‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 143 sur 163 · IU · texte numérisé non relu

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leur sincérité; car il serait absurde d'accuser de dissimulation des gens qui meurent volontairement pour la doctrine qu'ils professent. Ils peuvent errer, mais tout homme qui erre, n'est pas pour cela un imposteur. Vous ne pouvez donc nier que les souffrances des apôtres étaient des preuves de leur sincérité. Cet aveu me suffit pour me faire sentir la force invincible de leur témoignage. Les hommes se trompent perpétuellement en matière de doctrine et d'opinion, et il ne me suffit pas pour me déterminer à suivre les sentiments d'un autre, que je sois persuadé qu'il est sincère dans la profession qu'il en fait. Mais quand un homme me rapporte un fait extraordinaire, tel cependant qu'il est un véritable objet des sens ; si je ne le crois pas, ce n'est point parce que je me défie de sa vue ou de son attouchement, mais parce que je doute de sa sincérité : car si je voyais la môme chose, j'en croirais sans doute mes propres yeux, et par conséquent mon soupçon ne Vient pas de ce que les sens ne sont pas juges compétents de ce fait, mais de ce que je révoque en doute la sincérité de celui qui me le rapporte. Ainsi dons de tels* cas, la seule chose à prouver, est la sincérité du témoin ; et puisque les maux qu'on endure volontairement pour la vérité, sont au moins une preuve de sincérité, les souffrances des apôtres pour la vérité de la résurrection de Jésus-Christ forment en leur faveur une preuve complète et sans réplique.

Ne me dites pas qu'il y a des exemples de personnes qui ont souffert et qui sont mortes en niant obstinément des faits clairement prouvés. Combien de criminels endurent les tourments de la question, sans jamais avouer réellement les crimes dont ils sontcoupables ?

Je l'accorde, mon cher Eusèbe , mais qu'est-ce que ces exemples font à notre sujet ? Tous ces gens-là souffrent contre leur volonté, et pour leurs crimes; leur obstination n'est fondée que sur l'espérance d'échapper a la mort. Pouvez -vous produire des exemples de personnes qui soient mortes volontairement pour soutenir un fait faux ? Ce sont de tels exemples qui seraient ici de quelques poids ; car les apôtres ont souffert et sont morts volontairement pour confirmer la vérité de la résurrection de Jésus-Christ. Il fut toujours en leur pouvoir de renoncer à leur témoignage, et de sauver leur vie. Leurs plus violents ennemis, les Juifs, n'exigeaient aulro chose d'eux, sinon qu'ils se tussent. (Act. iv, 17, 28.) Ceux dent vous alléguez l'exemple, ont nié des faits vrais, ou soutenu des faits faux, dans l'espérance de sauver leur vie ; et ceux-ci attestent un fait aux dépens de leur vie, laquelle ils peuvent conserver en niant, ou môme en taisant la vérité. Ainsi quelle immense différence entre des criminels et les aj ôtres 1 Les criminels nient la vérUé pour sauver leur vie; les apôtres sacrifient leur vie pour sauver la vérité. Repienons la suite de voire objection.

Oh I vous écriez-vous, si les livres que

les Juifs publièrent alors contre les apôtres, étaient parvenus jusqu'à nous, que de mystères secrets ne nous dévoileraient - ils point?

Laissez, mon cher Eusèbe, ces lamentables regrets à vos incrédules, sans preuves, et peu satisfaits de leurs propres fictions; il ne sied bien qu'à eux de pleurer amèrement la perle àes livres juifs. Si nous ne craignions d'augmenter leur juste douleur, nous leur demanderions comment ils savent ce qu'ils contenaient. Peut-être y gagnerions-nous plus qu'eux, s'ils existaient ces livres imaginaires, peut-être y trouverionsnous des (lémonstrations des faits évangéliques.

Le bruit que firent courir les principaux Juifs, de l'enlèvement du corps du Sauveur par ses disciples, pendant que dormaient les soldats chargés de la garde. du sépulcre, ne vous paraît pas destitué de vraisemblance. Quoi 1 mon cher Eusèbe, un bruit appuyé sur le rapport de soldats ensevelis dans un profond sommeil, qui, par conséquent, n'ont rien vu, rien entendu, ne vous paraît pas destitué de vraisemblance? Et vous trouvez mauvais que les premiers Chrétiens n'y aient eu aucun égard, et ne l'aient pas préféré au témoignage des apôtres? Quelle finesse de goût en matière de témoignage 1 Je l'admire; mais j'ai un conseil à vous donner : évitez avec soin tout procès criminel, ou ayez d'autres témoins de votre innocence, que des gens endormis à produire devant vos juges, sans cela vous succomberez certainement.

