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un stupiuc qui n'entend pas la force des termes.
II. Eusèhe. Ce qui étonne dans votre prophétie prétendue, c'est la conservation des Juifs, qui parait y être annoncée comme devant durer jusqu'à la consommation des siècles. On est surpris que, depuis plus de seize cents ans, ce peuple, destitué de son temple et de son ancien culte, ait pu se soutenir malgré le mépris et l'aversion de tous les peuples au milieu desquels il est obligé de vivre; et on est porté à croire qu'il y a dans jet événement quelque chose de surnaturel et de divin. Cependant, il est aisé de donner de cet événement des raisons simples, bienpropres à le remettre dans l'ordre des choses naturelles.
Quoique les Juifs soient aujourd'hui dans la misère, ils sont assurés, et c'est un de leurs articles de foi, qu'ils en sortiront bientôt. Le Messie, qu'ils attendent de jour en jour, doit les rendre les plus heureux et les plus puissants peuples de la terre. Bien des siècles, à la vérité, se sont déjà passés sans qu'ils aient vu l'effet de cette attente. Mais ce qui aurait, il y a longtemps , désabusé des gens plus raisonnables, ne produit point cela sur les plus entêtés de tous les hommes. Voiià pourquoi en les voit toujours prêts à regarder le premier imposteur ou le premier fanatique comme ce libérateur qui, selon eux, ne doit point tarder à venir
Outre l'espérance du Messie, ce qui contribue extrêmement à la durée de la société juive, c'est la singularité de ses usages ; mais surtout celui qu'ont les Juifs de ne se point allier avec les étrangers.
Une troisième cause qui ne sert pas peu à les attacher à leur religion, c'est le christianisme et le mahométisme . Quoique les Juifs voient ces deux religions florissantes et répandues par toute la terre, cela, bien loin de les ébranler, les affermit au contraire davantage dans la leur, qu'ils regardent comme la tige et le tronc qui a produit ces deux autres. Les Chrétiens et les mahométans ne sont, selon eux, que des hérétiques qui ont altéré et corrompu le judaïsme. Les Juifs, en voyant le christianisme et le mahométisme répandus partout, ne s'imaginent voir autre chose que leur propre religion, que tous les hommes convaincus de sa vérité ont embrassée , et qu'ils observent eux seuls dans toute sa pureté, pendant que les autres l'altèrent et la défigurent. En quatrième lieu enfin, Vaversion qu'on a pour les Juifs, et les mauvais traitements qu'on leur fait, sont beaucoup plus capables de les attacher fortement à leur religion que de les porter à y renoncer. La contrariété que les hommes éprouvent ne sert qu'à leur graver plus profondément dans le cœur les opinions auxquelles on veut qu'ils renoncent ; la tranquillité, au contraire, les fait presque toujours tomber dans le relâchement. Les mêmes Juifs dont nous parlons doivent nous convaincre de la vérité de ce principe. Autrefois qu'ils étaient dans l'abondance et dans lu prospérité, ils oubliaient à chaque instant le Dieu de leurs pères ; depuis
qu'ils ont été assujettis aux Grecs et aux Humains, et ensuite aux autres nations, leur zèle s'est réveillé, et non seulement on ne les a point vus tomber dans l'idolâtrie, mais même ils en sont devenus plus exacts observateurs de leur religion.
Je ne sais, mon cher Eusèbe, ce que vous pensez vous-même de celte objection empruntée du fameux Spinosa : de quelque côté que je l'envisage, je n'y trouve pas de sens. Vous voulez sans doute conclure de ces diverses raisons que vous donnez de la durée des Juifs, qu'il n'y a rien de merveilleux dans la prédiction d;un tel événement. Ditesmoi, je vous prie, si ces raisons vous paraissent des causes aussi liées avec la durée des Juifs^ que les causes, par exemple, des éclipses du soleil et de la lune sont liées avec leur effet? Si cela est, vous n'avez pas tort de ne rien trouver de merveilleux dans la prédiction de la durée des Juifs; car il n'est point merveilleux qu'un astronome, après une étude suivie du mouvement du soleil, de la lune et de la terre, annonce les éclipses longtemps avant qu'elles arrivent. Ce sont des effets physiques attachés à des causes naturelles. Il suffit, pour les prédire, de connaître le mécanisme de l'univers, et les lois invariables que suit l'Auteur de la nature. Est-ce ainsi que vous regardez les causes que vous donnez de la durée des Juifs? Sont-ce des causes physiques et naturelles qui fassent partie du mécanisme de l'univers? Quoi Ides hommes désunis, séparés, ne faisant point un corps, doivent se perpétuer, se maintenir, durer toujours, parce qu'ils ont certaines opinions, certains usages qui leur attirent le mépris et la haine de puissantes nations au milieu desquelles ils sont dispersés et auxquelles ils sont assujettis? Où découvrez-vous ici quelque rapport de cause et d'effet? Est-il même naturel qu'un peuple retienne longtemps des opinions et des usages qui ne lui attirent que Je mépris et l'aversion de ses maîtres?
L'attente du Messie où sont les Juifs, la singularité de leurs pratiques, la haute idée que leur donne de leur religion la vue du christianisme et du mahométisme, l'aversion qu'on a pour eux, sont, dites-vous, les causes qui servent à les maintenir et à les conserver. Mais n'y a-t-il rien d'étonnant dans la durée et la permanence de ces causes? Etait-il possible à l'esprit humain de prévoir que les Juifs, quelque entêtés qu'ils pussent être, ne cesseraient pas d'attendre le Messie, après même que tous les temps de son avènement seraient passés ? Qu'ils ne cesseraient pas d'être constants dans la pratique de certains usages, après même que, chassés de leur pays, ils ne formeraient plus un peuple, et que ces usages ne serviraient plus à les distinguer îles autres peuples? Qu'ils ne cesseraient point de tenir a leur religion, après même qu'ils en verraient les articles fondamentaux reçus et adoptés presque universellement? Qu'ils ne cesseraient point de souffrir pour elle, après môme qu'ils ver-
PART. IL
raient leur patience et leur fidélité sans consolation et sans récompense?
