‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 138 sur 163 · EusÊBB. Si (es miracles de Jésus- Christ · texte numérisé non relu

EusÊBB. Si (es miracles de Jésus- Christ

avaient eu «» auêre*lnéAtre que l'imagination

des apôtres ; s'ils avaient été aussi réels, aussi nombreux, aussi grands, aussi notoires, que vous le pensez , tous les Juifs se seraient coneertis : car peut-il y avoir des hommes assez hébétés pour ne pas se rendre à tant de prodiges éclatants? De plus, si dans une province de l'empire aussi fréquentée que la Palestine, il- s'était passé des choses aussi extraordinaires, cl cela pendant le cours de trois ou quatre années de suite, l'empereur, le sénat, tout Rome en auraient été informés ; cet homme divin eût été le sujet de tous leurs entretiens, et l'objet de l'admiration universelle; leurs écrivains en auraient fait mention.

Quelle ignorance ou quelle mauvaise foi ! Que vos incrédules, mon cher Eusèbé, connaissent peu les hommes, ou qu'ils feignent de les peu connaître ! Si les miracles de Jésus-Christ, disent-ils, avaient été tels que les évangélistes les rapportent, tous les Juifs se seraient convertis. Plusieurs se convertirent en effet. Mais c'est connaître peu les hommes, que de les croire tous capables d'être fort tuuchés des miracles qui ne sont pas l'objet de leurs passions, et qui tendent môme à les en détacher. Ils les voient d'abord avec admiration ; ils en parlent avec joie; ils s'estiment heureux d'en avoir été les spectateurs. Mais leur cœur qui demeure le même, les détourne bientôt d'une pensée qui est étrangère à l'amour-propre, et qui ne lui procure aucun des biens qu'il désire : et ceux qui en ont ouï parler, moins vivement touchés que ceux qui les ont vus, en perdent encore plus tôt l'idée et le souvenir. Il faut quelque chose de plus durable et de plus intérieur, que la vue ou la mémoire pour convertir les hommes, et pour les rendre sincèrement disciples de Jésus-Christ ; et l'on peut aisément allier la croyance historique d'un miracle qui prouve qu'il est Fils de Dieu, avec une grande indifférence pour sa morale, et pour des biens qu'il ne promet qu'après la mort. Il ny a que des hébétés, "ajoutent vos incrédules, qui eussent été capables de résister à tant de prodiges. Sans doute il fallait être hébété pour ne pas reconnaître la réalité de tant de prodiges ; aussi les Juifs ne furent point hébétés en ce sens, puisque personne parmi eux, ne niait que Jésus-Christ ne fît des miracles. Le point unique sur lequel ils se partageaient, était le principe de ces miracles, les uns les attribuant à Dieu, les autres à un esprit étranger. Mais fallait-il être hébété pour attribuer tant de prodiges à un autre principe qu'à Dieu, et pour ne pas embrasser la doctrine qu'ils autorisaient? Non, il suffisait d'avoir un mauvais cœur; or on peut avoir beaucoup d'esprit et un mauvais cœur.

II. Mais supposons un moment que les Juifs eussent tous reconnu les miracles de Jésus-Christ ; qu'ils les eussent attribués à Dieu comme à leur véritable principe, et qu'ils fussent tous devenus de sincères disciples du Sauveur : vos incrédules les reconnaîtraient-ils ces miracles, et se convertiraient-ils? non certainement. Le peuple

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juif, diraient - ils, était le peuple le plus misérable qu'il y eût sur la terre, un peuple superstitieux, imbécile, crédule, qui habitait le pays des fables, chez lequel tout se faisait par enchantement, à qui le merveilleux tenait lieu d'âme, qui n'avait rien qui ressemblât aux autres hommes, qui avait la faculté de voir ou de ne pas voir des prodiges selon qu'il lui plaisait, au lieu que les autres hommes voient ordinairement ce qui est devant leurs yeux, et ne voient que cela. Est-ce donc de bonne foi que vos incrédules opposent h la vérité des miracles de Jésus-Christ la résistance d'un peuple qui, selon eux, était un peuple de fanatiques?

Est-ce de meilleure foi qu'ils nous opposent le silence de l'empereur, du sénat, do Rome? Quand nous leur demandons pourquoi Rome, au lieu de fulminer des arrêts contre les premiers prédicateurs des miracles de Jésus-Christ, n'ordonna pas des informations juridiques sur les lieux ; puisque c'était là la voie la plus simple et la plus naturelle pour arrêter les progrès de l'Evangile (constater la fausseté des faits publics c'eût été décréditer pour toujours les publicateurs), que nous répondent-ils? ils nous répondent que les premiers sectateurs de Jésus-Christ étaient de misérables Juifs, de pauvres fanatiques , plus misérables encore par le caractère de leur esprit que par la bassesse de leur condition ; dont. la religion avait le judaïsme pour fondement, et dont les contestations qui roulaient sur le Messie, se passaient avec d'autres disciples de Moïse ; qu'on les confondait avec les Juifs, et qu'on les regardait comme une de ces sectes particulières qui s'élevaient si fréquemment du sein de cette superstitieuse nation. Or les hommes raisonnables qui vivaient alors, avaient de la nation juive une idée de mépris, à laquelle il eût été difficile de rien ajouter. Les esprits sensés ont naturellement au dégoût pour l'absurde. Ils n'aiment pas à approfondir des chimères.

