‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 2 sur 163 · CHAPITRE PRELIMINAIRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE PRELIMINAIRE

On trace à un jeune homme Vidée des ennemis de la religion. On l'invite à s'instruire. Plan de la première partie.

I. Si je vous demandais, mon cher Eusèbe, quelle idée vous avez de vous-même, de votre origine, de votre destination, de vos devoirs, de vos forces , de vos besoins , de vos ressources; instruit comme vous l'êtes de la religion : Je suis, me répondriez-vous sans hésiter, un composé d'esprit et de corps. Mon origine est divine : c'est le Créateur de l'univers qui m'a donné l'être. La grandeur de ma destination répond à la noblesse de mon origine. Dieu ma l'ait pour lui-même. Il veut que je l'aime de toute l'étendue de mon cœur, et mon prochain comme moimême. Ces devoirs ne me paraissent pas aussi faciles, qu'Us me paraissent justes. 11

y a dans moi comme deux hommes r l'un approuve la loi de son Dieu, l'autre la hait, et ne se porte que vers les biens sensibles. Ces contradictions qui se trouvent dans le fond de mon être, ne m'étonnent point : je tire ma naissance d'un père coupable. Adam créé dans l'innocence fut heureux, tant qu'il fut innocent; devenu rebelle, il perdit la paix, et transmit à ses descendants son crime et sa misère. Ma ressource est dans Jésus-Christ : c'est lui qui combat en moi par sa grâce contre les penchants funestes qui m'entraînent vers le mal.

IL Ces idées, mon cher Eusèbe, sont grandes, sublimes, lumineuses , consolantes. Voulez-vous en sentir tout le prix? Représentez-vous un homme à qui vous proposeriez les questions que je viens de vous faire, et qui vous répondrait : J'ignore ce que je suis. Cette partie de moi qui pense,

qui réfléchit sur ses pensées, qui connaît tant de choses, ne se connaît pas elle-même. Je ne sais qui m'a mis au monde, ni ce que c'est que le monde. Je me vois enfermé dans les espaces immenses de l'univers; et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue : mais pourquoi suis-je plutôt placé en ce lieu qu'en un autre? Pourquoi ce peu de temps qui m'est donné à vivre, m'est-il assigné à ce point plutôt qu'à un autre de toute l'éternité qui m'a précédé, et de toute celle qui me suit? De toutes parts se présentent à mon imagination des infirmités qui m'engloutissent comme un atome. Tout ce que je connais, c'est que je dois bientôt mourir. Mais ce que j'ignore le plus, ce sont les suites de cette mort que je ne puis éviter.

Où vais-je? Je sais seulement qu'en sortant de ce monde, je tombe pour jamais dans le néant, ou, selon d'autres, dans les mains d'un Dieu juste. Laquelle de ces deux conditions sera mon partage éternel ? Je suis tranquille là-dessus. Je borne mes soins à couler dans la joie, des jours qui passent avec Ja rapidité d'un éclair, sans m'embarrasser l'esprit de ce qui en peut arriver. Mes inclinations sont ma loi souveraine. J'avoue que je fais tout ce qu'il faut pour me précipiter dans un malheur effroyable, au cas qu'il y en ait un. Je ne cherche point à éclaircir un tel doute. Je veux tenter un si grand peut-être, et me laisser mollement conduire à la mort, dans l'incertitude d'un avenir éternel. Comparez, mon cher Eusèbe, ces sentiments avec ceux que la religion vous inspire. Quelle noblesse, quelle élévation dans les vôtres! Quelle bassesse, quelle perversité dans ceux de l'impie 1

111. Mais, direz-vous, est-il des hommes qui soient capables d'un aveuglement assez monstrueux pour douter s'il y a un Dieu qui les a faits ; d'une indifférence assez stupide , pour attendre sans émotion la perte éternelle de leur être ; ou d'un repos assez brutal, pour se réjouir dans l'espérance de leur anéantissement? La religion enseigne que l'homme naît corrompu, et l'expérience ne le montre que trop. Mais cette corruption , quelque tristes et quelque étranges qu'en soient les effets, ne va pas jusqu'à nous ôler entièrement la raison , jusqu'à nous dépouiller de tout sentiment, jusqu'à nous arracher l'amour de nous-mêmes. Si elle obscurcit, elle n'efface pas toutes les notions que l'Auteur de la nature a empreintes dans notre Ame, et qui sont comme les germes des premières vérités salutaires. Je conviens, ajouterez-vous, que pour faire développer el croître ces germes précieux, il faut réfléchir : ainsi je ne serais pas étonné qu'il pût se trouver un homme, tel que vous venez de le peindre, parmi les nations barbares et sauvages, où l'on voit des figures humaines, plutôt que des hommes raiion nables : mais lorsqu'on a eu le bonheur de naître dans le sein de l'Eglise, peut-on ne pas réfléchir sur ces notions gravées au fond de nos cœurs? On nous les retrace dès le

berceau; on nous y rena attentifs, on nous en entretient, on nous les remet sans cesse devant les yeux.