Mais quand il eût été possible de juger, par le caractère des Juifs, qu'ils seraient assez entêtés pour n'abandonner jamais leurs opi-
nions, leurs usages, leur
religioi
était-il
possible de juger qu'en conséquence ce peuple dispersé subsisterait dans la nature jusqu'à la fin de toutes choses? Où est, je vous prie, la liaison nécessaire entre la durée des Juifs dispersés, et leur attachement opiniâtre à leurs opinions et à leurs usages ? Les Juifs dispersés tiennent, pour ainsi dire, à chaque instant la vie de la main des nations auxquelles ils sont asservis : or trouvez-vous, dans leur attachement 5 leurs opinions et à leurs usages, un motif propre à déterminer les nations à les ménager? N'y trouvez-vous pas, au contraire, un motif capable de porter les nations à les exterminer, comme on l'a tenté si souvent en plusieurs lieux? Quel bras invisible met des bornes à l'aversion et à la haine du genre humain contre quelques familles éparses? Quel bras en suspend les effets naturels depuis tant de siècles ? Quiconque ne voit pas ici le bras du Maître de l'univers est sans yeux ou sans raison. Il est manifeste que Dieu seul est l'auteur de la conservation des Juifs; que lui seul, par conséquent, a pu la prévoir et la faire annoncer pour tous les siècles. Il est ridicule de chercher la cause d'un tel événement dans des opinions dépendantes ellesmêmes du caprice d'un peuple inconstant et volage. Il est encore plus ridicule d'en chercher la cause dans l'aversion générale des nations contre ce peuple : si l'aversion des nations peut rendre les Juifs plus opiniâtres, l'opiniâtreté des Juifs ne peut qu'irriter l'aversion des nations contre eux et hâter leur perte et leur destruction.
Les réflexions si simples que nous venons de faire suffisent bien, ce me semble, pour montrer qu'il n'y a pas de sens dans votre objection. Mais quel est ici le but de vos incrédules? C'est, sans doute, do soustraire à une Providence particulière la conservation des Juifs. Mais quand nous leur accorderions que cet événement n'a que des causes naturelles, leur vue en serait-elle plus raisonnable? Le bien et le mal qui arrivent aux hommes sont ordinairement des suitesde l'ordre naturel des causessecondes ; en sont-ils moins l'effet des desseins particuliers de Dieu sur eux? La captivité de Babjlone eut certainement des causes naturelles dans l'ambition et la puissance des rois de Baby lotie, et dans la mauvaise conduite de ceux de Jérusalem ; s'ensuit-il qu'elle ne fut pas une punition de Dieu qui voulut châtier son peuple? L'élévation de Joseph était une suite d'événements naturels :
est-ce une conséquence qu'olle n'était pas l'eifet d'un dessein de miséricorde que Dieu avait pour le salut de ses frères? La lumière a des causes naturelles dans le mouvement du soleil et des autres corps lumineux ; en
peut-on conclure qu'elle n'est pasfaile pour éclairer les yeux? L'air a des causes naturelles; en est-il moins un don de la bonté divine pour les hommes, destiné à rafraîchir le sang par la respiration? Le blé et tous les fruits de la terre ne croissent pas miraculeusement, ils ont des causes naturelles; qui est assez insensé pour concluro de là qu'ils ne sont pas des effets de la Providence sur nous? Dieu cache ses desseins et son opération sous cet ordre do causes naturelles.
S'il est un phénomène dans la nature dont on ne puisse rendre raison qu'en remontant à une Providence toute particulière, c'est assurément la conservation des Juifs. En effet, comme nous l'avons observé ailleurs (52), sans une Providence particulière, un peuple désuni, séparé en une infinité de familles, exilé dans des pays de mœurs et de langues différentes, se serait mêlé et confondu avec les autres nations, et depuis plusieurs siècles il n'en serait pas resté les moindres vestiges. Car non-seulement il ne subsiste plus en un corps de république, mais il na pas une seule ville où il puisse vivre selon ses lois et établir des magistrats. Il n'est retenu par aucun exercice public de sa religion. Ses prêtres sont sans fonctions. Ses sacrifices sont supprimés Ses fêtes ne peuvent se solenniser qu'en un seul lieu, où il lui est défendu d'aller. Par quel prodige s'est-il donc conservé parmi tant de nations sans avoir aucun des moyens qui tiennent les autres peuples unis? Comment, n'étant répandu parmi elles que comme une poudre imperceptible, a-t-il pu subsister plus longtemps que toutes, et survivre à leur extinction ?
Qui peut aujourd'hui démêler les anciens Romains des peuples sans nombre qui se sont jetés dans l'Italie? Qui peut distinguer une seule famille gauloise entre telles qui ont une autre origine? Qui peut faire lu même discernement, en Espagne, entre les anciens naturels et les Goths qui en firent la conquête? Tout le monde, en Orient et en Occident, a changé de face. Tous les peuples, les anciens Assyriens, les anciens Mèdes, les anciens Perses, les anciens Grecs, les anciens Romains, tous les peuples se sont mêlés en cent manières différentes. Ce n'est que sur des conjectures, et souvent trèsfrivoles, qu'une famille peut remonter à une origine nlus ancienne que les changements publics de l'Etat. Mais les Juifs, par une tradition qu'aucun malheur, ou public ou particulier, n'a pu interrompre, remontent jusqu'à l'ancienne tige d'Abraham. Ils peuvent se tromper en se donnant à une tribu plutôt qu'à une autre, parce que depuis leur dispersion ils n'ont plus d'archives publiques; et cela môme est un" preuve que leur loi est abolie, parce que vi les prêtres ni les lévites ne sauraient justifier par des monuments certains qu'ils sont de la famille d'Aaron et de la tribu de Lévi.
Coi) Voij. ci-dcbsus, Preuves de la religion de Jésus Christ.
OKU VUES COMPLETES
Mais chaque père a pris soin de dire à ses enfants qu'il avait une autre origine que les gentils, et qu'il descendait dos patriarches dont l'Ecriture fait l'éloge.
