CHAPITRE VI
Difficultés sur lu conduite, sur la morale, sur les diicours de Noire Seigneur Jésus-Christ.
Article 1. — Difficultés sur la conduite de Jésus- Christ.
I. EcsfcBE. // parait que Jésus-Christ a été ennemi de l'éclat aussi bien dans les miracles de sa vie, que dans celui de sa résurrection. Si le démon, contraint par sa parole d'abandonner un possédé, déclare que Jésus-Christ est le Christ Fils du Dieu vivant, il lui impose silence aussitôt. Les Evangiles sont remplis de semblables précautions de Jésus-Christ, surtout celui de saint Matthieu. S'il arrive qu'il avoue en secret à ses disciples qui! est le Messie, il leur ordonne en même temps de no pas divulguer cette vérité. S'il guér.it un lépreux, s'il rend la vue à un aveugle, il leur recotpmttule dene point publier ce prodige.
En prenant ces précautions pour étouffer l'éclat de ses miracles; en refusant d'en fuite en présence des pharisiens qui ne croyaient point en lui, devant llérode, à Nazareth où il était connu, et où ses parents le regardaient comme un insensé (Marc, m, 21) , lï voulut sans doute que rétablissement de sa religion ne fût dû qu'à la foi seule.
Vos incrédules, mon cher Eusèbe , sont toujours les mêmes, toujours pleins de petites finesses et de malignité. Us semblent ici avouer les miracles du Sauveur; mais ce n'est que pour les faire disparaître. Peu contents, à l'imitation des Celse et des Julien, d'en diminuer le nombre, ils voudraient leur ôter leur publicité et leur éclat. Pourquoi tous ces détours et ces déguisements? Vous le voyez, c'est pour jeter un ridicule sur notre foi : Jésus-Christ, disent-ils, a voulu que l'établissement de sa religion ne fût dû quà la foi seule, sans qu'elle eût pour appui aucun motif de crédibilité : il a voulu que toute la terre crût sur sa parole qu'il était l'Envoyé de Dieu et son Fils unique, sans donner aucune preuve de sa mission et de sa divinité.
En vain voyons-nous dans son histoire une foule de miracles éclatants, opérés en présence de milliers de témoins , dans les synagogues et dans les villes de Judée; en vain y voyons-nous le Sauveur rappeler les pontifes et les pharisiens aux œuvres que son Père lui a donné le pouvoir de faire, comme à un témoignage bien supérieur à celui que lui avait rendu Jean-Baptiste (Joan. v, 36; x, 25, 30); en vain l'y voyons- nous convenir que les Juifs ne seraient pas coupables de ne pas croire en lui, s'il n'avait pas fait parmi eux des œuvres qu'aucun autre n'a. faites. (Joan. xv , 24.) lin vain ses ennemis les pontifes, les scribes, les pharisiens, «les sénateurs reconnaissent qu'il fait plusieurs miracles et que s'ils ne se hâtent de lui ôlcr la vie , tous croir*nt en lui. (Joan. xi, 47, 48.) En vain les mêmes ennemis confessent publiquement qu'il a sauvé les autres, et en prennent occasion d'insulter à sa patience sur la croix. (Matth. xxvu, 41, 42; Marc, xv, 31; Luc. xxin , 35.) Rien n'arrête les incrédules. Si Jésus-Christ avait fait des miracles publics et éclatants, la foi des Chrétiens aurait des appuis invincibles, elle serait infiniment raisonnable, et l'incrédulité serait une vraie démence : que font les incrédules pour couvrir leur folie? Ils vous accorderont, si vous le voulez , que Jésus-Christ a fait quelques miracles, pourvu que vous leur accordiez qu'il les a faits dans le secret, en présence d'un petit nombre de disciples; et ils vous demanderont s'il est raisonnable de s'en rapporter au témoignage de ce petit nombre de témoins?
II. Mais écoutons-les raisonner. Jésus- Christ, disent-ils, a fait des miracles en présence de ses disciples ; il prend des précautions pour étouffer la guérison d'un lépreux, d'un aveugle, en recommandant à ces hommes guéris de ne point publier le prodige de leur gué
OEUVKES COMPLETES HE LE FIUNÇ01S. 11,2
risun : donc il a été ennemi de l'éclat aussi bien
dans les miracles de sa vie que dans celui de sa résurrection.
N'admirez-vous pas la profonde logique de ces sublimes génies l Chez eux, des propositions particulières contiennent des conclusions universelles ! Mais qui leur a dit que le Sauveur a pris des précautions contre l'éclat de ses miracles ? Ce sont vos évangélistes, répon Iront-ils. Mais les évangélistes disent -ils que le Sauveur a pris des précautions contre l'éclat dans tous ses miracles? Disent-ils qu'il en prit dans le miracle opéré sur le serviteur du centurion (Matth. vin), dans le miracle opéré sur lo paralytique, auquel il a ordonné, en présence des scribes et des pharisiens, de se lever, de prendre son lit, de s'en aller en sa maison (Matth. ix; Marc, u; Luc. v), dans le miracle de la multiplication des pains , dans le miracle de la résurrection du fils de la veuve de Naïm,dans le miracle de la résurrection de Lazare ? (Matth. xiv, xv ; Marc, vi; Luc. îx; Luc. vu; Joan. xi.) Ne doit-on déférer aux évangélistes, que lorsqu'ils parlent de précautions contre l'éclat? La simplicité avec laquelle ils racontent la défense que Jésus-Christ fait en certaines occasions de divulguer ses miracles, n'est-elle pas un garant de leur sincérité dans les récits qu'ils donnent d'un grand nombre d'autres miracles opérés publiquement, avec ordre même de les divulguer? (Luc. vm, 39.) Y aurait-il de l'équité à les soupçonner de faux dans ces derniers récits, plutôt que dans les premiers? N'est-il pas manifeste que c'est la vérité seule qui'les inspire? Quand ils annoncent au peuple juif la résurrection du Sauveur (Act. n,22), prennent - ils ce peuple à témoin de la notoriété du fait, comme ils le prennent à témoin de la notoriété des miracles? Et si oos miracles eussent été secrets, est-ce que les pontifes, les scribes, les pharisiens, les saducéens, pour s'en débarrasser, et pour détruire l'impression qu'ils faisaient sur le peuple, les auraient attribués à un esprit étranger? Fautil avoir recours au diable pour expliquer des faits, qu'il ne faut que nier pour les anéantir ?
