‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 18 sur 163 · I. Vous regardez la raison comme le don · texte numérisé non relu

I. Vous regardez la raison comme le don

le plus précieux que nous ayons reçu du Créateur, non-seulement parce que la raison nous rend supérieurs à toutes les autres créatures, et qu'elle les fait servir à notre usage ; mais parce que c'est une lumière qui nous éclaire et qui nous rend capables de discerner le vrai du faux, et le bien du mal. Ce n'est point là l'idée que les esprits forts ont de la raison. L'instinct qui, selon eux, nous est commun avec les bêtes, est d'un tout autre prix. La raison n'est presque à leurs yeux qu'un délire continuel , au lieu que l'instinct va toujoors droit au but marqué par la nature. C'est donc à l'instinct à nous guider, et nullement à la raison. Vous demandez ce que c'est que cet instinct? C'est l'amour-propre, disent-ils , ce sont les passions. Telles sont les lois auxquelles il faut céder pour être beureux.

Vous direz peut-être que l'amour-propre et les passions sont des instincts sujets à dés excès capables d'altérer la santé et d'abréger nos jours. Les esprits forts en conviennent, et ils chargent la raison de prévenir ces excès, en retenant et en modérant la fougue de l'amour-propre et des passions. Vous avez sans doute de la peine à concilier ces idées ensemble. Comment l'amour-propre, comment les passions sont-elles des règles sûres et infaillibles, si elles ont besoin d'être réglées par la raison? Et comment appartient-il à la raison de régler l'amour-propre et les passions, si elle n'est point elle-même la première règle? C'est trup nous arrêter aux disciples; écoutons leur maître.

II. Par le droit naturel, dit Spinosa (Tract, theol. polit., c. 16), je n'entends autre chose que les règles de la nature de chaque individu, suivant lesquelles nous concevons que chacun d'eux est déterminé à être et à agir d'une certaine manière. Comme, par exemple, les poissons sont déterminés par la nature à nager, et les grands à manger les petits; d'où il suit que les poissons jouissent de l'eau de droit naturel et absolu, et que les grands, par ce même droit, mangent les petits. Car il est certain que la nature considérée en général a un droit absolu sur tout ce quelle peut : c'est-à-dire que ce droit s'étend aussi loin que sa puissance : car la puissance de la nature est la puissance même de Dieu , dont le droit n'est point limité. Or, comme la puissance universelle de la nature n'est autre chose que la puissance de tous les individus pris ensemble, il s'ensuit que chaque individu a un droit absolu à tout ce qu'il peut, c'està-dire que le droit de chaque individu s'étend aussi loin que sa puissance.

11 avertit que, par rapport au droit, il ne met aucune différence entre les hommes et tous les autres individus de la nature : Car, ajoute-l-il, chaque chose a droit d'agir selon les lois de sa constitution, c'est-à-dire selon qu'elle est déterminée par sa nature à telle ou telle chose, sans qu'elle puisse faire autrement. D'où il conclut que sous la nature les hommes ne sauraient pécher.

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