‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 142 sur 163 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Cerlitude de la résurrection de Jésus-Christ.

I. Tout Juif capable de raisonnement dut juger réelle la résurrection de Jésus-Christ, aussitôt qu'elle fut publiée par les apôtres. Je vous suppose, mon cher Eusèbe, habitant de Jérusalem , contemporain du Sauveur, certain de ses miracles, instruit de la prédiction qu'il avait faite, de sa mort et de sa résurrection après sa mort; auriez-vous pu vous empêcher de raisonner ainsi, en entendant publier sa résurrection? Jésus- Christ a fait des miracles et il a pré Jit qu'il ressusciterait après sa mort : or une prédiction appuyée sur des miracles ne saurait être fausse; donc le témoignage que les apôtres rendent à sa résurrection, est véritable. Or telle était la position des Juifs : il n'y en avait aucun qui ne fût certain que Jésus-Christ avait opéré des miracles, qu'il avait prédit sa mort et sa résurrection le troisième jour après sa mort : ces trois choses étaient d'une notoriété publique. Ainsi plus un Juif était capable de raisonnement, plus il dut être penché h croire la résurrection publiée par les apôtres. Mais ne supposons pas dans les premiers Chrétiens un si grand fond de raisonnement ; n'y supposons qu'un fond de bon sens et de droiture, et voyons si l'on peut de bonne foi les accuser de crédulité.

II. Ce n'est pas être crédule que de s'en rapporter sur un fait sensible à des témoins qu'on ne peut soupçonner ni d'être trompés, ni de vouloir tromper, ni de pouvoir tromper. Or les premiers Chrétiens ne purent soupçonner les apôtres qui leur annonçaient la résurrection de Jésus-Christ, ni d'être trompés, ni de vouloir tromper, ni de pouvoir tromper.

Je dis d'abord que les premiers Chrétiens ne pouvaient soupçonner les apôtres d'être trompés. D'un côté les premiers Chrétiens voyaient que les apôtres n'étaient ni aveugles, ni sourds: mais qu'ils avaient de bons yeux et de bonnes oreilles, par conséquent qu'ils avaient pu très-bien s'assurer d'une chose sensible, tel qu'est un homme ressuscité; et si cet homme était le même que celui

avec lequel ils avaient vécu familièrement durant trois ou quatre années, qu'ils avaient suivi dans ses voyages, qu'ils avaient vu mourir, et avec lequel ils avaient plusieurs fois pendant quarante jours, conversé, bu, mangé, et qu'ils avaient touché depuis sa résurrection. D'un autre côté, ils voyaient que ces prédicateurs n'étaient ni visionnaires, ni insensés; mais des hommes graves dans leur conduite, réglés dans leurs mœurs, sensés dans leurs discours; par conséquent qu'ils n'avaient pu prendre un fantôme de leur imagination pour une réalité. La résurrection de Jésus-Christ ne devait pas leur paraître (aux premiers Chrétiens) plus impossible, que l'erreur de tant d'hommes sages sur ce sujet : car il n'est pas moins contre les lois de la nature qu'un certain nombre de personnes sensées croient voir un homme et ne le voient point, croient l'entendre et ne l'entendent point, croient le toucher et ne le touchent point, qu'il l'est qu'un mort ressuscite. 11 y a des lois dans la nature pour les sens; et c'en est une pour la vue, l'ouïe, le toucher, de voir, d'entendre, de toucher un objet qui est à portée d'être vu, entendu, touché. Les apôtres avaient pu s'assurer de la mort de Jésus-Christ; ils avaient pu de même s'assurer de sa vie, et par conséquent de sa résurrection : car un homme ressuscité est aussi bien un objet des sens, qu'aucune autre chose du monde, et il peut donner d'aussi bonnes preuves qu'il vit, que vous et moi. Ainsi la résurrection d'un mort est une chose dont on peut facilement s'assurer : elle ne demande d'autre habileté dans les témoins, sinon qu'ils sachent faire la distinction d'un homme mort d'avec un homme vivant: distinction dont tout homme est capable. Il est donc manifeste que les premiers Chrétiens ne pouvaient soupçonner les témoins de la résurrection du Sauveur d'être dans l'erreur et l'illusion.

