‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 17 sur 163 · PREMIERS DEVOIRS DE L 'HOMME · texte numérisé non relu

PREMIERS DEVOIRS DE L 'HOMME

Il y a un ordre immuable qui règle les devoir* de l'homme. — Une loi étemelle qui lui défend de les violer. — Une loi naturelle qui les lui découvre. — La religion est la fin de son être.

Nous sommes destinés à un bonheur éternel : mais quelle est la route qu'il faut suivie pour y parvenir? La vertu et le vice y conduisent-ils également? Les esprits forts, complaisants et indulgents encore plus par intérêt que par système , nous laissent le choix entre ces deux routes, assurent que nous n'avons rien à craindre pour notre sort futur, tt promettent que, dans ce monde ou dans quelque autre sphère , nous ne pouvons manquer d'être heureux. Nous avons déjà observé qu'il ne fallait pas avoir Je sens commun pour compter sur des promesses destituées de toute preuve. Si la vertu et le vice ne sont pas des mots qui ne signifient rien, il ne peut être indifférent d'embrasser l'un ou l'autre pour arriver au bonheur. Approfondissons un sujet de celte importance. Etablissons d'abord la vérité; nous réfuterons ensuite l'erreur.

I. L'idée de Dieu, que nous portons en nous-mêmes, nous le représente comme l'Etre souverainement parfait, qui est infiniment au-dessus de tous les êtres possibles. L'idée que nous avons de l'esprit nous le représente comme un être qui vaut mieux que la matière: un esprit, quelque misérable qu'on le suppose , précisément parce qu'il te connaît misérable , est plus parfait que tous les corps possibles : car ne pas connaître qu'on est , c'est en quelque sorte n'être pas. Ainsi, autant qu'un homme est semblable à un autre homme, autant est-il supérieur à tout ce qui .n'est que matière. Or

évident que le Créateur est préférable aux créatures , l'esprit au corps , l'homme à la bête, qu'il est évident que le Créateur e.-t 'dus parfait que les créatures, l'esprit que e corps, l'homme que la bête. Et cet ordre est immuable , puisqu'il est fondé sur la nature de Dieu et des créatures. Nous devons donc préférer Dieu à la créature, l'esprit au corps, l'homme à la bête : or, préférer une chose à une autre , c'est la vouloir plus , c'est l'aimer plus. Nous devons donc aimer Dieu plus que les créatures , l'esprit plus que le corps , l'homme plus que la bèto.

Lorsque nous aimons moins Dieu que la créature , moins l'esprit que le corps, moins l'homme que la bête, moins un autre homme que nous-mêmes, nos amours sont ausM opposés à la nature de leurs objets , que les jugements suivants sont opposés à la vérité : un moment surpasse une durée infinie : deux moments sont moins qu'un : un moment n'est pas égal à un moment. Il est manifeste que nous ne pouvons porter ces jugements sans abuser de notre raison. N'est-il pas également manifeste que nous ne pouvons, sans abuser de notre liberté, aimer moins Dieu que les créatures , moins les esprits que les corps , moins les autres hommes que nousmêmes? 11 y a donc un ordre immuable qui règle nos amours. Et il nous est défendu, par une loi éternelle, de le troubler et de le Yioler.

IL Dieu se connaît, et il connaît les êtres qui existent, leurs degrés de perfection et leurs rapports. 11 se veut lui-même dans le rang où il est par sa nature. 11 veut les créatures dans le rang où il les a placées. 11 connaît qu'il est plus que tous les êtres , et qu'il est préférable à tous , et il se veut sous ce rapport. 11 connaît que l'esprit est plus que le corps, que l'homme est plus que la bête , que les hommes sont égaux , et il les veut sous ce rapport. En un mot, Dieu veut l'ordre qui est entre lui et ses ouvrages , et celui qui est entre ses ouvrages les uns à l'égard des autres. 11 y a donc une loi éternelle qui nous oblige d'aimer plus Dieu que les créatures , plus les esprits que les corps,

Elus les hommes que les bêtes, et les autres ommes comme nous-mêmes : parce que Dieu est plus que toutes choses , les esprits plus que les corps , et que les hommes sont égaux.

