Chapitre II. — Réponse aux difficultés
Exemple des bêles. — Dépendance de l'âme de* dispositions du corps.
I. Je sens bien, dites-vous, le mérite des preuves sur lesquelles est appuyée l'immortalité de l'âme, et qu'avec un peu de droiture, on ne peut s'en défendre. Mais l'exemple des bêtes affaiblit étrangement ces preuves. Les rapports entre la bête et l'homme sont visibles ; et il y en a souvent plus entre certains hommes et certaines bêtes, qu'il y en a entre un homme et un autre homme. On refuse néanmoins aux bêtes l'immortalité : pourquoi l'accorde-t-on aux hommes?
La question que vous proposez est celle de tous les esprits forts ; c'est la grande réponse qu'ils font à nos preuves , et ils la croient sans réponse. Ces messieurs si hauts et si vains, quand il s'agit de la divinité et de la religion, s'appelissent tellement lorsqu'il y va de l'intérêt de leurs passions, qu'on ne peut presque plus les apercevoir. Ils relèvent les bêtes, ils abaissent l'homme; ils croient lui faire grâce en le mettant de niveau et sur la même ligne. C'est pour eux une satisfaction infinie de pouvoir dire : tout meurt dans les bêtes: donc tout meurt dans l'homme , afin de pouvoir conclure : vivons comme les bêtes, parce que nous mourrons comme elles. Revenons à la difficulté.
Je vous prie d'abord de me dire si vous avez une entière certitude qu'il y a dans les bêtes une substance qui connaît, qui juge, qui raisonne, et qui a un sentiment intime de ses connaissances, de ses jugements, de ses raisonnements; en un mot, une substance semblable à votre âme. Je demande une réponse nette et précise. Si vous avez celte certitude quelle preuve la raison vous fournit-elle de la mortalité de cette substance dans les bêtes? Si vous n'avez point cette certitude , pourquoi donc confondre l'homme et la bête? Mais sans prétendre décider de la nature des bêtes, qui nous est aussi peu connue que la nature des étoiles, faisons quelques réflexions. Les plus simples sulfiront pour dissiper tous ces nuages dont les passions cherchent à couvrir leur opprobre.
, Il y a une grande conformité entre le corps des bêtes et le corps de l'homme. C'est une machine composée de sang, de membres, d'organes, de ressorts propres à recevoir lesimpressions des objets extérieurs et à se mouvoir en mille manières. Tout cela peut être sans aucune connaissance et sans aucun sentiment, parce que tout cela n'est que matière Or tant que ia matière
OEUYKES COMl'L. DE LE FRANÇOIS. 11.
est seule, quelque délicats que soient ses organes, quelque action qui suive de leur jeu et de leur harmonie, la matière demeure toujours aveugle et insensible : parce que la connaissance et le sentiment, de quelque espèce qu'on les suppose, sont les caractères d'une autre substance.
Dans les opérations des bêtes est une conduite réglée, un art merveilleux, une industrie qui va jusqu'à l'infaillibilité dans certaines bornes. Tout cela peut être encore sans aucune connaissance dans les bêtes. Et même la connaissance qu'on leur prêterait ne servirait de rien pour expliquer leurs mouvements les plus étonnants , puisque ces mouvements se font sans aucune délibération dans notre corps même. Selon les impressions qui se font sur les yeux, h; palais , les oreilles et les autres organes qu'on appelle les sens, il y a, dans chaque animal un ressort impétueux qui rassemble tout à coup les esprits, qui tend tous les nerfs, qui rend toutes les jointures plu.1» souples, qui augmente d'une manière incroyable dans certaines occasions, la force, l'agilité, la vitesse et les ruses, pour fuir l'objet qui le menace de sa perte, ou pour s'approcher de celui qui est utile à sa conservation. Tous ces mouvements sont exécutés selon les plus Unes règles de la mécanique.
Ne serait-il pas bizarre de soutenir que les bêtes font avec délibération et avec science des mouvements que les hommes mêmes font sans étude et sans y penser? Il ne serait pas moins absurde de vouloir rendre raison de ces mouvements par co qu'on appelle instinct, nature. Ce sont des mots qui ne signifient rien, et qui ne sont propres uniquement qu'à couvrir l'ignorance. Il y a aussi, peu de bon sens à les employer ces mots pour expliquer les opérations des animaux, qu'il y en aurait à les employer pour expliquer les mouvements réguliers d'une montre.