Cependant il est des incrédules qui prétendent le contraire, et ce qu'il y a de plus étonnant, qui prétendent avoir pour eux les évangélistes mêmes, parce que Jésus-Christ après sa résurrection dit à Marie-Madeleine de ne le point toucher (Joan. xx, il) .-qu'il joignit les deux disciples qui allaient à £mmaùs, qu'il s'entretint avec eux sans en être reconnu, qu'il n'en fut reconnu qu'à la fraction du pain, et qu'il disparut ensuite (Luc. xxiv, 13); enfin, qu'il entra et parut au milieu de ses disciples, les portes étant fermées. (Joan. xx, 19.)

lui vérité, n'est-ce pas porter l'absurde jusqu'au dernier excès? Ces incrédules ontils même réfléchi sur leur prétention? Ils ne veulent point de résurrection, parce qu'ils ne veulent point de miracle : or, en faudraitil un moindre pour animer un fantôme, et lui donner une ressemblance qui eût pu tromper les apôtres, que pour rendre la vio au corps de Jésus-Christ? Mais n'y a-t-il pas de la folie à vouloir prouver par les évangélistes que le corps de Jésus-Christ n'était pas réel? Est-ce que ces historiens do

la résurrection de Jésus-Christ n'assurent pas que son corps fut vu, touché, manié parplusieurs personnes? Que Jésus-Christ ordonna même à ces personnes de l'examiner avec soin, afin qu'elles pussent se convaincre par leurs propres sens qu'il avait de la chair et des os, et qu'il n'était point un spectre, comme elles se l'étaient imaginé dans les premiers mouvements de leur surprise ? Ainsi les endroits qu'on objecte ne peuvent rien prouver contre la réalité du corps de Jésus-Christ. Tout ce qu'on en peut conclure, c'est que Jésus-Christ après sa résurrection fit des miracles à peu près semblables à celui qu'il avait l'ait pendant sa vie, quand les habitants de Nazareth voulant le précipiter du haut de la montagne sur laquelle leur ville était bâtie, il passa au milieu d'eux sans en être aperçu. (Luc. iv, 29.) Effet merveilleux pour la production duquel il suilisait d'intercepter la réflexion de la lumière.

S'il vous restait encore quelque doute, mon cher Eusèbe, sur l'impossibilité où étaient les premiers Chrétiens de soupçonner les apôtres d'être dans l'illusion, je vous plierais de remarquer que ces témoins ne voulaient pas en être crus sur leur parole, qu'ils alléguaient le don des miracles en preuve des assurances qu'ils donnaient d'avoir vu Jésus-Christ ressuscité, qu'ils fournissaient par conséquent un moyen infaillible de discerner s'il y avait ou non de l'illusion de leur part : car l'illusion ne donne pas la faculté de faire des miracles. Si un enthousiaste peut s'imaginer d'avoir vu ce qu'il n'a point vu , il ne peut s'imaginer de faire ce qu'il ne fait pas, ou du moins il ne peut tromper personne en ce point. Prétendre avoir un don aussi singulier que celui des miracles, quand on ne l'a pas, ce serait non-seulement être enthousiaste, mais ce serait se donner pour enthousiaste. Voilà donc une première proposition démontrée ; les premiers Chrétiens ne pouvaient soupçonner les apôtres d'être trompés. Passons à la seconde.

JII. Les premiers Chrétiens ne pouvaient soupçonner les apôtres de vouloir les tromper. Les premiers Chrétiens voyaient les apôtres annoncer la résurrection de Jésus- Christ, non en secret et comme à l'oreille, mais publiquement à la face de leurs plus grands adversaires; sans craindre ni d'être confrontés, ni d'être démentis, ni d'être maltraités ; ils les voyaient parfaitement uniformes dans leur déposition ; ils les voyaient constants et inébranlables dans leur confession au milieu des menaces et des supplices. Pour soupçonner. des témoins de ce caractère de vouloir tromper, il fallait supposer qu'ils étaient convenus entre eux de publier et de répandre par tout le monde une imposture; qu'ils en avaient concerté toutes les circonstances, qu'ils s'étaient communiqué mutuellement assez do présence d'esprit pour ne point se couper dans les interrogatoires qu'on leur ferait subir, assez de force et de courage pour ne point se trahir quand on les appliquerait à la

question, assez d'indifférence ou plutôt de haine d'eux-mêmes pour ne point pâlir à la vue do la mort qu'on leur ferait souffrir. Les iremiers Chrétiens connaissaient trop bien es hommes pour ne pas sentir toute l'absurdité d'une semblable supposition. Tandis que les hommes seront faits comme ils sont, un complot de fourbe et d'imposture entre les témoins de la résurrection du Sauveur no paraîtra jamais possible qu'à des têtes aussi ennemies de la raison que de la religion.

