fait ressusciter un en public qu'on portait en terre. Saint Jean enchérit encore sur tout cela. Les miracles de saint Matthieu et d<i saint Marc ne sont, auprès des siens, due de."

nux d'enfant. Saint Luc a beau dire qu'il s'était fait instruire de toutes choses par ceux qui, dès le commencement, en avaient été les témoins oculaires; il a beau se vanter, à la tête de ses actes, qu'il a raconté, dans son Evangile, tout ce que Jésus-Christ a dit et fait, cet évangéliste si bien informé a ignoré les miracles de Jésus-Christ qui avaient fait le plus d'éclat.

Moïse, Josué et les prophètes avaient opéré des merveilles et des prodiges sans nombre; mais, depuis que le monde est monde, on n'a jamais ouï dire qu'un homme ait rendu la vue à un aveugle-né. C'est le témoignage que rend cet aveugle lui-même à celui qui l'avait guéri d'une manière si éclatante. Quel bruit ne fit pas ce miracle à Jérusalem? La résurrection de Lazare en fit encore un plus grand. C'est en effet, sans contredit, le plus étonnant de tous ceux qui se trouvent aans l'Evangile : il n'y a qu'à comparer la résurrection de la fille de Jaïr et celle du mort de Naïm avec la résurrection de Lazare, pour sentir combien le merveilleux de celui ci est supérieur aux autres.

Saint Jean, qui est le seul qui rapporte ces miracles, est aussi le seul qui ait conservé la mémoire du changement de l'eau en vin aux noces de Cana ; de la guérison étonnante d'un homme accablé depuis trente-huit ans de faiblesse et d'infirmités, qui sur la parole de Jésus-Christ chargea son lit sur ses épaules et s'en alla ; du renversement des satellites qui étaient venus pour prendre Jésus-Christ, qu'un seul mot de sa bouche terrassa. Enfin saint Jean, qui renchérit sur les autres évangéiistes,avoulu, pour ainsi dire, renchérir encore sur lui-même, en terminant ainsi son outirage : « Jésus a fait encore beaucoup d'autres choses ; et si on les rapportait toutes en détail, je ne crois pas que le monde même pût contenir les livres qu'on en écrirait. (Joan. xxi, 25.)

C'est donc là, mon cher Eusèbe, ce que vous appelez une difficulté assommante. Je vous avoue que, bien loin de la regarder comme telle, je n'y aperçois que de la malignité, du déguisement, de l'ignorance.

11. Entre les récils merveilleux d'une même chose, disent vos incrédules, les derniers sont ordinairement les plus étonnants et les plus outrés , parce que le merveilleux va toujours en augmentant, à mesure qu'il s'éloigne de sa source.

Je ne conteste pas la maxime, quana il s'agit du faux merveilleux qui n'est fondé que sur des bruits populaires, ou qui est publié dans une secte en faveur d'un dogme contredit, et duquel cette secte est vivement

t)révenue. Dans le premier cas, le mcrveileux en passant de bouche en bouche change de lurme , il augmente, il grossit, et devient enfin si merveilleux qu'il révolte le bon sens. On en vient à l'examen ; on le suit dans ses progrès ; on remonte jusqu'à son origine: que trouve-t-on? un fantôme qui s'évanouit , et qui ne continue à subsister que dans quelques cerveaux imbéciles. Il en est à peu près de même Ou merveil-

leux publié dans une secte en faveur de quelque dogme contredit, et duquel cette secte est vivement prévenue. Pour se soutenir et se défendre, il faut des prodiges: on en débite: on les reçoit avidement: les têtes s'échauffent : à force de s'échauffer, elles ne voient plus les objets dans leur état naturel : tout est prodige. Mais l'enthousiasme n'a qu'un temps; les imaginations se refroidissent; la raison recouvre ses droits ; chacun est étonné de se voir dupe de sa crédulité.

S'agit-il dans nos Evangiles d'un merveilleux, ou éloigné de sa source, et fondé sur des bruits populaires, ou publié par des hommes prévenus de quelques opinions, ou reconnu seulement par les partisans de ces opinions? Il s'agit dans nos Evangiles d'un merveilleux récent, public, notoire, attesté par des témoins oculaires, qui citent Jes temps et les lieux où ce merveilleux vient d arriver, les diverses circonstances qui l'ont précédé, accompagné, suivi, les personnes qui l'ont vu, celles qui en ont été l'occasion et le sujet. Il s'agit d'un merveilleux reçu et cru par une infinité de personnes^de diverses nations, peu de temps après l'événement, dans le temps môme que les témoins cités vivaient encore. Il s'agit d'un merveilleux publié par des témoins, non en faveur de quelques opinions dont elles fussent prévenues , mais contre les opinions dans lesquelles elles étaient nées et qu'elles avaient été élevées. Il s'agit d'un merveilleux cru dans le temps môme de sa première publication par des hommes de tout ordre' et de tout pays contre leurs préjugés les plus enracinés, contre leurs intérêts les plus chers, contre leurs passions et leur religion. Il s'agit d'un merveilleux certifié et authentiqué par un changement de pensées, de mœurs, de conduite, arrivé dans le monde, à l'occasion de la publication de ce merveilleux, changement plus merveilleux que le merveilleux môme qui y donnait lieu. IV s'agit d'un merveilleux reconnu dans tous les temps par ceux-là môme qui avaient le plus grand intérêt de le combattre et de l'étouffer, réduits, en refusant de s'y soumettre, à l'attribuer à je ne sais quel principe chimérique, pour éluder les conséquences qui en naissaient contre eux, sans jamais penser à s'inscrire en faux contre les témoins. Il s'agit enfin d'un merveilleux cru constamment et invariablement depuis dixhuit siècles , non-seulement par un iiomb*3 infini de simples, mais par les plus beaux et les plus vastes génies , soit contemporains des publicateurs de ces merveilles, tels que les Clément de Rome, les Ignace, les Poh carpe, les Quadrat, les Aristide; soit contemporains des contemporains, tels que les Justin, les Athénagore, les Miltiade , les Apollinaire, les Méliton, les Iiénée, les Apollone, les Clément d'Alexandrie, les Origène, lesTcrtullien, ainsi d'Age en âge, jusqu'aux Pascal, aux Rossuet, etc. En vérité, vouloir aujourd'hui ébranler des faits crus et attestés par de tels témoins, n'est-ce pas