'Je voudrais, mon cher Eusèbe, pour l'honneur de l'humanité, pouvoir vous répondre que le portrait que je vous ai tracé est celui d'un monstre qui n'existe point : mais combien de bouches, combien d'écrits s'élèveraient contre ma réponse? 11 n'est pas douteux qu'il n'y ait des athées, c'est-à-dire, des hommes qui s'efforcent de se persuader qu'il n'y a point de Dieu. Tel est le pouvoir des passions sur un cœur qui s'y abandonne.

On n'arrive pas tout d'un coup, mais par degrés, à cet excès de dépravation et de scélératesse qui vous épouvante.

On se livre aux plaisirs des sens, et l'on veut en jouir sans contradiction*. Or la religion défend ces plaisirs ; elle en montre de plus purs et de plus solides; elle ne permet de chercher la paix et la félicité, que dahs le souverain bien, seul capable de remplir l'étendue de nos vastes désirs. La conscience, de concert avec la religion, reproche au sensuel son désordre et sa dégradation. Est-il possible de goûter quelque douceur au milieu de tant de cris importuns? On craint d'abord des maîtres si rigides el si incommodes ; bientôt on les hait, on les fuit, on travaille à étouffer leur voix; on y réussit malheureusement, ou du moins on l'affaiblit de telle sorte, qu'elle ne se fait plus entendre.

Le cœur enchanté d'un faux bonheur présente à l'esprit les images riantes des objets qui le possèdent. 11 le distrait et l'amuse sans cesse par de nouvelles images. Les idées de la religion n'étant pas mises en œuvre et reléguées dans un coin dp l'âme, perdent de leur force et de leur éclat; elles y contractent une espèce de rouille. Si elles osent quelquefois sortir de leur retraite obscure, on les y repousse par mille frivoles difficultés qu'on leur oppose. L'esprit n'est appliqué qu'à en inventer de nouvelles, il en cherche dans le commerce des incrédules et dans de mauvais livres, qui flattent le cœur par les obscénités qui y sont répandues. Les ténèbres s'épaississent; on parvient jusqu'à regarder les premiers principes des mœurs comme des préjugés de l'enfance, les reproches de la conscience comme des suites d'une éducation qui n'est que de convention et d'usage, les passions les plus honteuses comme un bien nécessaire à l'homme, et qui fait partie de sa nature.

L'idée de la Divinité subsiste encore. Se soutiendra-t-elle longtemps dans une âme si corrompue? L'idée d'un Dieu ne se concilie pas aisément avec le mépris de la religion et de la conscience; elle n'est point favorable aux passions; elle inquiète, elle trouble. On voudrait bien, sans y toucher, pouvoir ne se croire pas libre [tour n'être pas responsable de ses actions, ou du moins on voudrait se persuader qu'en mourant ou périt tout entier nour n'avoir rien à craindre

après cotte vie : mais ces portes ne sont pas tenables. Le sentiment intérieur qu'on a de sa liberté est trop vif pour la révoquer en doute ; on parviendrait plus facilement à douter si l'on est susceptible de douleur.

Quand on se persuaderait que la mort est la destruction totale de l'homme, on ne se délivrerait pas de la terreur qu'inspire naturellement la vue d'une justice toute-puissante, ennemie du crime : on craindrait à chaque instant d'en être écrasé. Mais il est impossible de reconnaître un Dieu, et de se persuader sérieusement qu'il ne puisse pas réserver l'homme à une autre vie, s'il le veut : or il est impossible de s'assurer qu'il ne le veut pas. On cherche donc un autre retranchement.