Si les choses étaient ainsi, y a-t-il de la bonne foi, ou du sens à nous opposer le silence de l'empereur, du sénat, de Rcme ? Est-il surprenant que personne n'ait voulu s'exposer à la risée des Romains, ces hommes d'une si érainente raison en matière de religion, en leur envoyant des relations de ce qui se passait dans un pays qu'ils méprisaient si souverainement ; ou que, si on leur enenvo3;a,ces relations soient tombées dans l'oubli, après avoir fait la matière de quelques conversations bouffonnes, et donné lieu de déplorer la misérable condition humaine que le fanatisme livre en proie à la plus extravagante crédulité? Mais supposons qu'il fût certain par des monuments authentiques de ces temps-là, que Rome fut instruite des miracles de Jésus-Christ : que diraient vos incrédules? ils crieraient au fanatisme, en casaque Rome les eût crus; ou à la stupidité, en cas qu'elle les eût crus sans se convertir. Pensez-vous même qu'ils se bornassent à des cris? Ils feraient main basse sur ces monuments ; ils accuseraient le's pre-

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DEFENSE DE LA RELIGION. — PAttT. IL

miers Cnréliens de les avoir supposés : car vous savez qu'un de leurs principes est que jamais les hommes n'ont poussé plus loin la fourbe et V imposture, que tous les Chrétiens, sans exception, le firent dans les premiers temps en faveur de leur secte. Un tel principe ou plutôt une telle calomnie est si absurde, qu'elle ne mérite |>as d'être réfutée sérieusement. Quo 1 parce que dans le 11e et le m* siècle de l'Eglise, il courut parmi les Chrétiens quelques lettres, sous Je nom de saint Paul à Sénèque, et sous le nom de Sénèque à saint Paul : de faux Actes de Pilate qui sont le fond de V Evangile de Nicodème ; quelques prophéties touchant Jésus-Christ sous le nom des sybilles, on avancera que tous les Chrétiens, sans exception, dans les premiers temps, ont été les plus grands imposteurs qu'il y ait eu sur la terre? Est-ce que les Chrétiens du i" siècle ont été des fourbes, parce qu'il y a eu des Chrétiens plus zélés qu'éclairés dans le ir ou nr siècle? Est-ce que tous les Chrétiens du 11e ou du m* siècle ont été des fourbes, parce que parmi eux il y aura eu quelques fabricateurs de fausses' pièces? Est-ce que le christianisme est fondé sur ces fausses pièces? N'était-il pas établi et répandu de toutes parts avant qu'elles parussent? Découvre-t-on quelques traces des lettres de saint Paul à Sénèque, des Actes de Pilate, des prédictions sybillines, dafls nos Evangiles, dans les Actes, dans les Epîtres des apôtres? Est-il un temps eu l'Eglise ait adopté et muni de son approbation universelle ces ouvrages supposés ? en a-t-elle fait la lecture dans ses assemblées? en a-t-elle recommandé la lecture à ses enfants ? Les y a-t-elle renvoyés comme à des sources pures où ils puiseraient la lumière et la vérité? Si quelques auteurs ecclésiastiques ont fait usage des vers sybillins, reprochez-leur un défaut de critique, défaut bien pardonnable dans des temps où l'imprimerie n'étant pas connue, les livres n'étaient pas communs : mais épargnez leur droiture et leur honneur A leur place, vous auriez cru pouvoir tourner contre les païens, leurs propres armes.

En voilà a^sez pour vous faire sentir l'ignorance et la mauvaise foi de vos incrédules. Il est temps d'en venir à leur objection. Les plus simples réflexions vont la faire évanouir, et vous persuader qu'il n'est pas possible d'attaquer les miracles de Jésus- Christ par de plus faibles raisons.

III. Les vérités les plus palpables trouvent de l'opposition dès qu'elles sont contraires à des opinions reçues, à des établissements publics, à l'intérêt qu'ont différents ordres de personnes dans le maintien de ces établissements. Cette complication de préjugés, d'intérêts, de passions, forme un nuage épais (pie la plus vive lumière perce difficilement. Les préjugés de religion sont les plus dillieiles à déraciner. Tout concourt à les fomenter, éducation, coutume, intérêt public et particulier, appréhension des nouveautés et des suites qu elles peuvent avoir, autorité des princes, des pontifes, des doc-

teurs qui se réunissent pour ne souffrir aucun changement. Ce sont autant de liens qui enchaînent les esprits, et qui 'font qu'on se roidit contre des vérités importunes. Y a t-il rien de plus absurde et de plus extravagant que l'idolâtrie et l'astrologie judiciaire? Cependant qu'on ail'e les combattre en Chine ou dans le Mogol, on sera surpris de voir par combien de racines ces sortes d'erreurs tiennent encore dans ces régions. Supposons même qu'un missionnaire ressuscitât un mort chez ces peuples, cela ferait sans doute impression sur bien des gens, mais non sur tout le monde. Une partie de la nation, enfoncée dans son ancienne créance, ne daignerait pas seulement s'informer du fait; d'autres le nieraient sans examen, et plusieurs en rejetteraient la conséquence , prévenus qu'ils sont du pouvoir des enchanteurs , et n'écoutant que leurs bonzes et leurs lamas qui crieraient que le missionnaire est un magicien, ennemi des dieux du pays, qui vient renverser la religion et les coutumes respectées par leurs ancêtres.