vouloir donner sa folie en spectacle ?

Quelle application peuvent donc ici faire vos incrédules de cette maxime : Le merveilleux va toujours en augmentant à mesure qu'il s'éloigne de sa source? Y a-t-il môme du sens à donner pour éloigné de sa source un merveilleux rapporté par des témoins oculaires, parce que ces témoins le consignent dans des écrits publics, quelques années les uns après les autres? Y a-t-il du sens adonner pour éloigné de sa source un merveilleux rapporté par des témoins oculaires, qui appuient leur déposition d'un merveilleux tout semblable à celui qu'ils publient?

Est-il même vrai que le merveilleux va croissant dans nos Evangiles? Saint Matthieu et saint Marc rapportent, de môme que saint Luc et saint Jean, la résurrection et l'ascension de Jésus-Christ ; orces deux merveilles sont si grandes , sont d'un ordre si supérieur, que les autres disparaissent en quelque sorte devant elles. Une grandeur finie devient égale a zéro par rapport à une grandeur infinie. Saint Matthieu, qui a donné Je premier son E\angile, a épuisé en quelque manière le merveilleux et !e surprenant, en nous apprenant la résurrection et l'ascension de Jésus-Christ. Les autres évangélisles, enajoutant quelques miracles particuliers, n'ont fait, pour ainsi dire, que mettre une enchère finie, c'est-à-dire nulle, sur un prix infini : car le fini disparaît et s'évanouit devant l'infini.

III. 'Eusèbe. J'en conviens: rnais vous conviendrez aussi que saint Luc rapporte des merveilles que saint Matthieu a passées sous silence ; que saint Jean en rapporte un grand nombre dont saint Matthieu et saint Luc n'ont fait aucune mention.

Qui vous le conteste, mon cher Eusèbe? mais je suis surpris que ces merveilles, rapportées par saint Luc ou par saint Jean, paraissent à vos incrédules plus grandes que celles que rapportent saint Matthieu et saint Marc. Saint Matthieu, en nous apprenant que Jésus-Christ est YEmmanuel (Mat th. i, 23) et qu'il est né d'une vierge, ne nous jdit-il pas en ce peu de mots tout ce que nous dit saint Luc sur le même sujet dans un plus grand détail? Y a-t-il plus de merveilleux dans la guérison du malade de trente-huit ans rapportée par saint Jean, que dans la guéris<>n du paralytique rapportée par saint Matthieu? [Matth. îx; Marc, h.) Y a-t-il plus de merveilleux dans la résurrection du jeune homme de Naïm ou de Lazare, que dans la résurrection de la fil le de Jaïr? (Matth. ix; Marc, v.) Y a-t-il plus de merveilleux dans la guérison de l'aveugle-né, que dans la guérison de Bartimée? (Marc, x; Matth. xx.) Y a-t-il plus de merveilleux dans le renversement des satellites par un mot, que dans le calme rendu à la mer par une parole ? (Marc, iv; Matth. vui.) Y a-t-il plus de merveilleux dans le changement de l'eau en vin, que dans la transfiguration ? Matth xvn ; Marc, ix.)

Que l'une dé ces merveilles parût plus

grande que l'autre au simple vulgaire qui ne juge ordinairement du prix des choses, que par certaines apparences qui le frappent, sans remonter aux causes; je n'en serais pas fort étonné. Ce qui m'étonne, c'est de voir vos incrédules, qui se donnent pour des philosophes du premier ordre, penser ici comme le simple vulgaire.

Un philosophe, quand il s'agit d'une œuvre miraculeuse, la compare avec le cours de la nature, je veux dire, avec les lois que suit ordinairement la Providence dans la conservation du monde. Découvre-t-il que cette œuvre, ou en elle-même, ou dans la manière dont elle est produite, est au-dessus de ces lois? il conclut que cette œuvre est l'effet d'une volonté particulière du Maître de l'univers.

Que cet effet soit la guérison d'une maladie ordinaire, ou la résurrection d'un mort, tout cela lui paraît égal , dès qu'il lui est évident que cet effet est arrivé contre le cours ordinaire de la nature, parce que dans ce cas, la guérison d'une maladie ordinaire est aussi impossible naturellement que la résurrection d'un mort; et que la résurrection d'un mort est aussi facile , aussi naturelle à Dieu que la guérison d'une maladie ordinaire.