Ce qu'il faut conclure, à la vue de la structure et des opérations des animaux, c'est qu'il est une sagesse supérieure qui a composé ces machines, qui en a fait les ressorts, qui en a réglé les mouvements : de môme que dans la justesse d'une montre, nous admirons l'art et l'industrie de l'horloger. Ce qu'il faut conclure encore, c'est que nous n'avons aucune certitude qu'il y ait rien dans les bêtes qui soit distingué de la matière. Est-il impossible que Dieu fabrique de pures machines capables* de ioun les mouvements des bêtes? Si l'homme e»l assez industrieux pour faire des ouvrages qui, par mille ressorts secrets et imperceptibles, marchent, jouent des instruments , etc, refuserons-nous à l'Auteur des arts et de l'industrie la puissance d'en faire, dont l'invention humaine ne soit que l'ombre? Qui nous assurera donc que les bêtes ne sont pas do pures machines, puisque la chose n'est pas impossible? Et parce qjio ces machines sont démontées après un certain temps où est le bon sens de prétendre que
«osâmes, qni sont indivisibles et immatérielles, auront la même destinée?
Mais, supposons qu'il y a dans les bêtes un principe de vie et d'industrie distingué do la matière, on ne peut nier que ce principe, de quelque nature qu'on l'imagine, ne soit d'une nature entièrement différente de celle de notre âme. Les bêtes sont totalement bornées au sensible. Leur industrie se réduit à s'approcher des choses utiles pour leur nourriture, à fuir ce qui peut leur nuire, et à se perpétuer. Chaque espèce a sa méthode particulière de vivre, qui ne se dérange point. Tirez-la de cette façon, qui lui est propre, elle est déroutée et stupide; elle est incapable de nouvelles idées, de nouveaux efforts, de nouveaux ouvrages.
C'est une routine invariable. Tout consiste dans une impression d'adresse et de force pour produire certaines opérations uniformes par des organes proportionnés.
S'il en est quelques-unes qui aient de la facilité à imiter certaines choses qui frappent leurs sens, tout cela peut s'expliquer par un pur mécanisme. Si, à force de coups, d'amorces et d'exercice , on leur apprend quelques tours et à varier leurs mouvements suivant les signes qu'on leur donne, leur adresse réside dans l'homme qui les dresse, et ne marque aucun dessein, aucune perfection qu'elles aient acquise par le raisonnement. Nul vestige chez elles de l'activité, de létendue, de 1 élévation , de la liberté, de la fécondité de la raison. Nul vestige de l'immensité des désirs du cœur humain. Elles sont insensibles à la beauté de l'ordre, de la vérité, de la justice, de la sagesse. Elles ne sont susceptibles ni de vertu, ni de religion.
Il n'est point de bêle qui ne soit au-dessous de l'homme. Qu'on vous présente le plus barbare et le plus grossier, qui ne soit pas entièrement dépourvu de la raison; interrogez-le sur l'origine du inonde; aidez-le à développer un peu ses idées, les preuves de l'existence de Dieu auront sur son esprit leur effet immanquable. Vous réussirez avec la même facilité à l'instruire des règles de la morale. Essayez la même chose sur une bête. C'est trop peu dire qu'il n'est point de bête qui ne soit au-dessous de l'homme ; il n'en est point qui ne soit au-dessous du plus petit enfant.
On peut apprendre à un perroquet à articuler quelques sons mais il paraît sensiblement qu'il n'attache aucune idée aux mois qu'il prononce. Il est visible au contraire qu'un enfant exprime des idées aussitôt qu'il prononce. Si ces idées sont confuses d'abord, il les débrouille bientôt, et l'on en ■voit souvent qui, sachant un plus grand nombre de mots qu'aucun perroquet, n'en ont pas assez pour rendre tout ce qu'ils pensent : et cela dès l'âge le plus tendre où les organes ne sont pas achevés de se former. A peine sont-ils sortis de cette première enfance, on aperçoit dans leur esprit une main, s'il m'est permis de parler ainsi, qui manie les idées, les jetourne, les arrange
en différentes manières, en tire des conséquences qui sont de nouvelles idées.
Ne troublons pas leplaisir que les espritsforts trouvent à se confondre avec les bêles et à penser qu'en peu de jours ils seront abîmés à jamais dans le gouffre du néant, pourvu qu'ils conviennent que ce goût de bassesse et de désespoir n'a point d'autre source que les passions brutales.
II. Pourquoi, direz-vous, chercher l'origine de ce goût dans les passions? Les esprits forts voient l'âme naître avec le corps, demeurer dans un état d'enfance aussi longtemps que le corps, croître et se fortifier avec lui, être saine et pleine de vigueur, dormir et veiller, raisonner et extravagueravec lui.
N'ont-ils pas raison de croire que l'âme sujette à toutes les dispositions du corps, tant que les ressorts de celui-ci conservent leur jeu, cesse absolument d'être lorsque la machine est démontée pour toujours?
