III
vers la fin du iv* siècle, raconte, entre les bon» mots d'Auguste, que ce prince ayant appris qu'Hérode avait fait mourir en Syrie les enfants au-dessous de deux ans, et que son propre fils avait été enveloppé dans ce carnage, dit : Il vaut mieux être le porc d? Hérode que son fils. Hérode avait fait ôter la vie à Antipater son fils, presque en même temps qu'aux enfants de Bethléem, et la nouvelle en étant parvenue à Rome tout à lafois, fit dire à Auguste le bon mot que Macrobe rapporte, et qui est fondé sur l'horreur que les Juifs avaient de la chair de pourceaux.
Ne me dites pas que toute cette histoire de l'adoration des mages rapportée par saint Matthieu, renferme une multitude de difficultés auxquelles il n'est pas aisé de satisfaire. Je l'avoue, mon cher Eusèbe ; mais que prouvent toutes ces difficultés, sinon que ce n'est point sur la vraisemblance, source ordinaire des fausses histoires, que celle-ci a été concertée ? Nous pourrions plutôt nous en défier, si tout ce qui est capable d'étonner et de surprendre était expliqué, si on avait tâché de lever nos difficultés, ou de nous y préparer en les prévenant (i7). Un habile homme qui aurait voulu être cru sans mériter de l'être, aurait connu ce qui pouvait y être un obstacle, et il eût au moins dit quelque chose de la toute-puissance de Dieu, qui aurait servi d'un voile spécieux à des fictions peu vraisemblables. Mais voyez comme parle l'évangéliste, à qui certainement l'on ne peut pas reprocher le défaut d'intelligence et d'esprit : Jésus étant né dans Bethléem au temps du roi Hérode, des mages vinrent d'Orient à Jérusalem, et ils demandèrent : Où est le roi des Juifs qui est nouvellement né? car nous avons vu son étoile en Orient, et nous sommes venus l'adorer. [Matth. H, l seq.) C'est dans ce récit abrégé que consiste tout ce qui paraît incroyable, et le reste n'en est qu'une dépendance". Quelle précaution prend l'évangéliste pour être cru ? Avec quelle confiance etquelle simplicité racontel-ilces merveilles 1 Pense--t-on qu'il ne sente pas aussi bien que nous ce qu'elles ont d'étonnant? D'où vient donc qu'il n'en paraît pas étonné et qu'il se met si peu en peine de l'étonnement qu'elles nous causent ? C'est qu'il raconte un faitpublic et notoire, connu dans toute la Judée, etdans les pays voisins, qu'il a ordre d'écrire tel qu'il est, et qu'il n'a pas ordre de nous expliquer, ni accompagner de ses réflexions.
11 ne s'agit pas desavoir comment tout ce que nous lisons dans saint Matthieu est arrivé, et comment il peut s'ajuster avec nos pensées, mais il s'agit de savoir si ce que nous y lisons est arrivé; or est-il possible d'en douter ? Y eut-il jamais d'histoire plus liée avec l'histoire publique et générale, qui eût plus de témoins, dont les circonstances fussent moins capables d'altération et de changement, et où il fût moins possible d'en ajouter de fausses ?
Des étrangers, ou princes dans leur pays, ou philosophes, ou tous les deux ensemble, comme le nom de mages peut le signifier, viennent d'un pays éloigné, non aune bourgade obscure, mais à Jérusalem, où ils demandent ouest né le roi des Juifs. Us font cette demande à Hérode même qui comprend à rinstant que c'est de la naissance du Messie dont ils veulent parler, c'est-à-dire, de la chose du monde la plus intéressante pour la nation et pour lui-même, selon les soupçons que son ambition et sa défiance lui suggèrent. Il assemble le plus solennel et le plus nombreux conseil, où assistent les chefs des familles sacerdotales et les personnes les plus éclairées dans la religion. La réponse du conseil est précise. Le prophète Michée est cité sur la naissance du Messie à Bethléem. Le prince y envoie les mages après avoir eu avec eux une conférence secrète où il tira d'eux tous les éclaircissements qui lui parurent nécessaires sur le temps où l'étoile avait commencé à paraître, et sur les autres circonstances qui ne lui furent pas cachées comme à nous, et qui ne servirent qu'à le rendre méchant avec plus de précaution. Les mages sortirent publiquement de Jérusalem, mais n'y revinrent pas. On attribua au commencement leur retraite clandestine à la hontf. de s'être trompés. Mais le nouveau bruit qui se répandit à Jérusalem même que le Christ était né, qu'un saint vieillard inspiré de Dieu l'avait tenu dans ses bras lorsqu'on le présentait au Seigneur dans le temple, et qu'une veuve respectable par sa grande vertu et par le don de prophétie l'avait annoncé à tous les assistants; ce nouveau bruit et ce nouveau concours firent comprendre à Hérode que les magesavaient trouvé plus qu'il n'aurait voulu, et que c'était lui qui était trompé et non pas eux. Et pour lors s'abandonnantà sa jalousie, et espérant follement de faire périr le Messie avec les autres enfants de Bethléem, il en ordonna le massacre dans cette ville et dans les environs, depuis deux ans et au-dessous, selon le calcul qu'il avait fait de l'apparition de l'étoile après avoir consulté les mages. Une telle cruauté remplit le pays de sang et de larmes.
