VI. Tirons une cinquième conséquence
L'incrédulité des prétendus esprits forts de nos jours est digne de l'exécration universelle. Nous venons de sonder les fondement*
(55) Voy. ci-dessus, Prcwcs de la reluj. de Jésus Chrhl, sect.
DEFENSE DE LA RELIGION. - PART. If.
sur lesquels elle s'appuie. N'esl-il pas horrible que sur des fondements si ruineux, qu'un souffle peut renverser, elle ose insulter le genre humain, le traiter de crédule, d'imbécile, de superstitieux? N'est-il pas encore plus horrible qu'elle ose insulter Jésus-Christ, le traiter de fourbe et d'imposteur? Bouchons nos oreilles, mon cher Eusèbe, pour ne point entendre ces blasphèmes. Réparons, autant qu'il est en nous, par les sentiments de la plus profonde adoration, l'outrage qu'on fait à notre Dieu. 11 n'y a que des hommes transportés de fureur ou plongés dans l'ivresse des passions les plus brutales qui soient capables de si monstrueux excès.
Indépendamment des miracles et des prophéties qui nous assurent invinciblement que Jésus-Christ est la vérité môme, la sainteté, la sagesse infinie, est-il possible de découvrir dans son histoire et dans les écrits de ses premiers disciples le plus faible trait qui puisse donner lieu au plus léger soupçon sur sa droiture et sa sincérité, ou sur celle de ses apôtres? Considérez d'abord le dessein de Jésus-Christ, et jugez s'il est de nature à pouvoir être conçu par un fourbe. Jetez ensuite les yeux sur les moyens qu'il prend pour l'exécuter, et voyez si ce sont les moyens de l'imposture et non pas d'une sagesse toute-puissante qui sait convertir en moyens les obstacles mômes.
Quel est le plan de Jésus-Christ? C'est de réformer le peuple juif, de lui apprendre à rendre à Dieu un culte plus intérieur et plus spirituel, de Te détromper de la trop grande confiance qu'il met dans les sacrilices et dans les autres observances légales, de le détacher de l'amour des biens temporels, de lui montrer une justice très-différente de celle sur laquelle il se repose.
Mais il ne se borne pas à sa nation; il veut aussi convertir les gentils, les tirer des ténèbres où ils sont plongés, abattre les temples et les idoles, chasser de l'univers l'usurpateur qui s'y fait adorer au lieu du Dieu vivant et véritable, convaincre de folie la sagesse des philosophes, soumettre au joug de la foi les princes infidèles, changer en hommes spirituels des hommes de chair et de sang, et réunir tous les hommes du monde sous une même loi, qui sera commune aux Juifs et aux gentils, et qui sera contraire en tout aux [tassions des uns et des autres.
A ce dessein il en joint un autre dont l'exécution paraît encore plus difficile, car il veut convaincre tous les hommes, les Juifs comme les gentils, qu'ils sont tous criminels, ennemis de Dieu, dignes d'une mort éternelle, et qu'ils ont tous besoin d'un médiateur qui les réconcilie. Il veut que |tous Je reconnaissent pour ce médiateur, qu'ils n'attendent leur salut que de lui, et qu'ils n'aient d'espérance qu'en ses mérites.
Tel est le dessein de Jésus-Christ. Dire qu'un dessein si grand et si difficile peut être celui d'un Dieu, parce qu'il est digne de sa bonté cl de sa sagesse, et que l'exécu-
tion en est possible à sa puissance, c'est parler conséquemment; mais le faire sortir du cerveau d'un philosophe, c'est une imagination dont l'orgueil même philosophique n'eût pas été susceptible. Ce qui est bien sûr, c'est qu'avant Jésus-Christ, aucun mortel n'avait conçu rien de semblable, même par rapport à la partie du plan qui paraît s'offrir plus naturellement à l'esprit humain, qui est de rappeler les nations à l'unité de Dieu. Les sages du paganisme à qui cette unité avait été manifestée avaient-ils eu le courage de détromper les autres? avaientils osé dire qu'ils n'étaient pas dans la rnêni9 erreur que le peuple? Un seul, accusé de s'être trop clairement expliqué, ne nia-t-il pas en public ce qu'il croyait en secret? L'apologie que Platon a faite pour lui, quoique fardée et fausse, avoue sa faiblesse; et I apologie plus sincère que nous avons de Xénophon est remplie de preuves que Socrate était adorateur des mômes divinités que les Athéniens.