On n'écoutera que les témoins bien éveillés de votre partie.

Parlons sérieusement : les meurtriers si zélés et si furieux de Jésus-Christ, prirent sans doute contre l'enlèvement de son corps toutes les précautions dont saint Matthieu (xxvn) rend compte : or, supposez ces précautions, il n'y a pas la moindre vraisemblance à feindre que les disciples de Jésus- Christ aient pu enlever le corps de leur Maître pendant que les gardes dormaient, parce qu'ils ne pouvaient rouler la grande pierre qui fermait l'entrée du sépulcre, en tirer le corps, l'emporter avec précipitation et en confusion, sans éveiller les gardes. Il n'y a point non plus la moindre vraisemblance à feindre que ces disciples, en petit nombre, pauvres et timides, aient pu ou corrompre les gardes, puisqu'ils n'avaient rien à donner, ou les forcer dans leur posle, puisqu'ils ne savaient que trembler et fuir. Il n'y a donc rien ici de vraisemblable que ce que raconte le saint évangélisle : il est naturel que des soldats effrayés par un tremblement de te-rre, abandonnent leur poste ; que frappés ensuite de la honte de leur lâcheté et de la crainte du supplice, ils acceptent avec joie le parti qu'on leur offre, non-seulement en leur promettant I impunité, mais en leur donnant de l'argent, qui est de dire que pendant qu'ils dormaient, les disciples de Jésus-Chrit avaient enlevé son corps. Il est vrai que le rapport de gens endormis, est du dernier ridicule ; mais c'élait Punique rcs-

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source; il fallait ou en faire usage, ou avouer la résurrection.

Que voudriez-vous donc que l'on pensAt des premiers Chrétiens, s'ils s'étaient laissés arrêter par une fable concertée si grossièrement? Les prinqes des prêtres, les pharisiens, les sénateurs qui l'avaient imaginée, bt qui#la faisaient répandre, ne la croyaient pas eux-mêmes. Pour vous en convaincre, épiez leur conduite à l'égard des apôtres. Ceux-ci immédiatement après la descente du Saint-Esprit, se montrent au milieu de Jérusalem et dans le temple; ils y annoncent hautement la résurrection du Sauveur. On les saisit; on les menace; on les maltraite; on leur défend de parler : mais leur reproche-t-on leur fourberie? Les accuset-on d'avoir enlevé clandestinement le corps de leur Maître? Fait-on paraître les soldats pour les confronter? Les traduit-on devant Je peuple comme des imposteurs? On n'y pense seulement pas; on ne pense qu'à leur ôler la vie; on concerte les moyens de les exterminer; on engage Hérode à faire mourir saint Jacques; mais nulle accusation de fraude intentée contre eux. Ils sont conduits devant le tribunal souverain de la nation : Le Dieu de nos pères, disent-ils, a ressuscite' Jésus, que vous avez fait mourir en rattachant à une croix. (Act. v, 30.) A ces paroles, le sanhédrin est transporté de rag", il ne respire plus que la mort de ses hardis accusateurs. Gamaliel ouvre un avis plus modéré. Il raconte quel avait été le sort de plusieurs imposteurs, et conclut par rapport aux apôtres en ces termes : Si celte entreprise ou cette œuvre vient des hommes, elle se détruira : que si elle vient de Dieu, vous ne sauriez la détruire; et il est à craindre que vous ne soyez trouvés coupables d'avoir combattu contre Dieu même. (Ibid., 38-40.) Le sanhédrin se rendit à cet avis.

Gamaliel ne fonde pas son avis, comme vous pourriez peut-être vous l'imaginer, sur une raison tirée du grand nombre des personnes séduites, sur la crainte de quelque émotion populaire; il le fonde, comme il est visible, sur une raison tirée de Dieu même : Il est à craindre, dit-il expressément, que vous ne soyez trouvés coupables d'avoir combattu contre Dieu. Il suppose donc manifestement que Dieu pouvait être avec les apôtres : or, un homme si sage, s'il avait cru que la résurrection de Jésus-Christ n'était qu'une manœuvre de la fourbe et du mensonge, pouvait-il supposer que Dieu eût pu être avec les apôtres ? Et quand il aurait été assez imbécile pour penser que des imposteurs pouvaient avoir Dieu pour eux; le sanhédrin composé de ce qu'il y avait de plus éclairé dans la nation, eût-il déféré à son avis? Sans doute, les miracles des apôtres firent une forte impression sur les sénateurs juifs. Ils ne s'étaient point laissé ébranler par les prodiges du Sauveur : mais quand, après l'avoir crucifié, ils virent que le pouvoir du Maître était passé aux disciples, ils furent dans une grande inquiétude, ne sachant ce que deviendrait