On exténue le plus qu'on peut l'idée de l'homme : ce n'est qu'un vil insecte qui rampe sur la terre; ce n'est qu'un petit amas de poussière. Quelle apparence, dit-on, que la Divinité s'abaisse jusqu'à être attentive aux mouvements d'une si iaible créature? Un si menu détail est indigne de sa grandeur. Mais on n'est point tranquille dans un si frêle retranchement ; on ne s'y croit point en sûreté; on sent malgré soi que plus l'homme est un ouvrage fragile , plus les soins de la Providence lui sont nécessaires; que plus Dieu est grand, plus il lui est facile de régir le monde, sans sortir de son repos inaltérable ; qu'enfin Dieu ne peut être infiniment grand et infiniment juste sans voir tout et sans juger de tout selon les règles immuables de sa sagesse et de sa sainteté

L'impie ne pouvant reconnaître un Dieu et trouver en même temps un asile contre sa justice redoutable, est fâché qu'il y ait un Dieu ; il désire qu'il n'y en ait point ; il fait des suppositions, il bâtit des systèmes, ou il en adopte de tout formés; les plus extravagants sont ceux à qui il donne la préférence. Que substitue-t-il à un esprit infiniment parfait? Il substitue un je ne sais quoi, qu'il appelle hasard, nature, nécessité; il se repaît de ces mots vides de sens, mais commodes et assortis au genre de vie qu'il est résolu de suivre; il se félicite de ses rares découvertes, et du haut de son génie, il regarde le reste des mortels comme une troupe d'ignorants, de superstitieux, d'esclaves, dignes à peine de sa compassion.

Il peut vous arriver do rencontrer des hommes de ce caractère. 11 vous sera aisé de les reconnaître, non à une force de raisonnement contre les dogmes qu'ils détestent, mais à des ris dédaigneux, à des grimaces insultantes, à des plaisanteries profanes: ce sont leurs armes les plus redoutables. A ce badinage insolent, vous les prendriez pour des hommes bien décidés, exempts de crainte et d'inquiétude : ce serait vous tromper. Cette pensée : Mais s'il y a un Dieu , s'élève souvent dans l'âme de l'impie, et plus il a d'esprit, plus il est exposé aux retours fréquents de cette pensée effrayante. Car quelque abruti qu'on le suppose par les passions, il lui est impossible de se con-

vaincre qu'il n'y a point de Dieu. Les passions peuvent bien lui faire souhaiter qu'il n'y en eût point : elles peuvent même, si vous le voulez, obscurcir à ses yeux les preuves de cette première vérité ; mais comme elles ne peuvent lui en fournir qui le contentent contre cette vérité, il est impossible qu'elles lui fassent jamais franchir les bornes du doute. Or le doute sur un sujet si essentiel ne forme-t-il pas la situation la plus désespérante pour un homme qui rélléchit ? Mais quelle réflexion attendre d'un homme capable de douter de l'existence de Dieu ?

IV. Il est des esprits d'une .certaine trempe , s'il est permis d'user de ce terme, qui peuvent tomber dans le même gouffre sans y être entraînés par les passions grossières et honteuses. Vains et inquiets, ils ne sauraient s'attacher au vrai qu'ils connaissent; ils craignent de penser comme Tes autres hommes; les idées communes les aviliraient; il leur en faut de neuves et de singulières ; ils veulent être créateurs. Faux et bornés, ils ne voient qu'à demi et de travers ; trop faibles pour envisager une vérité entière , ils ne la regardent que par ses côtés les moins clairs, et la séparent toujours de ses preuves ; ils n'adoptent que leurs productions quelque absurdes qu'elles soient. Il est encore des esprits incertains et flottants, hérissés de difficurtés, occupés à détruire et à renverser, en garde contre les preuves , fermés à toutes les démonstrations, pyrrhoniens de caractère

V. La religion a. d'autres ennemis connus sous le nom de déistes. Ceux-ci fout profession d'admettre un premier Etre: mais la révélation est pour eux un sujet intarissable de plaisanteries. Leur principe commun est de n'écouter que la raison. Sur ce principe, chaque déiste bâtit un système. L'un détruit ce que l'autre édifie. Ici l'immortalité de l'âme est une chimère ; là il faut être insensé pour la révoquer en doute. Dans telle tête, la Providence dégraderait l'Etre suprême; et cette tête est visiblement renversée selon un autre déiste. Celui-ci traite de vains sons la justice et l'injustice, et ne connaît point d'autre règle que la propre utilité : celui-là assujettit à certains devoirs les créatures raisonnables.

Vous ne devez pas être surpris de voir les déistes ainsi divisés entre eux. Quelle autorité pourrait les réunir? Chez eux, il n'appartient qu'à la raison de juger souverainement et en dernier ressort de toute vérité : or chaque déiste a sa raison, et par conséquent plein pouvoir de décider selon son bon plaisir et ses intérêts.