Le mépris général où ils sont tombés aurait dû les porter à se confondre avec les peuples dominants, et à supprimer tout ce qui servait ù les en distinguer. Ils ne faisaient que s'attirer la haine et la dérision, en se séparant de ceux qui avaient l'autorité. Ils s'exposaient en plusieurs lieux à la mort, en portant la marque extérieure de la circoncision. Tous les intérêts humains les portaient à effacer la tache honteuse de leur origine. Ils voyaient tous les jours que le Messie s'éloignait, que les promesses de leurs docteurs sur sa prompte manifestation étaient fausses ; que les prédictions des prophètes, dont ils avaient perdu l'intelligence, étaient couvertes de ténèbres; que toutes les supputations des temps, ou se terminaient à Jésus-Christ, ou n'avaient plus de bornes; que quelques-uns d'entre eux perdaient courage et tombaient dans l'incrédulité par rapport aux Ecritures. Mais malgré tout cela ils subsistent encore, ils se multiplient, ils demeurent visiblement séparés de tous les autres peuples; et malgré la haine générale, malgré la puissance, de toutes les nations qui les haïssent et qui les ont en leur pouvoir, malgré tous les obstacles humains, ils sont conservés. Et les incrédules veulent qu'un tel prodige ait pu être prévu et annoncé par l'esprit humain abandonné à ses faibles conjectures 1 Que ne disent-ils tout d'un coup qu'il n'y a point de Providence, que l'existence et la perpétuité des Juifs, de même que la prédiction de leur existence et de leur perpétuité, sont l'eflet du hasard?
III. Eusèbe. // résulte, ce me semble, de votre réponse, que ce qui vous frappe le plus dans la prédiction du Sauveur n'est pas tant Vannonce de la durée des Juifs jusqu'à la fin du monde, que l'annonce de cet état d'abaissement, d'humiliation et de misères où ils sont et doivent être a jusqu'à ce que le temps des nations soit accompli. » (Luc. xxi, 24.) Mais que trouvez-vous donc en cela de si extraordinaire? Les Juifs n'étaient ni moins hais, ni moins méprisés avant Jésus-Christ qu'ils l'ont été depuis. Il n'est jamais mention d'eux dans l'antiquité que par rapport à ce mépris et à cette aversion générale qu'on avait pour eux.
Munéthon et Chérémon, historiens égyptiens dont Josèphe nous a conservé les témoignages, nous apprennent que les Juifs étaient des lépreux qui furent chassés de l'Egypte par le roi Aménophis ; que ces lépreux élurent pour leur chef un prêtre nommé Moïse, qui leur composa une religion et leur donna des lois. Lysimachus que Josèphe cite aussi, dit la même chose que ces deux historiens , excepté qu'il appelle liocchoris le roi qui chassa les Juifs. Tacite et Diodore de Sicile ont suivi J^ysimachus louchant celte origine des Juifs.
Justin et Tacite conviennent de la lèpre,
DE LE FRANÇOIS. Iil2
mais ils ne donnent pas a ces lépreux l'Egypte pour pays originaire. Le premier fait Us Juifs Syriens d'origine; l'autre confondant le mot de Juda avec celui d'Ida qui est le nom d'une montagne de Crète, a cru qu'ils étaient originairement de cette île. A la réserve de ces deux historiens, tous les autres ont assuré que les Juifs étaient Egyptiens. La conformité des caractères et des usages qu'on remarquait entre ces deux nations leur faisait donner une origine commune, d'uutant plus que les Juifs convenaient eux mêmes qu'ils avaient habité longtemps en Egypte. Or les Egyptiens qui avaient été si longtemps les plus illustres peuples de la terre, qui avaient enseigné les sciences et les arts au reste du monde, étaient depuis dans la suite fort déchus de leur ancien mérite, ou peutêtre n avaient-ils été redevables de leur lustre qu'à la grossièreté dans laquelle vivaient encore les autres nations dans le temps qu'ils étaient déjà une république policée. Quoi qu'il en soit, ils ne devinrent depuis célèbres que par leurs sottises et leur superstition; et si la curiosité attirait encore les hommes chez eux pour y admirer la solidité de leurs pyramides et les autres ouvrages de leurs ancêtres, on y allait aussi quelquefois pour y être témoin d'une religion que l on regardait , comme le triomphe de l'extravagance humaine. Les Egyptiens étaient donc tombes dans le mépris général de tous les peuples; et les Juifs, qu'on confondait toujours avec eux, partagèrent ce mépris.
Toutes les nations avaient pour les Juifs non-seulement ce sentiment de mépris, mais encore un sentiment de haine, et on se croyait également bien fondé à les haïr et^ à les mépriser. On les haïssait parce qu'on savait qu'ils haïssaient les autres hommes. Ils adoraient un Dieu invisible, qu'ils assuraient être le maître de tous les dieux. Leurs prières, leurs cantiques, leurs livres et leurs discours étaient pleins de termes injurieux pour les dieux des nations ; et cela eût été suffisant pour inspirer aux autres peuples de la haine pour eux. Le zèle de la religion l'aurait pu produire; maison avait une raison plus forte pour les haïr, qui est celle de l'amour -propre et de l'intérêt particulier. On était persuadé que les Juifs avaient pour tous ceux qui n'étaient pas de leur religion, une haine d'autant plus grande, qu'on la croyait ordonnée par le Dieu qu'ils adoraient. La manière barbare dont cette nation avait autrefois traité les Chananéens, tant dépeuples que Dieu leur avait commandé d'exterminer jusqu'aux femmes, aux enfants, aux animaux mêmes en certaines villes, et une infinité d'exemples de cruauté à l'égard des étrangers, dont les livres des Juifs sont remplis, étaient des raisons suffisantes pour leur attirer la haine de tous les peuples. On les regardait comme les ennemis du genre humain, à qui il ne manquait que le pouvoir et une occasion favorable pour faire sentir à tout l'univers les effets de leur mauvaise volonté.
Cependant, comme les Juifs étaient par leur impuissance hors d'étui de faire aucun mul
à' personne, cela faisait qu'on avait pour eux encore plus de mépris que de haine. La circoncision, V observation du sabbat, leurs jeûnes fréquents, leurs cérémonies tristes, leur sotte crédulité qui avait passé en proverbe, les rendaient la risée de tous les peuples ; ce mépris ne tenait pas de cequ ils fussent inconnus; ils étaient répandus presque par tout le monde ; le zèle de prosélytisme et la version des Septante les avaient fait suffisamment connaître.
