V. Je sais que vos incrédules aussi avides
, du litre de philosophe, que dégoûtés de celui de Chrétien, traitent tout miracle de préjugé de l'enfance, en prétendant qu'il n'en est aucun qui n'ait sa source dans les secrets de la nature, dans les lois du mouvement, dans l'efficace des simples, dans les
ressorts de l'imagination, et dont ils no pussent indiquer les causes physiques. Mais vous êtes trop judicieux pour ne pas regarder tous ces discours comme ceux des charlatans qui, par de spécieux contes, par de belles promesses, rassemblent autour d'eux les idiots pour les duper.
Ne vous sentez-vous pas môme ému d'indignation contre de tels personnages qui voudraient faire passer tous les hommes du la siècle de Jésus-Christ et des apôtres, pour dés imbéciles, incapables de distinguer des faits miraculeux d avec des faits naturels ? Car ce no sont pas les seuls disciples ae Jésus-Christ uui aient reconnu ses miracles
et ceux de ses apôtros : ses ennemis mômes les plus déclarés sont convenus de leur réalité. Les uns les attribuaient à la magie ; les autres leur opposaient les prodiges de leurs divinités, ou de leurs sages. Les Juifs disaient que Jésus-Christ chassait les démons au nom de Beelzébuth. Les païens comparaient les prétendues gnérisons d'Escu- Iape à celles de Jésus-Christ, et les merveilles d'Apollonius de Tyane à celle des apôtres.
Quelque mauvais physiciens que vous supposiez les témoins oculaires des miracles de Jésus-Christ et des apôtres, accordez-leur des yeux et des oreilles ; vous leur accordez tout ce qu'il faut pour juger de ces miracles ausi savamment que les plus habiles observateurs. Etait-il nécessaire d'avoir épié la nature dans ses opérations , d'être versé dans la connaissance des simples, d'avoir étudié, autant que Descartes et Newton les lois du mouvement, pour décider de la guérison miraculeuse du paralytique?
(Matth. ix ; Marc, n, v.) Que fallait-il, que des yeux au peuple, aux scribes, aux pharisiens qui environnaient le Sauveur, et qui, par leur multitude, le rendaient inaccessible ; que leur fallait-il, que des yeux pour voir ce paralytique couché dans son lit descendre par l'ouverture que ceux qui le portaient, venaient de faire au toit ? Que leur fallait-i!, que des yeux, pour le voir ensuite sortant de son lit, l'emportant dans sa maison, faisant éclater sa reconnaissance, aussitôt qu'il eut entendu ces paroles du Sauveur : Levez-vous, emportez votre lit, et allezvous-en chez vous ? [Matth. ix, 6.) Que fallait-il, que des yeux aux habitants de Jérusalem pour voir un pauvre, perclus de ses jambes dès le sein de sa mère, porté et mis tous les jours à la porte du temple pour demander l'aumône ? Que leur fallait-il, que d<s yeux pour l.e voir ensuite, dans le moment qu'il a entendu ces paroles de saint Pierre : Levez-vous et marchez; se levant, se tenant ferme sur ses pieds, entrant dans le temple, sautant, louant Dieu, à la vue de tout le peuple de Jérusalem? (Act. m, 2 seq.)
Si vos prétendus scrutateurs de la nature avaient été présents à de si touchants spectacles, eussent-ils vu autre chose que le peuple ; à moins qu'ils ne soient que visionnaires? De quel secours leur eût été la science de la physique ? Jésus-Christ et saint Pierre n'emploient ni simples, ni secrets; ils n'emploient que la parole. A peine ont-ils prononcé ces mots: Levez-vous, le paralytique sort de son lit et le charge sur ses épaules; le boiteux saute et bondit. Peut-être que vos physiciens aperçoivent une cause suffisante de ces merveilles dans la prononciation de ces mots, Levez-vous, ou du moins dans le ton dont ils furent prononcés. Si cela est, pourquoi ne tentent-ils pas quelque expérience? Peut-être qu'à force de s'exercer à prononcer les mômes mots dans tous les tons, parviendront-ils à rencontrer ce ton propre a remuer les res-
sorts de l'imagination, pour la guenson des paralytiques , pour la résurrection des morts.