Or considérez les œuvres de Jésus-Christ qui sont données pour miraculeuses dans nos Evangiles; comparez-les avec les lois de la nature, y découvrirez-vous quelque rapport? Jésus-Christ opère toutes ces œuvres par la seule efficace de sa parole : or, nul rapport de cause et d'effet, selon les lois de la nature, entre la parole d'un homme et la guérison d'une maladie quelconque, d'une taie, par exemple, d'une cataracte, d'une fièvre, d'un bouton même. Si les faits merveilleux rapportés par saint Matthieu sont donc vrais, comme ils le sont effectivement, il est aussi nécessaire, pour en rendre raison, d'avoir recours à un agent supérieur à la nature, qu'il est nécessaire d'y avoir recours pour rendre raison des faits rapportés par saint Luc et par saint Jean. Quel est cet agent supérieur qui opère par Jésus-Christ? c'est indubitablement la suprême divinité, puisque Jésus-Christ fait tout au nom de Dieu. Tels sont les principes que suit 'in philosophe pour juger des miracles. Vos incrédules qui n'ont point de principes, et qui ne vont point au delà des apparences , ne sonl que de petits chicaneurs qui ne savent ce qu'ils disent. En traitant de menus miracles ceux que raconte saint Matthieu, et en appelant de grands miracles ceux que raconte saint Jean, que prouvent-ils? qu'ils n'ont pas le sens commun.

Ce qui me touche dans nos évangélistes, et ce qui me donne une haute idée de leur raison, c'est de les voir racontant d'un même ton, pour ainsi dire, les merveilles de Jésus- Christ; sans marquer plus d'émotion dans le récit des miracles qui paraissent si grands à vos incrédules, que dans le récit des miracles qui ne leur paraissent que des jeux d'enfant. Us admiraient sans doute avec le

peuple la puissance de Dieu qui se manifestait en Jésus-Christ opérant tant de prodiges; mais ils l'admiraient également dans tous ces prodiges; parce qu'à leurs yeux, elle y éclatait également. De là cette* modération, cette simplicité, cette candeur, ce naturel qui se montre dans leurs ouvrages. S'ils avaient ressemblé à vos incrédules, frappés uniquement de certains prodiges , avec quel enthousiasme ne les eussent-ils pas décrits? Et s'ils étaient les inventeurs et les forgeurs de ces prodiges, qu'eussent-ils fait? ce que vos incrédules, à leur place, auraient fait. Peutêtre eussent-ils indiqué quelques guérisons pour préparer l'esprit de leurs lecteurs; ils, n'eussent ensuite farci leurs ouvrages que d'os allongés , de membres restitués, de morts ressuscites, non un jour, deux jours, quatre jours, mais plusieurs mois, des années entières après leur mort. Les évangélistes ne ressemblent point à vos incrédules, ce sont des hommes sensés et véridiques : ils racontent ce qu'ils ont vu, et ce qu'une infinité de personnes ont vu comme eux ; ils confirment leurs récits en faisant des œuvres pareilles à celles qu'ils racontent, et que tout le monde pouvait voir.

IV. Eusèbe. Je veux que les incrédules aient ici tort : mais pourquoi saint Jean estil le seul qui rapporte certains miracles? Vous ne pouvez pas répondre que saint Luc les ignorait, lui qui, au commencement de son Evangile, dit si expressément qu'il s'était informé de toutes choses. Vous ne pouvez pas répondre non plus qu'il les connaissait, lui qui, au commencement des Actes , dit si expressément qu'il a parlé dans son Evangile de toutes les cnoses que Jésus-Christ avait faites et enseignées. De plus, comment justifier saint Jean d'hyperbole dans le dernier verset de son Evangile.

Ayez, mon cher Eusèbe, un peu de droiture et de bonne foi, et vous résoudrez vous-même vos questions. Les miracles rapportés par saint Jean avaient fait trop de bruit pour qu'ils fussent ignorés des autres

évangélisles. Et peut-être même le bruit qu'avaient fait ces miracles, et qu'ils faisaient sans doute encore dans le temps qu'écrivaient les trois premiers évangélisles, futil la raison qui détermina ces écrivains à n'en point parler. Saint Luc, au commencement de son Evangile, dit à Théophile qu'il s'est informé exactement de toutes choses; mais s'engage-t-il de les lui exposer toutes dans un tel détail, qu'il n'omettra aucune parole, aucune action de Jésus-Christ? non assurément : il ne lui promet que de les lui exposer avec ordre. C'est dans le même sens qu'il faut entendre ce qu'il dit sur ce sujet au commencement des Actes, il n'y a qu'un chicaneur de mauvaise foi qui puisse l'entendre autrement. Saint Jean n'a pas besoin de justification. L'hyperbole n'est pas un mensonge : c'est une manière de parler .lés-fréquente dans les auteurs. On l'emploie pour exprimer la grandeur ou la peitesse extrême d'une chose. Il n'y a que des imbéciles uui soient capables de prendre

littéralement une figure si commune. Or, si jamais l'usage de cette figure a été légitime, c'est assurément dans la bouche de notre évangélisle au sujet des merveilles du Sauveur. Que d'écrits n'eût-il pas fallu faire pour exposer en détail tant de merveilles, et pour les exposerdanslajuste étendueque la matière demandait?