Ne me dites pas que peut-être Jésus- Christ ne se proposa point d'abord une entreprise si étendue et si difficile; que peuU être il fut invité par un premier succès à tenter quelque chose de plus; que peutêtre, n'ayant point eu de plan fixe dans le commencement, il y fit entrer, selon les occasions, des vues nouvelles qui n'étaient pas du premier dessein.
Tous ces peut-être n'ont aucun fondement. Jésus-Christ, dès le commencement de son ministère public, dit aux premiers disciples qu'il choisit, qu'il les rendra pêcheurs d'hommes. [Mal th. iv, 9.) Il approuve que Nathanaël le reconnaisse pour le Roi d'Israël et le Fils de Dieu; il appuie même cette pensée par sa réponse. (Joan. i, 49.) Il déclare h un sénateur des Juifs, célèbre parmi les pharisiens, qu'il est descendu du ciel pour sauver le monde : que quiconque ne croit point en lui est déjà condamné, parce qu'il ne croit pas au nom du Fils unique de Dieu. {Joan. ni, 13, 17, 18.) Il dit nettement à la Samaritaine qu'il est le Messie, et que le temps est venu où le culte ne sera plus fixe à Jérusalem, ce qui emporte l'abrogation de la Loi et de l'ancien sacerdoce. [Joan. iv, 20, 21.) Ayant ouvert lo livre d'Isaïe dans la synagogue de Nazareth, cl étant tombé sur cette prophétie qui est une des plus claires pour le Messie : L'esprit du Seigneur s'est reposé sur moi ; il m'a consacré par son onction ; il m'a envoyé pour prêcher l'Evangile aux pauvres, pour guérir ceux qui ont le cœur brisé, pour annoncer leur délivrance aux captifs, etc. (Luc. iv, 10,21.) 11 lit entendre que cette prophétie le regardait et qu'il était venu l'accomplir. Tout cela est de la première année de son ministère. Il est donc manifeste que les vues de Jésus-Christ ont été, dès l'instant qu'il est sorti de sa retraite, aussi étendues qu'à la fin de son ministère, et qu'il a voulu dèslors ôtre reconnu pour le Messie, le Fils unique de Dieu cl le Sauveur de tous les hommes
Quels sont les moyens qu'il prend pour l'exécution de son dessein? Il néglige ceux <pii, suivant les règlesde la sagesse humaine, auraient pu le faire réussir, et il choisit ceux qui auraient dû le faire échouer. Il vit plus de trente ans avec Joseph, et laisse croire qu'il est son fils {Match, xm, 55) , au lieu de publier qu'il n'a point d'autre père que Dieu ruéme, et qu'il est né d'une vierge comme il est prédit par les prophètes que le Messie en doit naître. Durant le même espace de temps, il fixe sa demeure à Nazareth, au lieu de s'établira Bethléem, où il a pris naissance, et où les prophètes ont annoncé clairement que le Messie devait naître. (Joan. i, 46.) 11 ne fréquente point les écoles publiques où l'on enseigne les saintes lettres , pour se faire un nom auprès de la multitude, toujours prévenue en faveur des savants, et toujours prête à les écouter comme ses maîtres. Jl vient au baptême de Jean, qui n'est que pour les pécheurs, et qui n'est destiné qu'à les préparer à la venue du Messie. Il choisit pour disciples, non ce qu'il y a de plus sage et de plus éclairé dans Israël, mais des hommes sans lettres, sans autorité, sans éducation, sans biens, sans aucun talent pour la parole, sans aucune disposition, au moins apparente, pour un autre état que relui de pêcheur, où ils ont déjà passé la meilleure partie de leur vie. Il ne tâche point de suppléer à l'inaptitude de tels coopéfateurs qu'il s.'associe, par quelques liaisons avec les grands de l'Etat, avec ceux qui ont plus de réputation de science et de vertu, avec ceux qui peuvent accréditer une entreprise. 11 n'y a que le petit peuple qui 1g suive pour s'instruire. (Joan. vu, 49.)