IV. II faut vous rendre, si je le puis, aussi palpable que je la conçois toute l'absurdité que les premiers Chrétiens devaient trouver à soupçonner d'imposture les apôtres. Il me semble que les premiers Chrétiens devaient croire apercevoir dans les apôtres, des hommes religieux, sincères, simples, persuadés, éclairés, vertueux, courageux, désintéressés, pleins de tendresse et de charité pour le genre humain. Quelle absurdité ne devaient-ils donc pas trouver a regarder de tels hommes comme des athées, des fourbes, des hypocrites, des imprudents, des scélérats, des lâches, des ambitieux, des barbares? Cependant c'est sous cet aspect affreux qu'il fallait les envisager pour les soupçonner d'imposture.

Vous conviendrez volontiers que les premiers Chrétiens devaient croire apercevoir, dans les apôtres, des hommes religieux, sincères, simples, persuadés, éclairés, vertueux, pleins de courage, de désintéressement, de tendresse pour le genre humain. Quelle idée sublime de la Divinité n'ont pas les apôtres 1 De quel respect pour sa majesté suprême, de quelle reconnaissance pour ses bienfaits, de quelle confiance en sa miséricorde, de quelle crainte de sa justice, de quelle soumission à ses volontés, de quelle dépendance de sa providence, pénétrés euxmêmes, ne s'efforcent-ils point de pénétrer tous les esprits et tous les cœurs I ils no paraissent se mouvoir, ne remuer les lèvres, que pour lui obéir; ils n'opposent que ses ordres aux défenses qu'on leur fait déparier de leur Sauveur; iis ne s'appuient que sur son secours; ils n'attestent que sa vérité; ils n'ont en vue que sa gloire. Il me semble qu'en les voyant et en les entendant, on devait croire voir et entendre la sincérité ellemême ; leur conduite, leurs discours, leurs manières, leurs sentiments n'avaient rien qui ne dût paraître modeste, naturel, expressif ; car ils se sont peints .'ans doute dans leur histoire et dans leurs Epîtres ; or, en lisant ces ouvrages» ne croit-on pas lire dons leurs cœurs? S'il est permis encore de juger par leurs écrits, par leur style, par leurs aveux, par les reproches de leurs adversaires; on devait les regarder comme des gens extrêmement simples, chez qui une nature heureuse se montrait toute seule sans parure et sans art.

Etait-il possible d'entrer en défiance de leur persuasion, on les voyant se livrer à tant de mouvements , entreprendre tant de voyages, affronter tant de dangers, pour an-

noncer au monde qu'il avait un Sauveur qu'il devait aimer, un modèle qu'il devait suivre, un juge qu'il devait craindre; en les entendant parler de ce Sauveur en des termes si affectueux, si tendres, si touchants; en les voyant ne se glorifier que de le connaître, de lui être attachés, de souffrir pour son nom; en un mot, en les voyant publier ses merveilles sur les croix et sur les roues, et ne cesser d'en parler qu'en cessant de vivre. Pouvait-on ne pas admirer leurs lumières et leur sagesse, pour peu que l'on sondât le système de religion qu'ils proposaient?

Quelque nouveau que dût paraître ce système, il est cependant vrai que les plus célèbres philosophes grecs et romains, qui s'étaient érigés en maîtres des hommes, n'avaient rien dit qui approchât de ce qu'enseignaient ces gens simples touchant l'existence et la nature de Dieu, touchant la nature de l'homme, sa corruption, ses devoirs, sa dépendance du secours de la grâce, touchant le bonheur et le malheur d'une autre vie, touchant les moyens de parvenir à l'un et d'éviter l'autre. Il n'est pas nroins vrai qu'avant eux il n'avait paru parmi les Juifs aucun docteur qui eût pénétré si profondément dans les Livres sacrés de la nation.

Il était encore plus facile de jiiger ûi leur vertu que de leur sagesse; parce que s'il fallait avoir de l'esprit pour admirer leur haute sagesse, il ne fallait avoir que des yeux et un cœur pour être louché de leur éminente vertu : aussi jamais leurs adversaires n'ont osé les attaquer par cet endroit. Et sans les aveux qu'ils nous font dans leurs Ouvrages, de quelques défauts auxquels ils avaient été sujets durant la vie de leur Maître, nous ignorerions encore qu'ils eussent eu des faiblesses. Voulez-vous concevoir quelle idée on devait avoir de leur courage? Épargnez- vous la peine de les suivre à travers les obstacles qu'ils ont à surmonter pour exécuter leur dessein ; il vous suffira de vous former une image de ce dessein : c'était de renverser toutes les religions établies sur la terre, pour n'y faire adorerqu'un seul Dieu en trois personnes. Quel héros conçut jamais un projet plus grand, plus vaste, moins possible? Voulez-vous concevoir encore quelle idée on devait avoir de leur désintéressement? Ecoutez-les : ils n'attendent pour toute récompense, en ce monde, de leur zèle et de leurs travaux, que des persécutions; et ils n'en font point espérer d'autres à ceux qui croient en Jésus- Christ ressuscité.