Les Juifs étaient fort attachés à leur Loi. Ils croyaient que Jésus venait la détruire et l'abolir. Ils étaient entêtés d'un Messie glorieux, fort différent de ce qu'ils voyaient en Jésus -Christ. Ils étaient conduits par des chefs violents, qui étaient personnellement blessés des censures de Notre - Seigneur. Dans cet état de choses, quelle opposition ne dut pas trouver l'Evangile ? La haine ei* aveugle. Dans l'idée que Jésus était un novateur dangereux, on n'examina pas ses miracles. On crut en être quitte pour dire que tout ce qu'il faisait d'éblouissant ne devait séduire personne, parce qu'il y a des magiciens capables d'en faire autant; qu'ainsi les miracles de Jésus pourraient bien n'être que comme ces signes trompeurs des faux prophètes, contre, lesquels Moïse lui-même nous avertit d'être en garde.

Du côté des païens, les apôtres ne trouvaient pas des dispositons plus favorables. C'était un monde en partie idolâtre et superstitieux , en partie sophiste et libertin, d'ailleurs si vicieux et si généralement dé- , pravé, que cela passe tout ce qu'on avait vu dans les siècles précédents. On jouait sur le théâtre les dieux célestes et les dieux infernaux. Les esprits forts étaient à la mode. On trouvait des femmes, jusque parmi les vieilles, qui auraient rougi de paraître avoir peur des contes qu'on faisait et qu'on croyait avant elles au sujet de l'autre monde. (Cicer., De nat. dcor., lib. 11; Quœst. Tuscul., c. 2.) Les enfants même, selon Juvénal (salir. %, à peine sortis des bras de leur nourrice, regardaient déjà avec mépris tout co qui s'en débitait. Il s'agit île guérir un monde si corrompu de ses erreurs et de ses vices, sans trouver en lui presque aucune ouverture qui donne accès à la vérité. Quel est donc son premier mouvement , lorsqu'il entend l'Evangile? Les superstitieux se soulèvent; les prêtres crient que tout est perdu si l'on prête l'oreille à ces nouveaux docteurs; les princes et les politiques se croient

obligés de maintenir les anciens établissements liés à la constitution de l'Etat ; les indifférents sur la créance ne s'accommodent point d'une religion aussi pure et aussi grave que celle de Jésus-Christ; les philosophes même ne goûtent point une doctrine qui n'est guère moins opposée à leurs systèmes, qu elle l'est aux abus populaires et aux fables poétiques. Que d'obstacles à vaincre ! La barrière ne devient -elle pas encore plus insurmontable, quand les empereurs ont décerné des peines contre les Chrétiens? Vous savez ce qui arrive en pareil cas, et combien la prudence charnelle est ingénieuse à trouver des prétextes pour lie pas s'engager dans un parti opprimé.

Devez-vous donc être surpris si la vérité ne s'est établie qu'avec peine et avec lenteur; s'il a fallu du temps pour déraciner des erreurs invétérées, soutenues par toutes les passions, autorisées par toutes les puissances du siècle ?

IV. Eusèbe. J'avoue qu'il n'y a pas de sens à prétendre que les miracles de Jésus- Christ sont faux, parce qu'ils n'ont pas converti tout le monde : mais la renommée aurait dû porter le bruit de ces miracles jusqu'à Home, et les historiens auraient dû en faire mention.

Nos anciens apologistes Tertullien et Eusèbe citent la Relation de Pilate à l'empereur Tibère, et d'autres pièces des archives bien connues de leur temps, mais qui ne sont pas parvenues jusqu'au nôtre. Il n'y a proprement que deux historiens de ce tempslà, Suétone et Tacite avec Pline le Jeune, de qui l'on puisse attendre quelque récit concernant les Chrétiens. En effet, ils en ont parlé, mais si légèrement et si négligemment, que cela seul montre le peu de cas qu'on doit faire de leur autorité sur cet article. Tacite et Suétone écrivaient, comme vous savez, à Rome, où il n'était question que de guerres, de politique, d'éloquence et de spectacle ; où l'épicuréisme était fort à la mode ; où l'on se mettait peu en peine »de ce qui se passait dans un coin de ce vaste empire, dès qu'il ne s'agissait point des affaires d'Etat. On y était extrêmement prévenu contre mille gens qui apportaient alors d'Egypte et de l'Orient de prétendus secrets avec des cultes superstitieux, en sorte que, dès qu'on annonçait quelque chose d extraordinaire de ce pays-là, le premier mouvement était de traiter le tout de fable indistinctement et sans examen. Ajoutez que Suétone et Tacite vivaient dans un temps où, par les Constitutions de Domilien trop suivies encore sous Trajan, l'on traitait le christianisme de crime d'Elat. Ils n'avaient donc garde de tenir là-dessus un autre langage que celui de Ja cour et du sénat. Ils n'auraient pas même pensé à en parler, si cet article ne fût entré incidemment dans la Vie de Néron.