III. Plaignons les incrédules. Ces hommes aussi enflés de leur prétendue sagesse, aussi contents de leur fausse justice que les scribes et les pharisiens, et aussi indifiérents pour leur âme que les saducéens, ne voulant être ni éclairés, ni guéris, ni sauvés, ne comprennent rien et ne peuvent rien comprendre au mystère du Sauveur. Jésus- Christ était venu dans le monde pour être la lumière des hommes par sa doctrine, pour être leur modèle par ses exemples, pour être leur justice, leur sanctification, leur rédemption par son sang et par sa mort. Il fallait donc que dans le commencement de son ministère, il usât de réserve, et qu'il évitât de faire trop d'éclat, afin que sa renommée, croissant par degrés, ne donnât pas d'abord trop d'ombrage a ses ennemis, et ne l'ex-* posât point- à leurs poursuites, avant qu'il
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eût le
temps d'instruire suffisamment ses disciples. De là ses défenses de publier ses miracles, parce que, comme il le disait lui-même : Son heure n'était pas encore venue (Joan. ii, k) , c'est-à-dire qu'il n'était pas encore temps d'en faire trop de bruit, ni de réveiller la jalousie de ceux qui voulaient sa mort. Il fallait qu'à mesure qu'il avançait dans sa carrière, il gardât moins de ménagement. De là l'ordre qu'il donne à ses disciples île publier partout l'avènement du règne de Dieu. De là la résurrection de Lazare aux portes de Jérusalem. (Malth. x ; Luc. îx.) De là son entrée triomphante dans la capitale de la Judée, aux acclamations de tout le peuple. Parce qu'ayant suffisamment semé sa doctrine et prouvé sa mission, il ne lui restait plus pour accomplir son œuvre, qu'à donner sa vie pour le salut des hommes. {Joan. xi; Malth. xxi.) Faites agir autrement Jésus-Christ, c'est-à-dire, supposez que dès le commencement de son ministère, il se donne en s\ e< tacle à la Judée avec tout l'éclat de sa puissance; ou il sera la victime de la fureur jalouse des pharisiens et des saducéens, et dans ce cas plus de disciples instruits, plus de doctrine répandue ; ou il se soumettra tous ces cœurs altiers, tous ces faux sages : et dans ce cas plus de mort, plus de rédemption < car, comme dit saint Paul, si tous les Juifs avaient connu Jésus- Christ pour le Seigneur de la gloire, ils ne l'eussent jamais crucifié. (1 Cor. H, 8 )
Nôtre-seigneur Jésus-Christ donna , pendant le cours de son ministère , assez de preuves de la vérité de sa mission et de sa divinité pour éclairer ceux qui voulaient voir. Ceux qui craignaient et haïssaient la lumière étaient dignes, non de connaître Jésus-Christ, mais de le crucifier. Us furent traités selon leurs mérites, lorsqu'ils furent livrés à leurs ténèbres, et Dieu se servit de leur aveugle fureur pour racheter le monde par la mort de son Fils, dont ils furent les meurtriers et les bourreaux. S'ils l'avaient connu, ils ne se seraient jamais portés à le faire mourir. Il fallait donc qu'ils ne le connussent pas par leur piopre faute, c'est-àdire pouvant le connaître , comme il est visible qu'ils le pouvaient, et qu'ils l'auraient connu en effet avec d'autres dispositions de cœur; il fallait que, ne le connaissant pas, ils exécutassent, par leur injustice inouïe, les justes et profonds desseins de la sagesse, de la justice et de la miséricorde divine. C'est à ces adorables desseins que Jésus- Christ conforma toute sa conduite pendant sa vie.
IV. Jésus-Christ, disent les incrédules, ne fit point de miracles devant lier ode. Il se refusa toujours à la demande que lui firent les pharisiens de leur montrer quelque signe dans le ciel. Il ne se prêta point non plus à l'empressement qu'avaient ses compatriotes de voir quelques prodiges de sa façon. Ses proches le regardaient comme un insensé.
Jésus-Christ , qui accordait tout aux besoins et à la foi des simples, devait-il, mon cher Eusèbe , étaler sa puissance devant
Hérode, s'il ne voyait dans ce prince que de l'orgueil et une vaine curiosité? Devait-il écouter la demande des pharisiens , s'il ne découvrait dans eux que ce qu'il voyait dans Hérode? La demande même qu'ils lui faisaient de leur montrer quelque signe dans le ciel ne manifestait-elle pas assez leur sotte et maligne curiosité ? Un signe dans le ciel leur paraissait apparemment quelque chose de plus beau que de simples guérisons opérées sur la terre, qu'ils croyaient pouvoir attribuer au démon. Des hommes de ce caractère devaient être renvoyés au miracle de la résurrection qui serait suivi de la conversion des gentils : miracle si virement figuré par le prophète Jonas, qui, après avoir demeuré trois jours et trois nuits dans le ventre d'un poisson monstrueux , en sortit vivant pour aller prêcher avec un succès prodigieux la pénitence aux Ninivites. Si Jes habitants de Nazareth étaient aussi mal disposés que les pharisiens , Jésus-Christ devait-il prodiguer ses miracles en leur présence? Au reste, saint Matthieu (xiii, 58) no dit pas que Jésus-Christ ne fit pas de miracles à Nazareth ; il dit seulement qu'il y en fit peu. Saint Marc (vi, 5) dit qu'il ne put faire de miracles à cause de l'incrédulité des habitants, mais qu'il guérit seulement quelques malades. Je ne vous fais pas remarquer que cette expression de saint Marc, ne put y faire des miracles, ne soutire aucune difficulté, parce que, dans le génie de la langue hébraïque, on dit qu'une chose ne peut être faite lorsqu'elle ne doit pas l'être, ou qu'on a des raisons pour ne la pas faire. Vous ne devez pas non plus être fort surpris que Jésus-Christ fut regardé par quelques-uns de ses proches comme un insensé. Parmi ses proches il y en avait, dit saint Jean, qui ne croyaient pas en lui (Joan. vu, 5), quoiqu'ils fussent très-persuadés de ses œuvres merveilleuses. Or, est-il plus étonnant de voir ces incrédules se former une telle idée, que d'entendre vomir contre lui aux pharisiens et au peuple tant d'injures grossières; il semble cependant que Je texte grec peut recevoir une autre interprétation. Le terme original rendu dans la Vulgate, t7 a perdu l'esprit, peut être rendu par il est tombé en défaillance, il est en danger de tomber en défaillance (Joan. x, 20) , et ce sens se lie assez naturellement avec ce qui précède. Jésus étant a Capharnaiïm avec ses disci |>les, entra dans une maison, et il vint une si grande foule de pi u, le, qu'ils ne pouvaient pas même prendre leur repas. Ce que ses proches ayant appris , continue l'Evangile, ilr vinrent pour se saisir de lui. (Marc, in , 20, 21.) Or ses proches n'avaient assurément pas'à craindre pour lui dans de telles circonstances la perte de l'esprit, mais l'épuisement du corps et la défaillance.
V. Ijusèbiî. Je veux que les reproches des incrédules ne soient pas bien fondées; mais ne serait-il pas à souhaiter qu'on n'aperçût rien dans la conduite de Jésus-Christ qui pût môme y donner lieu? U me semble que ces précautions contre l'éclat de ses miracles ,
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ce refus d'en faire en présence de ses ennemis et de ses compatriotes , les humiliations que ce refus lui attire, ajoutez sa naissance dans la bassesse, le choix de disciples pauvres et grossiers , l'usage fréquent de paraboles, il me semble que tout cela jette quelque sorte d'obscurité sur sa mission.
Je suis fort étonné, mon cher Eusèbe, que tout cela faisant partie, comme nous lavons vu (ïd), du tableau que les prophètes avaient tracé du Messie, ne vous paraisse propre qu'à obscurcir la mission du Sauveur. Mais, indépendamment de cette réflexion qui ne souifre point de réplique, ouvrez les yeux, et vous ne verrez , dans tous ces nuages qui sont ici môles à la lumière, que la profonde sagesse de Jésus-Christ. Nous naissons criminels, mon cher Eusèbe , nous ne devons donc pas attendre que Dieu se révèle h nous aussi familièrement qu'il ferait à l'homme innocent. Sa conduite générale h notre égard est de mêler la lumière à l'obscurité. Telle est celle qu'il tient dans l'administration du monde sensible et dans la religion naturelle, pour nous conduire à reconnaître la nécessité de la révélation. Telle est celle qu'il a tenue dans la révélation judaïque, pour conduire l'ancien peuple à la révélation chrétienne. Et c'est enfin la conduite qu'il tient dans la lévélation chrétienne pour conduire ses élus à la révélation céleste. Son dessein , dans l'économie de la religion, est de fournir assez de lumières et de preuves pour éclairer et satisfaire des hommes attentifs, droits, raisonnables, mais non pour enlraîner invinciblement ceux mêmes qui en sont venus au dernier degré d'obstination et de malice. Au contraire, la suite naturelle et le juste châtiment d'une telle corruption, c'est que des gens si endurcis soient enfin abandonnés à leur sens réprouvé. Dieu, dit saint Paul, fera sentir son indignation et sa colère à ceux qui aiment à contester, qui ne se rendent point à la vérité, et qui obéissent à l 'injustice, (liom. », 8.)