Pouvaient-ils en effet attendre et faire attendre autre chose de la part des Juifs tildes païens, en disant aux premiers qu'il faut qu'ils adorent cet Homme-Dieu qu'ils viennent de faire mourir, et que tous leurs privilèges vont passer aux incirconcis : en disant aux derniers qu'il faut qu'ils adorent un Dieu crucifié, et qu'ils ne peuvent espérer d'être heureux qu'en se crucifiant euxmêmes, qu'en renonçant pour toujours à leurs vaines idoles, à leurs superstitions ridicules, à leur folio sagesse? Enfin l'on ne

pouvait douter de la tendresse des apôtres pour les hommes, en les voyant sacrifier le repos et ta vie afin de les tirer de leurs erreurs, de les rendre sociables, de leur procurer une éternité de délices. Telle est l'idée ou l'impression naturelle qui résultait de la vue réfléchie des apôtres. Voyons celle qu'il fallait s'en former pour les soupçonner d'imposture.

V. Au lieu de regarderies apôtres comme des hommes religieux, sincères, simples, persuadés, éclairés, vertueux, courageux, désintéressés, tendres et charitables; il ne fallait les regarder, pour les soupçonner d'imposture, que comme des athées, des fourbes, des hypocrites, des imprudents, des scélérats, des lâches, des ambitieux, des barbares. Il ne fallait regarder tous leurs discours enchanteurs sur la divinité, que comme de vainssons, dont leurs cœurs détestablesabjuraient lesens, et que leurbouche n'articulait que pour mieux en imposer h toutes les nations qui couvraient la face de la terre ; car tel est leur dessein, dès le premier instant de leur complot, de porter partout la prétendue merveille de la résurrection. Il fallait ne regarder tous ces dehors imposants de sincérité et de simplicité, dont ils se paraient, que comme un voile dont ils couvraient un fond inépuisable de duplicité, de ruses, de mensonges. Il fallait ne regarder toutes ces preuves si sensibles et si contraires à l'amour-propre qu'ils donnaient de leur intime persuasion, que comme les efforts de fourbes déterminés à périr plutôt que d'abandonner un projet désespéré.

Il fallait ne regarder ces sages si sublimes dans leurs idées, si profonds dans les Livres sacrés de "leur nation, que comme des imprudents, presque privés d'intelligence : ils concertent entre eux le projet le plus inouï et en apparence le plus insensé, qui est de persuader l'univers qu'un homme condamné au dernier supplice est sorti glorieux du tombeau, et qu'il est monté au ciel ; comment s'y prennent-ils pour exécuter leur projet? Vont-ils dans quelque région éloignée de celle où la scène s'est passée? S'adressent-ils à quelque peuple ignorant et grossier, disposé à tout entendre et à to;:t croire? Ou s'ils veulent commencer par tromper leurs compatriotes, laissent-ils écouler un certain temps entre l'événement qu'ils ont résolu de publier, et la publication qu'ils en font, afin qu'on n'ait point de témoins à leur opposer ? Ou du moins jettentils d'abord par leurs émissaires quelque bruit sourd parmi la populace? S'y font-ils quelques partisans avant que de se montrer avec éclat? Voilà la conduite que tiendraient les fourbes qui auraient les premières lueurs du sens commun. Ce n'est point celle des apôtres. Où commencent- ils a publier la résurrection? C'est dans le lieu même où Jésus-Christ vient d'être traité comme le dernier des esclaves, où il est mort sur une croix, où son corps a été mis dans un sépulcre, et confié à la garde d'une troupe de soldats. C'est cinquante jours après l'événe-

ment, c'est dans le temps où les faits viennent de se passer, où ils sont présents «tous les esprits, où tout peut être vérifié, où les témoins peuvent être entendus, confrontés, mis à la question. C'est en présence des meurtriers mêmes, des pontifes, des pharisiens, des sadducéens, de tout le peuple juif. C'est au milieu de Jérusalem : c'est devant Je conseil souverain de la nation ; c'est par toute l'Asie, par toute la Grèce, partout l'empire romain.