Je vous avoue, mon cher Eusèbe, que je n'ai pas d'assez bons yeux pour voir ce que l'on peut conclure de ce vain étalage d'érudition, contre la prédiction de Jésus-Christ. Je conviens que les écrivains grecs et romains cités par vos incrédules, n'avaient pas une idée bien avantageuse des Juifs : mais combien ces écrivains, comme nous l'avons observé souvent, seraient-ils méprisables eux-mêmes, s'ils n'étaienteonnus que parce qu'ils ont écrit touchant les Juifs? Ils ne parlent que d'après un Manethon, un Chéréraon, un Lysimachus : or devaient-ils, en écrivains judicieux, s'en rapporter à des auteurs si inexacts, si prévenus, si éloignés des événements, si peu d'accord entre eux, si pleins de fables et de contradictions ?
En effet, lisez dans Josè|»he (Contr. Appion, lib. i, c. 9, 10, 11) des passages de ces auteurs; qu'y trouverez- vous que des fables? Manethon postérieure Moïse de plus d'onze cents ans, après avoir représenté les Juifs, sous le nom de pasteurs, comme conquérants de l'Egypte, chassés ensuite du pays, et forcés d'aller s'établir à Jérusalem; débile que rentrés longtemps après en Egypte et devenus lépreux, ils sonteondamnéj au nombre de quatre-vingt mille, à travailler dans des carrières par le roi Aménophis, lequel épris du désir devoir les dieux, à l'exemple d'Orus un de ses prédécesseurs, est averti par un grand prophète nommé aussi Aménophis qu'il ne pourra jouir de cette insigne faveur qu'après qu'il aura chassé les lépreux de son royaume; mais que ce roi touché de repentir délivre ces malheureux des travaux auxquels il les avait condamnés, et les met en possession de la villed'Avaris, où ils se fortifient, se révoltent contre les dieux et contre leur libérateur, appellent à leur secours les pasteurs établis à Jérusalem, se choisissent pour chef et pour législateur un prêtre d'Héliopolis, nommé Osasiph, qui change de nom et prend celui de Moïse, remportent des victoires sous ce nouveau chef, se rendent maîtres de l'Egypte; sont vaincus à leur tour par Aménophis accompagné de son fils Rampsès, lesquels à la tête de toutes les forces de l'Ethiopie, où ils s'étaient réfugiés après leur défaite, poursuivirent les rebelles jusque sur les frontières de Syrie.
C'est bien, selon Chérémon, sous Aménophis qu'arrivent tant de belles révolutions : mais ce roi ne chasse pas les lépreux pour jouir de la vue des dieux ; c'est pour obéir aux ordres d'isis qui lui a apparu en songe ; e'est pour suivre les conseils, uon du grand
prophète Aménophis, mais du saint docteur Phritiphante. Les lépreux ne sont pas seulement au nombre de quatre-vingt mille, mais de deux cent cinquante mille. Ils ne se choisissent pas Moïse pour chef après leur délivrance des carrières; ils l'ont à leur tète avec le saint patriarche Joseph. Ils ne sont pas chassés par Aménophis, mais par Messenès son fils, né dans une caverne après la mort de son père. Ils sont chassés au nombre de deux cent mille, sans qu'il leur soit possible de résister, quoique soutenus par un corps de trois cent quatre-vingt mille combattants venus de Jérusalem. Lysimachus introduit sur la scène un autre héros qu'Aménophis : c'est Bocchoris. Ce n'est ni la déesse Isis, ni le grand prophète Aménophis que ce héros consulte. C'est Jupiter- Ammon lui-même. C'est de ce grand dieu qu'il reçoit ordre de purifier les temples, et d'envoyer dans le désert des hommes impurs, capables d'infecter tous ses peuples. Bocchoris obéit, mais auparavant il en fait périr un grand nombre.
Est-ce d'après des fictions si grossières, que les Tacite, les Justin, les Plutarque, les Diodore de Sicile, etc., devaient parler des Juifs? Où devaient-ils puiser des idées justes de ce peuple, de son origine, de ses lois, de sa religion? N'est-ce pas d'ans les livres mêmes de ce peuple? Si exempts de préjugés ils avaient eu recours à des sources si pures et si anciennes; eussent-ils adopté les contes absurdes des écrivains que nous venons d'entendre? lis y auraient appris la véritable origine des Israélites, comment ils étaient entrés en Egypte, comment ils en étaient sortis; que bien loin d'en avoir été chassés à cause de la lèpre, ils avaient des lois en vertu desquelles ils ne pouvaienthabiter avec des hommes affligés de cette maladie. (Levit. xin, 5.) Mais les eussent-ils crus coupables, parce qu'ils n'adoraient et qu'ils ne célébraient dans leurs cantiques qu'un seul Dieu créateur du ciel et de la terre, qu'ils méprisaient les vaines idoles auxquelles les autres nations prostituaient leurs hommages? Les eussent-ils regardés comme un peuple de crédules, parce qu'ils étaient convaincus de la réalité d'une infinité de prodiges publics et notoires, que le souverain Maître de la nature avait opérés pour délivrer leurs pères de l'esclavage et de l'oppression, pour les nourrir dans le désert, pour les mettre en possession de la terre de Chanaan, pour les y maintenir? Eussent-ils eu du mépris pour leurs cérémonies, parce qu'elles étaient graves, sérieuses, et qu elles n'avaient rien de commun avec les cérémonies indécentes, obscènes, ridicules, inhumaines des autres peuples? Les eussent-ils accusés d'injustice, de cruauté, de barbarie, parce qu'ils s'étaient emparés d'une terre qui leur appartenait, et qu'ils en avaient massacré les habitants sans distinction d'âge et de sexe?