Il est vrai que le peuple peut contribuer à l'établissement d'une religion, vraie ou fausse, en se déclarant pour un chef et en prenant les armes pour lui. Mais Jésus- Christ, que le peuple veut faire roi , et qui a par sa naissance un droit incontestable à la royauté, se cache et se dérobe à ce peuplé, au lieu de se prêter à son empressement et à son zèle. (Joan. vi.) Il porte même à un tel excès les précautions sur cette matière, qu'il ne veut se mêler d'aucune affaire, d'aucune négociation , d'aucun procès , jusque-là que deux frères s'étant présentés à lui pour les mettre d'accord, il leur répond : Qui est-ce qui ma établi juge entre vous? (Luc. xii, 14.) Mais voici quelque chose de bien plus extraordinaire. Jésus-Christ, qui ne veut pas donner d'ombrage et de jalousie à la puissance séculière , et qui fait paraître dans toutes les occasions une douceur et une humilité à toute épreuve, s'attire néanmoins la haine des pharisiens , des sadducécns , des docteurs de la Loi , c'est-à-dire de toutes les personnes puissantes, par les reproches qu'il fait en public de leur hypocrisie, de leur orgueil,' de leur avarice", de leur superstition, do leur ignorance et de leur aveuglement.
Outre la haine implacable des pharisiens et des prêtres, il n ignore pas qu'il n'est point en sûreté dans la Galilée, qu'Hérode,
plein de jalousie et de défiance, en vcui à sa vie (Luc. xm, 31); il n'en est point ému , et quoiqu'il réponde que ce n'est pas dans la Galilée qu'il doit mourir, il avoue néanmoins que sa mort est prochaine, et il compare le temps qui lui reste à vivre à un intervalle de trois jours. (It/id., 32.) Il l'a prévu dès le commencement et l'a dit: car dans la première pûque de son ministère public, ayaut chassé du temple ceux qui le profanaient par un indigne trafic, il répondit à ceux qui s'offensaient de son zèle, et qui lui demandaient des preuves de l'autorité qu'il s'attribuait, en des termes qui marquaient que le temple de son corps serait bientôt détruit , et qu'il le rétablirait trois jours après. (Joan. n, 19.) Il marqua même dès le commencement de quel genre de mort il devait mourir, en se comparant au serpent d'airain , élevé sur le bois dans le désert par Moïse, et en disant qu'il fallait qu'il fût ainsi élevé pour sauver ceux qui créeraient en lui et pour leur procurer une v«:e éternelle (Joan. m , 14) ; et depuis il n'a cessé de prédire sa mort et les circonstances du sa mort qui lui étaient toujours présentes. Mais c'est cette connaissance si distincte qui ne parait pas moins inalliable avec sa conduite qu'avec son sublime dessein :
pourquoi le temps de sa vie devant être si court , et ayant formé le dessein de convertir tous lespeuples du monde, se borne-t-il à la seule Judée , où il fait peu' de fruit, comme il s'en plaint lui-même, au lieu d'aller chez les gentils , où, selon sa pensée, il pourrait avoir de si grands succès? Pourquoi, destinant ses apôtres à faire la conquête du monde entier, se contente-t-il de les envoyer deux à deux dans les villes où il doit prêcher lui-même, au lieu de les former pendant sa vie par d'utiles essais dont il serait témoin, et dont il verrait ou le succès , ou les obstacles au magnifique dessein qu'il a dans l'esprit, dont 1 exécution sera sans doute plus difficile après sa mort ? Pourquoi leur défend-il même de prêcher aux Samaritains , dont il a été si bien reçu, et où la conversion d'une seule femme et un séjour très-court lui ont acquis tant de disciples? (Joan. îv, 40.) Pourquoi ne leur permet-il pas d'entrer dans le pays des Tyriens et des Sidoniens , si voisins de la Galilée , et où les dispositions à la foi et à la pénitence étaient beaucoup plus prochaines que parmi les Juifs ? Pourquoi les laisse t-il sans la lumière et sans la force qu'il leur promet ? Pourquoi remet-il après sa mort une perfection dont ils ont un besoin si pressant? Il prédit lui-même que sa mort sera pour eux un grand scandale , et qu'ils l'abandonneront tous. (Matth. xxvi. 31.) Qu'atteud-il donc pour les affermir et pour les rendre intrépides ? D'où leur viendra la force et le courage lorsqu'il ne sera plus? Pourquoi , du moins, lui qui connaît si bien la faiblesse générale des hommes, les motifs qui les font agir, les inclinations qui les déterminent; pourquoi, pour les attachera son service, ne leur fait-il aucune uromesso
qui concerno la vie présente? Tandis qu'il est avec eux , il ne leur donne rien ; il les oblige même de quitter le peu qu'ils ont, il leur Ole toute espérance d'un établissement en cette vie , en leur disant de soi-même qu'il n'a pas où reposer sa tête , et qu'il est en cela plus dépourvu de tout que les renards qui ont des lanières, et que les oiseaux qui ont des nids {Mat th. vin , 20) ; et lorsqu'il est sur le point de les quitter, il ne leur promet que des contradictions, des persécutions, des supplices.