V. Au reste, dans l'abrégé historique que les évangélistes nous ont laissé de la vie du Sauveur, le choix que chacun d'eux fait de certains traits plutôt que d'autres n'est l'effet ni du hasard, ni de l'affectation. Ce choix est l'effet de la sagesse. Chaque évan- ► géliste avait ses vues qui se rapportaient à l'instruction des fidèles. Le dessein de saint Matthieu était de faire voir l'accord de l'Evangile avec l'Ancien Testament. Saint Luc se proposait de faire tomber toutes ces histoires défectueuses qui avaient paru avant lui. Saint Jean avait pour objet de tirer des discours même de Jésus-Christ une preuve dosa divinité. Saint Matthieu, pour exécuter son plan, s'attache aux faits qui lui donnent occasion de montrer l'accord de l'Evangile avec les prophéties. Saint Luc, pour exécuter le s;en, reprend les choses dans leur origine, et les suit avec ordre. Saint Jean, relativement au sien, raconte la guérison de l'aveugle-né, celle du malade de trente-huit ans, la résurrection de Lazare, pour avoir occasion de publier les discours admirables que Jésus-Christ prononça dans ces circonstances. 11 est donc manifeste que le caprice, l'affectation n'ont point ici lieu. Si l'un des évangélistes rapporte des faits que l'autre juge à propos de passer sous silence, ou du moins de ne montrer qu'en général, regardez le but qu'il se propose; soyez attentif aux instructions qu'il veut vous donner; vous en trouverez la raison.

Jugez à présent de cette objection que vous croyiez si terrible. Je vous ai dit, avant de la discuter, que je n'y voyais qu'un fond de malignité, de déguisement, d'ignorance. Y voyez-vous autre chose? Les ennemis do Jésus-Christ font d'inutiles efforts pour nous persuader que ses historiens manquaient de lumière et de sincérité : ils ne réussiront jamais qu'à persuader tout homme de sens uu'ils manquent eux-mêmes de ces qualités.

VI. Eusèbe. Ne parlez pas avec tant de mépris de vos adversaires ; vous n'êtes pas près d'en triompher. Vos évangélistes, vos apôtres, en un mot les premiers Chrétiens gui aient paru dans le monde, étaient tous Juifs de naissance et de religion, c'est-à-dire d'un peuple le plus misérable aux yeux des hommes, quoiqu'il se crût cher aux yeux de Dieu ; nés d'un pays où le fanatisme était sur le trône. Ne pas convenir que les Juifs étaient régardés comme une nation d'une crédulité imbécile, qui ne pensait et ne respirait que prodiges, à qui l'amour du merveilleux tenait pour ainsi dire lieu d'âme, ce serait démentir toute l'antiquité.

C'est parmi les hommes les plus vils et les plus grossiers de cette nation, qu'en vit pa-

lom

raUre les premiers sectateurs du christianisme. Dieu, dit-on, les avait choisis exprès pour confondre l'orgueil des sages. Mais il n'est pas question de recourir ici au mystère ; ne nous écartons pas du fait, puisque c'est de lui seul que ce mystère doit tirer sa source. Tout était simple, tout était grossier, tout était bas dans les premiers Chrétiens. Le Fils de David n'était pas lui-même d'une condition plus relevée que ses apôtres.

On vit donc parai tre en Judée, quelque temps avant la destruction de Jérusalem, une secte composée de la lie du peuple juif. Ces hommes se disaient disciples d'un nommé Jésus qui, après avoir fait pendant sa vie une multitude incroyable de miracles, était ressuscité après sa mort. D'abord, ils attirèrent à leur parti plusieurs compatriotes de même condition et de même caractère : ensuite ils admirent les incirconcis dans leur secte, et, comme les Juifs étaient répandus partout le monde, et que cette nation avait alors un grand zèle pour le prosélytisme, il paraît que les nouveaux sectaires, épris du même zèle, firent pareillement un nombre de prosélytes assez considérable.

La secte chrétienne ayant pullulé, le prince de cette secte devint beaucoup plus célèbre après sa mort qu'il n'avait été pendant sa vie. Ses disciples firent plus de bruit sur la terre qu'il n'en avait fait. Le nombre s'en augmenta déplus en plus. Ils annoncèrent avec zèle leur nouvelle doctrine. On les traita de visionnaires et de fanatiques ; et ils confirmèrent cette opinion qu'on avait d'eux, par une opiniâtreté invincible à persister dans leurs sentiments. Jésus devint donc plus célèbre par ses premiers sectaires, qu'il ne l'avait été par lui-même. J.es miracles de ceprétrndu Messie n avaient en effet pour théâtre que l'imagination de ses disciples, au lieu que le fanatisme de ceux-ci se donna réellement aux hommes en spectacle.

Je vous ai montré , mon cher Eusèbe, la malignité, le déguisement, l'ignorance de vos incrédules dans l'objection précédente : il faut vous montrer dans celle-ci leur fanatisme consommé, c'est-à-dire, des cerveaux échauffés, où les objets ne se présentent plus dans leur état naturel.

VII. D'abord, est-ce aux yeux d'une raison saine que les Juifs, dans tous les temps de leur durée, peuvent paraître le peuple le' plus misérable qu'il y ait eu sur la terre? Quel peuple, avant Jésus-Christ, eut des lois" plus sages, des notions plus justes et plus étendues de la vertu, des idées plus distinctes et plus sublimes de la Divinité? Quoi 1 aux yeux d'une raison saine, ce peuple si éclairé paraîtrait plus misérable que les Egyptiens adorateurs insensés des planteset des animaux ; que les Grecs et les Romains abîmés dans les ténèbres et dans les horreurs de l'idolâtrie ! Eh! quand ce peuple estil misérable? Est-ce lorsque écoutant la raison, il s'attache au Dieu d'Abraham, qu'il J'adore, qu'il est soumis à ses lois ? Il jouit alors de la paix' et de l'abondance, i-l n'a plus d'ennemis, ou s'il en est qui osent vou-

loir troubler son repos, il n'a qu'à se montrer pour les mettre en fuite. Quand lui arrive-t-il donc d'être misérable? N'est-ce pas lorsqu'à l'imitation des peuples de la terre, tombant en frénésie, se livrant à ses liassions grossières et fougueuses, il prostitue son encens aui idoles muettes et insensibles? La prospérité l'abandonne alors, la nature indignée se soulève contre lui,leciel devient d'aira;n, il est la proie de ses ennemis.