Article II. — Difficultés sur la morale de Nutre- . Seigneur Jésus-Clirisl.
I. Eusèbe. La morale de Jésus-Christ, disent mes incrédules , n'est pas plus excellente que celle des païens. Elle n'est pas plus parfaite que celle qui était connue et pratiquée depuis plus d'un siècle par les esséniens qui l avaient reçue des Grecs. Jésus-Christ a donc tort de donner sa morale comme nouvelle et comme plus parfaite que ce qu'on avait enseigné jusqu'alors.
La morale chrétienne ne commande rien qui ne soit bon, et ne défend rien qui ne soit mauvais. Elle prescrit toutes les vertus et condamne tous les vices. Elle embrasse tous les devoirs envers Dieu, envers le prochain, envers nous-mêmes. Elle attaque les deux racines de toutes nos passions, l'orgueil et la volupté. Elle soutient l'homme dans la vertu par les motifs les plus puis-
OELYKES COMPLETES DE LE FHANÇOIS.
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sants, par la crainte et l'amour d'un Dieu qui voit tout, par l'espérance d'un bonheur éternel, et par la crainie d'un malheur éternel. Elle procure même à l'homme dès cette vie une sorto de bonheur, en calmant ses passions, en le consolant dans les disgrâces, en le délivrant des remords importuns d'une conscience criminelle. Elle s'étend à tous les états , à toutes les conditions , à toutes les situations où l'homme peut se trouver. Elle procure non-seulement le bien des particuliers, mais encore le bien public, en resserrant tous les liens de la société , en affermissant les devoirs des citoyens envers les citoyens, des pères envers les enfants, et des enfants envers les pères, des rois envers leurs sujets, et des sujets envers leurs rois.
On peut trouverdxms la doctrine de quelques philosophes païens une partie de ces avantages. Mais il faut être étrangement prévenu , ou pour ne les pas voir tous renfermés en un degré éminent dans l'Evangile, ou pour croire les voir tous dans les philosophes , ces faux sages incapables, par les systèmes absurdes dont ils étaient entêtés , de connaître assez Dieu pour connaître tous ses droits sur l'homme; incapables , par les infamies où ils étaient plongés, de connaître assez l'homme pour connaître tous ses devoirs; incapables, par l'orgueil qui constituait, pour ainsi dire, leur essence, de se connaître assez eux-mêmes pour connaître la source, la nature et les effets de la véritable justice.
Si dans le paganisme vous pouvez me montrer des sages qui aient enseigné à l'homme ses devoirs à l'égard de ses semblables; m'en montrerez-vous qui lui aient enseigné ses devoirs à l'égard de Dieu et a l'égard de lui-môme? Où trouverez-vous avant Jésus- Christ quelque signe, quelque ombre de l'adoration véritable et spirituelle due à l'esprit créateur? Les Juifs n'en eurent qu'une idée imparfaite, et les païens n'en eurent pas même la plus légère. Où trouverez-vous avant Jésus-Christ le grand précepte de la charité? Ce premier devoir, ce devoir essentiel de la créature raisonnable, qui consiste à aimer son Créateur; à se contenter de lui seul; à lui donner tout sans partage, sans mélange, sans restriction, parce que la mesure de ce qu'elle lui doit est la mesure de ce qu'elle en a reçu; à lui rapporter ses penchants, ses projets, ses actions, et les degrés de ses actions, et les plus petites parties d'elle-même ; à l'aimer dans les biens qui l'environnent, parce qu'ils sontsesdons ; à l'aimer dans les revers, parce qu'ils sont le juste châtiment de ses crimes; à l'aimer dans les épreuves, parce qu'elles servent à la purifier; à l'aimer pour lui, parce qu'il est parfait; à l'aimer pour soi-même, parce qu'il doit être son béatificateur; à l'aimer dans toutes les créatures raisonnables, parce qu'elles n'ont rien d'aimable que par lui et qu'elles sont les enfants d'une même famille,
(•lï») Preuves de la religion de Jésus Christ, ci-dessus.
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doi t il est le père commun ; à l'aimer dans les persécuteurs mêmes, parce qu'ils ne sont malgré leurs violences, que les instruments de sa justice et même de sa miséricorde, et qu'ils peuvent devenir les temples de son Esprit. Les poêles, les philosophes, les législateurs païens occupés à perfectionner la morale, songèrent-ils jamais à y faire entrer cet article? Ne laissèrent-ils pas à chacun la disposition de son cœur, comme si la divinité n'avait rien à prétendre sur cette partie de nous-mêmes, et qu'elle ne fût en droit d'exiger de nous que des hommages de bienséance, des respects extérieurs où Te penchant n'a point de part. On le voit ce grand précepte à la tête des lois de Moïse ; mais son étendue, ses devoirs, sa perfection, ses motifs n'étaient encore que comme un germe à demi développé.
Où trouverez-vous avant Jésus-Christ le précepte de se haïr soi-même, de combattre ses propres penchants, sans se laisser fléchir au cri du cœur, d'immoler les fausses douceurs qui lui plaisent, et tous les amours particuliers qui Je consolent; précepte si juste, fondé sur cette étrange corruption qui commence en nous avec nous? Où trouverez-vous avant Jésus-Christ le précepte de l'humilité, par laquelle nous reconnaissons que nous ne sommes rien de notre propre fond, que ce que nous avons de réel et de bon vient de Dieu , que la malheureuse puissance de faire le mal et de nous dérégler ne vient que de nous-mêmes? Etait-elle connue avant Jésus-Christ, cette vertu si conforme à la vérité et à la justice? L'homme ne la connaissait point auparavant, ou n'en avait que les dehors, dont il faisait un voile a son orgueil. Ses lèvres hypocrites affectaient un langage modeste, mais dans le secret son âme ambitieuse n'en dévorait que mieux les applaudissements et l'estime.
Celte avidité quoique excessive pour la louange, passait même souvent à titre de vertu, et on lui en déférait les éloges. La ja'ousie de régner dans l'esprit des autres, et jusqu'au de là du trépas, était le caractère ûes grands cœurs. Parmi les lois de Moïse, on n'en remarque pas qui soit directe contre cette enflure présomptueuse qei nous est si naturelle. Où trouverez-vous avant Jésus- Christ le précepte de la prière, tel qu'il est expliqué dans l Evangile ? Sans doute, dans tous les temps, les hommes pressés par le sentiment de leurs misères et de leur impuissance ont levé les mains vers le ciel, pour en attirer le secours et les bienfaits : cet instinct est général et aussi ancien dans le cœur que le cœur lui-même : nais que demandait-on? Etait-ce la justice? Les philosophes se réservaient la puissance de se la donner à eux-mêmes ; que demandait-on donc? Les païens demandaient à des dieux chimériques, et les Juifs au Dieu véritable, des biens souvent plus nuisibles qu'utiles : Donnez-moi des richesses, disait-on, pour la vertu, j'en fais mon affaire. Demandez le
royaume des deux, nous dit Jésus-Christ, et le reste vous sera donne' comme par surcroit. (M«//A.vi,33.)Paroled'une élévation infinie. Voilà des dons dignes de Dieu, voilà des objets proportionnés à nos désirs, que nous devons demander sans cesse, sans nous lasser jamais; que nous devons demander non-seulement pournous,mais pour tous les hommes, parce que la charité nous les doit faire tous regarder comme nos frères. Combien d'autres préceptes également indispensables trouve-t-on dans l'Evangile, et qu'on ne trouve que dans l'Evangile? Voyez ce que nous en avons dit ailleurs (50).