Le Créateur voulant punir le crime de Cham avait ordonné que la postérité de Chanaan serait soumise à telle de S-in : les '■•
raélites étaient-ils injustes en so présentant I our exécuter cet oracle, et pour prendre possession d'une terre promise à leurs pères? Les miracles faits en leur faveur ne justifiaient-ils pas leur droit et leur mission? Les Chananéens ne devaient-ils pas se soumettre auv ordres du Créateur, et recevoir le joug, à l'imitation des Gabaonites? Le débordement des mœurs de cette nation idolâtre étant venu a son comble, Dieu voulut exercer contre elle ses jugements redoutables; il aurait pu la punir par la peste, par la famine, par d'autres fléaux qui n'auraient pas épargné les innocents : il voulut l'exterminer par l'épée : les Israélites furent-ils cruels et barbares, parce qu'ils furent les ministres de ses vengeances ? Quelle leçon puissante pourles détourner eux-mêmesdes désordres dont la vengeance effroyable leur était commise 1 C'est une suite de toutes les calamités publiques d'envelopper quelques innocents avec les coupables. Mais Dieu est le maître de la vie et de la mort de ses créatures.
Vous voyez, mon cber Eusèbe, combien ces auteurs grecs et romains qu'on nous objecte, seraient méprisables, s'ils ne nous étaient connus que par le mépris aveclequel ils parlent de la nation juive. S'ils sont exempts de mauvaise foi , ils ne sont pas assurément exempts d'ignorance. En peuton dire autant de vos incrédules? Est-ce de bonne foi qu'ils rappellent sans cesse tous ces vieux contes contre la nation la plus éclairée et la plus raisonnable, qu'il y eut sur la terre avant l'établissement du christianisme?
Ils ont tort, direz-vous; mais il n'en est pas moins constant que la nation juive fut méprisée et haïe par les anciens; d'où je conclus qu'il ne fallait pas être prophète pour annoncer l'état d'abaissement, d'humiliation, de misères où elle tomba bientôt après la mort de Jésus-Christ, et dans lequel nous la voyons réduite encore de nos jours. C'était en quelque sorte plutôt voir que prédire.
Vous n'y pensez pas, mon cher Eusèbe ; jamais conclusion ne fut moins bien fondée. Est-ce que le mépris et l'aversion des anciens, contre la nation juive, influèrent en aucune sorte dans la guerre des Romains, dans la ruine de Jérusalem, dans la destruction du temple, dans la dispersion de la nation? Est-ce que les préjugés des anciens contre la nation juive, influent en aucune sorte dans l'état misérable où est réduite cette nation depuis tant de siècles?
Les Romains déclarèrent-ils la guerre aux Juifs, parce qu'ils les méprisaient et qu'ils les haïssaient? Détruisirent-ils leurs villes, brûlèrent:ils leur temple, les passèrent-ils su fil de l'épée, les vendirent-ils comme des esclaves, parce que leurs ancêtres avaient été des lépreux chassés d'Egypte, parce qu'ils avaient massacré les Chananéens sans distinction d'âge et de sexe, parce qu'ils étaient circoncis, parce qu'ils croyaient les miracles de Moïse, parce qu'ils ne respec-
taient point les dieux des autres nations? Que ne fit pas Tite pour les rappeler à la soumission et à la paix, avant d'en venir aux dernières extrémités? De quels ménagements n'usa-t-il pas en diverses occasions pour conserver Jérusalem et pour en sauver les habitants? Combien de fois ne chargea-t-il pas Josèphe de conjurer ses compatriolt^ d'avoir pitié d'eux-mêmes et du peuple, d'avoir pitié de leur patrie et du temple, et de montrer au moins, pour ces objets qui devaient leur être si précieux, la même sensibilité dont les étrangers leur donnaient l'exemple? Quels stratagèmes n'employa-t-il pas pour tenter d'abattre la fierté indomptable de ces hommes obstinés à leur perte? Combien de fois ne pressa-t-il pas les chefs des factions, ces scélérats ennemis de Dieu et des hommes, de se rendre, en leur promettant la vie sauve? Quel zèle ne marqua t-il pas pour la conservation du temple? Après la victoire se félicita-t-il d'avoir détruit une ville méprisée et haïe de l'univers? Attendri sur ses ruines, il reconnut «pie ce n'était pas lui qui avait vaincu, mais qu'il n'avait fait que piêlcr ses mains à la vengeance divine.
Depuis cet événement tragique, depuis l'établissement du christianisme, depuis l'établissement du mahométisme, les Juifs, dispersés partout, méprisés et haïs partout, sont-ils méprisés et haïs parce qu'on les croit originaires et chassés d'Egypte à cause de la lèpre, parce qu'ils ont exterminé les Chananéens; parce qu'ils ajoutent foi aux miracles de Moïse et de leurs prophètes; parce qu'ils sont persuadés de la divinité île leurs lois? Il y aurait de la folie à le penser. Il est donc absurde d'avancer que la prédiction du Sauveur n'avait pour fondement que les préjugés des anciens contre la nation juive. Il est manifeste que l'état auquel fut réduite cette nation, par les Romains, et que celui dans lequel elle subsiste depuis celle époque, sont des" événements que Dieu seul pouvait connaître et prédire.
IV. Eusèbe. Je suis honteux d'avoir employé toutes ces chicanes des incrédules. Une prédiction si bien circonstanciée d'événements si peu naturels n'est pas du ressort de l'esprit humain; elle ne peut avoir pour principe que le souverain Arbitre de tous les événements, pour qui l'avenir, le présent et le passé sont une même chose. Mais cela suppose que la prédiction soit antérieure à l'événement. C'e'st ce que ne vous accorderont jamais les incrédules. Ils votre prédiction comme un récit siège de Jérusalem, inséré dans les Evangiles par quelque main pieuse. Il faut que je vous fasse part de leurs conjectures làdessus.