11 est vrai, mon cher Eusèbe, qu'il n'est pas facile de concevoir comment l'âme si supérieure à la matière, est asservie aux dispositions d'un corps; comment elle n'est pas maîtresse d'ensuspendre et d'en changer les mouvements, ou du moins, comment ce corps avec lequel elle est en une société si intime, et auquel elle prend un si vif intérêt, est exposé à tant de divers et étranges dérangements.
La difficulté doit paraître encore plus embarrassante à un spinosiste et à un platonicien. Car nous ne donnons l'âme que pour un être créé, conséquemment imparfait et défectible, qui peut mériter d'être réduit au triste état où nous le voyons, au lieu que dans les systèmes de Spinosa et de Platon, l'âme étant une modification ou une portion d'une substance nécessaire, doit être indépendante et incapable d'aucune espèce d'assujettissement. Un épicurien même qui aurait des principes liés et suivis sur les atomes qui font l'âme, ne se tirerait jamais de la même difficulté. En attendant que Dieu nous instruise de Ja véritable cause de cette dépendance où est l'âme des dispositions du corps, montrons qu'on n'en peut rien conclure contre son immortalité.
Cet assujettissement de l'âme aux dispositions du corps ne l'ait pas que l'âme et le corps soient une même chose, que ce ne soient deux êtres distingués et de différente nature. Il ne fait pas que l'existence de l'un soit l'existence de l'autre. Il n'empêche donc pas qu'ils ne puissent exister séparément. On n'en peut donc point conclure que l'âme périsse lorsqu'elle est séparée du corps. Celui-ci, à la rupture de l'union, ne perd pas un grain de poussière dont il est composé. Pourquoi donc périrait l'âme? La dépendance est réciproque; l'auteur de l'âme n'est -il pas également l'auteur de la matière? Lui est-il plus difficile de conserver l'un de ces deux êtres que l'autre? C'est lui qui les unit, c'est lui qui les désunit. 11 pourrait, s'il le voulait, conserver éternellement le corps plein de force et de vigueur sans l'âme. Il est également maître de .conserver
lime sans le corps. Tout lui est facile, parce qu'ij est le Tout-Puissant. N'est-il pas môme plus digne de sa grandeur de conserver l'esprit que le corps?
De plus, votre difficulté n'est spécieuse que parce qu'elle suppose que l'âme suit en tout les dispositions du corps. La supposition est fausse. L'âme a une naissance toute différente ; elle sort immédiatement des mains du Créateur. Elle ne cesse jamais de penser, soit que le corps soit faible, soit
Su'ilsoit robuste, soit qu'il veille, soit qu'il orme. Elle ne tient de lui ni l'idée de l'infini, ni le désir de la vérité et du bonheur, ni les réflexions sur ses propres pensées, ni toutes ses plus sublimes connaissances : au lieu que le corps ne fait point les mouvements qui dépendent de la volonté sans qu'elle les lui commande. Si l'âme reçoit des impressions à l'occasion de ce qui arrive dans les organes des sens, elle agit sans ces attraits, elle agit contre ces attraits; elle s'élève au-dessus, elle en juge, elle en affaiblit ou elle eu augmente le sentiment, selon qu'elle s'y applique plus ou moins; quelquefois même elle s'y rend insensible par une application tendue à d'autres objets. Elle impose silence à l'imagination; elle en corrige les erreurs. Elle désavoue les passions ; elle les condamne; elle en gémit; elle les calme et les apaise. Et le corps lui est redevable de la santé, selon qu'elle est attentive à éloigner de lui ou à modérer ces mouvements tumultueux qui l'agitent et le déconcertent.
S'il y a donc une dépendance réciproque entre l'âme et le corps, le partage n en est pas égal : l'âme a tous les caractères de supériorité et de puissance , etle corps n'est que comme un domestique qui obéit selon l'étendue de ses facultés, ou plutôt comme un instrument qui est commode et utile, ou incommode et inutile, selon les divers états où il se trouve. Les organes sont trop faibles et trop délicats dans l'enfance, trop embarrassés et trop engourdis dans Je sommeil, trop dérangés dans les maladies, pour se prêtera l'âme et lui servir. Entre les mains du plus habile écrivain, la plume mal taillée ne trace que des lettres informes. Ou ne grave pas avec un burin émoussé. Quelque expert que soit le pilote, il est le jouet des vents lorsque son vaisseau a perdu son mât, ses voiles, ses cordages. Entrons plus avant dans les lois de l'union de l'âme et du corps.