II. La morale des esséniens renfermait d'excellentes choses. Mais quelle comparaison peut-on faire d'une morale qui ne regarde que des solitaires avec une morale qui embrasse dans son étendue toutes les conditions de la vie humaine, telle que la morale de Jésus-Christ? Les esséniens fuyaient le commerce des hommes qu'ils regardaient comme souillés et profanes : ils ne voulaient point habiler dans les villes ; ils avaient, du moins le plus grand nombre, le mariage en horreur ; ils portaient l'observation du sabbat et le respect envers leurs anciens jusqu'à la superstition, ne se croyant pas permis de se décharger des superfluités de la nature le jour du sabbat, et croyant leurs anciens si au-dessus d'eux, que s'il leur arrivait d'en toucher, ils s'en purifiaient comme d'une impureté pareille à celle qu'ils auraient contractée par l'attouchement d'un étranger; ils avaient des idées puériles touchant les âmes et leur état après la vie présente. Us les faisaient descendre de l'air dans les corps, où ils supposaient qu'elles étaient amenées, par un certain attrait naturel, auquel elles avaient peine à résister : et après leur séparation d'avec le corps, ils donnaient pour demeure à celles des gens de bien un lieu au delà de l'Océan, où elles jouissaientd'un bonheur à peu près semblable à celui que les poètes grecs imaginaient dans leurs Champs Elysiens. Ils n'avaient pas des idées plus exactes de la nature de Dieu et decellc de l'homme, s'il est vrai, comme Josèphele dit, qu'ils soumissent l'un et l'autre au destin. Que la conduite et les idées de Jésus- Christ sont différentes de la conduite et des idées des esséniens 1 Jésus-Christ parcourait les villes et les bourgades, il instruisait les peuples, il prêchait dans les synagogues, il cherchait à ramener les pécheurs dans la voie du salut, il n'excluait point du nombre de ses disciples les personnes qui étaient mariées. Quelle précision dans ses idées 1 Quelle simplicité et quelle sainteté dans son culte 1 Quelle magnificence dans ses promesses 1 S'iîn'a pas attaqué les esséniens, comme il a fait des autres sectes juives, c'est sans doute à cause de leur retraite, et de leur séparation du commerce des hommes.
III. EusitBE. H n'y a rien de plus expressément recommandé dans l'Evangile, i/ue /'oubii dis injures et l'amour des ennemis. Ces
(j0) Preuves de la reluj. dcJésus-Clirisl, ci-dessus.
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belles maximes y sont sans cesse répétées. Mais, disent les incrédules, plus on les rencontre souvent, et plus on est choqué du contraste qu'elles font avec les invectives continuelles de Jésus-Christ contre les pharisiens.
Quel intérêt prennent les incrédules à l'honneur des pharisiens? Se croient-ils insultés dans la personne de ces hommes superbes, vains, hypocrites, épris de la fureur du prosélytisme? Cela pourrait bien être : car ce n'est pas sans doute par modeslie qu'ils se regardent, et qu'ils veulent être regardés comme lesseuls êtres pensants de la nature : ce n'est pas non plus sans doute par un autre motif que par la fureur du prosélytisme, pour faire des êtres pensants comme eux, qu'ils inondent le public de leurs ouvrages contre la religion : il leur arrive aussi sans doute quelquefois de couvrir du voile de la piété des vues intéressées, ambitieuses, détestables. Mais venons au fait : pensent-ils, ces docteurs si pénétrants et si délicats en matière de mœurs, que sans blesser la charité on ne puisse jamais démasquer des hypocrites, décréditer des fourbes, attaquer des corrupteurs de la loi de Dieu? Il faudrait donc, pour être charitable, n'avoir, selon eux, ni zèle pour Dieu, ni tendresse pour le prochain. Quels docteurs 1
Il ne doit être ici question, mon cher Eusèbe, que de savoir si les pharisiens étaient tels qu'ils sont dépeints dans l'Evangile : si le faste, l'ostentation, l'esprit de domination et de vanité étaient les vrais principes de leurs jeûnes fréquents et austères, de leurs longues prières, de leur exactitude à payer la dîme, des choses même pour lesquelles elle n'était pas ordonnéedans la loi, de leurs aumônes, de leurs purifications assidues et alfectées ; si par l'introduction de prétendues traditions, ils surchargeaient la loi d'une infinité d'observances frivoles; s'ils la corrompaient en plusieurs articles itaj 01 tants, tels, par exemple, que l'obligation de faire du bien à un père et à une mère accablés de vieillesse, et réduits à une extrême nécessité ; s'ils avaient presque aboli dons la pratique l'amour du prochain par leurs mauvaises interprétations ; s'ils portaient l'observation du sabbat, jusqu'à ne pas permettre en ce jour aux malades do demander leur guérison et de l'obtenir, de même qu'à des hommes pressés de la faim de froisser quelques épis dans leurs mains, et de les manger ; si sous prétexte d'oraison ils dévoraient les maisons des veuves ; s'ils déclaraient dispensés de leur serment ceux qui juraient par le temple et par l'autel, et s'ils n'y croyaient tenus que ceux qui juraient par l'or du temple et par l'otlïande qui est sur l'autel, etc.
Mais qui peut douter si c'était là le caractère des pharisiens du temps de Jésus-Christ? Sûrement ils n'étaient pas devenus meilleurs depuis le règne d'Alexandre tils d'Hircan ; une secte de cette nature est inflexible dons le mal. Or, quel était le caractère des pharisiens sous Alexandre ? Ecoutons le conseil
que ce prince prêt à rendre les derniers soupirs donne à Alexandra son épouse, si elle veut se conserver le royaume et le conserver à ses enfants. Gagnez, lui dit-il, l'affection des pharisiens en leur donnant quelque autorité, afin que l'honneur que vous leur ferez les porte à publier vos louanges parmi le peuple. Ils ont tant de pouvoir sur son esprit, qu'ils lui font hair qui bon leur semble, sans considérer qu'ils n'agissent que par intérêt et que lorsqu'ils disent du mal de quelqu'un, ce n'est que par (envie ou par la haine qu'ils lui portent, ainsi que je l'ai éprouvé; l'aversion du peuple pour moi ne procédant que de en que je me les suis rendus ennemis. Envoyez donc quérir les principaux de cette secte , montrez-leur mon corps mort, et dites-leur comme si vous le disiez du fond du cœur, que vous voulez le leur mettre entre les mains pour en user comme ils voudront, soit en lui refusant seulement l'honneur de la sépulture pour se venger des maux que je leur ai fuils, soit en y ajoutant encore de plus grands outrages pour se satisfaire pleinement. Assurezles ensuite que vous ne voulez rien fw'redans le goxivernement du royaume, que par leur conseil ; et je vous réponds que si vous en usez de la sorte, ils seront si contents de cette déférence que vous leur rendrez, qu'au lieu de déshonorer ma mémoire, ils me feront faire des funérailles plus magnifiques que je ne pourrais les attendre de vous-même, et que vous régnerez avec une entière autorité. (Joseph., Anliq.; Mb. xiu, c. 23.) Josèphe rend compte du succès de ce conseil, de la confiance que la reine donna aux pharisiens, de l'abus cruel qu'ils en firent contre les plus fidèles serviteurs du roi. Il est constant d ailleurs par le même historien, que les pharisiens faisaient beaucoup valoir leurs traditions, et que c'était là un sujet continuel de contestations entre eux et les sadueéens. (Jbid., c. 18.) Or, est-il à présumer qu'ils se continssent dans les justes bornes posées par leurs pères? Des gens comme les pharisiens, pleins d'ambition, d'orgueil et d'envie, avides du gouvernement et de la domination dans la religion, sont incapables de respecter les lois : ils veulent être législateurs eux-mêmes en faisant passer leurs idées pour d'anciennes doctrines reçues de leurs ancêtres.