Parmi les prodiges qui précédèrent la ruine de Jérusalem, Josèphe (De bell. Jud., lib. vi, c. 31) rapparie la prédiction constante et soutenue d'un certain paysan nommé Jésus , fils d'Ananus, quatre ans avant le commencement de la qurrrr, et dans un temps où la villa jouissait de la paix et de l'abondance.
regardent abrégé du
Cet homme étant venu dans le -temple, à la fête des Tabernacles, cria : Voix du côté de l'Orient : voix du côté de l'Occident : voix du côté des quatre vents : voix contre Jérusalem et contre le temple : voix contre tout le peuple ; et il ne cessait, nuit et jour, de courir par toute la ville en répétant ces mêmes paroles. Quelques personnes de qualité, ne pouvant souffrir des paroles d'un si mauvais présage, le firent prendre et durement fouetter, sans qu'il dît une seule parole pour se défendre, ni pour se plaindre d'un si rude traitetnent, et il répétait toujours les mêmes mots. Alors les magistrats croyant, comme il était vrai, qu'il y avait en cela quelque chose de divin, le menèrent vers Albinus, gouverneur de Judée. Il le fit battre de verges jusqu'à le mettre tout en sang; et cela même ne put tirer de lui une seule prière ni une seule larme : mais à chaque coup qu'on lui donnait, il répétait d'une voix plaintive et lamentable : Malheur, malheur sur Jérusalem. Et quand Albinus lui demanda qui il était, d'où il était, et ce qui le faisait parler de la sorte, il ne lui répondit rien. Ainsi, il le renvoya comme un fou. On ne te vit parler à personne jusqu'à ce que la guerre commença. Il répétait seulement sans cesse ces 'mêmes mots : Malheur, malheur sur Jérusalem, sans injurier ceux qui le battaient, ni remercier ceux qui lui donnaient à manger. Toutes ses paroles se réduisaient à un si triste présage, et il les proférait d'une voix plus forte dans les jours de fête. Il continua d'en user ainsi durant sept ans cinq mois, sans interruption, et sans que sa voix en fût ni affaiblie ni enrouée. Quand Jérusalem fut assiégée^ on vit l'effet de ses prédictions; car, faisant alors le tour des murailles de la ville, il se mit encore à crier : Malheur, malheur sur la ville; malheur sur le peuple; malheur sur le temple ; à quoi ayant ajouté, et malheur sur moi, une pierre poussée par une machine le porta par terre et il rendit l'esprit en proférant ces mêmes paroles.
Voici là-dessus l'heureuse conjecture des incrédules. // se peut faire, disent-ils, qu'un paysan mélancolique nommé Jésus ait annoncé les malheurs de Jérusalem quelque temps avant la ruine de celte ville. La révolte alors étant près d'éclater, les moins clairvoyants d'entre les Juifs pouvaient presque à coup sûr faire une pareille prédiction; les autres circonstances extraordinaires qui regardent ce paysan auront été imaginées par le peuple, dont l'esprit aime naturellement à se repaître du merveilleux. Et il est encore très-possible, ajoutent-ils, que les Chrétiens aient dans la suite fait honneur à Jésus-Christ de la prédiction de ce prophète ; la conformité du nom aura servi à établir cette opinion. Car enfin, continuent les incrédules, peut-on concevoir qu'une prédiction aussi formelle que celle de Jésus-Christ sur la ruine de Jérusalem ait été absolument ignorée de Josèphc f 11 ne devait être mention alors que de cette prophétie : les disciples des apôtres étaient dans la Judée en grand nombre. Plusieurs même de ceux qui avaient vu Jésus-Christ vivaient
encore. Se peut-il faire qu'après la désolation de la ville et f incendie du temple, le témoignage authentique que les Chrétiens rendaient à la prophétie de leur Maître ne soit point •parvenu jusqu'à Josèphc? Cet historien, dont l'exactitude va jusqu'à rapporter les moindres prodiges, aurait-il omis tine prédiction rendue quarante ans auparavant par un homme merveilleux, dont la vie aurait été un tissu de ^prodiges? Josèphe ne l'ayant point fait, les incrédules se croient en droit de conclure qu'il ne fut alors aucune mention de la prophétie de Jésus-Christ, et que par conséquent celle prophétie est postérieure à l'événement.
La raison, mon cher Eusèbe, ne permet pas d'opposer des il se peut faire, il est possible, à des faits bien constatés. Introduisez cette méthode ; il n'est aucun fait un peu ancien que vous puissiez défendre contre un sceptique ; il est même assez surprenant que les inventeurs d'une si belle méthode s'amusent à incidenter sur les miracles et les prophéties alléguées par les Juifs et par les Chrétiens en faveur de leur religion. Comment ne l'emploient-ils pas tout d'un coup contre Moïse et les prophètes, contre Jésus-Christ et les apôtres? Pourquoi ne nous disent-ils pas : il se peut faire, il est possible que ces personnages si célèbres ne soient que des personnages feints par quelques fourbes qui auront eu l'adresse de faire adopter des fictions à leurs contemporains. Pourquoi, disje, vos incrédules n'en viennent-ils pas là tout d'un coup? Est-ce que l'existence de Moïse, des prophètes, de Jésus-Christ, des apôtres, et la réalité de leurs miracles et de leurs prophéties ne portent pas sur les mêmes preuves? Les divers monuments qui concourent à établir l'un de ces faits, ne concourent-ils pas à établir l'autre? Comment même les premiers sont-ils parvenus jusqu'à nous, si ce n'est à cause des derniers? Si Moïse n'avait fait ni miracles ni prédictions, il serait tombé dans l'oubli, comme une infinité d'autres législateurs; si Jésus-Christ n'avait fait ni miracles, ni prédictions, jamais il n'y aurait eu de Chrétiens; nous n'aurions ni Evangiles, ni Epîtres, ni martyrs, ni Eglise.
Vous direz sans doute qu'il est permis d'examiner la vérité des faits anciens, par conséquent qu'il ne peut être défendu de leur opposer des conjectures.
Non, mon cher Eusèbe, il n'est pas défendu d'opposer des conjectures aux faits anciens : mais il faut que ces conjectures aient quelque fondement, quelque vraisemblance, qu'elles ne soient ni visiblement fausses, ni contraires au sens commun. Tout manque à celles de vos incrédules. Sur quel auteur, sur quel monument est-il possible de les appuyer? Je vois, au iv* siècle, un ennemi de la prophétie, dont il s'agit, redoutable par sa science, sa politique, sa puissance, mais qui en même temps en est si persuadé, si frappé, si embarrassé, qu'il ne pense qu'à la rendre fausse; il rassemblo de toutes parts les Juifs à Jérusalem, il les
nresso de relever leur temple, et de rétablir le culte mosaïque; il les aide de toutes les richesses de l'empire. Vos incrédules pourra ient*ils bien nous indiquer dans le même siècle ou dans les précédents, quelques traces, quelques vestiges propres à diminuer l'étonnement et l'embarras de Julien?