Jl fallait ne regarder ces hommes vertueux que comme des scélérats qui se moquaient également de la divinité et de l'humanité : quelle plus grande scélératesse qu'une imposture concertée en matière de religion ? C'est vouloir duper Dieu et les hommes. Il fallait ne regarder ces hommes courageux que comme des âmes de la dernière bassesse, comme des âmes de boue : quoi'de plus vil , de plus lâche, de plus timide qu'un menteur? Il ne fallait regarder ces hommes désin-

foi pourront avoir les hommes les uns dans les autres, s'ils doivent juger l'es uns des autres , non par les marques de sincérité et de probité qu'ils donnent, mais par des dispositions cachées et secrètes qu'ils peuvent avoir ? Selon un système si insensé, nonseulement il neserviraitde rien h un homme, pour se concilier la confiance de ses semblables , de donner des preuves de religion , de sincérité , de simplicité , de lumière , de persuasion , etc ; mais plus il en donnerait, plus il se rendrait suspect de duplicité et de mensonge. Ainsi les hommes devraient être nécessairement dans une défiance continuelle les uns à l'égard des autres ; à moins qu'on ne pousse le paradoxe jusqu'à dire que les preuves les plus marquées de mauvaise foi peuvent être le fondement d'une juste confiance.

Nous ne devrions donc croire que ce que nous avons vu ou que ce que nous voyons , et même nous ne devrions nous fier à nos

téressés que comme des hypocrites dévoies yeux qu'en tremblant, parce que nous devrions craindre sans cesse qu'une puissance supérieure ne se plût à nous tromper : car toutes les raisons que nous avons de penser que Dieu nous ayant donné des yeux pour voir, il ne nous trompe pas, lorsque nous

d'une secrète ambition sans objet , faisant servir ce qu'il y a de plus sacré , le nom même saint et redoutable de Dieu, à se faire l'extravagante réputation d'opiniâtres visionnaires, sans rien espérer ni pour ce monde

ni pour l'autre. Enfin il fallait ne regarder jugeons sur leur rapport, vont à nous faire

ces hommes si pleins de tendresse et de charité pour les hommes, que comme des bai bares affamés de leur propre sang et de celui de leurs semblables, puisqu'on voyant que le fait qu'ils publient soulève toutes les puissances de la terre contre eux et contre ceux qu'ils en persuadent, ils n'en deviennent que |>lus ardents à le répandre.

VI. Telle était la position des premiers Chrétiens vis-à-vis desapôtres. Les premiers Chrétiens, pour soupçonner les apôtres d'imposture , ne devaient avoir aucun égard à toutes les marques qu'ils donnaient de religion f de sincérité, de simplicité, de persuasion, de lumière, de vertu, de courage, de désintéressement, de charité ; mais supposer au contraire dans le fond de leur cœur l'irréligion consommée , la fourbe , l'hypocrisie , l'ignorance, le vice , la lâcheté, la plus extravagante ambition , la haine du genre humain la plus cruelle et la plus furieuse. C'est-à-dire , en deux mots, qu'il nefallait pas juger desaputF.es par les marques les plus visibles et les moins suspectes de droiture et de vérité qu'ils donnaient au dehors; mais qu'il en fallait juger par des dispositions secrètes et inconnues qu'ils pouvaient cacher au dedans d'eux-mêmes.

Or, les premiers Chrétiens ne devaient-ils point trouver une absurdité étrange à juger ainsi desapôlres ? J'en appelle à tout homme raisonnable. 11 n'en est aucun qui ne me réponde que quiconque ne trouve point en cela d'absurdité, est un fou, un destructeur de tout commer. e entre les hommes , un ennemi de la. société, de laquelle on ne peut trop promptoment le séquestrer. Car la société humaine ne subsiste et ne peut subsister que par la foi mutuelle que les hommes ont les uns dans les autres : or, quelle

penser que Dieu nous ayant fait pour vivre en société , il ne nous trompe pas lorsque nous jugeons des hommes par les marques de droiture et de vérité que nous découvrons en eux.

VIL Ne me dites pas que les fourbes se couvrent du voile de la sincérité, et qu'ils ne réussissent quepar ce moyen à en imposer.