Vous ne devez pas être plus surpris de leur opposition à la révélation, si vous avez bien compris la source de l'athéisme. La révélation n'est point favorable aux passions, voilà le dénoûment.

Il est aisé de s'en convaincre par la lecture -de leurs écrits; les arguments qu'ils emploient contre la révélation sont si dénués de force qu'au premier aspect, tout homme

qui pense les juge incapables de faire la moindre impression, si ce n'est sur des imbéciles ou sur des vicieux. Ce sont des déclamations contre la politique des législateurs et les artifices des prêtres, contre les mœurs des Chrétiens et du clergé, contre la profondeur impénétrable de nos mystères; ce sont des faits destitués de toute vraisemblance, des blasphèmes, des railleries.

Un Numa, un Minos, un Lycurgue, un Mahomet et tant d'autres, sachant que l'idée de la Divinité est profondément gravée dans le cœur humain et qu'elle y fait naturellement une forte impression de respect et de soumission, s'appuient de l'autorité des dieux et se couvrent de leur nom pour disposer les peuples à recevoir les lois qu'ils veulent leur imposer. Les prêtres du paganisme emploient la même fourberie et la même imposture pour acquérir du crédite! pour amasser des richesses : donc il n'y a point de véritable révélation.

Quelle conséquence! on conclurait aussi follement qu'il n'y a point de véritable histoire parce qu'il y en a de fausses, ou que tous les hommes sont fourbes parce qu'il y en a qui le sont. Longtemps avant qu'il y eût des rois, et que les collèges des' pi êtres fussent établis, l'on trouve des révélations divines. S'il n'y en avait point eu dans les premiers siècles du monde ; si les peuples n'avaient pas appris, par le canal de la tradition, que Dieu avait révélé à plusieurs de leurs ancêtres et à divers chefs de familles de quelle manière il voulait qu'on le servît, jamais les législateurs , pour faire adopter leurs lois, ne se seraient avisés de feindre qu'ils les avaient reçues de quelque divinité.

S'il n'y avait jamais eu d'inspirations divines, jamais les prêtres n'eussent eu la pensée de contrefaire les inspirés : de même que si toutes les maladies étaient incurables, et qu'il n'y eût jamais eu de vrais remèdes, jamais il n'y aurait eu de charlatans qui eussent eu la pensée de contrefaire les médecins et de débiter de faux remèdes, comme il n'y en a jamais eu qui se soient vantés d'empêcherde mourir, parce qu'il n'y a point d'exemple d'immortalité sur la terre.

L'erreur suppose toujours quelque vérité dans le même genre. Un imposteur ne réussit à en imposer que parce que les esprits prévenus de la vérité se trouvent comme penchés à prendre pour elle ce qui lui ressemble. Les fausses religions se sont introduites dans le monde, parce qu'on a voulu innover sur le plan de la première. Les fausses divinités ont trouvé créance dans les esprits, parce que l'idée, au moins confuse , de la véritable, s'y trouvait placée. Tant de frivoles prédictions, tant de chimériques prodiges ont été crus, parce qu'on en avait ou vu ou entendu raconter de véritables, ou qu'on en avait l'idée dans celle d'une Divinité toute-puissante. Le faux ne trouve si aisément accès dans notre âme, que parce que le vrai, dans le même genre,

ou de quelque chose qui y a rapport, s'y trouve auparavant plus ou moins enveloppé. En un mot, le mensonge n'est que la privation et le néant de la vérité , et la vérité précède toujours le mensonge : l'un et l'autre ont leurs caractères qui les distinguent.

Qu'ont de commun la mission de Moïse et de Jésus-Christ, et l'entretien secret de Numa avec la nymphe Egérie ; de Minos avec Jupiter dans sa caverne ; de Lycurgue avec la Pythie de Delphes; de Mahomet avec l'ange Gabriel? Il y a plus de rapport entre la lumière et les ténèbres qu'il n'y en a entre des révélations destituées de toute preuve et des révélations confirmées par toutes les preuves que la raison peut exiger.