celte affaire (Ibid., 2V) : voilà la vraie cause de leur acquiescement a. l'avis de Gamaliel. . Ils soupçonnaient, de même que ce docteur de la loi, que Dieu pouvait bien être avec les apôtres : or, un tel soupçon eût-il été possible, s'ils eussent découvert de la fraude dans la résurrection de Jésus-Christ? Lisez, mon cher Eusèbe, les chapitres xxiv, xxv, xxvi, des Actes des apôtre»; vous y verrez saint Paul comparaître devant les gouverneurs romains Félix et Festus : vous l'y verrez accusé de sédition, d'hérésie, de profanation du temple, mais jamais d'imposture au sujet de la résurrection de Jésus- Christ, qui était cependant le dogme principal, et comme l'unique dont il était question entre le saint Apôtre et les Juifs ses accusateurs ; comme le remarque Festus dans l'exposé qu'il fait de cette affaire au roi Agrippa : Ils (les Juifs) avaient, dit-il, avec lui (saint Paul) je ne sais quelle dispute louchant leur superstition, et touchant un certain Jésus mort, que Paul soutenait être vivant. (Act. xxv, 19.) Le roi Agrippa, après avoir entendu saint Paul expliquant luimême sa propre cause, est convaincu de son innocence : Peu s'en faut, lui dit-il, que votts ne me persuadiez d'être Chrétien. (Act. xxvi, 27.) Or, je vous demande : les accusateurs de saint Paul eussent-ils omis le crime d'imposture, s'ils en avaient soupçonné les apôtres? Le roi Agrippa eût-il regardé saint Paul comme innocent, s'il n'avait été à ses yeux qu'un imposteur? Eût-il été tenté de se faire Chrétien, s'il n'eût regardé le Christianisme que comme une imposture?

Direz-vous encore, mon cher Eusèbe, que les disciples de Jésus-Christ le voyant mort, et craignant pour eux une même destinée, crurent qu'ils n'avaient point d'autre parti à prendre, pour sauver leur vie, que d'enlever son corps, et d'en publier Ja résurrection?

Vous voyez que ce n'est là qu'une fable inventée par les Juifs, et démentie en même temps par toute leur conduite à l'égard des apôtres. Ajoutez, s'il vous plaît, que cette fable est un tissu de contradictions. On y suppose un petit nombre d'hommes faibles, et tout à la fois assez forts pour faire violence à une troupe de gardes armés. On y suppose un petit nombre d'hommes redoutant la mort, et tout à la fois la redoutant assez peu pour l'affronter dans un combat contre des soldats. On y suppose un petit nombre d'hommes assez sages pour sentir le danger où ils se trouvent, et pour délibérer sur les moyens de s'en tirer, et tout à la fois assez insensés pour choisir précisément le moyen qui les expose à un danger plus imminentquecelui qu'ils veuleutéviler : car supposez qu'ils réussissent dans leur projet, qui est d'enlever le corps de leur Maître; ce sera en laissant vivre les gardes, ou en les exterminant : dans l'un et l'autre cas, leur imposture devient manifeste; et ils autorisent leurs ennemis à les poursuivre comme des imposteurs. Les premiers Chrétiens étaient trop sensés pour préférer des

fables si grossières àdcs laits qu'ils voyaient de leurs yeux. Ils voyaient dans les apôtres toutes les marques possibles de vérité et de sincérité, soutenues de miracles évidents : des preuves de ce genre ne peuvent être ba- Jancées [tardes fictions chimériques.

XII. Quelle apparence, avez-vous encore dit, que si Jésus-Christ était vraiment ressuscité, il n'eût apparu qu'à ses seuls disciples ?