Je vous répondrais qu'il nous arrive aussi d'être trompés par nos yeux, mais que notre erreur est volontaire, parce que nous avons un moyen de nous en garantir, je veux dire la raison chargée de faire le discernement des cas où nous devons acquiescer ou ne pas acquiescer au rapport de nos yeux. Il est sans doute des fourbes parmi les hommes qui cherchent à tromper, et qui , pour y réussir, affectent les dehors de la droiture : mais comme la raison nous est donnée pour nous mettre à couvert de l'illusion de nos sens, elle nous est aussi donnée pour nous mettre à couvert des pièges des fourbes. Un fourbe se décèle toujours par quelque endroit. Au surplus il doit suffire à la raison de ne pas apercevoir en lui tous les caractères d'un homme vrai, pour ne pas s'y fier. Mais supposez réunis tous les caractères que les premiers Chrétiens ne pouvaient s'empêcher de voir dans les apôtres, la raison ne fournit aucune ressource contre de tels témoins : il faut ou acquiescer à leur déposition ou n'en admettre aucune; parce que d'une part, la raison ne peut rien exiger audelà de ces caractères dans les témoins d'un fait ; et que de l'autre part, elle ne peut infirmer ces caractères par des suppositions arbitraires sans se détruire elle-même.

VIII. Ne me dites pas que s'il s'agissait d'un fait commun et ordinaire, il y aurait eu sans doute de l'absurdité à rejeter le témoi-

fin

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gnage des apôtres , mais que par rapport à un fait extraordinaire tel que la résurrection d'un mort , les premiers Chrétiens ne devaient trouver aucune absurdité à n'y avoir aucun égard.

Ce n'est là qu'un subterfuge misérable.

Un fait, tel que la résurrection d'un mort, pour être extraordinaire, n'en est pas moins un fait dont les sens sont les juges. Nous connaissons tous quand un homme est mort; et supposez qu'il retournât à la vie , nous pourrions juger s'il est vivant ou non , par les mêmes moyens parlesquels nous jugeons que ceux qui nous environnent sont des hommes vivants. Par conséquent, dès que tes premiers Chrétiens ne pouvaient soupçonner la sincérité des apôtres , ils ne pouvaient rejeter le témoignage qu'ils rendaient à la résurrection do Jésus -Christ. En deux mots, les premiers Chrétiens ne pouvaient rejeter le témoignage des apôtres que par l'une de ces deux raisons , ou parce qu'ils devaient regarder la résurrection d'un mort comme impossible , ou parce qu'ils devaient regarder les apôtres comme incapables de s'être assurés d'un tel fait. Or, je vous demande ce que vous penseriez des premiers Chrétiens, s'ils avaient rejeté le témoignage des apôtres par l'une de ces deux raisons. Qui peut , si ce n'est l'insensé , disputer à Dieu la puissance de ressusciter un mort ? Peut-il lui être plus difficile de rétablir des organes que de les façonner, de remettre en jeu des ressorts que do les fabriquer, de redonner au sang sa circulation que de le produire, de rendre le mouvement et la vie que de les donner ?

Il est vrai que l'expérience nous apprend que tous les hommes meurent, et ne se relèvent point du tombeau ; mais inférer de là que la résurrection est impossible , c'est raisonner sans aucun fondement, ni du côté de nos sens, ni du côté de notre raison. Nous ne saurions nous assurer par nos yeux, ni par notre attouchement, ni par aucun autre de nos sens, qu'il est impossible qu'un corps mort recouvre la vie. La raison ne fournit point non plus de principe qui soit incompatible avec la supposition de la résurrection. Pour peu même que vous daigniez réfléchir sur la manière dont vous subsistez, comment tous les mouvements naturels nécessaires à votre vie, sont indépendants de votre volonté , comment votre cœur bat sans votre consentement et sans votre direction ; comment la digestion et la nutrition se font par des voies qui sont pour vous un mystère; comment votre sang circule perpétuellement, ce qui est contraire à toutes les lois du mouvement qui nous sont connues ; vous ne douterez pas que la conservation de votre vie, ne soit l'être t d'un aussi grand pouvoir que celui qui est nécessaire pour ressusciter un mort. Quiconque est capable, en considérant sa propre existence, de reconnaître qu'il la tient d'une puissance supérieure, conclut nécessairement que la même puissance qui a d'abord animé une matière destituée de sentiment,

et qui a mis en mouvement les ressorts de cette admirable machine, pour rendre la vie à un corps mort. Car assurément ce n'est pas un plus grand miracle de donner la vie à un corps qui a été une fois mort, que de la donner à un corps qui n'a jamais été vivant.