Supposons l" que cette union consiste en ce que l'âme reçoit des modifications, je veux dire des connaissances, des vouloirs, des amours, du plaisir, de la douleur, etc., à l'occasion des mouvements du corps, et que le corps reçoit des mouvements à l'occasion des modifications de l'âme. Supposons 2° que ces mouvements qu'occasionnent les modifications de l'âme, ou à l'occasion desquels l'âmeest affectée de divers sentiments, se passent dans le cerveau par le moyen d'une matière fine et déliée, comme sont les parties les plus subtiles du sang, et qu'on
peut appeler avec les philosophes modernes esprits animaux. Supposons 3* que les esprits animaux impriment dans le cerveau des vestiges en donnant un certain pli à des fibres nerveuses , et que toutes les fois qu'ils repassent par les mêmes vestiges, soit qu'ils y rentrent au gré de l'âme, soitqu'ils y rentrent d'eux-mêmes, soit qu'ils y soient déterminés par des impressions qui leur viennent du dehors, l'âme reçoit les mêmes modifications. Enfin supposons que, lorsque les objets sont absents, les esprits animaux ne sont pas mus de la même manière qu'à la présence des objets. Ces suppositions trèssimples peuvent servir à rendre raison des différents états où se trouve l'âme, durant son union avec le corps.
Le tendre cerveau d'un enfant ressemble à une matière molle qui n'a presque pas de consistance, qu'on ne peut toucher sans l'ébfanler tout entière, et qui recouvre aussitôt la première figure. Quels vestiges peuvent graver les animaux sur une matière si délicate? Ces vestiges, si l'on excepte des impressions extraordinaires, ou souvent réitérées, s'effacent à mesure qu'ils se forment, ou ne sauraient être que confus et brouillés. Est-il donc étonnant que l'Ame d'un enfant ne fasse pas usage de sa raison ? Manquant désignes déterminés de ses.idées, elle est hors d'état de se les rappeler, de les comparer les unes aux autres, et d'en tirer des conséquences ; ce qui est cependant nécessaire pour la raison, qui consiste à suivre un ordre de principes et d'idées, et à en déduire les conséquences,
Pendant le sommeil, une partie des esprits animaux est engourdie; de petites écluses qui devraient être fermées sont ouvertes; et d'autres qui devraient êtce ouvertes sont fermées. De là ces pensées sans ordre et sans suite, qu'on nomme songes, occasionnées par les esprits en mouvement. L'âme n'a pas en sa disposition les signes de ses idées, pour les confronter, les unir ou les séparer. Le cerveau endormi est comme un luth dont quelques cordes sont tendues et accordées, elles autres relâchées. Peut-on en tirer de l'harmonie ?
Si les esprits animaux sont épais et grossiers, et qu'ils ne sortent pas des vestiges qu'ils ont une fois creusés, l'âme doit être affectée des mêmes sentiments. S'ils soin trop agités, et qu'ils courent sans cesse de vestiges en vestiges, les modifications de l'âme doivent se succéder les unes aux autres avec une rapidité incroyable. S'ils sont mus, lorsque les objets sont absenls.de la même manière que lorsque les objets sont présents, l'âme doit voir les objets absents comme s'ils étaient présents. Voilà l'origino de cette tristesse morne et constante qu'où aperçoit dans certains hommes, de ces pensées et de ces discours sans liaison et sans suite qu'on remarque dans d'autres, de ces craintes et de ces frayeurs dont sont frappés d'autres vaporeux qui croient voir partout un fleuve, du feu, etc.
En un mot, l'âme est assujettie à un coa-
cert d'opérations avec le corps: il est donc naturel que ce concert soit troublé dans les dérangements qui arrivent au corps. Suitil de là que l'âme cesse d'exister lorsque ce concert vient à cesser? Il suit au contraire que l'âme, délivrée d'un commerce humi- Jiantet onéreux, et rendue pleinement à ellemême, devient plus libre dans ses opérations.
Me ferez-vous donc un crime d'attribuer Je goût de désespoir dont se glorifient les esprits forts, à l'intérêt de leurs passions? L'attribuerez-vous encore ce goût à leur amour pour la vérité? Les raisons sur lesquelles ils appuient la mortalité de leur être n'arrêteraient pas un enfant. Mais j'ai une nouvelle preuve à vous administrer qui assurément me justifiera de toute calomnie : te sont leurs principes sur les mœurs; car il faut rendre justice à ces grands personnages; ils ont un système, en faveur des passions, qui ne se dément par aucun endroit.
nous devons conformer nos amours à nos idées , en aimant plus ce qui est plus parfait, moins ce qui est moins parfait, et d'un amour égal les êtres qui sont égaux.
Il y a un ordre entre le Créateur et les
créatures, et entre les créatures les unes à
Ile- l'égard des autres , selon lequel il est aussi
SECTION IV
PRINCIPES DES YOEURS.
Premiers devoirs de l'homme. — Réfutation de Spinosa sur ce sujet.