Si ce peuple, après le retour de la captivité de Babylone, devient misérable, quoiqu'il ait renoncé aux dieux chimériques des na- • lions : quelle est la source de sa misère ? Ne sont-ce pas les rêves des prétendus sages de la Grèce qu'il adopta? Jusqu'à ce moment, nulle trace de sectes parmi les Juifs. Les lois et la religion étaient l'objet des études de ce peuple; le temple du Seigneur était son école; là les prêtres, les scribes, les savants de profession expliquaient d'une même bouche la manière de servir le Créateur, et d'observer ses ordonnances. Depuis son commerce avec les Grecs, maîtres de l'Asie, il vit sortir de son sein des disciples de Zenon dans la personne des pharisiens; des disciples d'Epicure dans la personne des sadducéens ; des disciples de Pvthagore dans la personne des esséniens. La religion alla toujours s'affaiblissant depuis ce moment fatal ; les esprits se divisèrent ; les idées les

plus simples s'obscurcirent ; les sentiments les plus naturels s'altérèrent; les erreurs les plus grossières eurent cours. Les pharisiens vrais stoïciens, superbes, fanfarons, austères encore plus par intérêt que par ostentation, corrompirent la loi, introduisirent une infinité d'observances frivoles. Les sadducéens, vrais épicuriens, ennemis de toutes vérités gênantes, propres àinquiéterl'homme voluptueux et ambitieux, nièrent la Providence, l'immortalité de l'âme, les suites de ces dogmes, les peines et les récompenses de l'autre vie, dépouillèrent ainsi la vertude tous ses appuis. Arrêtons-nous : c'en est assez pour sentir combien il y a peu de raison adonner les Juifs pour le peupleleplus misérable de la terre. Ce peuple était sans doute misérable, quand le Sauveur parut : mais vous venez de voir la principale origine de ses misères, son initiation à la philosophie grecque, qui faisait alors tant de bruit dans le monde, et qui fait encore aujourd'hui l'admiration de vos incrédules.

VIII. Est-ce la raison, et non une imagination échauffée, qui a conduit le pinceau dans l'image burlesque qu'on nous trace de la Palestine, comme d'un pays où le fanatisme était sur le trône, où l'on ne pensait, où l'on ne respirait que prodiges, où le merveilleux tenait lieu d'âme?

Nous avons, disent vos incrédules, le témoignage de toute l'antiquité. Mais quelle est cette antiquité? Remonte-t-elle jusqu'au temps où sont arrivés les prodiges crus par le peuple juif? Sont-ce des autours contemporains de Moïse, de Josué, de Saniuch, do David, d'isaïe, c|* Kl ic, d'Elisée, qu'on nous

oppose? Tous les monuments les plus anciens qui nous restent, bien appréciés, ne sont-ils pas au contraire des attestations de la vérité des faits crus par les Juifs? Quelle est donc cette antiquité si vantée qui dépose contre eux? C'est un petit nombre d'écrivains, qui n'ont vécu que plusieurs siècles après les événements qu'ils contredisent, el qu'ils ne contredisent que par des fables (46). C'est un Manéthon, c'est un Appion, auteurs inexacts et convaincus de mensonges par Joseph. C'est un Horace, un Juvénal, un Martial, auteurs pleins d'esprit, mais licencieux, mordants, badins, prêts à tout sacrifier à un bon mot. C'est un Tacite, c'est un Plutarque, auteurs judicieux, mais si mal instruits de l'histoire juive, qu'on ne peut lire ce qu'ils en disent, sans gémir sur leurs préventions et sur leur ignorance.

Le reproche de crédulité fait au peuple juif par ces divers auteurs n'avait pour fondement que l'attachement inviolable de ce peuple à sa religion, que sa persuasion intime de la vérité des miracles opérés par Moïse, par Josué, etc., que son mépris et son aversion pour toutes les religions des autres peuples de la terre. Or avait-il tort ce peuple de s'attacher à sa religion, delacroire divine, de regarder toutes les autres comme une dégradation de la raison humaine ?Quiconque envisagera sérieusement la créance de ce peuple, et la comparera de sang-froid à celle des autres peuples de la terre, demeurera convaincu qu'elle ne pouvait être l'eflet qued'une Providence particulière. Au reste, en prenant la défense des Juifs contre vos incrédules, je considère le corps de la ration, et je le considère avant la venue de Jésus-Christ. Je ne prétends pas que dans le cours de la durée, depuis Moïse jusqu'au temps qui précéda la venue de Jésus-Christ, il n'y ait point eu d'imbéciles et de visionnaires parmi les Juifs. Ce que je prétends, c'est qu'il y en eut moins que chez les autres nations ; ce que je prétends encore, c'est qu'on ne peut les traiter de visionnaires nour avoir cru les miracles consignés dans leurs Livres sacrés. Ce ne fut qu'au temps de la manifestation du Sauveur, que les choses changèrent de face. A peine la nation eut-elle entendu parler de l'établissement d'une nouvelle alliance, elle tomba dans une espèce d'aliénation. Mais tout cela avait été prédit par les prophètes. Ne nous écartons pas de notre sujet.