L'empereur Claude, dit Suétone, chassa de Rome les Juifs qui, poussés par Chrestus , causaient de continuels tumultes. Chaque mot est une faute contre la vérité. L'histo-

rien ne distingue pas les Chrétiens o'avec les Juifs : il donne le nom do tumulte à des disputes de synagogues qui ne troublaient point le gouvernement; il s'exprime comme si Christ était à Rome pour soulever les Juifs ; il en défigure le nom en l'appelant Chrestus. Lorsqu il touche les supplices que Néron lit souffrir aux Chrétiens, il les représente comme une espèce d'hommes adonnés à unnouveau genre de superstitions et de maléfices. Ce n'était assurément pas connaître les Chrétiens. Tacite lui-même, ce profond génie, semble oublier ici son discernement ordinaire. Il justifie les Chrétiens du crime que Néron leur imputait par rapport à l'incendie de Rome; mais il a la dureté de faire entendre qu'ils étaient très -coupables, et qu'ils ne méritaient nullement d'être épargnés. Toute la raison qu'il en donne, c'est que c'était une nouveauté venue d'Orient dans un temps où tout ce quil y avait de mauvais abordait à Rome. Il ne lui en faut pas davantage pour décider sur l'étiquette, que ce doit être une secte pernicieuse, détestable, digne des plus grands supplices. Un jugement si outré et qui n'est motivé d'aucune raison, se détruit de lui-même, parce qu'il marque la prévention la plus aveugle, et une extrême négligence à s'instruire des faits. Mais on ne doit pas en être surpris, quand on sait que Tacite débite sérieusement sur le compte des Juifs qu'ils étaient originaires du mont Ida , qu'ils avaient consacré dans leur sanctuaire l'effigie d'un âne. C'est ainsi qu'on traitait à Rome tout ce qui n'avait pas rapport aux affaires et au goût du temps.

V. Au reste, que tous les Juifs n'aient pas été convertis par les miracles du Sauveur; que Rome en ait été instruite ou ne l'ait pas été; que ses historiens en aient parlé, ou ne l'aient pas fait, rien de plus indifférent. Je suppose qu'on trouvât dans tous les historiens du temps, des récits de ces miracles comme de faits certains, constants, connus de l'empereur, du sénat, de Rome : vous croiriez-vous obligé, en conséquence de ce témoignage, de regarder comme divine la religion chrétienne? Je vous avoue que je ne me rendrais pas avec la même facilité. Quand il s'agit de l'établissement d'une religion, le respect que je dois à Dieu, ne me permet de me rendre qu'à des preuves auxquelles je ne puisse me refuser sans renoncera ma raison. Voici donc les qualités que je me crois en droit d'exiger des témoins qui attestent des miracles opérés en preuve d'une religion divine.

Je veux, 1° que ces témoins soient désintéressés, je veux dire, qu'ils n'aient été déterminés à croire les faits que par l'évidence de ces faits. Je veux, 2° que ces témoins soient raisonnables, c'est-à-dire qu'ils aient de Dieu une idée saine. Je veux, 3* que ces témoins soient attachés à la vérité par principe , c'est-à-dire qu'ils soient pleinement convaincus qu'il y a une vérité éternelle, ennemie du mensonge, qui ne ueut le luis-

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ser impuni. Je veux, k° que ces témoins soient constants et inébranlables dans leur déposition. Je veux, 5° que les faits qu'ils attestent aient opéré sur eux les changements qui sont la suite naturelle d'une intime persuasion de leur réalité.

Je sens que des miracles opérés en preuve d'une religion divine, attestés par des témoins de ce caractère, auraient toute la certitude que des faits peuvent avoir : je sens que je ne pourrais m'y refuser sans renoncer à ma raison. Mais des témoins dénués de ce caraclère ne me paraîtraient pas d'une autorité suffisante pour donner à des miracles opérés en preuve d'une religion divine, toute la certitude qu'ils doivent avoir.

1* Si des témoins de miracles faits en preuve de la divinité d'une religion, les ont crus par un autre motif que par l'évidence des faits, ils me deviennent dès là même suspects : je crains qu'ils ne les aient crus légèrement, sans examen, sur des bruits populaires, par prévention, par amour du merveilleux. 2° S'ils n'ont pas une idée saine de la Divinité , quel fond pourrais-je faire sur leur jugement? Incapables de discerner eux-mêmes le principe d'où part le prodige, ils ne me mettraient point en état dé le discerner moi-même. 3' S'ils n'ont pas pour premier principe qu'il y a une vérité éternelle, ennemie du mensonge, je ne me sens point maître de n'être pas soupçonneux et défiant. Je n'aperçois rien en eux qui me garantisse leur sincérité. Peut-être disentils la vérité, mais c'est comme par hasard. Us n'ont aucun motif raisonnable de la dire toujours, ni d'être en garde contre l'illusion, de peur de blesser la vérité suprême, en lui attribuant des œuvres qu'elle n'a pas faites. h" S'ils ne sont pas fermes et inébranlables dans leur déposition, et que les menaces et les supplices les fassent varier, mériteraientils ma foi? Ou ils ne sont pas persuadés intimement eux-mêmes, ou ils ne reconnaissent pas une vérité éternelle ennemie du mensonge. Je sais qu'on peut souffrir la mort plutôt que d'abandonner une opinion quoique fausse en elle-même : niais peuton souffrir la mort plutôt que d'abandonner une opinion qu'on croit fausse soi-même? Or il s'agit, dans la question présente, de faits dont on ne peut ignorer la vérité ou la fausseté. 5° Enfin, si les faits attestés par ces témoins n'ont point opéré sur eux les changements qui sont les suites naturelles d'une intime persuasion , je ne puis que me défier de ces témoins : ils ne me paraissent ni conséquents, ni raisonnables, ni persuadés eux-mêmes, ni pénétrés de l'amour qu'ils doivent à la suprême vérité qui leur parle.

Il me semble donc que les qualités que je veux trouver dans les témoins de miracles opérés en preuve d'une religion divine, sont d'une nécessité absolue: or les trouveraisiedans les Suétone, les Tacite et vos autres historiens romains, quand ils nous auraient transmis les miracles du Sauveur, comme des faits connus de l'empereur, du sénat, de

Rome? Mais, direz-vous, où les trouver ces témoins des miracles de Jésus-Christ ? Où les trouver? Mon cher Eusèbe, dans les premiers Chrétiens.