VI. Que vos savants naturalistes, mon cher Eusèbe, nous permettent, en attendant le succès de leurs tentatives, d'être bien persuadés qu'il est impossible de rendre aucune raison physique des miracles du Sauveur ; je ne (lis pas des résurrections des morts, de la multiplication des pains; car des événements de ce genre ne sont évidemment que du ressort d'une puissance infinie. Je dis des guérisons qu'il opérait, de la guérison, par exemple, de la bellemère de saint Pierre ; car quoique cette maladie ne fût peut-être pas incurable aux remèdes de l'art (je dis peut-être, qui peut l'assurer positivement ?), il est manifeste qu'elle était incurable par le moyen que le Sauveur employa. Celte femme était accablée d'une grosse fièvre, et Jésus, d'un seul mot la fait cesser cette fièvre si parfaitement, que la malade se lève sur-le-champ, pleine de force, et se met à servira table son puissant médecin et ceux qui mangent avec lui. Quel rapport de cause et d'effet y a-t-il entre la parole et la guérison d'une maladio. quelconque? Est-ce que la parole entre dans le cours ordinaire de la nature comme un remède à la fièvre, à la lèpre, à la surdité, à l'aveuglement? La parole sans doute a un empire sur les esprits : dans la bouche éloquente d'un homme vénérable par sa prudence et par sa sagesse, elle émeut ou elle calme les passions : mais que peut-eile sur les fluides corrompus, sur les solides dérangés? Or Jésus-Christ, de même que les apôtres, n'employait que ce moyen pour guérir toutes sortes de maladies. Si dans quelque occasion, par exemple, dans la guérison de laveugle-né, il employa un peu de terre détrempée avec la salive ; il est manifeste quo ce ne fut pas comme un remède qui eût la vertu naturelle de rendre la vue. Il n'y a donc qu'un insensé qui soit capable de prétendre pouvoir expliquer naturellement les miracles du Sauveur.
VII. Il faut vous dire un mot des possessions du démon, desquelles il est souvent fait mention, dans nos fivres saints, pour vous mettre en état de juger des plaisanteries de vos incrédules sur ce sujet. Sans entrer dans des détails qui nous mèneraient trop loin, les plus courtes réflexions suffiront.
11 n'est pas impossible qu'il y ait des démons : on entend par là des' substances spirituelles , capables d'agir sur la matière, qui, étant originairement dans l'ordre, se sont déréglées elles-mêmes par un mauvais usage de leur liberté. Est-il impossible à Dieu de créer des substances spirituelles avec le pouvoir d'agir sur la matière? Est il impossible que de telles substances, sorties justes et saintes, des mains du Créateur, se soient déréglées ellesmêmes par l'abus de leur liberté? Dieu a créé nos âmes; donc, il peut créer (\v* substances spirituelles. Dieu a donné à non ci
Ame le pouvoir (l'agir sur le corps qu'il a uni, et |»ar l'entremise de ce corps, d'à
sur des corps étrangers; donc, il ner, à des substances spirituelles,
jir
«eut don-
le pouvoir
ma
celte
d'agir sur les corps. Dieu, en donnant à notre Ame le pouvoir d'agir sur le corps qu'il lui a uni, n'a pas tellement soumis a son empire ce corps qu'il ne fût susceptible que des mouvements qu'elle lui imprimerait; donc, il a pu donner, à des substances spirituelles, le pouvoir d'agir sur le corps humain. Dieu, en donnant ce pouvoir au démon et en lui permettant d'en user, peut avoir des fins dignes de sa sagesse : il peut se servir de l'ennemi de l'bomme comme d'un vil esclave pour châtier le pécheur et pour éprouver le juste. Or, qu'y a-t-il dans ces vues qui soit indigne de Dieu? C'est faire éclater sa justice et sa miséricorde, par conséquent sa gloire, qui consiste dans la manifestation de ses attributs. Rien n'est indigne de Dieu, que ce qui est contraire aux lois de sa justice et de sa vérité. Quant à ce qu'on appelle Lois de la nature, il en est le souverain arbitre; il peut les changer et même les détruire avec la même liberté qu'il les a établies. Ce ne sont pas des lois à son égard.
Il nous est avantageux de voir de temps en temps des phénomènes contraires aux lois si constantes que Dieu suit dans le gouvernement de l'univers. Nous nageons dans un océan de merveilles. Parmi les objets dont nous sommes investis, il n'en est aucun, si nous étions attentifs, qui ne dût nous transporter d'admiration et nous remplir de reconnaissance. Mais, à force de voir, nous ne voyons plus. Distraits et inappliqués nous languissons dans une stupidité qui approche ae l'enfance. Il nous faut de nouveaux objets qui nous frappent sensiblement pour nous réveiller. Quel objet singulier plus propre à produire cet eilet, que les possessions visibles du démon?