Tels sont les moyens que Jésus-Christ choisit. Je vous ai demandé, après l'exposé de son dessein, s'il vous paraissait pouvoir êlre conçu par un faible mortel. Permettezmoi de vous faire la même question au sujet des moyens que je viens de vous mettre sous les yeux. Si le dessein ne pouvait êlre formé que par un Dieu, les moyens ne pouvaient être choisis que par un Dieu qui se suffit pleinement à soi-même , pour faire ce qu'il veut au ciel et sur la terre.
Dès qu'il est évident que le projet de Jésus-Christ et les moyens qu'il choisit pour l'exécuter ne peuvent être l'ouvrage de l'imposture, il est inutile de nous arrêter plus longtemps sur la bonne foi et la sincérité des apôtres, qui en devaient êlre les exécuteurs. Pour tout dire, en un mol, les apôtres ont aussi peu le caractère d'imposteurs que leur Maître.
Si un imposteur en matière de religion respecte les préjugés du peuple qu'il veut séduire; s'il s'en sert comme de fondement pour élever son édifice; s'il évite surtout le plus scrupuleusement de loucher au point de l'ancienne créance, précieuse à l'amourpropre et aux passions ; si, av.mt de s'exposer au grand jour, il fait marcher devant soi le bruit de ses lumières supérieures; s'il est attentif h ménager les grands et a flatter leur orgueil, pour les mettre de son parli ; s'il sollicile la multitude; s'il éclate lorsqu'il se croit assez fort pour n'avoir plus rien à craindre; si la passion de dominer le fait courir aux armes, aussitôt qu'il le peut, pour se soumettre ceux qui lui résistent : ses premiers contidents ne manquent jamais de lui ressembler. Dès que celui-ci n'est plus, ceux-là ne songent plus qu'à le remplacer. Comme l'intérêt seul les lui avait attachés, l'intérêt seul peut les rendre constants et fidèles. L'intérêt change t-il? ils changent eux-mêmes. Toujours prêts à s'accommoder au temps, ils sont fermes ou mollissent, suivant les conjectures. Peu d'accord entre eux, ils travaillent sur le nouveau système, ils ajoutent, ils retranchent. Chacun veut dominer, chacun veut être auteur. Bientôt la doctrine du premier Maître n'est plus reconnaissable.
Que les apôtres sont différents 1 Pénétrés de la vérité et de la grandeur de Jésus- Christ et de son œuvre, sans prétentions pour la vie présente, ils ne pensent qu'à remplir leur commission ; mais avec quelle reconnaissance pour la grâce de leur vocation! avec quel zèle pour la gloire do leur Maître !
avec quel respect pour sa croix ! avec quelle confiance dans ses mérites! avec quelle défiance de leur propre faiblesse? avec quelle attente de son secours 1 avec quel désir de participer à ses souffrances 1 avec quel mépris des choses présentes ! avec quelle ardeur de lui être réunis dans le ciel I avec quelle crainte d'en être séparés! avec quel accord et quelle union entre eux ! avec quel amour et quel zèle pour le salut des hommes 1 avec quelle fidélité à ne faire connaître que Dieu et Jésus-Christ crucifié 1
Finissons, mon cher Eusèbe. Quiconque ose traiter Jésus-Christ et ses apôtres de fourbes et d'imposteur^ ne connaît ni Jésus- Christ, ni les apôtres, et blasphème ce qu'il ignore; ou c'est un furieux qui, pour se rassurer contre les menaces de Jésus-Christ, défie, pour ainsi dire, sa puissance par son audace sacrilège.