VI. Un fait indubitable, aussi certain que l'existence des hommes, est que Jésus- Christ eut des disciples persuadés de ses miracles, durant sa vie, et que bientôt après sa mort, il en eut un nombre prodigieux à Jérusalem, à Rome, à Antioche, en Grèce, dans l'Asie, partout l'empire romain. Considérons d'abord les disciples qu'eut Jésus- Christ durant sa vie dans la Judée et à Jérusalem. Est-il possible de supposer ces disciples déterminés à croire les miracles de leur maître par aucun autre motif que par l'évidence des faits ? 11 n'y avait ni plaisirs, ni distinctions, ni richesses, en un mot aucun avantage humain à espérer à la suite du Sauveur durant sa vie : Le Fils de l'homme n'avait pas où reposer sa tête. (Matth. vm, 16 ; Luc. ix, 53.) Vous me direz peut-être que les Juifs qui s'attachèrent les premiers à la personne du Sauveur durant sa vie, prévenus de l'idée fastueuse d'un Messie conquérant, et appliquant cette idée au Sauveur, purent se flatter d'obtenir par leur attachement une place distinguée dans le vaste empire qu'il allait fonder : mais permettez-moi de vous demander de mon côté sur quel fondement ils purent lui appliquer l'idée qu'ils avaient du Messie ? Vous en chercheriez en vain un autre que ses miracles. Le Sauveur pauvre, méprisé, persécuté par les pharisiens, par les scribes et les sadducéens, qui tenaient le premier rang dans la nation, n'avait précisément que ses miracles, qui pussent faire naître l'idée d'un homme assez puissant, malgré son état de pauvreté et d'humiliation, pour se soumettre tous les peuples de la terre. Ainsi le motif même qu'il vous plaît de prêter aux disciples que fit le Sauveur durant sa vie, suppose manifestement en eux la créance de ses miracles, créance fondée uniquement sur l'évidence des faits.

N'est-ce pas par la même évidence que, peu de jours après la mort du Sauveur, tant de milliers de Juifs de toutes sortes de conditions, reconnaissant enfin que ses œuvres admirables avaient eu Dieu pour principe, crurent en lui? Découvrez-vous dans leurs préjugés quelque motif propre à les séduire? Il ne se présente de ce côté-là que des obstables à vaincre. Jugez de la force de ces obstacles par l'impression qu'ils firent sur le corps de la nation. Les Juifs ne pouvaient entendre qu'en frémissant, que leurs privilèges allaient être communiqués aux incirconcis; que leur temple auguste ne serait plus bientôt le lieu où le Dieu d'Abraham recevrait des hommages; que le culte pompeux établi par Moïse n'était point l'adoration en esprit et en vérité que demandait l'Esprit créateur. Combien d'autres obstacles s'opposaient à la créance des miracles de Jésus-Christ-? Il fallait résister aux oxemplos, aux discours des pontifes, des docteurs, dos pharisiens, des sadducéens*

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en possession ae dominer les esprits. Que tlis-jo ? il fallait résister à leurs mépris, à leurs menaces, à leurs persécutions.

Vous comprenez que les miracles du Sauveur ne trouvèrent pas de plus heureuses dispositions dans les gentils pour se faire croire. Ils n'y trouvèrent que des ennemis encore plus redoutables que dans la nation juive, des préjugés de toutes sortes à déraciner, des passions de tout genre à terrasser. 11 n'y eut donc que leur évidence qui put persuader. Ne me dites pas que les gentils qui crurent ces miracles à Rome , à Ephèse, à Antioche, à Corinthe , ne purent pas être déterminés à les croire par l'évidence des faits , puisqu'ils ne les avaient point vus. Est-ce qu'il était nécessaire qu'ils les eussent vus , pour qu' ils leur fussent évidents? Ne suffisait-il pas qu'ils leur fussent évidemment attestés ? Telle était la position des gentils : ils n'avaient pas vu les miracles du Sauveur , mais ils voyaient les miracles que les apôtres opéraient en son nom pour confirmer leur témoignage.

Je n'entrerai ici dans aucun détail sur les autres qualités que doivent avoir les témoins des miracles opérés en preuve d'une religion divine. Lisez les Epîtres et les Actes des apôtres. Que les premiers Chrétiens vous paraîtront raisonnables , en comparaison du reste dés hommes de leur temps ! Us connaissent Dieu, ils se connaissent euxmêmes, ils connaissent leurs devoirs, leur destination, les moyens de parvenir su bonheur; tandis que le reste des hommes, ignorant ces grandes vérités sans lesquelles la raison n'est qu'un délire , ne savent ni d'où ils viennent, ni ce qu'ils sont, ni ce qu'ils font, ni où ils vont, et marchent au hasard, sans autre guide que leurs désirs et leurs passions. Combien n'admirerez vous pas leur amour pour la vérité 1 Leur premier principe est qu'il en est une éternelle, toute- puissante, souverainement juste, ennemie du mensonge. Partant de là, ils détestent toute espèce de déguisement. Fermes et inébranlables dans leur attachement pour elle , ils ne savent ni la taire, ni la trahir, et ne s'estiment heureux qu'eu souffrant et en mourant pour sa défense. Enfin vous verrez avec une satisfaction infinie ces hommes raisonnables, intimement persuadés non-seulement de la vérité des miracles de Jésus-Christ, mais de la liaison indissoluble de ces miracles avec la vérité de la doctrine qu'ils autorisent, et conséquemment régler sur cette doctrine leurs pensées, leurs mœurs, toutes leurs démarches.