IX. C'est y disent vos incrédules, parmi les hommes les plus vils, les plus méprisables, les plus grossiers de la nation juive, qu'on vil paraître les premiers sectateurs du christianisme. Les apôtres qui publièrent les miracles de Jésus-Christ, sa résurrection, son ascension, les dons miraculeux du Saint- Esprit, étaient de la de du peuple, et de vrais fanatiques, sur le témoignage desquels on ne saurait compter.

Je conviens que les apôtres et les premiers disciples de Jésus-Christ étaient delà

lie du peuple. Que suit-il de là ? Il suit qu'ils sont à couvert de tout soupçon d'imposture: car des hommes simples et grossiers sont incapables par leur simplicité môme et par leur grossièreté, de vouloir inventer, publier, répandre par toute la terre, soutenir au [milieu des supplices, des faits dont la fausseté leur est évidente, et qui ne peuvent les exposer qu'à toutes sortes de persécutions. Vos incrédules paraissent ici en tomber d'accord, puisque, pour infirmer le témoignage des apôlres et des premiers Chré^ tiens, ils les veulent faire passer pour des fanatiques, c'est-à-dire, pour des hommes qui ont été trompés, et qui ont cru voir ce qu'ils ne voyaient point. Mais de quelle preuve appuient-ils une telle accusation?

Vous venez de les entendre : les apôtres et les Chrétiens, disent-ils, étaient de la lie du peuple. Est-ce là une preuve? S'agit-il ici de matières intellectuelles, de raisonnements abstraits, de différences subtiles, de rapports éloignés qui demandent, pour être pénétrés et développés, des génies profonds, cultivés par de bonnes éludes et de longues méditations? Il s'agit de faits sensibles qui ne demandaient que des yeux pour êire vus et examinés. Or, dans ce'qui ne demande que des yeux, le témoignage d'un paysan n'est pas de moindre poids que celui du docteur le plus subtil. Tous les deux sont également admis à déposer en justice sans aucune préférence. 11 peut arriver que le vrai soit mieux rendu par un homme simple, que par certaines gens qui se gâtent le jugement à force de creuser et de subtiliser. S'il ne fallait donc que des yeux aux premiers disciples de Jésus-Christ, pour rendre témoignage à ses miracles, à sa résurrection, à son ascension, aux dons miraculeux; n'estil pas de la dernière absurdité de vouloir infirmer leur témoignage par la bassesse de leur naissance ?

„.~Si les apôtres se sont trompés, s'ils se sont fait illusion à eux-mêmes sur les faits qu'ils publient, sur les miracles, la résurrection, l'ascension de Jésus-Christ, sur le don des langues, etc., ce n'est pas assez de les regarder comme des crédules et des fanatiques; c'étaient des visionnaires, des insensés, des gens qui avaient l'esprit entièrement renversé. S'imaginer pendant plusieurs années qu'on est journellement témoin de cent choses extraordinaires qui se passent sous nos yeux, et qui sont tout à l'ail à notre portée, de choses palpables et qu'on examine à loisir, de choses aussi frappantes et aussi aisées à discerner que la résurrection d'une personne très-connue, et son ascension dans le ciel, el cela en plein jour; dans un lieu élevé, tout près de nous : s'imaginer nonseulement qu'on a vu faire divers miracles à cette personne, mai» qu'on en fait soimême de plusieurs sortes, et qu'on parle même des langues étrangères; se meitre tout cela dans l'esprit, sans qu'il y ait rien de réel ; et que ce soient plusieurs tôles qui

(4G) Voy. ci-dessous.

too:i

donnent dans ces chimères; ce serait une folie dont il n'jf a point d'exemple. Je dis, plusieurs tôtes; car, prenez-y garde, il faudrait comprendre dans ce nombre de ibus, non-seulement les apôtres, mais tous ces milliers de Juifs qui se rendirent à la prédication des apôtres immédiatement après la descente du Saint-Esprit, et qui formèrent à Jérusalem la première Eglise chrétienne.

Tous ces Juifs, en embrassant la foi, croyaient sans doute les miracles qu'ils s'imaginaient avoir vu faire à Jésus-Christ; ils croyaient sans doute les miracles qu'ils s'imaginaient voir faire aux apôtres; ils croyaient "sans doute les miracles qu'ils s'imaginaient faire eux-mêmes.

S'il était possible que tant de cerveaux fussent attaqués en même temps d'une même espèce de iolie si étrange et si excessive ; on le reconnaîtrait bientôt par tout le reste de leur conduite; n'étant pas possible que leurs démarches et leurs discours ne se ressentissent d'un pareil égarement. Or, armez-vous des yeux malins, jaloux, critiques d'un censeur sévère ; changez d'âme, si vous le voulez, prenez celle d'un incrédule, pourvu que vous n'en preniez point les [lassions : écoutez ensuite les apôtres, épiez leurs démarches, fouillez jusque dans leurs cœurs; y apercevrez -vous la plus légère teinture de démence? On découvre en eux un tour d'esprit simple et naturel ; nulle affectation dans leur extérieur; nulle bizarrerie dans leur façon de vivre ; nulle irrégularité dans leurs démarches. Ils suivent leur Maître et l'écoutent, tandis qu'il est avec eux: après cela ils vont exécuter l'ordre qu'ils en ont reçu, d'annoncer sa doctrine parmi les nations. Tout cela se fait avec- ordre et décence. Soit qu'ils agissent séparément, soit qu'ils délibèrent entre eux; tout marque une conduite grave et mesurée. Ils ont à parler tantôt à des Juifs, tantôt à des païens : comment le font-ils î Ils ne parlent qu'à propos, qu'en s'accommodant à l'état et au différent génie des uns et des autres. Avec les Juifs, ils allèguent les prophéties, et s'appuient sur les saintes Ecritures. Avec les païens, c'est une autre méthode, ils remontent à la lumière naturelle, et ils allèguent des faits dont chacun peut connaître la vérité.