L'état triste et affreux d'un possédé nous rend appliqués, malgré nous, par un sentiment vif de compassion et d'horreur. Nous ne pouvons pas alors ne point voir la cause suprême toujours juste, toujours miséricordieuse, et dans le pouvoir qu'exerce le démon, qui ne peut venir que d'elle ; et dans les bornes où est renfermé ce pouvoir, qui ne peuvent avoir été prescrites que par elle; et, dans la cessation de ce pouvoir, qui ne peut être ôlé que par elle. Mais dans quel temps, au milieu de quel peuple, de tels phénomènes devaient-ils être plus communs et plus fréquents? N'est-ce pas dans le temps de la manifestation de Jésus-Christ et chez le peuple au milieu duquel il se manifestait? Les démons, paisibles possesseurs de tant de corps parmi le peuple, qui était le seul peuple de la terre consacré au culte du vrai Dieu, montraient la déplorable situation du genre humain et Je besoin extrême qu'il avait d'un libérateur. Soitant ensuite en tremblant et en frémissant de tous ces corps qu'ils possédaient, au commandement de Jésus-Christ, ou à l'invocation de son saint nom, ils rendaient hommage à sa puissance,
origine le chas-
et déposaient à haute voix qu'il était
semence de la femme, destinée, dès
du monde, à lui écraser la tête, en
saut honteusement de l'empire qu'il avait
usurpé par toute la terre.
VIII. Il ne m'est plus possible , mon cher Eusèhe, de deviner ce qui pourrait encore vous arrêter. Il n'est point de faits qui soient plus certains que les faits de l'Evangile. Il n'en est point qui soient plus audessus des lois de la nature. Il n'en est point qui soient plus divins. 11 est donc évident que la doctrine de Jésus-Christ est divine.
Je n'ai pas vu ces faits, direz-vous. C'est tout ce que vous pouvez dire. Mais est-il nécessaire d'avoir vu des faits pour les croire? Ne suffit-il pas d'être assuré qu'ils ont été vus ? Vous n'avez pas vu Louis XIV. Vous ne l'avez pas vu 5 la tête de ses armées, triomphant de ses ennemis. Vous n'avez pas vu émaner de sa bouche les édits qui portent son nom. Eles-vous moins assuré de la réalité de ces faits? Les témoignages universels rendus dans le temps, et perpétués constamment depuis, jusqu'à vous; les mémoires des écrivains contemporains, adoptés généralement et sans contradiction ; les suites qu'ont eues ces faits et qui subsistent encore, sont des preuves qui vous permettent aussi peu d'en douter que si vous les aviez vus. Et quand il y aurait deux mille ans que ces faits seraient arrivés, vou* ne seriez pas plus le maître d'en douter, si vous aviez les mêmes preuves. Or les preuves des faits de l'Evangile ne sont pas moins fortes que les preuves (ies faits du règne de Louis XIV. C'est trop peu dire qu'elles ne sont pas moins fortes : les faits purement humains tirent leur principale certitude de leur publicité. Quels degrés de certitude ne donnent pas aux faits de l'Evangile le changement qu'ils produisent dans le monde sur les esprits et sur les cœurs de tant de milliers de témoins oculaires ou contemporains, l'intime persuasion de ces témoins, leur amour pour la vérité, les persécutions et les supplices qu'on leur lit souffrir, non pour leur faire nier ces faits, m-ais pour les leur faire taire et pour les en détacher, et qu'ils endurèrent avec une force invincible; les lumières, la religion, la sincérité, et tant d'autres caractères avantageux des historiens qui nous les ont transmis; les suites enfin de ces faits que nous voyons encore de nos yeux : mêmes lois aujourd'hui , mêmes dogmes, même ministère, même loi, même baptême, mêmes usages, mêmes pratiques, qu'au temps de la première formation des Eglises par les apôtres.
11 est sans doute nécessaire que la révélation d'une religion soit démontrée par des miracles, mais la démonstration une. fois faite, il n'est pas nécessaire qu'elle soit répétée d'âge en âge pour chaque homme en particulier. Quiconque refuse de s'en rapporter au témoignage des premiers Chrétiens, si intéresses à bien voir et si incapables d'en imposer à la postérité, n'en croirait pas à ses propres yeux. Ou c'est un
Il KO
spi'nosisle insensé qui ne pourrait admettre des miracles semblables à ceux de Jésus- Christ et des apôtres, sans reconnaître un Créateur, lequel, indépendant des lois du mouvement et du mécanisme de la matière, fait tout ce qu'il veut par sa seule volonté ; ou c'est un naturaliste extravagant qui ne pourrait admettre des miracles, sans être forcé de convenir que la nature, son idole, est un mot qui n'a ni force ni vertu, mais qu'il est un Dieu, lequel, opérant tout selon des lois constantes, s'écarte quelquefois de ces lois par des vues infiniment sages; ou c'est un sceptique dévoré par un sot orgueil, qui, croyant posséder seul le sens commun, ne conviendrait jamais des faits avoués publiquement, de peur do paraître penser comme les autres hommes.