VII. Tels sont les témoins des miracles de Jésus-Christ. Parlez - moi sérieusement:

pensez-vous que ces miracles auraient un tout autre degré de certitude, si un Suétone, un Tacite, et d'autres historiens semblables nous disaient qu'ils furent connus de l'empereur, du sénat, de Home? Ce témoignage vous paraîtrait-il égala celui des Chrétiens? Nous paraîtrait-il être le fruit d'un mûr examen, d'une connaissance pleine et raisonnée? Non, certainement. L'empereur, le

sénat, Rome, se déclarèrent contre le Sauveur dans la personne de ses disciples ; donc, concluriezvous , s'ils connurent ses miracles, ce ne fut que sur des bruits populaires, sur des relations qu'ils n'approfondirent point; et s'ils firent de ces miracles la matière de leurs entretiens, ils n'en [(allèrent que comme de merveilles de quelque puissant génie, de quelque divinité pareille à l'une de celles qu'ils adoraient, par exemple à leur Esculape. Au lieu que, dans les premiers Chrétiens, la créance des miracles de Jésus-Chiist n'a pu être l'effet que du plus sérieux examen , des plus sages réflexions, de la persuasion la plus intime, de la plus grande évidence, de l'amour le plus sincère de la vérité: car prenez garde, mon cher Eusèbe, les premiers Chrétiens n'étaient pas nés Chrétiens; ils étaient nés ou Juifs ou païens, par conséquent élevés dans la religion juive, ou dans l'idolâtrie, ils étaient pétris, si je puis parler ainsi , de préjugés en faveur de leurs coutumes , de leurs cérémonies, en un mot, de la religion de leurs ancêtres. Ce sont ces hommes qui se font Chrétiens, c'est-à-dire qui renoncent à tous leurs préjugés pour croire qu'un homme crucifié a fait des miracles durant sa vie, qu'il est ressuscité après sa mort, qu'il est monté au ciel , qu'il a envoyé le Saint-Esprit à ses apôtres , qu'il leur a communiqué le don des langues, des guérisons , etc.} et qui, en conséquence de leur foi, adorent cet homme crucifié comme le Fils de Dieu , et prennent sa doctrine pour la règle de leurs pensées et de leur conduite. Quel témoignage 1

VIII. Ne prétendez pas l'affaiblir, en disant que les premiers Chrétiens étaient de la lie du peuple.

Je pourrais vous répondre qu'un Nicodème, un Gamaliel , docteurs de- la Loi, un Joseph d'Arimathie, sénateur, et une multituae de prêtres parmi les Juifs (Act. vi, 7) ; un Corneille, centurion, un Sergius, proconsul, un Denis, juge de l'aréopage, parmi les gentils , n'étaient pas des hommes de la lie du peuple ; mais j'aime mieux vous passer tout ce qu'il vous plaît : la vérité que je défends n'en deviendra que plus sensible.

Les pontifes, les philosophes , les magistrats devaient avoir de l'opposition à croire les miracles de Jésus-Christ. Mais voyons s'ils devaient en avoir plus que le peuple. Pour résoudre ce problème, il faut peser les motifs sur lesquels pouvait porter cette opposition de part et d'autre. Ce qui devait remuer le plus les pontifes, les philosophes, les magistrats, était, d'un côté, l'intérêt qu'ils avaient, les premiers à se maintenir dans des postes lucratifs et honorables qu'ils occupaient, les seconds à se conserver la réputation de savants dont ils étaient en possession, les derniers à ne pas souffrir des nouveautés capables de troubler la tranquillité publique. D'un autre côté', la crainte d'es conséquences qu'entraînait avec elle la créance* de la religion chrétienne , dont la

morale si pure devait effrayer et soulev, r des cœurs superbes et voluptueux. Mais le motif pris de la religion ne devait agir que très-faiblement sur ces trois ordres de personnes. Plus les pontifes, les philosophes, les magistrats païens étaient éclairés et spirituels , plus ils devaient être indifférents à «'égard de leurs diverses religions , trop absurdes pour s'attacher des hommes qui pensaient. Il y avait sans doute une immense différence entre la religion des Juifs et celle des païens; mais, malgré cette différence, il est vrai néanmoins que les pontifes, les docteurs , les magistrats de la nation juive devaient avoir d'autant moins d'opposition h la religion chrétienne , qu'ils étaient plus versés dans leurs Ecritures, parce qu'ils y voyaient promise l'arrivée d'un grand prophète qui devait établir une nouvelle alliance a la place de l'ancienne.

Considérons à présent le peuple. D'abord le motif tiré de la pureté et de la sainteté de la religion chrétienne Jui était commun avec ses pontifes , ses philosophes , ses magistrats : car le peuple a ses passions , de même que ceux qui le gouvernent. Les passions ne diffèrent guère entre elles que par le plus ou le moins de brutalité. J'avoue que les intérêts n'étaient pas les mêmes ; mais quelle différence du côté du motif do la religion 1 Autant que les pontifes , les philosophes, les magistrats y étaient indifférents, autant Je peuple l'était-il peu. Le peuple tient à sa religion par toutes les fibres d« son cœur. Ses pères y sont morts, il y est né, .1 y a été élevé ; il n'en faut pas davantage pour l'y attacher immuablement, et c'est le mettre en fureur que de lui en proposer une autre. Il la croit bonne, établie par la Divinité, fondée sur des prodiges : car quelle religion ne vante pas les siens? 11 ne soupçonne pas même qu'il puisse y en avoir une meilleure.