Quoi ! on ne pourraattaquerquepar haine et par vengeance, de tels hommes également ennemis de la divinité et de l'humanité ? Et parce que Jésus-Christ le fait, ses maximes sur l'oubli des injures et sur l'amour des ennemis ferontun conslraste avec sa conduite? Il faut être doublement pharisien pour penser si bizarrement. La charité ne hait jamais le pécheur, il est trop misérable pour n'être pas l'objet de sa compassion ; mais étant essentiellement l'amour de l'ordre, elle hait nécessairement le péché; elle s'efforce donc de le détruire dans le pécheur, ou du moins d'en prévenir la contagion funeste dans les a u lies. Elle montre le pécheur à Jui-mêmo tel qu il est , elle confond ses excuses, elle le couvre d'une honte salutaire. Mais s'il est
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assez aveugle pour se croire juste, assez méehant pour s'autoriser de la loi, assez fourbe pour se faire des approbateurs ; elle expose au plus grand jour sa fausse justice, elle le convainc de corrompre la loi, elle lui arrache le masque en rendant publiques ses illusions et ses impostures, afin de diminuer le nombre de ses complices En deux mois, des hommes qui faisaient servir la religion à leur orgueil, à leur vanité, à leur ambition contre l'autorité légitime, élaienl des ennemis de la société qu'on ne pouvait trop faire connaître.
Article III. — Difficultés sur les discours de Jésus-Christ.
I. Eusèbe. Les incrédules n'attaquent pas seulement Jésus-Christ dans ses actions et dans sa morale, ils l'attaquent encore dans ses raisonnements, et prétendent n'y trouver aucune justesse. Le premier exemple qu'ils apportent, ils le tirent de la malédiction que 'e Sauveur donne aux pharisiens et aux docteurs de la loi, en ces termes : Malheur à vous, hypocrites, qui bâtissez des tombeaux aux prophètes, et qui dites : Si nous eussions été du temps sic nos pères, nous ne nous fussions pas joints avec eux pour répandre le sang des prophètes. Oui, certainement, vous témoignez assez que vous consentez à ce qu'ont fait vos pères, puisqu'ils ont tué les prophètes et que vous leur érigez des tombeaux. (Mallh.
xxiii, 29; Luc. xi, 47
Les pharisiens
croyaient désavouer la violence de leurs pères, réparer leur faute en quelque sorte, et rétablir en honneur la mémoire des prophètes en leur élevant des tombeaux. On penserait encore aujourd'hui de même. Cependant Jésus- Christ assure qu'on aurait tort.
Vous ne m 'étonnez point, mon cher Eusèbe, en me disant que vos incrédules ne trouvent point de justesse dans les raisonnements de Notre-Seigneur. Ces hommes sont si vertueux et si parfaits, qu'ils aperçoivent des défauts dans sa conduite et qu'ils méprisent sa morale comme commune et triviale, comment estimeraient-ils ses raisonnements? 11 n'appartient qu'à eux seuls, philosophes par excellence, de raisonner. Oserais-je cependant leur représenter qu'ils ne sont pas ici heureux dans leur critique. Eriger des tombeaux aux prophètes et aux justes, c'était une chose bonne et louable, puisque c'était condamner en quelque sorte ceux qui les avaient fait mourir. Aussi ce n'est pas ce que Jésus-Christ reprend dans les pharisiens. Mais il leur reproche de ne condamner qu'en apparence la conduite de leurs pères, de porterie môme fond de jalousie et de cruauté contre les justes, et de ne chercher qu'à en imposer par des dehors spécieux, comme s'il leur disait : En vain voulez-vous faire entendre par votre conduite que vous n'auriez pas imité vos pères dans leur cruauté, en vain vous ilattez-vous d'avoir de la piété et du respect envers les prophètes, votre endurcissement, votre jalousie, vos violences ne prouvent que trop que vous êtes les vrais lils et les imitateurs lilèles de ces hommes
OEuvues cosir-L. dis lu François. IL
de sang dont vous tirez votre origine. C'est là le vrai sens de cet endroit: il ne faut, pour le voir.que lire ce qui le précède et ce quisuit immédiatement. I) abord le Sauveur compare les pharisiens à des sépulcres blanchis, dont le dehors paraît beau, mais dont le dedans est plein de pourriture; c'est ainsi, leur ditil, qu'au dehors vous paraissez justes aux yeux des hommes, et qu'au dedans voiis êtes pleins d'hypocrisie et d'iniquité. (Mat th. xxm, 27, 28.) Viennent ensuite les paroles quiforment l'objection, et il poursuit: Achevez de combler la mesure de vos pères.... je vais vous envoyer des prophètes, des sages et des docteurs, et vous tuerez les uns, etc. (Ibid., 32, 34.) Qui peut donc trouver de l'inconséquence dans le raisonnement de Jésus- Christ, s'il est vrai que les pharisiens fussent dans les dispositions qu'il leur reproche ? L'impie seul est toujours prêt à blasphémer.
II. Eusèbe. Voici un autre exemple, où les incrédules ne remarquent point de solidité : Jésus-Christ ayant demandé si le Christ devait être fils de David, et les pharisiens lui ayant répondu qu'oui, il ajoute : Comment donc David en parlant par l'Esprit de Dieu, l'appcllc-t-il son Seigneur, en disant (Psal. cix, 1, 2) : Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite jus qu'aie qtic j'aie réduit vos ennemis à vous servir de marchepied? Si donc David l'appelle son Seigneur, comment est-il son fils ? A cela personne ne lui put rien répondre. (Malth. xxii, 4.2-4-6.) Les enfants des Juifs et des Chrétiens, disent les incrédules, en savent plus aujourd'hui que ces dicteurs de l'Evangile. Un pareil argument ne les aurait pas embarrassés : comment, auraient-ils dit à Jésus-Christ, ignorez-vous que le psaume dont vous parlez, a été fait à l'occasion de Salomon, lorsque David l'installa de son vivant sur le trône de Judée, au préjudicj d'Adonias et de ses autres frères.
Il suffit, mon cher Eusèbe, dp lire le psaume dans le texte original, pour voirquo le Seigneur qui y parle, est Dieu même, car on y lit le terme Jéhovah qui ne convient qu'à Dieu. Or, selon la remarque de saint Pierre, (Act. xi, 34), David n'est point monté au ciel, et Dieu ne l'a point fait asseoir à sa droite. Il faut donc nécessairement entendre ces paroles du Messie, et convenir que l'argument par lequel Jésus-Christ confondit les pharisiens, était solide et concluant. S'il est donc aujourd'hui des Juifs et des Chrétiens qui se prétendent pi us habiles que les pharisiens et qui entendent le psaumo dont il s'agit do David et de Salomon, c'est une preuve qu'il est aujourd'hui des hommes moins respectueux pour l'Ecriture que ne l'étaient les pharisiens. Appliquer à David le nom ineffable de Dieu, n'est-ce pas se jouer des Livres saints?