Les désordres qui régnent dans le christianisme ne sont qu'un vain prétexte pour attaquer la religion. Les Etats gouvernés par les plus sages lois renferment toujours dans leur sein un grand nombre de sujets prévaricateurs et rebelles, et l'on rirait do la simplicité d'un étranger qui, voyant dans un E'at régner des désordres et des abus, conclurait qu'il n'y a point de lois. Que penserait un déiste, d'un raisonneur qui jugerait du premier Etre par la conduite de ceux qui font profession de le reconnaître? Il est vrai que si les Chrétiens agissaient raisonnablement, ils ne devraient s'écarter en rien des règles de la religion; car la raison veut que dans toutes ses actions J'on se détermine suivant les motifs les plus forts : or la force des motifs consiste dans l'intérêt qu'ils offrent à l'esprit, et il n'est point assurément d'intérêt plus grand que celui que la religion propose à l'amour que l'homme a pour lui-même. Mais si les déistes sont incrédules par réflexion, il est beaucoup de Chrétiens qui le sont en quelque sorte par inattention, c'est-à-dire qui n'ont presque pas d'idée de la religion, qui s'en occupent très-peu, qui n'y pensent seulement pas. Quel effet peut produire la religion dans les âmes de cette espèce? La lumière du soleil guide-t-elle les aveugles et ceux qui ne veulent pas ouvrir les yeux?

Un fait indubitable, c'est que la religion chrétienne a formé dans tous les temps un grand nombre d'hommes vraiment vertueux, au lieu que toutes les sectes des incrédules n'en formeront jamais un seul. Et s'il est possible qu'un naturel extrêmement heureux rende un déiste honnête homme et bon citoyen, il faudrait avoir perdu le sens pour se fier à lui, lorsqu'on découvre que son naturel, machinalement porté à la vertu, est combattu par un intérêt un peu important.

L'incompréhensibilité de nos mystères ne peut donner lieu à une objection sérieuse contre la révélation. Les déistes, ces hommes qui veulent passer pour des génies du premier ordre, n'ignorent pas que l'esprit humain est renfermé dans des limites si étroites, qu'il n'y a point de matière accessible à notre raison et à nos sens, qui ne soit

sujette à des difficultés dont jusqu'ici il a été impossible de se débarrasser entièrement, si. c'était sérieusement qu'ils insistassent sur des difficultés qui n empruntent leur force que de J'incompréhcnsibilité d'un sujet, que voudraient-ils qu'on pensât de leur foi par rapport à un premier Ktre? car malgré toute l'étendue de pénétration qu'ils s'attribuent, il n'est pas vraisemblable qu'ils s'en attribuent une assez vaste pour comprendre la Divinité. 11 leur suffit sans doute, pour admettre un premier Etre, d'avoir des preuves qui les assurent de son existence, quoiqu'ils ne comprennent pas sa nature. Pourquoi ne suffirait-il pas à un Chrétien, pour croire des mystères incompréhensibles, d'avoir des preuves que Dieu les a révélés? Pour croire en Dieu, faut-il avoir des lumières aussi étendues que celles de Dieu même?

Vous sentez la faiblesse de ces raisons. C'est là néanmoins que réside la force du déisme. Ses autres moyens, je veux dire les contes, les blasphèmes, les railleries, ne peuvent paraître tolérables qu'à des ignorants du plus bas ordre, dont le cœur est aussi "plein de vices que l'esprit est vide d'idées. Que peuvent prouver des fables substituées au Pentateuque et à l'Evangile, si ce n'est la haine impuissante de ceux qui les débitent contre la vérité qui les condamne? Que peuvent prouver des blasphèmes contre des mystères dont tout homme raisonnable doit souhaiter l'existence, si ce n'est Ja fureur et l'emportement de ceux qui vomissent ces blasphèmes contre une religion qui les menace d'une éternité malheureuse?

Les railleries ne prouvent jamais rien.

On neut réussir par de bons mots, par de brillantes saillies, par de badines images, à se faire un nom de bel esprit dans un certain monde qui n'aime pas la religion, parce qu'il la connaît peu et qu'il ne la regarde pas comme la source de la félicité, mais plutôt comme une triste servitude. On peut divertir .e vulgaire, dont le cerveau est toujours ouvert à des images riantes et toujours fermé au raisonnement; on peut même, dans la dispute, acquérir un air de conquérant en réduisant au silence un esprit solide et éclairé, mais d'une imagination moins vive et moins féconde. Mais un railleur en matière de religion ne passera jamais dans l'esprit d'un homme judicieux que pour un pitoyable raisonneur qui cherche à suppléer au défaut des preuves par ses plaisanteries, et dans l'esprit des gens de bien pour un impie qui cherche à s'étourdir dans ses doutes.