Cela est vrai, direz-vous ; mais il faut convenir que le peuple a bien plus de goût pour le merveilleux que les personnes éclairées. J'en conviens, mon cher Eusèbe , mais pour quel merveilleux? Je vous l'ai dit, appuyé de l'expérience; c'est pour le merveilleux qui est favorable à sa religion. Aussi prévenu d'estime et d'attachement pour elle qu'il l'est de mépris et d'aversion contre toutes les autres , il est comme penché à recevoir et à réaliser tous les contes qu'il entend en sa faveur. 11 croit que la Divinité a toujours les yeux ouverts, qu'elle e^t toujours prête à répandre ses bienfaits, comme par reconnaissance, sur ceux qui la cultivent. Parlez-lui de prodiges arrivés dans une religion différente de la sienne: à moins que ce ne soient des prodiges de punition , vous ne le trouverez plus peuple; il prendra le langage des esprits forts; il vous traitera de misérable fanatique , ou d'imposteur impudent; et, si vous insistez , il vous forcera de vous taire, en qualifiant vos prodiges d'enchantements, de sortilèges, de magie, pour lesquels il a une horreur naturelle. Mais s'il se voit autorisé à vous traiter ainsi

par l'exemple de ceux qu'il regarde comme ses docteurs et ses maîtres; si, pour se rendre à vos prodiges, il laut qu'il renonce à sa religion même, à ses désirs, à ses passions; s'il faut qu'il encoure la disgrâce des puissances qui le gouvernent; s'il faut qu'il soit disposé à perdre son repos, ses biens, sa vie, je soutiens qu'il ne vous suffit pas- de lui raconter des prodiges : il faut que vous en fassiez en sa présence; il faut que vos prodiges soient plus clairs que le soleil. Et avec tout cela, je suis encore étonné de les lui voir croire ; je le suis encore plus de le voir, en conséquence, changer de pensées, de mœurs, de conduite : j'admire sa raison ; elle ne me paraît pas naturelle.

Mais, direz-vous encore, le peuple prend souvent pour miracle ce qui ne l'est pas.

Je l'accorde : mais de quels miracles s'agit-il ici? Le peuple pouvait-il s'y tromper? Il s'agit de malades guéris, de membres rétablis, de morts ressuscites. Or le peuple est aussi en état de juger des miracles de ce genre, que le physicien le plus habile. Il ne faut que des yeux pour voir un malade, un estropié, un mort : il ne faut que des yeux pour voir ensuite si ce malade est en bonne santé, si cet estropié a l'usage de ses membres, si ce mort mange, boit, marche : il ne faut que des yeux pour voir si, à la simplo parole, au simple attouchement d'un homme invoquant le Dieu véritable, ce mabde a reçu la santé ; ce mort, la vie ; cet estropié., l'usage de ses membres.

IX. Jugez des objections de vos incrédules. Pour peu qu'on se donne la peine de les approfondir , elles ne servent précisément qu'à établir ce qu'ils veulent détruire. Quand tous vos Romains et vos Juifs, persistant dans leurs ténèbres, auraient eu soin de constater les miracles de Jésus-Christ par des informations revêtues de toutes les formalités judiciaires, j'ajouterais moins de foi à toutes ces informations de juges et de témoins aveugles, qu'au témoignage d'un Juif et d'un Romain vrai disciple de Jésus-Christ. Or, dans les temps dont nous parlons, combien de milliers de Juifs et de Romains se firent disciples de Jésus-Christ? Combien, par conséquent, de milliers de témoins de tout sexe, de tout âge, de toute condition, de toute nation, de la vérité de ses miracles; témoins convaincus, raisonnables, vrais, constants, conséquents; témoins jamais contredits; témoins autorisés indirectement, et par Rome, qui, au lieu d'informer des faits, ne travailla qu'à en arrêter les suites; et par la nation juive, qui, reconnaissant les faits, les attribua à un esprit étranger; témoins avoués par les emporeurs Adrien et Sévère, par les philosophes Celse, Porphyre, Julien; par les talmudistes; témoins dont les Juifs et les Romains, par les mépris, les railleries, les menaces, les tourments, la mort, ont fait éclater la conviction, la raison, la foi, le courage, l'amour do la vérité, la pureté des mœurs, ou plutôt la puissance infinie que Jésus-Christ exerco du haut du ciel sur les

esprits ei sur les cœurs. Vous rcsto-t-il encore quelque objection à proposer?

ARTICLE III. — On appose aux évangélisles te silence de Philon et de Josèphe.