IX. Au reste, ce n'est point à nous de prescrire des lois au Créateur ; notre devoir est de nous soumettre à sa conduite. Il a parlé aux hommes par son Fils. Pour les assurer et les convaincre que c'était luimême qui leur parlait, il fit éclater à leurs yeux sa puissance. 11 chargea ensuite les apôtres de publier sa parole par toute la terre, appuyant leur témoignage par des miracles, par des prodiges, par différents effets de sa puissance, et par les grâces du Saint-Esprit. [Eebr. xi, h.) Il continua les mêmes dons à son Eglise, durant trois cenls ans, au milieu des persécutions par lesquelles il voulut la faire passer, pour montrer par une si longue expérience qu'il n'avait pas besoin des puissances du monde pour l'établir. Après qu'il lui eut accordé la paix, qu'il lui eut soumis ses persécuteurs, qu'il lui eut donné le libre exercice de son ministère, les^miracles n'étant plus de la même nécessité devinrent moins fréquents. 11 continue cependant d'en opérer, mais quand il lui plaît et en faveur de qui il lui plaît. Si chacun prétendait avoir droit de lui en demander pour croire en sa parole , chacun prétendrait avoir droit de lui en demander, selon son goûl et son caprice. L'un voudrait en voir dans l'air, l'autre sur la terre. Celui-ci se contenterait d'en voir un ; celui-là, se défiant de la bonté de sa vue, en voudrait voir plusieurs, ou du moins que celui qu'il aurait vu fût répété plusieurs fois en sa présence. Ainsi le souverain Maître serait dans la nécessité, ou de ne point parler à ses créatures, ou de se conformer à leur caprice, quelque bizarre qu'il pût être.
Loin de nous, mon cher Eusèbe, des pensées si peu raisonnables. Nous avions cherché la vérité ; nous l'avions trouvée ; nous nous estimions heureux de la posséder : vous avez cru que pour nous en assurer la possession, nous devions repousser les efforts des incrédules qui voulaient nous l'enlever : nous l'avons fait avec les armes qu'elle nous a fournies elle-même. Attachons-nous donc à elle avec une nouvelle ardeur et une nouvelle reconnaissance. Gémissons sur le sort de ses ennemis. Si leur aveugle fureur mérite notre indignation , leur misère extrême mérite nos larmes. Le
souverain malheur est de haïr et d'attaquer la vérité.
X. Eusèbe. Votre exhortation est prématurée. Je conviens que les faits merveilleux rapportés dans les Evangiles, ne sauraient être niés que par des hommes déterminés à tout nier. Je conviens en conséquence que la doctrine de Jésus-Christ est appuyée sur des miracles; mais, pour la divinité d'une doctrine, il ne me paraît pas suffisant qu'elle soit autorisée par des miracles, je veux qu'elle le soit par des prophéties.. Avant donc de m'exhorter à m'a t ta cher à la religion chrétienne , prouvez-moi que Jésus- Christ a été un prophète.
Je n'ai pas oublié, mon cher Eusèbe, les deux conditions que vous avez exigres pour la divinité de la religion chrétienne; mais je ne m'en crois pas moins en droit de conclure des seuls miracles de Jésus-Christ que sa doctrine est divine. Je tombe d'accord que les miracles ne prouvent directement qu'une chose, qui est qu'il existe un Créateur qui dispose de la nature comme de son ouvrage. Supposez qu'un homme, sans vous rien dire, ressuscitât un mort en votre présence, et que cet homme se retirât ensuite, vous ne penseriez pas qu'aucune doctrine eût été prouvée ou réfutée par ce prodige; tout ce que vous feriez, ce serait d admirer et d'adorer la puissance infinie qui l'aurait opéré par les mains de cet homme. Mais si cet homme, avant de faire un tel prodige, vous eût déclaré qu'il allait le faire pour prouver la vérité de quelque dogme, hésiteriez-vous alors à regarder le prodige comme une preuve de la vérité du dogme? Non, vous n'hésiteriez pas. Pourquoi? Parce que la déclaration de cet homme, appuyée du miracle, vous paraîtrait appuyée de l'autorité même de Dieu. Or Jésus-Christ faisait ses miracles pour prouver qu'il était envoyé de Dieu; que sa doctrine était celle de Dieu : donc on ne peut admettre les miracles de Jésus-Christ sans reconnaître la divinité de sa doctrine.
Mais il faut vous satisfaire; il faut vous montrer, puisque vous le voulez, que Jésus- Christ a été prophète. Je vous ai mis sous les yeux un grand nombre de ses prédictions, et. je vous en ai fait voir l'accomplissement. Il serait inutile de les rappeler toutes. Bornons-nous à celles qui ont pour objet la Synagogue et l'Eglise. Je consens, si vous pouvez en ébranler la certitude, de vous abandonner toutes les autres. Ranimez donc votre courage, redoublez d'ardeur; que le mauvais succès de vos attaques contre les miracles ne vous rebute point; qu'il ne j>erve au contraire qu'à vous faire faire des prodiges de bravoure. Commençons | ailes prédictions qui ont pour objet la Synagogue.