III. Eusèbe. Un autre raisonnement qui n'est pas du goût d^ incrédules, c'est celui par lequel Jésus-Christ confondit les sadducéens. Ceux-ci, voulant le tenter, lui dirent : Maître, il est mort parmi nous sept frères
Il 1.3
qui avaient épousé la môme femme l'un après l'autre, ainsi que Moïse l'a ordonné. Or lequel des sept cette femme aura-t-elle pour mari au jour de la résurrection ? Jésus-Christ répondit d'abord que les hommes, après la résurrection, ne se marieraient point, et qu'ils seraient comme les anges de Dieu; et il ajouta : Tous êtes dans l'erreur; vous ne comprenez ni les Ecritures, ni la puissance de Dieu : n'avez-vous point lu ces paroles que Dieu vous a dites en parlant à Moïse : Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d'isaac et le Dieu de Jacob ? Or, Dieu n'est point le Dieu des morts , mais le Dieu des vivants {Matth. xxiii, 25 seq.), et par conséquent ces patriarches, tout morts qu'ils sont à nos Veux dans leurs corps, vivent encore aux yeux de Dieu dans leurs âmes , qu'il a créées immortelles, et qu'il aura sans doute le pouvoir de réunir à leurs corps? Il ne faut pas, disent les incrédules, être un logicien bien subtil pour sentir le faux de cet argument; car, que signifient ces paroles, « Je suis le Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob, » sinon je suis le Dieu qu'ont servi autrefois les patriarches ?
Jl faut n'être ni logicien ni grammairien, mon cher Eusèbe, pour entendre par ces paroles, je suis le Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob, je suis le Dieu qu'ont servi autrefois les patriarches. Quelle est en effet la force de cette expression, être le Dieu de quelqu'un? C'est être son protecteur, son défenseur, son appui. Un prince, comme nous l'avons remarqué ailleurs, dira-t-il a quelqu'un dont le père est mort il y a quarante ans, Je stiis le protecteur et l'ami de votre père ? Il dirait certainement : J'étais l'ami et le protecteur de votre père. Et s'il nous tombait entre les mains une lettre de ce prince où il s'exprimât ainsi : fous savez que je suis l'ami et le protecteur de votre père; nous conclurions avec raison que le père de celui auquel est écrite la lettre, est encore vivant. Or, Dieu, dans l'Ecriture, ne dit point : J'étais le Dieu d'Abraham, d'isaac et de Jacob; mais il dit au temps présent : Je suis le Dieu, c'est-à-dire le protecteur d'Abraham, d'isaac et de Jacob. D'où il est très-naturel de conclure que si ces patriarches sont morts, la plus noble partie t d'eux-mêmes existe encore, et qu'ils sont ' capables de ressentir les effets delà protection de Dieu. Ce qui est renverser le dogme capital des sadducéens ; car ils rie niaient la résurrection que parce qu'ils supposaient que l'âme n'est point distinguée du corps, et que la mort en était la destruction.
Ui. Eusèbe. Les incrédules ne trouvent pas que cette comparaison prophétique soit exacte. Comme Jonas fut trois jours et trois nuits dans le ventre d'un grand poisson, ainsi le Fils de l'Homme sera trois jours et trois nuits dans le sein de la terre. (Matth. xn, 40.) Jésus-Christ, disent-ils, mourut le vendredi à m,idi, et ressuscita le dimanche à la pointe du jour. Par quel effort d'imagination peut-on faire trouver trois jours et trois nuits dans l'espace de quarante heures?
On n'exige point, mon cher Eusèbe, de vos incrédules qu'ils fassent des efforts d'imagination. On leur demande seulement qu'ils ne soient ni chicaneurs, ni déraisonnables.
Jésus-Christ faisant allusion à sa résurrection, dit: Détruisez ce temple, et je le rétablirai en trois jours. (Joan. u 19.) Les anges rapportent sa prédiction en ces termes: // faut que le Fils de l'homme soit crucifié , et qu'il resstiscite le troisième jour. (Luc. xxiv, 7.) Et dans un autre endroit il est dit qu'il devait ressusciter après trois jours, ou au bout de trois jours. (Marc, vin, 31.) Et enfin dans saint Matthieu, qu'il devait être dans le sein de la terre trois jours et trois nuits. (Matth. xn, 40.) Ces expressions sont équivalentes ; car il ne faut point séparerici les jours et les nuits ; on comprend toujours la nuit dans le jour, quand on désigne un' certain espace de temps par tant de jours. Il ne s'agit donc que de savoir si le Sauveur a été trois jours dans le tombeau ; dès là mêm<; il y aura été trois jours et trois nuits, c'eslà-direj trois jours et les nuits de trois jours, ou les nuits comprises entre ces trois jours. Or il fut crucifié et enterré le vendredi, il demeura dans le sépulcre tout le samedi, et il ressuscita le dimanche matin. En fautil davantage pour l'accomplissement de la prédiction qu'il ressusciterait le troisième jour?
Direz-vous qu'il n'aurait dû ressusciter que le lundi? Dites-moi, je vous prie, quel jour croiriez-vous qu'un de vos amis est mort; si l'on vous mandait qu'il tomba malade le vendredi, qu'il fut saigné le samedi, et qu'il mourut Je troisième jour? Les Juifs ne pouvaient avoir aucun doute sur ce sujet; car c'est ainsi qu'ils l'entendaient dans l'un des principaux articles de leur loi. Tout enfant mâle devait être circoncis le huitième jour. Comment comptaient-ils les jours? Le jour de la naissance en était un, et le jour de la circoncision un autre; et quoique l'enfant fût né vers la fin du premier jour, il pouvait être circoncis à quelque heure que ce fût du huitième jour, ce n'est donc pas une chose bien nouvelle que dans le casque nous examinons, le troisième jour soit compris dans le nombre marqué, quoique Jésus- Christ ressuscitât au commencement même de ce jour-là. Voulez-vous une autre preuve bien simple que c'était là la manière de compter des Juifs? Voyez ce que disent à Jésus-Christ les deux disciples d'Emmaùs : après lui avoir raconté comment il était mort, et comment sa mort avait confondu toutes leurs espérances, ils ajoutent : C'est aujourd'hui le troisième jour depuis que ces choses sont arrivées. (Luc. xxiv,21.) Or c'est le jour même de la résurrection de Jésus- Christ, que ces disciples lui tinrent ce langage. Il est donc manifeste que cette manière de compter le temps dans ces sortes d'occasions, était celle des Juifs.
IV. Eusèbe. Les pharisiens ayant amené à Jésus-Christ nnefemmequi venait d'être surorise en adultère, et qui, par conséquent, mé-
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ritait d'être lapidée, il leur dit : Que celai d'entre vous qui est sans péché, lui jette la première pierre. A ces paroles, ils s'en allèrent tous les uns après les autres, et la femme étant restée seule, il la renvoya en lui recommandant de ne plus pécher à i'avenir. (Joan. vin, 4 seq.) N'est-ce pas, s'écrient ici les incrédules, introduire le désordre clans la société, que de mettre les juges hors d'état de pouvoir condamner les criminels par la raison qu'ils sont pécheurs aussi bien qu'eux 1 Comme si les péchés qui rendent les hommes coupables aux yeux de Dieu, étaient de la même espèce que ceux qui les rendent criminels envers la société.
Le dessein des pharisiens était captieux : soit que le Sauveur juge<U cette femme à la rigueur, soit qu'il usât d'indulgence envers elle; ils voulaient l'accuser, ou d'être cruel, ou d'être ennemi de la loi qui condamnait les adultères à être lapidés. Le Sauveureonfond leur malice et sauve cette femme, sans violer la loi, en leur disant : Que celui de vous qui est sans péché, jette la première pierre (Joan. vm, 7) ; comme s'il leur eût dit: Le zèle que vous témoignez contre cette femme, ne vous convient guère, puisque vous êtes aussi criminels vous-mêmes. Au reste il ne leur défend pas de la condamner; mais il les rappelle à leur propre conscience, qui, les condamnant eux-mêmes, les force do se retirer honteux et confus, sans qu'ils jeussent le moindre prétexte de l'accuser. Il faut que les incrédules soient plus méchants ot plus aveugles (pie les pharisiens. Ceux-ci furent sans doute frappés de la profonde sagesse du Sauveur en cette occasion, et ceux-là osent la censurer.