Quelle circonstance peut-on retrancher de cette histoire, et quel changement y peut-on faire ? Il faut nécessairement que tout soit vrai, ou que tout soit faux: ii faut que les mages et leur étoile soient une fiction inconnue à Jérusalem , à Hérode, aux prêtres, au conseil de la nation : qu'Hérode n'ait jamais pensé à l'assembler pour lui demander où le Messie devait naître, et que la réponse de ce conseil soit imaginaire; qu'il n'y ait pas eu une goutte de sang répandue à Bethléem, et que saint Matthieu soit en même temps le plus méchant et le plus insensé de tous les hommes , pour avoir attribué une telle barbarie à Hérode contre la vérité, et pour avoir espéré qu'une telle barbarie nonseulement fausse , mais incroyable, dont personne n'avait ouï parler, contribuerait
(47) Voy. les Principes de la foi, part, ni, c. 27.
beaucoup à faire croire la venue des mages, autre fiction aussi incroyable dans son genre, dont personne n'avait eu connaissance , et dont néanmoins il citait tous les habitants de Jérusalem et toute la cour pour témoins. A qui persuadera-l-on qu'une si folle imagination soit venue dans l'esprit d'un homme, je ne dis pas vertueux ni même sincère, mais qui aurait conservé quelque étincelle de raison ? qu'il ait osé l'écrire dans la Judée même, et dans le temps où le mensonge aurait été si manifeste? qu'il ait mis cette fable si grossièrement inventée au commencement d'une histoire dont il prétendait que tous les faits étaient indubitables, et qu'il donnait pour fondement à la religion et à la piété ?
Dès qu'on ne peut .révoquer en doute les faits rapportés par saint Matthieu, toutes ces difficultés qui les environnent, doivent peu nous inquiéter. 11 n'est pas étonnant que, dans un événement plein de merveilles, nous nous trouvions arrêtés. Ce qu'il y a ici de bien manifeste, c'est que dans cet événement il n'y a rien qui implique contradiction. Pouvons-nous refuser à Dieu la puissance d'avoir guidé les mages par l'apparition d'une étoile, soit que cette étoile fût fixe sur la Judée , et aperçue de l'Arabie par ces princes et ces philosophes; soit que cette étoile fût beaucoup plus près de la terre que ne sont les planètes et les étoiles fixes, qu'elle avançât chaque jour de l'Orient en Occident; que, paraissant seulement la nuit, elle réglât sa vitesse sur la diligence iies mages , en sorte qu'elle s'arrêtât le jour, s'ils ne marchaient que la nuit ; ou que, s'ils marchaient le jour, en suivant à peu près la ligne directe qu'elle leur avait marquée la nuit précédente, ils la trouvassent régulièrement verticale ou perpendiculaire sur le lieu où ils arrivaient à la fin de chaque journée? Pouvons-nous refuser à Dieu la puissance d'avoir conduit leur esprit par une lumière intérieure, pendant qu il dirigeait leurs pas par une lumière extérieure ?
N'est-il pas bizarre d'accuser saint Matthieu, comme font vos incrédules , de donner dans tes opinions les plus populaires sur l'astrologie judiciaire et sur les songes, et de traiter en conséquence son histoire de misérable conte? Et y a-t-il un seul mot dans le saint évangélisle d'où l'on puisse conclure qu'il ait regardé les mages comme des astrologues? Ne serait-il pas même ridicule de n'attribuer qu'a la vue seule d'une étoile leurs sentiments et leurs démarches? Peutêtre que la célèbre prophétie de Balaam, une étoile sortira de Jacob , et une verge s'élèvera d'Israël (Num. xxiv, 17) , prononcée sur les frontières d'Arabie, s'était conservée dans le pays. Peut-être que la reine de Saba qui régnait en Arabie, et qui vint consulter Salomon dans un temps où la promesse du Messie venait d'être fixée dans la maison de David, et où Salomon passait ouvertement pour être l'une de ses plus expresses ligures, avait appris de ce prince cette importante vérité, et l'avait enseignée à olusieurs de ses
sujets. (77/ Rcg. x, 1 seq.) Mais sans doute une révélation plus précise et plus circonstanciée, unissant toutes ces lumières éparses, et en ayant montré aux mages l'accomplissement actuel dans la naissance de Jésus* Christ, les détermina à chercher le Roi des Juifs nouvellement né, et les rendit si certains de sa naissance, qu'ils n'eurent besoin que d'apprendre des Juifs le lieu où il était né. L'avertissement qu'ils reçurent du Ciel, après avoir adoré Jésus-Christ à Bethléem, de n'aller point trouver Hérode, et de retourner en leur pays par un autre chemin qu'ils n'étaient venus, ne permet pas de douter qu'ils n'eussent été instruits et éclairés par la même voie, avant que de se mettre en voyage : et il paraît en effet que ce dernier avertissement du Ciel ne les étonna point, et qu'ils n'hésitèrent pointa le suivre, comme en ayant déjà reçu quelque autre de même genre, dont la certitude leur était connue.
XI. Il me semble, mon cher Eusèbe, que vous allez passer à des objections d'un nouveau genre. Je voudrais bien voir auparavant une récapitulation abrégée, qui fût comme une conclusion générale de tant de chicanes que vous m'avez faites. Sans doute vos incrédules croyant avoir mis en poudre nos Evangiles, se félicitent eux-mêmes de leur victoire sur une religion qui ne peut paraître aimable qu'à des hommes convaincus de l'injustice de l'amour-propre et du désordre des passions. J'entends d'avance les cris de joie et de mépris que poussent l'orgueil et la volupté, en voyant à leurs pieds abattue, honteuse et tremblante la religion : car que serait la destruction de la religion chrétienne, sinon le triomphe do l'orgueii et de la volupté?