Qu'une prophétie de cette importance ait été insérée dans les Evangiles après coup, on peut le dire, mais peut-on le penser? Il est certain que les trois Evangiles où cette prophétie se trouve, ont été écrits avant la ruine de Jérusalem ; il est certain qu'avant le même événement il y avait un grand nombre d'Eglises chrétiennes établies en divers lieux de la terre; d'où il suit clairement que, sans le consentement de ces Eglises, on n'a pu insérer la prophétie dont il s'agit, dans les Evangiles après l'événement: or est-il vraisemblable, ce complot de mensonge entre des sociétés de diverses nations, qui se font égorger pour la vérité?
Quand même on accorderait que les trois Evangiles où se lit la prophétie sont postérieurs à la ruine de Jérusalem , il n'en serait pas plus vraisemblable que la prophétie fut l'ouvrage de l'imposture. Jamais, comme nous venons de l'observer, il ne peut y avoir de vraisemblance dans la supposition d^un mensonge concerté entre les diverses Eglises du »er siècle. Cependant, sans un mensonge de ce genre, la prophétie n'aurait pu passer : la chose est évidente: ces Eglises ne pouvaient ignorer si cette prophétie était de Jésus-Christ, ou si elle n'était pas de lui, de même qu'elles ne pouvaient ignorer si les miracles qu'on lui attribuait étaient réels, ou imaginaires.
Si je ne craignais d'obscurcir des réflexions si simples, je vous prierais de demander à vos incrédules pourquoi, si leurs conjectures étaient tolérables, la prophétie ne se trouve que dans les trois premiers Evangiles? Etait-il plus facile de l'y insérer que dans celui de saint Jean? Pourquoi, si les fabricateurs de la prophétie ne l'ont imaginée qu'après coup, n'ont-ils fait aucune mention de son accomplissement? Pourquoi se sont-ils avisé d'y mêler la prédiction des signes de la fin du monde? Demandez-leur encore, pourquoi les Chrétiens si nombreux à Jérusalem, s'ils n'avaient eu aucun avertissement des maux qui allaient fondre sur cette ville infortunée, en sortirent-ils avant qu'elle fût assiégée, pour se retirer à Pella et dans les villes voisines? Mais voici des faits contre lesquels ne peuvent tenir de vaines fictions.
Il est certain que longtemps avant le renversement de Jérusalem, il passait pour constant parmi les Chrétiens que Jésus-Christ était près de venger sa mort sur la nation juive ; c'était même un des griefs de celte nation contre eux. Tout le crime qu'on reproche à saint Etienne c'est d'avoir parlé avec blasphème contre le lieu saint et contre a Loi, et d'avoir dit que Jésus de Nazareth détruira ce lieu-ci. {Act. vi, 13, 14.) Il n'est pas moins certain que l'opinion des appro-
ches de la (in du monde courait dès lors parmi les premiers Chrétiens. Saint Paul fut obligé de rassurer là-dessus les Thessaloniciens. Il leur écrit de ne pas se troubler comme si le jour du Seigneur était près d'arriver. (JJlhess. n,2.) Or il est visible nue ces sentiments avaient pour fondement la prophétie de Jésus-Christ. Les fidèles ne doutaient pas que la prophétie de Jésus-Christ ne dût avoir son accomplissement. Il avait dit nettement que les maux qu'il annonçait viendraient sur la race actuellement existante. A mesure donc que les années s'écoulaient, les (idèles redoublaient d'attention : et comme Jésus-Christ avait joint à la prédiction de la ruine de Jérusalem celle de la fin du monde, les simples, pensant que ces deux événements devaient se suivre sans aucun intervalle,- s'attendaient chaque jour à voir arriver le premier, et tout dé suite le second.
Les conjectures de vos incrédules, comme vous voyez, sont dénuées de toute vérité, de tout appui, de toute vraisemblance. J'ai ajouté qu'elles sont contraires au sens commun. En effet, n'est-il pas contraire au sens commun de faire d'un fourbe un prophète? C'est néanmoins à cette absurdité qu'on en serait réduit par la conjecture de vos incrédules. Car observez : dans l'Evangile non-seulement le siège de Jérusalem et les suites funestes de ce siège sont annoncés, mais encore la durée éternelle, pour ainsi dire, de ces suites et la durée du peuple juif. Jérusalem, y estil dit, sera foulée aux pieds par les gentils, jusquà ce que le temps des gentils soit accompli. Et après le récit des signes de la fin du monde, cette race ne passera point sans que tout cela arrive. (Luc. xxi, 24, 32.)
Que ces paroles aient été écrites après la ruine de Jérusalem, comme le prétendent sans raison vos incrédules, ou avant, comme nous le prétendons avec raison, peu importe. Ce que vos incrédules ne sauraient nier, c'est qu'elles ont été écrites peu de temps après la ruine de Jérusalem ; puisque de leur aveu les Evangiles étaient reçus dès le commencement du ii' siècle par toutes les Eglises chrétiennes. Or ces deux faits, je veux dire l'état d'humiliation des Juifs et leur durée jusqu'à la fin des siècles, faits indubitables et subsistant encore aujourd'hui, pouvaientils être prévus et annoncés sans le don de prophétie? Etait-il possible de hasarder des conjectures sur des événements si peu vraisemblables? Le peuple juif avait été autrefois enlevé de son pays : il avait vu sa capitale et son temple réduits en cendres : sa captivité ne dura pas toujours : Jérusalem fut rebâtie, le temple fut relevé. La même chose ne pouvait-elle pas arriver? Un empereur tel que Julien, à l'exemple de Cyrus, ne pouvait-il pas former Je projet de rétablir ce peuple dans la terre de ses pères? Etait-il vraisemblable que ce peuple ne se mêlerait, ne se confondrait jamais avec les nations qui l'auraient en leur puissance, ou que ces nations ne viendraient jamais à bout de l'exterminer ?