V. Eusèbe. On ne peut pas douter que saint Jean n'ait eu le dessein d'établir la divinité <le Jésus-Christ dans son Evangile. Qui croirait cependant, disent les incrédules, que cet evangélisle fournit un des plus forts arguments qu'on puisse faire contre le dogme favori qu'il veut établir. Saint Jean renverse d'une seule par oie tout l'édifice qu'il a construit, et c'est dans la bouche de Jésus-Christ même qu'il met cette parole si préjudiciable à la Divinité. Voici les propres termes de l'Evangile :
Les Juifs assemblés autour de Jésus-Christ lui disent : Jusqu'à quand nous tiendrez-vous en suspens? Si vous êtes le Christ, dites-le nous clairement. Il leur répondit : Je vous ai parlé, et vous ne me croyez pas : les œuvres que je fais au nom de mon Père, rendent témoignage de ce que je suis. Mais pour vous, vous ne me croyez pas. parce que vous n'êtes point de nus brebis, comme je vous lai déjà dit. Les brebis, qui sont à moi, entendent ma
voix Je leur donne la vie éternelle, et elles
ne périront jamais : car qui que ce soit ne me 1rs arrachera jamais d'entre les mains. Mon Père gui me les a données est plus qrand que toutes choses ; et personne ne saurait les arracher de la main de mon Père. Or mon Père ri moi nous sommes une même chose. Alors les Juifs prirent des pierres pour le lapider. Et Jésus leur dit : J'ai fait devant vous plu-
sieurs œuvres excellentes par la puissance de mon Père; pour laquelle est-ce que vous voulez me lapider? Les Juifs lui répondirent : Ce n'est pas pour aucune bonne œuvre que nous voulons vous lapider ; mais parce que vous blasphémez, et qu'étant homme votis votis faites Dieu. Jésus leur repartit : N'est-il pas écrit dans votre Loi: J'ai dit que vous êtes des dieux? Or si ceux à qui cette parole s'adresse sont appelés des dieux par l'Ecriture même qui ne peut errer, comment peuvezvous dire que celui que le Père a sanctifié et qu'il aenvoyédans le inonde, blasphème, parce qu'il a dit : Je suis le Fils de Dieu ? (Joan. x, 24 seq.)
Pour sentir les conséquences désavantageuses à la divinité de Jésus -Christ qu'on peut tirer de ces paroles de l'Evangile, il n'a fallu que les rapporter ; elles sont claires et formelles. Vous me traitez de blasphémateur , dit-il aux Juifs, parce que j'ai dit que fêlais Dieu. Lié quoi! si les magistrats et les juges du peuple sont appelés dieux dans l'Ecriture, ne puis-je prendre cette qualité, moi que le Père a sanctifié et qu'il a envoyé dans le monde? Jésus-Christ se met visiblement dans le même genre que les juges et les magistrats, quoique dans un degré supérieur à eux. Or les juges et les magistrats sont appelés improprement des dieux dans l'Ecriture. Par conséquent Jésus-Christ fait entendre que c'est improprement aussi qu'il prend la qualité de Dieu.
Voyez-vous, mon cher Eusèhe, dans les paroles de Jésus-Christ, ces conséquences si claires, si formelles, désavantageuses à sa divinité? Je vous avoue que pour les voir j'aurais besoin des yeux de vos incrédules. Tout ce que j'aperçois dans ces paroles, l'unique fondement de ces prétendues conséquences : Si vos juges et vos | rinces sont appelés dieux dans l'Ecriture , pourquoi dites-vous que je blasphème, parce que j'ai dit que je suis le Fils de Dieu? Tout ce quej'aperçois, dis-je, dans ces parolesdu Sauveur, c'est une réfutation sans réplique de l'accusation de blasphème intentée contre lui ;car c'est comme s'il disait à ses accusateurs; rien de plus injuste que le reproche que vous me faites de blasphémer, sur ce que je prends le nom de Dieu et de Fils de Dieu. Quand je ne serais qu'un prophète, un juge, un prince d'Israël, vous ne pourriez, selon l'Ecriture, me refuser cette qualité. A plus forte raison, puis-je la prendre, moi ejue mon, Père a sanctifié et envoyé dans le monde.
Bien loin de se mettre dans le même genre que les juges et les magistrats, il s'en distinguo infiniment. Si je ne fais pas, continue-t-il, les œuvres de mon Père, je veux bien passer pour blasphémateur; mais si je les fais, comme vous ne sauriez en disconvenir, reconnaissez donc que je suis dans mon Père et que mon Père est dans moi. (lbid., 37, 38.) N'est-ce pas répéter et confirmer ce qu'il venait do dire si distinctement: Mon l'ère et moi nous sommes une même chose (lbid., 30); nous avons une même puissance, une mémo nature? En parlant ainsi, tait-il
entendre quo comme les juges et les magistrats sont appelés improprement dos dieux dans l'Ecriture, c'est improprement aussi qu'il prend cette qualité? De quel juge, de (juel magistrat, l'Ecriture dit-elle qu'il est dans Dieu, et que Dieu est dans fui? Les pharisiens comprirent très-bien toute l'énergie d'un tel discours , et s'ils cessèrent de vouloir lapider Jésus-Christ, ils ne cessèrent pas de vouloir se saisir de sa personne. Ils étaient plus intelligents que vos incrédules. Aussi n'avaient-ils pas le même intérêt: les pharisiens, par religion, croyaient voir le blasphème dans le discours du Sauveur, et les incrédules, )>ar irréligion, veulent y voir des contradictions
VI. Eusèbe. La difficulté que je viens de vous faire, ne me paraît pas assez solide pour y insister davantage. Mais que répondrez-vous au texte que je vais vous opposer ? Le Sauveur interrogé par ses disciples sur le temps précis de la fin du monde, leur avoue que ce temps lui est inconnu : Quant à ce jour ou à cette heure, personne, leur ditil, n en a connaissance, ni les anges qui sont dans le ciel, ni le Fils, mais le Père seul. [Marc, xin, 32.) Sur cet aveu, je raisonne ainsi : de toutes les perfections la plus essentielle à l'Etre suprême est la toute-science; or, vous venez de l'entendre de sa bouche même, Jésus-Christ n'a pas la toute-science; donc il n'est pas Dieu.
Nous avons vu, mon cher Eusèbe, une multitude de preuves de la divinité de Jésus-Christ (51), et vous prétendez les anéantir toutes par un seul texte, obscur. Cela me paraît étrange. Quel apôtre, quel docteur de l'Eglise, quel Chrétien éclairé a jamais aperçu dans ce texte ce que vous feignez d'y apercevoir, je veux dire une explication, ou plutôt une rétractation de tous les textes de nos Evangiles où Jésus-Christ s'attribue si clairement la divinité, et toutes les perfections qui en sont les apaoages? La raison désavoue un tel procédé? Il est un moyen si facile et si naturel de concilier Jésus-Christ avec lui-même.