Israélites, dit saint Pierre aux Juifs, écoutez ce que je vais vous dire: Vous savez que Jésus de Nazareth a été un homme autorisé de Dieu parmi vous, par les merveilles, les prodiges et les miracles que Dieu a faits par lui au milieu de vous. Ce Jésus vous ayant été livré par un ordre exprès de la volonté de Dieu, et par un décret de sa prescience, vous t'avez fait mourir en le crucifiant par les mains des méchants; mais Dieu Va ressuscité en le délivrant des douleurs du tombeau, parce qu'en effet il était impossible qu'il y fût retenu; car c'est de lui que David parle en ces termes : « J'ai toujours le Seigneur présent devant moi, et il est à ma droite, afin que je ne sois point ébranlé (Paul. xv, 8); c'est pour cela que mon cœur est dans

des transports de joie, que ma lungue fait retentir des chants d'allégresse, et que ma chair reposera dans V espérance ; parce que vous ne me laisserez point dans le tombeau ; et vous ne permettrez point que votre saint éprouve la corruption, vous me ferez rentrer dans le chemin de la vie, et vous me remplirez de joie\en vous faisant voir à moi. » (lliid., 9 seq.) Mes frères, continue le saint apôtre, qu'il me soit permis de vous dire hardiment du patriarche David , quil est mort, qu'il a été enseveli, et que son tombeau se voit encore parmi nous : mais comme il était prophète, et qu'il savait que Dieu lui avait promis avec serment que de son sang il ferait naître un fils qui serait assis sur son trône, dans celte connaissance quil avait de Cavcnir, il a parlé de la résurrection du Christ, en disant quil n'a point été laissé dans le tombeau, et que sa chair na point éprouvé la corruption. C'est ce Jésus que Dieu a ressuscité, et nous en sommes tous témoins. Ayant donc été élevé par la puissance de Dieu, et ayant reçu de son Père le pouvoir qui lui avait été promis, d'envoyer le Saint-Esprit, H a fait cette effusion de l'Esprit-Saint que vous voyez et que vous entendez. (Act. xxii, 33.

C'est ainsi que procèdent (es apôtres avec les Juifs : mais avec les païens, c'est un autre langage. Ecoutons un moment saint Paul au milieu de l'aréopage : Seigneurs Athéniens, leur dit-il, i7 me semble qu'en toutes choses, vous êtes religieux à l'excès. Car, ayant regardé en passant les statues de vos dieux, j'ai trouvé même un autel sur lequel il est écrit : Au Dieu inconnu. C'est donc ce Dieu, que vous adorez sans le connaître, que je vous annonce. Par ce début ingénieux, s'élanl concilié leur attention, il continue: Dieu qui fait a le monde et tout ce qu'il contient, étant le Seigneur du ciel et de la terre, n'habite point dans les temples bâtis par tes hommes : il n'est point honoré par les ouvrages de leurs mains, lui qui n'a besoin d'aucune dz ses créatures ; qui donne à tous la vie, la respiration, et toutes choses. Il a fait naître toute la race des hommes d'un seul, et il leur a donné pour demeure toute l'étendue de la terre , ayant marqué l'ordre des saisons, et les bornes de l'habitation de chaque peuple ; afin qu'ils cherchassent Dieu, et qu'ils s'efforçassent de le trouver comme avec la main et à tâtons, quoiqu'il ne soit pas loin de chacun de nous; puisque c'est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l'être, et comme l'ont dit quelques-uns de vos poêles, nous sommes même ses infants, et la race de Dieu. Puisque nous sommes donc les enfants et la race de Dieu, nous ne devons pas croire que la Divinité soit semblable à de l'or, à de l'argent, ou à de la pierre, dont l'art et l industrie des hommes a fait des figures. Aussi Dieu, sans avoir égard à ces temps d'ignorance, fait annoncer partout à tous les hommes, qu'ils fassent pénitence; parce qu'il a arrêté un jour, auquel il doit juger le monde, selon sa justice, et par celui qu'il a destiné à en être le juge ; de quoi il a donné à tous les hommes une preuve certaine, en le restusci-