En convenant que la résurrection de Jésus-Christ ne répugne pas à la souveraine puissance du Créateur, on ne peut pas dire qu'elle répugne à sa sagesse, à sa bonté , à sa justice : car ne serait-il pas absurde de penser qu'il répugne à la suprême sagesse de faire éclater l'ordre ; à la bonté inûnie de donner des marques qu'elle approuve la vertu; à la justice par essence de manifester qu'elle, n'abandonne jamais la justice? Or, qu'est-ce que la résurrection de Jésus- Christ, sinon le triomphe de l'innocence opprimée, de la vertu humiliée, de la justice outragée? Mais si la raison ne permettait pas aux premiers Chrétiens de regarder la résurrection de Jésus-Christ comme impossible, il est clair qu'elle ne leur permettait pas non plus de regarder les apôtres comme incapables de s'être assurés d'un tel fait : car, comme nous l'avons déjà observé plusieurs fois , un mort ressuscité n'est pas moins un objet sensible qu'un homme vivant, et si on l'a très-bien connu avant sa mort, il ne faut pas être bien habile pour In reconnaître après sa résurrection.

JX. Il est démontré, ce me semble, que les premiers Chrétiens ne pouvaient soupçonner les témoins de la résurrection de Jésus- Christ ni d'être trompés, ni de vouloir tromper. Nous avons ajouté qu'ils ne pouvaient même soupçonner ces témoins de pouvoir tromper : c'est ce qui se démontre en deux mots. Comment pourrait-on soupçonner des témoins de pouvoir tromper, lorsque ces témoins font dépendre eux-mêmes la certitude de leur témoignage, non de leur simple déposition, mais de faits sensibles dont tous ceux à qui ils parlent peuvent être les juges ? Tel est le procédé des témoins de la résurrection de Jésus-Christ. Expliquonsnous: les apôtres prétendaient avoir reçu de Jésus-Christ ressuscité le don des miracles : c'était de ce genre de preuves qu'ils prétendaient appuyer leur témoignage :

c'est en ctîet à ces preuves qu'ils rappellent sans cesse les fidèles des Eglises nombreuses établies à Jérusalem, à Kome, à Corinthe, à Colosse, à Philippe, à Ephèse, en Macédoine, en Calatie : c'était môme, selon eux, de ces sortes de preuves que Jésus- Christ avait voulu faire dépendre la foi de sa résurrection : l'Esprit de vérité qui procède de mon Père, leur avait-Il dit, rendra témoignage de moi ; et vous aussi vous en rendrez témoignage. (Joan. xv, 2t>, 27.) Et après avoir conversé avec eux pendant quarante jours après sa résurrection, après leur avoir donné la commission d'aller enseigner toutes les nations, il leur défendit néanmoins d'entrer dans les fonctions de leur charge, jusqu'à ce qu'ils eussent reçu fa vertu d'en haut, [Act. l, k\ Luc. xviv. k9.)

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UEUVRES COMPLETES DE LK FltANÇOIS.

Aussi saint Pierre ex pose- 1- il l'évidence de

•a résurrection en ces termes : Nous sommes ses témoins en ces choses, aussi bien que le Saint-Esprit que Dieu a donné à ceux qui lui obéissent. {Act. v, 32.) Or, les miracles sont des faits sensibles dont tout le monde est capable déjuger. Il était aisé de voir si un apôtre annonçant la résurrection de Jésus- Christ était seul, ou marchait accompagné du pouvoir du ciel. Les aveugles à qui il rendait la vue, les sourds qu'il faisail entendre, les estropiés qu'il rétablissait , les morts qu'il ressuscitait au nom de Jésus- Christ ressuscité, étaient des témoins non suspects qu'il n'élait pas seul, que Dieu était avec lui, qu'il parlait par sa bouche, qu'il opérait par ses mains.