Dieu aime sa sagesse , sa bonté , sa justice, sa véracité. 11 ne peut donc approuver le défaut do sagesse, de bonté, de justice, de véracité dans les êtres qu'il a créés capables de participer à ces perfections : or l'homme est capable de sagesse, puisqu'il peut tendre à sa fin par des moyens qui y conduisent. Il est capable do bonté, puis-

qu'il peut vouloir du bien à ses semblables. Il est capable de justice, puisqu'il peut vouloir rendre à chacun ce qui lui appartient. Il est capable de véracité, puisqu'il peut ne pas vouloir tromper. L'homme ne peut donc éviter l'improbation deDieu, lors- . qu'il tend à une fin étrangère à son être, ou qu'il rend malheureux ses semblables , ou qu'il les prive de ce qui leur est dû, ou qu'il les trompe. Nous sommes donc obligés d'être sages , bons , justes , vrais. Ce sont des devoirs indispensables que nous impose une loi éternelle, et que nous découvre la loi naturelle.

III. J'appelle loi naturelle, cette lumière qui nous montre nos premiers devoirs, qui semble naître avec nous , qui se fai-t sentir au premier moment que nous sommes capables de réfléchir, quis'étendet sefortifieà proportion que notre raison se développe, qui nous éclaire et nous suit partout, qui est la même dans tous les hommes de tous les siècles et de tous les pays. Il en est des premières règles des mœurs , comme des premiers principes du raisonnement. Ce sont des vérités également universelles , qui ne sont le fruit ni de l'éducation , ni de l'instruction, ni du caprice. Il n'est point d'homme raisonnable qui ne sache que le néant n'est capable de rien ; qu'il faut être avant que d'agir ; que l'étendue a des parties ; que le tout est plus grand qu'une de ses parties ; que la même chose ne peut tout ensemble êlre et n'être pas ; que le centre d'un cercle parfait est également éloigné de tous les points de lz circonférence, et une infinité de maximes pareilles qui ne peuvent jamais ni changer ni s'eflacer en nous , ni être altérées.

De même il n'est point d'homme raisonnable, quelque dépravé qu'il soit, qui ne sache que l'ordre est un bien ; que le .Créateur est préférable à la créature ; qu'il ne faut pas faire à autrui ce qu'on ne voudrait

3u i nous fût fait ; qu'il est plus estimable 'être sincère que d'être trompeur, d'être modéré que d'être emporté , d'être bienfaisant que d'être malfaisant, et une foule d'autres maximes qui portent avec elles leur évidence et leur preuve , et qui sont audessus des passions e.t des caprices. Les plus vicieux ne peuvent venir à bout d'effacer en eux l'idée de la vraie vertu, ni parvenir à la mépriser; ils l'estiment toujours dans les autres, et s'ils paraissent approuver le vice en eux-mêmes, ils ne l'estiment assurément pas, et le condamnent immanquablement dans les autres. Où est l'homme qui ait vu sa vie attaquée , sans crier à l'injustice ? Où est l'homme qui ne déteste l'assassinat d'un innocent?

J'avoue, direz-vous, qu'il y a un rapport entier entre les maximes des mœurs et les principes du raisonnement ; quece sont des vérités également certaines, universelles, immuables , connues de tous les hommes qui ont le sens commun. S'ensuit-il que les maximes des mœurs soient des lois qui doivent nous guider dans notre conduite, et dont nous ne puissions nous écarter sans

devenir criminels ? Oui, c'est une conséquence nécessaire. Il est aussi évident que nous devons nous conduire selon les maximes des mœurs , qu'il est évident que nousdevons raisonner suivant les principes du raisonnement.il ne serait pas moins absurde d'avancer que des actions contraires aux maximes des mœurs sont bonnes et louables, qu'il serait absurde d'avancer qu'un raisonnement n'est pas défectueux , lorsqu'il est au contraire aux premiers principes. Les maximes des mœurs sont des lois de conduite , comme les premiers principes sont des lois du raisonnement. Elles ne nous sont données que pour nous guider, et nous ne pouvons nous en écarter sans insulter la souveraine justice, de même que nous ne pouvons nous écarter des lois du raisonnement , sans insulter la raison souveraine.