I. Eusèbe. Me reste-t-il quelque objection? Ehl je ne fais presque que commencer. Je veux bien convenir que le silence des historiens romains, au sujet des miracles do Jésus-Christ, n'est pas d'une grande force. 11 me semble même entrevoir dans Suétone un aveu de ces miracles : car pourquoi appelle-t-il les Chrétiens une secte d'enchanteurs (Suet., Vit. Néron.), si ce n'est parce qu'ils opéraient des prodiges, dont on ne pouvait rendre raison que par le moyen de quelque agent supérieur à l'industrie humaine? Mais si le silence des historiens romains n'est d'aucune force, en peut-on dire autant de celui des historiens juifs? Quoique les Juifs fussent regardés, en général, comme une nation imbécile, il s'est néanmoins trouvé parmi eux des hommes qui ont su, par un mérite particulier, se distinguer de leurs compatriotes. Le célèbre Philon est du nombre de ces derniers. L'école de Platon n'a guère élevé de disciples qui ait fait tant d'honneur à son maître que lui. Ce philosophe juif vivait à Alexandrie, dans le même temps que Jésus-Christ et ses apôtres parurent en Judée. La ville d'Alexandrie était remplie d'un grand nombre de Juifs qui avaient un commerce continuel avec ceux de Jérusalem, et t]ui, par conséquent, ne pouvaient ignorer ce qui se passait de considérable dans cette capitale au judaïsme . Cependant Philon, homme savant, curieux, très-attaché à sa religion, qui a composé une infinité d'ouvrages de morale, de faits et de raisonnements, Philon, dis-je, n'a jamais fait aucune mention ni de Jésus-Christ, ni de ses miracles, ni de sa doctrine. Le nom même des Chrétiens ni de leur Maître n'est jamais venu jusqu'à lui.

Josèphe s'est aussi distingué chez les Juifs par l'histoire qu'il a composée de sa nation. Il vivait dans le même pays où Jésus-Christ venait de finir ses jours miraculeusement. Les disciples du Messie, qui faisaient, dit-on, encore de plus grands miracles que leur Maître, étaient concitoyens et contemporains de cet historien. Josèphe devait n'avoir entendu parler d'autre chose que des prodiges de cet Homme-Dieu qui était ressuscité glorieusement,après avoir, à la vue de tant de peuples, obscurci le ciel et fait trembler la terre en mourant. Il pouvait encore moins ignorer les miracles des apôtres et des premiers Chrétiens, puisqu'il vivait avec eux. Il devait, du moins, connaître le nom de cette nouvelle secte dont Dieu secondait alors l'établissement par tous les dons du Saint-Esprit, et par la vertu éclatante de son bras. Mais non, cet historien a ignoré toutes ces choses, les miracles de Jésus-Christ, ceux de ses disciples, le nom du nouveau Messie, la secte même des premiers Chrétiens. Tout cela lui est également inconnu.

Quoique cet historien soit entré dans un détail infini de tous les événements un peu

considérables ; quoiqu'il parle de toutes tes sectes qui subsistaient avant lui et (fui s'étaient formées parmi tes Juifs, quoiqu il fasse mention de plusieurs imposteurs ou fanatiques célèbres qui avaient entrepris d'en établir de nouvelles, et qui avaient échoué dans leurs entreprises, les Chrétiens et leur Messie lui ont cependant échappé. Si cet historien a connu Jésus-Christ, il n'a pas daigné en faire mention, et il l'a sans doute confondu dans la foule de ces fourbes et de ces visionnaires qui s'élevèrent dans la Judée et dont il a parlé seulement en général, de ees faux prophètes qui, comme il dit, se faisaient suivre par un peuple stupide sous prétexte de prodiges imaginaires qu'ils promettaient de leur faire voir.

Ce qu'il y a de singulier et d'humiliant en même temps pour les Chrétiens, c'est que Josèphe a jugé le précurseur du Messie plu* digne qu'on en fît mention, que le Messie luimême. Il parle honorablement de Jean-Baptiste. « C'était un homme pieux, » dit-il, « qui exhortait les Juifs à la vertu, leur recommandant de joindre la pureté du corps à celle de l'âme... Hérode le Tétrarque le fit arrêter, et l'envoya prisonnier dans le château de Mâchera. Les Juifs attribuèrent ta défaite de ce prince par les Arabes à un châtiment du Ciel pour une action si injuste. » (Antiq., lib. xvm, c. 75.)

Le même historien (Antiq., I. xx, c. 8) parle de Jacques, que le grand prêtre Ananus fit lapider avec quelques autres, les accusant d'avoir contrevenu à la Loi; « et cette action,» dit il, « déplut extrêmement à tous ceux qui avaient de la piété. »

Les Chrétiens qui, sur la fin du m* siècle, insérèrent grossièrement le passage de Jésus- Christ dans l'ouvrage de cet historien, ont sans doute ajouté après le mot de Jacques ces mots : « Frère de Jésus nommé Christ. » (Antiq., lib. xviu, c. h-.) Cette petite fourbe imperceptible est une suite dépendante de l'autre. Quant au fameux passage sur Jésus-Christ, ce point de critique a été si bien discuté par tant d'habiles gens, qu'il est inutile de répéter sur cela ce qu'ils ont déjà dit. C'est un un passage grossièrement cousu qui interrompt tout le sens. Il est en lui-même absurde, en ce qu'il fait dire à Josèphe que Jésus-Christ était le Christ prédit et annoncé par les prophètes ; qu'il était plus qu'un homme ; que toutes ses œuvres étaient admirables ; qu'il est ressuscité le troisième jour après sa mort, et qu'il est paru vivant à ses disciples. En un mot, il fait parler l'historien comme un évangélistc : ce qui est l'absurdité même dans un juif aussi zélé, un pharisien aussi déclaré, un homme aussi éloigné du christianisme que Josèphe. Outre cela, ce passage a été inconnu pendant plus de deux cents ans à tous les apologistes de la religion chrétienne et à tous les Pères de cZs premiers temps. Cet historien ne dit pas non plus un seul mot, dans la vie d Hérode, du massacre des enfants de Bethléem après la naissance de Jésus Christ, ni des mages qui vinrent adorer le Sauveur, ni de l'apparition de l'étoile.

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