Les premiers Chrétiens pleinement satisfaits des preuves que donnaient les apôtres de la résurrection de Jésus-Ghrist, n'en désiraient point d'autres : ces hommes pleins de raison savaient que Dieu est le maître de se manifester comme il lui plaît, et à ceux à qui il lui plaît; que ce n'est point à l'homme à lui prescrire des lois; mais que son devoir est de croire, dès qu'il a des preuves suffisantes. Sans ce principe aussi évident que les axiomes, où en serait Dieu ? si j'ose parler ainsi. Chaque homme se croirait en droit de le faire agir selon son caprice. L'athée dirait : Quelle apparence que s'il existait un Dieu, il ne se fît pas connaître d'une manière si éclatante, qu'il fût impossible à aucun mortel d'en douter ? Pourquoi, quand je l'interroge sur son existence, ne me répond-il pas du haut du ciel? S'il ne daigne pas me faire entendre sa voix, pourquoi du moins ne se prête-t-il pas à mes désirs, quand je me contente de lui demander pour me forcer à le croire, qu'il détache de la terre cette énorme montagne, et qu'il la tienne suspendue à tant de toises au milieu des airs? Le déiste épicurien dirait : Quelle apparence que s'il y avait quelque chose de réel dans tout ce que l'on dit de la spiritualité de l'âme, de la loi naturelle, d'une autre vie, Dieu n'eût pas donné à tous les hommes des idées aussi claires et aussi distinctes de ces articles, que l'idée que chacun a de sa propre existence ? Et pour ne point sortir de l'espèce dont il s'agit : quelle apparence, dites-vous, que si Jésus- Christ fût ressuscité, il ne se fût montré qu'à ses disciples, et non aux pharisiens, aux sadducéens, aux docteurs de la loi, à tout le peuple juif? Sans vous demander combien de temps il aurait dû se montrer pour vous satisfaire; si c'est une fois, ou deux, ou cent, ou un million de fois; si c'est durant un jour ou une semaine, ou une année, ou trente ou quarante ; je dirai : Si Jésus-Christ était ressuscité, pourquoi ne se serait-il l'ait voir qu'aux pharisiens, aux saducéens, aux docteurs de la loi, au peuple juif? Pourquoi pas à tous les peuples de son temps? Un autre dira : Si Jésus- Christ était ressuscité, pourquoi ne se serait-il fait voir qu'aux peuples de son temps? pourquoi ne s'est-il pas montré à tous les peuples qui ont paru dans la suite? pourquoi ne se montre-t-il pas à tous ceux qui couvrent aujourd'hui la face de la terre?

Rien donc de moins sérieux ni de moins raisonnable que vos plaintes. De môme que l'athée a tort de vouloir douter de I existence de Dieu, parce qu'il a des preuves suffisantes de celte première vérité, quoique Dieu pût,

s'il le voulait, lui en donner de plus grandes; de même encore que le déiste épicurien a tort de vouloir douter de la spiritualité de l'âme, de la loi naturelle, d'une vie future : parce qu'il a .des preuves suffisantes de ces vérités, quoique Dieu lui en pût donner, s'il le voulait , de plus fortes et de plus claires ; de même, l'incrédule a tort de ne pas croire la résurrection de Jésus-Christ, parce que ce l'ait est appuyé sur des preuves suffisantes, quoique Jésus-Christ eût pu, s'il l'eût voulu, se montrer aux Juifs et à tous les peuples de son temps, et qu'il puisse, s'il le voulait, se montrer à tous les peuples qui existent aujourd'hui. Les premiers Chrétiens étaient trop raisonnables pour négliger et mépriser des preuves claires et convaincantes qu'ils avaient devant les yeux, sous le prétexte frivole qu'il aurait pu y en avoir d'autres. Or, si la foi de la résurrection a été raisonnable dans les premiers Chrétiens, comme je crois l'avoir démontré, elle fut raisonnable dans leurs successeurs; elle est raisonnable dans les Chrétiens qui existent aujourd'hui; elle le sera éternellement.

Ce que vous ajoutez, que Jésus-Christ aurait dû se montrer dans son nouvel état de gloire à ses meurtriers jaloux, pour les confondre, ne mérite guère d'être répondu. C'est comme si vous disiez que Dieu devrait se montrer dans sa majesté à ces superbes philosophes de notre temps, (fui, jaloux de sa majesté même, ne voient qu'à regret les hommages qui lui sont rendus. Le temps de la vie présente est, pour ainsi dire, le temps rir l'homme. Ce temps lui est donné pour se préparer à l'éternité qui est, pour ainsi dire, le temps de Dieu. C'est à l'homme à faire un bon usage du don précieux qui lui est accordé. Dieu, quoique présenta tout etdisposant de tout par sa providence, est comme absent pour le laisser agir avec libellé. Malheur à nous, si nous abusons de ses bienfaits. Son temps viendra où éclatera sa justice. Expédions les difficultés qui peuvent vous rester. Elles ne sont pas fort à craindre, si elles ne sont pas plus fortes que celles que nous avons discutées.

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