IV. Nous avons encore à prouver que la religion est la fin de l'homme. Mais c'est une vérité qui n'a plus besoin de preuves. Elle est une conséquence qui suit nécessairement des vérités que nous venons d'établir. Car en quoi consiste l'idée précise de la religion , si ce n'est dans l'assujettissement de l'homme tout entier à l'auteur de son être? Or il est manifeste que c'est là l'effet propre de l'amour que nous devons au Créateur.

Dieu s'aime nécessairement: il est sa fin à lui-même , son bonheur et sa gloire. Il peut bien établir un tel ordre entre les êtres qu'il tire du néant , que l'un soit pour l'autre ; mais il veut nécessairement pour lui tout ce qu'il fait passer du néant à l'être, li est aussi impossible que Dieu veuille préférer ses ouvrages à lui-même, qu'i1 est impossible qu'il veuille que ces ouvrages soient indépendants, ou qu'une unité surpasse un nombre infini. C'est donc pour luimême que Dieu nous a faits. II est donc notre fin essentielle. Nous devons donc l'aimer et n'aimer que lui. Dieu ne peut nous dispenser de ce devoir. Or l'amour est Je culte suprême. Il est donc évident que la religion est la fin de l'homme.

Quand je dis que Dieu nous a faits pour lui, et qu'il veut que nous l'aimions, ce n'est pas que Dieu ait besoin de nous, ni qu'il fasse son bien de notre amour : mais c'est que ce devoir étant essentiellement juste, il est impossible que Dieu étant la justice même ne le prescrive. Ainsi il est impossible qu'il n'exige pas de nous cet amour essentiel, parce qu'il est impossible qu'il ne soit pas juste que l'homme ne soit pas obligé de se rapporter a sa fin. Qu'un libertin demande après cela , qu'importe à Dieu qu'on l'aime ou qu'on le haïsse.

Quelle autre fin substituerions-nous nu Créateur? Il n'y a point de milieu entre lui et son ouvrage. Si nous refusons donc de chercher en l)ieu le repos et la paix, et de nous attacher à lui comme au seul; vrai bien , il faut nécessairement que nous mettions des créatures à sa place, car la naluro de l'homme est de ne pouvoir être sans une fin , parce que sa nature est de ne pouvoir

3u'ii ans

être sans amour, et que l'amour ne peut être sans un objet qui en est le terme et la fin. Or placer notre fin dans la créature, c'est un désordre manifeste : car aimer une chose comme notre fin, c'est l'aimer pour ellemême, et la préférer a tout autre objet. Or il est plus évidemment faux que la créature sok préférable , ou même égale au Créateur, qu'il n'est faux qu'une partie soit plus grande que le.tout , ou qu'elle soit égale au tout. Dieu seul est donc notre fin légitime. Nous ne devons donc aimer que lui seul. Nous ne devons rien aimer que pour lui. Nous devons faire servir à sa gloire tout ce qui a quelque rapport avec nous. Et comme nous sommes liés à toutes les créatures , il est visible que la. religion est la fin essentielle de notre être , et le plus simple dénouement du mystère de l'union de l'âme et du corps.

V. Cette union est si étroite qne notre esprit se confond perpétuellement avec notre corps, et que ses actions paraissent dépendre de cette machine. Il regarde comme son bien , ou comme son mal , ce qui est utile ou nuisible à cette petite portion de matière. Il y prend un vif intérêt par le plaisir ou par la douleur. Il se sent porté à rendre grâce, ou à s'affliger de tout ce qui contribue à sa tranquillité, ou qui en altère l'économie. Ce qui est encore plus étonnant , notre corps entre en partage de tout ce qui arrive à notre esprit , de sa joie ou de sa tristesse, de son espérance oja; de sa crainte , de sa douleur on de sa colère, dont les motifs sont souvent très-spirituels. Il exprime tout en lui-même ; sa couleur, sa parole, ses regards , ses gestes prennent l'image et la Ceinture de toutes les actions de rame. Il s'offre tout entier à elle , pour entrer d3ns ses vues et ses sentiments , comme n'ayant que le même intérêt et la même fin.