X. Convenez, mon cherEusèbe,quelafoi de la résurrection fut l'etfet, dans les premiers Chrétiens, non d'une sotte crédulité, mais de la force de l'esprit et de la droiture du cœur. Se rendre à la vérité quand eile se montre avec évidence, ce n'est pas être crédule : mais s'y rendre sans écouter les préjugés de l'éducation, de la coutume, de l'exemple; c'est le caractère d'un génie supérieur : s'y rendre sans redouter les mépris ni les menaces, c'est le caractère d'un cœur noble et généreux qui l'aime et qui la préfère à tout. Je vous l'ai dit souvent, et je ne me lasse point de vous le répéter : plus on approfondit les premiers Chrétiens, ces hommes si vils aux yeux de vos incrédu^ les, plus on admire en eux la raison et l'élévation des sentiments. Tandis que dans leur siècle, la multitude, les pontifes, les philosophes, les magistrats suivent, courue des enfants, les préjugés qu'ils ont reçus de leurs nourrices, s'entêtent, comme des insensés, d'opinions chimériques ; se laissent emporter, comme des brutes, par leurs passions; s'irritent, comme des malades en délire, contre les apôtres qui veulent les désabuser et les guérir : les premiers Chrétiens pensent, réfléchissent, examinent, comparent leurs préjugés, leurs opinions, leurs penchants avec la nouvelle doctrine qu'ils entendent, sondent le caractère de ceux qui la leur annoncent, apprécient les preuves dont on l'appuie. Les cris vagues et confus de leurs pontifes, les déclamations méprisantes de leurs philosophes, les menaces terribles de leurs magistrats ne leur paraissent point des raisons. Ils n'en prennent occasion que de redoubler d'attention et de vigilance. Ceux d'entre eux qui ont été élevés dans Je judaïsme, étudient les livres de leurs prophètes ; les autres, élevés dans le paganisme, îentrent au fond ue leur cœur, y consultent les idées qu'ils y trouvent empreintes ; les premiers, voyant les événements dont ils sont témoins, prédits parleurs prophètes; les seconds jugeant des faits qui s'olfrent à leurs yeux par les idées de Dieu et de l'ordre; ils n'ont recours ni à la magie, ni à de fausses suppositions pour s'étourdir et se faire illusion : mais convaincus de la sincérité des apôtres et de la divinité de leur mission, ils renoncent à leurs préjugés ; ik mê

abjurent leurs opinions; ils déplorent la perversité de leurs penchants; ils embrassent la nouvelle doctrine comme envoyée du ciel, et la prennent pour la règle de leurs pensées et de leurs mœurs.

XL Kusèbe Si le témoignage rendu par les apôtres à la résurrection île Jésus-Christ, n'avait été alors ni contredit, ni balancé, on ne pourrait qu'applaudir aux premiers Chrétiens d'y avoir acquiescé. Mais croyez-vous sérieusement que les Juifs demeurèrent muels ? Oh 1 si les livres qu'ils publièrent sur ce sujet étaient parvenus jusqu'à nous, que de mystères secrets ne nous dévoileraient-ils point? Le bruit seul qui courut alors de l'enlèvement du corps de Jésus- Christ par ses disciples, pendant que dormaient les soldats chargés de la garde du sépulcre, n'était pas destitué de vraisemblance : ie Maître ayant été traité comme un séducteur, et condamné au dernier supplice, les disciples ne pouvaient se flatter d'échapper au même traitement. Quel parti leur restait-il dans cette position, si ce n'est d'enlever le corps de leur Maître, et d'en publier la résurrection? Si la fraude réussissait, ils se conservaient la vie; si elle ne réussissait pas. ils ne risquaient rien de plus qu'en demeurant en repos et dans le silence, c'était de mourir. De plus, quelle apparence y avait-il que si Jésus-Christ fût réellement ressuscité, il n'eût apparu qu'à ses disciples sans se faire voir dans ce nouvel état de gloire et de triomphe, à ses meurtriers jaloux, quand ce n'eût été que pour se donner le plaisir ilatteur de les confondre et de soulever contre eux l'univers.

La résurrection de Jésus-Christ essuya sans doute des contradictions, et jamais fait n'en essuya de plus grandes : mais quel genre de contradictions ? Mon cher Eusèbe, opposait-on aux apôtres des témoins de leur complot et de l'exécution de leur complot? Leur opposait-on des preuves propres à détruire, ou du moins à infirmer celles qu'ils donnaient des assurances qu'ils avaient d'avoir vu Jésus-Christ ressuscité? On n'y pensait seulement pas. . Que leur opposait-on donc? On leur opposait des menaces, la prison, des tourments, la mort. Etaitce là des contradictions qui dussent arrêtée les premiers Chrétiens ? Elles ne devaient servir qu'à les convaincre de la sincérité des apôtres : car quelle plus grande preuve peuvent donner de leur sincérité les témoins d'un fait, que de tout souifrir pour la défense de sa vérité ?

Ne me dites pas que toutes les religions vraies ou fausses, ont eu leurs martyrs, et qu'il n'y a point d'opinion si absurde, qui n'ait été soutenue par la mort de quelqu'un ; par conséquent que les maux qu'on soutire pour la défense de certains sentiments, ue sont point des preuves de la vérité de ces sentiments.

Je conviens que les hommes peuver.' souffrir et mourir pour de fausses opinions. Mais vous ne pouvez nier que dans ce cas nême leurs souffrances sont une preuve du

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