Ne nous parlez plus ici de l'attachement opiniâtre des Juifs à leur loi : ce serait vous éblouir vous-même par une fausse lueur. Nous savons comme vous que si ce peuple, après avoir été chassé de sa patrie, avait abandonné ses lois, il s a longtemps que confondu avec les autres peuples de la terre, il ne serait plus mention de lui que comme d'un peuple qui a été et qui a cessé d'être. Mais c'est précisément cet attachement opiniâtre des Juifs à leur loi qu'il était impossible à l'esprit humain de prévoir. L'Evangile ne dit pas que les Jui/s subsisteront jusqu'à la fin du monde s'ils demeurent fidèles à leur loi: mais il prononce absolument que leur race ne passera point avant la fin du monde, ce qui emporte leur attachement à leur loi. Or, encore une fois, élait-il possible à l'esprit humain de prévoir la durée de ce peuple et son attachement à ses lois, dans sa dispersion, malgré ses misères et son esclavage, malgré les mépris et les haines de toutes les nations, malgré les violences et les meurtres auxquels il a été exposé dans tous les temps ? La durée du peuple juif, la multiplication de ce peuple, qui est telle aujourd'hui qu'il est peut-être plus nombreux qu'il ne l'était dans son propre pays avant sa dévastation ( en sorte que ce ne serait pas une conjecture téméraire d'avancer que 1 ancienne Palestine ne suffirait plus pour le contenir), sera toujours un prodige aux yeux de tout homme qui pense. La prédiction d'un tel événement ne saurait donc être que divine. Or ne seraitce pas le comble de l'absurdité, de diviser ici l'annonce de la durée de? Juifs, de l'annonce de ce qui concerne la ruine de Jérusalem, d'attribuer l'une à un fourbe, et l'autre à un prophète? Donc la conjecture de vos incrédules n'est pas seulement destituée de toute vérité, de tout appui, de toute vraisemblance, mais elle est contraire au sens commun.
Après des réflexions si simples et si naturelles, qui sont sans réplique, vous me dispenserez de vous faire sentir le ridicule singulier de vos incrédules au sujet de l'origine qu'ils donnent à la prophétie de Jésus- Christ. Un paysan mélancolique nommé Jésus, disent-ils, ayant annoncé les malheurs de Jérusalem, quelque temps avant qu'il* arrivassent, il se peut faire que les Chrétiens dans la suite aient fait honneur à Jésus-Christ de la prédiction de ce prophète.
Qu'a de commun ce Jésus fils d'Ananus avecJésus-Christ?Quel rapport y a-t-il entre les cris de ce paysan et la prédiction si détaillée que fait le Sauveur, des circonstances qui doivent précéder, accompagner, suivre la ruine de Jérusalem jusqu'à la fin des siècles? Mais ce que je ne puis m'empêcher de vous faire remarquer, c'est la haine de vos incrédules contre tout ce qui tient du merveilleux. L'histoire d'Ananus, telle qu'elle est rapportée par Josèphe, présente un fait étrange, unique, sans aucun exemple dans l'histoire du genre humain : que font les incrédules pour naturaliser ce fait? Ils en retranchent «le leur pleine autorité toutes
les circonstances extraordinaires, comme imaginées par le peuple, et le réduisent à une prédiction que les moins clairvoyants d'enlre les Juifs pouvaient faire. Si vous leur dites que Josèphe est un historien exact et sensé, leur réplique est toute prête. Cet historien, répondent-ils, était alors à Rome. Mais sur quoi porte une telle réponse? 11 n'est pas aisé de le deviner. Josèphe assure lui-même dans sa Vie qu'il était de retour à Jérusalem, avant le siège de cette ville par Cestius : ainsi il avait pu voir le prophète paysan. Mais élaitil nécessaire qu'il l'eût vu pour en parler sciemment? N'avail-il pas pu apprendre tout ce qui concernait cet homme par cent mille bouches différentes, soit avant le siège par ses amis, suit durant le siège par les transfuges, soit après le siège par Tes prisonniers? Ne pressez pas davantage les incrédules; ils vous fermeraient la bouche, en disant de l'historien qu'il n'était pas exempt du vice de sa nation. Vous savez quel est ce vice ; selon eux, c'est la crédulité. Mais s'agit-il de Jésus- Christ, c'est alors qu'ils savent relever le mérite de Josèphe.
Un historien si exact, s'écriént-ils, eût-il omis une prédiction aussi célèbre que celle de Jésus-Christ ? il n'aurait pu l'ignorer, ni le taire par conséquent. Il n'en dit pas un mot, donc il n'en fut aucune mention avant la ruine de Jérusalem : donc elle n'a été fabriquée qu'après cet événement.
En discutant les objections des incrédules contre les miracles de Jésus-Christ, nous avons pesé le silence de Josèphe, pour en connaître le poids et la valeur : il ne doit plus en être question entre nous. Ce qu'il y a de certain, c'est que cet historien n'a pp. ignorer les principaux événements de la vie de Jésus-Christ, ni les travaux des apôtres, ni la fondation des Eglises en divers lieux, ni les progrès immenses que faisait tous les jours la religion chrétienne, ni le soulèvement de sa nation et de l'univers contre elle, si connu des Juifs de Rome, du temps de saint Paul. (Act. xxvm, 22.) Ainsi, ou le fameux texte qui se trouve dans Josèphe, touchant Jésus-Christ et les premiers Chrétiens, est véritablement de cet auteur, ou il n'est pas de lui. S'il est de lui, il a dit tout ce que pouvait dire un pharisien, vil adulateur de l'empereur Vespasien. S'il n'est pas de lui, il est aussi ridicule de conclure de son silence que la prophétie de Jésus-Christ n'est pas antérieure à la ruine de Jérusalem, qu'il lo serait de conclure de son silence , que Jésus-Christ n'était pas avant cet événement, qu'il n'y avait ni apôtres, ni Eglise chrétienne, etc. On pourrait soupçonner, par rapport à la prophétie, que? Josèphe, par amour pour sa patrie, se serait déterminé à n'en point faire mention, parce qu'il n'aurait pu en parler sans la rapporter tout entière, sans ôter, par conséquent, à ses misérables compatriotes, toute espérance de revoir jamais le temple , le plus cher objet de leurs vœux. Allons « n avant.