Il s'unit même à sa piété et à sa religion, et d'une manière si admirable , que lorsque notre âme n'a pas la liberté de satisfaire son zèle , en se serva»t de la parole, des mains, des prosternements , elle se sent comme privée d'une partie du culte qu'elle voudrait rendre. Mais si elle est libre, jet si ce qu'elle éprouve au dedans , la touche vivement et la pénètre , alors les regards vers le ciel , les mains étendues , les cantiques, les prosternements, les larmes la soulagent. Et ifeemble alors que c'est moins l'âme qui associe le corps à sa piété et à sa religion?, que o'e n'est le corps qui se hâte de venir à son secours, ek de suppléer ce qu'elle ne saurait faire.

La suprême sagesse parait n'avoir uni l'esprit à un corps, que pour l'unir h tous. Quelle irrtime correspondance entre l'homme et l'univers 1 Depuis le firmament, où sont îes étoiles les plus éloignées, jusqu'à la surface de la terre, tout ce qui est visible est pour notre œil : toutes les beautés sont pour lui : c'est àJui à user de tout l'art qui embellit la nature. Tous les sons diversifiés en tanl de manières, sont pour nos oreilles. Toutes les odeurs sont pour notre odorat.

Les fruits et les plantes sont pour notre goût. Les animaux de toute espèce, soit is vivent dans l'eau, soit qu'ils vivent s l'air, ou sur la terre, sont pour notre service. Ainsi le monde entier est réduite notre usage, et par cet usage à l'unité: car tout est compris dans l'étendue des sensations dont notre corps a les organes, et dont notre esprit est le terme.

Mais si nous sommes la fin immédiate et le centre de tous les êtres corporels ; n'estce pas afin qu'ils retournent par nous à leur principe, comme ils en sont sortis pour nous? Il n'y a que la religion qui puisse rendre intelligible l'union de l'esprit avec la matière. Sans cette union, l'esprit eût béni Dieu, l'eût remercié, l'eût adoré ; mais la matière fût demeurée muette et ingrate. Par cette union, l'homme devient l'âme et l'in- *■ telligence de toutes lescréatures insensibles. Il est leur voix et leur député. 11 est chargé seul de remplir, dans toute son étendue, la fin que Dieu s'est proposée dans la création de l'univers.

Tous nos devoirs se réduisent donc à nous rendre heureux, puisque tous se réduisent à l'amour du souverain bien qui est notre fin essentielle. Nous naissons les uns des autres, les pères pleins de tendresse pour leurs enfants, et les enfants pour leurs pères ; avec des besoins réciproques qui nous lient nécessairement; avec des organes propres à nous communiquer mutuellement nos besoins et nos pensées; avec les mêmes idées primitives de Dieu, de nos devoirs, de notre destination. 11 est donc visible que nous sommes faits pour vivre en société, c'est-à-dire pour nous aimer les uns les autres , afin que d'un même cœur et d'une même bouche, nous puissions adorer la Majesté suprême, louer sa grandeur, remercier sa bonté, craindre sa justice, nous soumettre et nous confier à sa providence, en un mot, l'aimer comme notre premier principe et notre fin dernière.

Convenir que les hommes sont faits pour la société, et nier en même temps qu'ils sont faits pour la religion, c'est visiblement extravaguer. Tous les liens qui les attachent à Dieu, sont incomparablement plus forts et plus naturels que ceux qui les unissent les uns aux autres. Est-ce l'intérêt qui nous unit? Le Créateur est la source de tous les biens, et les créatures ne peuvent être que de faibles canaux que sa Providence daigne employer pour nous enrichir. Est-ce la reconnaissance? Tout ce qu'il y a de bon en nous, coule de la libéralité du Créateur. Est-ce la crainte? Le Créateur est le seul puissant, et le souverain arbitre de la vie et de la mort. Est-ce l'amour? Le Créateur est le seul aimable. Tout ce qui peut donc lier les hommes en un corps de société, tend à les unir dans l'exercice de la religion. Examinons les principes de Spinosa.

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