A moins qu'on ne soit aveuglé par ses propres préjugés, peut-on lire son histoire écrite par les évangélistes, sans reconnaître qu'il réunit dans l'unité de sa personne deux natures, la divine et l'humaine, et qu'il parle de soi, tantôt selon l'une et tantôt selon l'autre? 11 est aussi aisé, en lisant ses discours, de distinguer sous lequel de ces deux rapports il parle de lui, qu'il est aisé, en lisant le récit de ses actions, de distinguer le principe d'où elles émanent. Si le récit de ses travaux, de ses souffrances, de ses prières , rend visible son humanité; le récit de ses couvres miraculeuses rend visible en quelque sorte sa divinité. (S. Léo Papa, epist. 24, Ad Flavianum.) De même, si en lui entendant dire : Mon Père ne cesse point d'agir jusqu'à présent, et j'agis aussi incessamment. Tout ce que le Père fait, le Fils le fait aussi comme lui , parce que le Père aime le
Fils, et qu'il lui montre tout ce qu'il fuit luimême. (Joan. v, 17, 19, 20.) On ne peut douter qu'il ne parle de lui selon sa divinité ; peut-on douter, en lui entendant dire qu'il ne sait ni le jour, ni l'heure de la fin du monde , qu'il parle de lui selon son humanité? Cela est d'autant plus sensible, qu'il parle ici de lui comme des anges, par conséquent selon son humanité.
Ne m'objectez pas qu'il attribue à son Père seul la connaissance du dernier jour. Nous avons observé ailleurs que quand il est question dans les livres du Nouveau Testament, ^des perfections divines, l'attribution qui en est faiteau Père n'emporte en aucune sorte l'exclusion pour le Fils et pour le Saint-Esprit, mais seulement pour les créatures : de même que l'attribution, par exemple, du domaine universel faite au Fils, et de l'opération des miracles faite au Saint- Esprit n'emporte aucune exclusion pour le Père. (/ Cor. vin, 6; Jud., 4; J Cor. xn, 11.) Eh! Comment, si la toute-science convient au Père, ne conviendrait-elle pas au Fils qui a tout ce qu'a le Père? (Joan. xvi, 15.) Comment ne conviendrait-elle pas de mémo au Saint-Esprit lequel pénètre tout, même Us profondeurs de Dieu '/ (I Cor. u, 10.)
Vous me direz sans doute qu'il suit do ma réponse que Jésus-Christ ignorait du moins, selon son humanité, le jour de la fin du monde.
Non, mon cher Eusèbe, cela ne suit point. Tout ce que vous pouvez conclure de ma réponse, c'est précisément que vous avez eu tort d'employer le texte dont il s'agit, pour attaquer la divinité du FilsdeDieu, puisque dans ce texte, le Fils de Dieu parle de lui selon son humanité, ainsi que l'ont compris les Irénée, les Athanase, les Eustathe, les Grégoire de Nazianze, les Hilaire, les Cyrille, les Théodore!.
Quand je vous passerais la conséquence que vous tirez sans aucun fondement de ma réponse, quel avantage trouveraient les ennemis de la religion h penser que le Verbe éclairait à la vérité son humanité sainte de toutes les lumières qui avaient rapport au ministère qu'il voulait exercer par elle sur la terre; mais que l'ayant assujettie à toutes nos infirmités, hormis le péché (Hcbr. iv, 15), il la laissa dans l'ignorance du temps précis de la fin du monde, et qu'il ne l'en délivra, de même que des autres infirmités de notre nature, que lorsqu'il la mit en possession de toute la gloire qui lui était due, en la faisant triompher de la mort? Mais que je suis éloigné de vous accorder la conséquence que vous m'imputez!
Jésus-Christ, selon son humanité même, doit juger les vivants et les morts : il décrit les principales circonstances qui doivent précéder et suivre ce grand événement : (Act. x, 42; Mut th. xxiv, Marc, xm; Luc. xvn, xxi.) Comment voudriez-vous qu'il en ignorât le temps précis ? Quel est donc le sens du texte dont il est question? Pour le
(■j\) Voy. ci-dessus, les Preuves de la rclujion.
découvrir ne perdons pas de vue l'occasion qui y donna lieu. Les disciples ayant entendu les prédictions de leur maître touchant la ruine de Jérusalem , et touchant son dernier avénemenl, lui proposent trois questions : la première, sur le temps que ses prédictions auraient leur accomplissement ; la seconde, sur les signes qui précéderaient la ruine de Jérusalem ; la troisième sur les signes de son avènement et de la consommation du siècle. Le Sauveur répond clairement à la seconde question, parce qu'il ne •voulait pas que ses élus fussent enveloppés dans la ruine de Jérusalem. Il répond aussi à la troisième, parce qu'il voulait soutenir et consoler ses élus qui seront témoins des malheurs qui précéderont la fin du monde. ll,ne répond pas à la première, parce qu'il est utile à ses élus de tous les temps de vivre dans une vigilance et dans une prière continuelle.
Bien loin de satisfaire là-dessus leur curiosité, il la réprime : Quant à ce jour personne ne le connaît, ni les anges, ni le Fils, mais le Père seul. (Matth. xxiv, 36.) Gomme s'il leur disait; Le moment où je dois juger le monde est un secret qu'il n'est donné à aucune créature de connaître par elle-même : le Père seul le connaît, et peut le faire connaître; il n'a chargé ni les anges, ni le Fils de la déclarer; ainsi n'en attendez la connaissance ni des anges, ni de ma part. (S. (îkeg. Mag., Epist. 4-2. ) Voilà le vrai sens de ce passage. Jésus-Christ ignore pour ses disciples ce qu'il ne veut pas leur manifester, ce qu'il veut qu'ils ignorent. C'est dans le même sens que saint Paul écrit aux Colinthiens qnil ne savait que Jésus-Christ (J Cor. ii); parce qu'il ne leur avait fait connaître que Jésus-Christ.
VJ1. Eusèbe. Les incrédules sont choqués de ce que Jésus-Christ sortant quelquefois de sa simplicité ordinaire a recours à la subtilité pour ne pas répondre directement aux questions qu'on lui fait. Comme, par exemple, lorsque les pharisiens lui avant demandé sur quoi était fondé le pouvoir qu'il s'attribuait d'enseigner dans Je temple, il éluda'cetle question par une autre question embarrassante qu'il leur fit sur le baptênio de saint Jean, à laquelle ses ennemis ne surent que répondre. (Matth. xxi, 23.)
11 n'est jamais permis, mon cher Eusèbe, de déguiser la vérité, mais il n'est pas toujours nécessaire de la dire. Comme il est des occasions où la taire ce serait la trahir, il en est où le respect et l'amour qu'elle mérite, veulent que nous la supprimions, soil pour ne point l'exposer à de méprisantes contradictions, soit pour ne point donner lieu à ses adversaires de s'endurcir davantage en la rejetant , soit nour nous épargner à nous-mêmes de violentes épreuves que le sentiment de noire propre faiblesse doit toujours nous faire craindre. Jésus- Christ nous devait des exemples de prudence et de sagesse, comme de force et de courage, parce qu'en tout il devait être notre modèle. Il no répond pas toujours aux ques-
tions captieuses et insidieuses qu'on lui fait de mauvaise foi pour le surprendre et pour le perdre. Mais partout où on l'interroge avec droiture et sincérité pour s'instruire, il répond aussi d'une manière nette, solide et précise. 11 n'y a qu'à ouvrir l'Evangile pour s'en convaincre. Au reste, l'exemple qu'on objecte, porte visiblement à faux. Si au lieu de répondre à la question des pharisiens, Jésus-Christ leur en fait une, ce n'est fias pour éluder en sophiste celle qu'ils lui proposent, mais pour les engager à la résoudre eux-mêmes : en les renvoyant à leur propre conscience qui ne pouvait leur permettre de douter que le baptême de saint Jean ne «vint du ciel; ni par conséquent que le témoignage que ce prophète avait rendu à Jésus-Christ ne fût véritable? ni par conséquent que l'aulorité de Jésus-Christ ne fdt divine.