tant après sa mort. ( Act. xvn, 22-31.) Sont-ce là des discours de fanatiques et d'insensés ? Sont-ce de pieux galimatias qu'on ne puisse écouter sans renoncer à la raison? Nos apôtres sont-ils ennemis du sens commun? N'est-ce pas là qu'ils ramènent leurs auditeurs? Peut-on raisonner d'une manière plus juste et plus suivie? Jamais Athènes, s-i fameuse par l'éloquence et par la philosophie, avait-elle entendu un discours plus digne de la Divinité? Saint Paul leur fait voir avec une précision et une force inimitables, que le Dieu créateur étant immense ne peut être renfermé dans des temples faits de la main des hommes; que le polytéisme est incompatible avec les attributs d'un Etre infiniment parfait, qui a tiré du néant le ciel et la terre, et par la puissance duquel subsiste tout ce qui respire dans l'univers; que l'idolâtrie est absurde, parce que les hommes étant les ouvrages de la main d'un Dieu, leurs ouvrages ne peuvent être des dieux ; autrement les hommes donneraient à la matière ce qu'ils ne peuvent se donner à eux-mêmes ; que cette ignorance si humiliante pour la raison ne devait avoir qu'un temps; que Dieu devait se révéler aux hommes, dont il doit juger les œuvres ; qu'il s'est en effet révélé par Jésus-Christ, qui était Dieu, puisqu'il s'est ressuscité des morts. Chaque proposition de ce discours admirable porte avec soi sa preuve. Quelle précision, de même, quelle lumière, quelle-force dans le discours de saint Paul aux Juifs 1 Mais continuez d'examiner les apôtres.

Des cerveaux dérangés ne sauraient s'accorder longtemps ni avec les autres, ni avec eux-mêmes. Est-ce là le caractère des apôtres ? Varient-ils dans leur plan, ou dans leur conduite-? Immuablement attachés aux leçons qu'ils ont reçues de leur Maître, ils n'y ajoutent rien du leur, ils n'en retranchent rien. Aucun d'eux ne s'écarte de la règle prescrite ; aucun d'eux ne se dément luimême; et pendant plusieurs années, on les voit marcher constamment dans le môme chemin , suivre la même route , tenir le même langage, écrire les mêmes choses, agir sur les mêmes principes. Où a-t-on vu des visionnaires se contenir dans de si justes bornes, et garder enire eux tant d'uniformité?

Il faut n'avoir lu ni les Evangiles, ni les Actes, ni les Epîtres des apôtres, pour les accuser de fanatisme. Dans les Evangiles, la narration est claire, simple, sans affectation, sans détour. H ne s'y trouve ni mouvements démesurés, ni éloges outrés, ni invectives, ni exclamations, ni rien de ce qui caractérise lefanatisrae et l'enthousiasme. On en peut dire autant des Actes. Les Epîtres sont remplies de lumière et d'onction: on n'y voit pas moins d'abondance et de vivacité, qu'il y avait de simplicité dans la partie historique. Cette vivacité si bien pla- <•<''<., quand il s'agit de consoler et d'exhorter, n'est point de l'enthousiasme et du fanatisme : c'est l'énergie que donne naturellement au

OtëcvnES COMPL. DE le Fhancois. II

discours une forte persuasion de l'importance 'du sujet dont on parle, et de l'intérêt qu'on y prend. Une preuve démonstrative que cette vivacité ne vient pas d'une imagination échauffée et troublée, c'est qu'elle ne produit que des réflexions justes et trèsconvenables au temps, au lieu, aux personnes, aux circonstances. Dans ces lettres, on répond à des questions proposées; on donne des avertissements salutaires; on y mêle des sentiments affectueux, en rappelant toujours les /grands principes du christianisme, qui doivent nous diriger et nous soutenir dans toutes les occurrences de la vie. Chaque âge, chaque condition trouve des leçons et des consolations qui lui sont propres.

En général, toute la d'octrine du Nouveau Testament est également digne de Dieu, et bien proportionnée à la nature humaine. La morale en est excellente, fondée sur les meilleurs principes, ramenée à de justes bornes, fortiûée de puissants motifs, mise à la portée de tout le monde, propre à guérir la corruption de l'homme, à le soutenir dans sa faiblesse, à l'éclairer dans ses ténèbres, à le consoler dans ses malheurs, à le modérer dans sa prospérité, à le rendre vrai, sincère, juste, compatissant, secourable, généreux, soumis aux puissances, aimable aux concitoyens, fidèle à ses amis, plein de support et de clémence à l'égard de ses ennemis. Aussi les premiers disciples des apôtres deviennent-ils des hommes admirables et supérieurs en vertus à tout ce qu'on avait vu jusqu'alors. A peine saint Pierre a prêché Jésus-Christ ressuscité, que dans la multitude des croyants on ne voit plus qu'un eœur et qu'une âme, un désintéressement, une humilité, une ferveur, un goût pour Ja vérité, une constance dans les peines, une supériorité, une grandeur d'âme, une élévation de sentiments, une générosité de courage qu'on ne peut assez admirer. Et ce changement, arrivé dans la ville de Jérusalem, n'est pas une surprise de quelques jours dont vous pourriez croire le peuple susceptible; il se soutient, il se fortifie, il s'étend aux villes voisines, et de proche en proche gagne le monde entier.

Le poêle Sophocle, accusé d'être tombé en démence par son grand âge, crut ne pouvoir mieux se justifier qu'en composant une tragédie qu'il lut à ses juges. C'était sans doute le meilleur plaidoyer qu'il pût faire. On y admira encore la force de son génie, et la confusion retomba sur l'accusateur. Je ne voudrais que faire lire le Nouveau Testament aux accusateurs des écrivains qui l'ont composé. Mais qu'espérer de ces accusateurs? Ou l'accusation est sérieuse de leur part, ou elle ne l'est pas. Si elle n'est pas sérieuse, quelle perversité 1 si elle est sérieuse, quel fanatisme 1

Article: IL — Suit-il de l'aveuglement des Juifs, et du silence des historiens romains, tque les miracles rapportés par les èvanqélistcs sont imaainair-cs?

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