11 est manifeste que l'opposition des déistes à la religion révélée n'est fondée que sur des motifs frivoles, et qu'il en faut chercher la cause dans leurcœur. Pour l'y découvrir, il n'est pas nécessaire d'y creuser bien avant, ni môme de -suivre leur conduite, il suffit d'entendre leur morale ; car il est certain que s'il en est parmi eux qui ne s'abandonnent pas à leurs penchants d'une manière

effrénée et autant qu'ils le peuvent sans s'exposer à la sévérité des lois, ils s'écartent en cela de leurs maximes, puisque, selon ces sublimes esprits, I'amour-propre et les passions sont des présents de la Divinité nécessaires au bonheur du genre humain. Mais co (jui les caractérise singulièrement, c'est tout ce qu'ils disent contre les personnes qui embrassent le célibat pour n'être point partagées entre Dieu et le monde. Ils ne tarissent point sur ce sujet en soupçons injurieux, en accusations atroces , en misérables plaisanteries. Quelle preuve plus évidente que la continence est une vertu inconnue aux déistes?

Vous me demanderez comment des hommes de cette espèce conservent l'idée d'un premier Etre? La question est extrêmement délicate et embarrassante. Ils y sont apparemment forcés par l'évidence. Mais ils ajoutent à cette idée , ils en retranchent tout ce qui leur plaît pour l'ajouter à leur morale et à leur conduite.

VI. Tels sont les hommes qui s'annoncent dans le monde sous le titre d'esprits forts. On ne peut guère abuser plus grossièrement des termes; car un esprit fort doit être un philosophe qui prend pour guide les lumières les plus pures de la raison, qui pèse tout, qui examine tout dans le silence des passions, et qui ne se rend qu'à l'évidence : or, selon cette idée, il n'est point d'hommes qui méritent moins le titre d'esprits forts que les incrédules. Car, en leur accordant que les preuves de la religion embrassée par tant de grands génies qui n'ont rien négligé pour former et pour étendre leur raisonnement, ne leur paraissent pas d'une solidité convaincante, il est bien certain qu'ils n'ont pas de preuves démonstratives de sa fausseté. Par conséquent ils ne peuvent être que dans le doute sur ce sujet important : or, dans le doute si la religion est véritable et divine, peuvent-ils raisonnablement s'élever contre avec tant de hauteur, en parler avec tant d'insolence, en plaisanter d'une manière si profane, en violer toutes les règles et tous les devoirs? Peut-être trouvent-ils dans une conduite si insensée la satisfaction de sortir d'un doute si inquiétant. Mais quoi de plus pitoyable que de fonder la conviction sur la conduite, au lieu de régler la conduite sur la conviction? quelle logique pour des gens qui se vantent de suivre pas à pas l'évidence 1

Cependant les incrédules sont aujourd'hui en possession du titre d'esprit fort : et il faut avouer que dans un certain sens ils en sont bien dignes ; car quelle doit être leur for. e pour se rassurer contre tout ce qui devrait les alarmer, et pour se roidir contre l'évidence et leur conscience qu'ils ne peuvent entièrement étouffer ? Accordons-leleur donc, autant pour nous conformer au langage qui est devenu commun, que pour les caractériser et les distinguer d'es esprits qui écoutent la raison. Mais que pensez-vous de ces jeunes gens qui aspirent à un si beau titre, et oui, pour en être illustrés, pronou-

cent d'un ton fier que Dieu ne veille pas sur leurs actions, qu'ils sont maîtres âe leur conduite, que leur âme n'est qu un peu de vent et de fumée. 11 semble qu ils craignent de passer pour lâches s'ils paraissaient attachés à une religion qui apprend à craindre Dieu; comme si la bravoure consistait à être brave contre Dieu même.

VII Le malheur de ces jeunes gens vous touche et vous afflige; il me pénètre aussi de la plus vive douleur. C'est souvent 1 efiet des mauvais discours qu'on a lus ou entendus, dont on ne sent point la conséquence. Le même sentiment qui fait qu on veut paraître grand garçon, et qu'on se pique d'être plus fort de corps qu'on ne 1 est réellement, fait qu'on adopte et qu on répète des discours hardis prononcés d un air débarrassé. Mais la véritable cause de ces discours impies dans la bouche des jeunes gens, c'est une ignorance de la religion, qui suffit seule pour donner dans ce travers, avant que la violence des passions, et les crimes où elles précipitent l'aient rendu nécessaire. On ne tient que faiblement a la religion quand on ne la connaît pas. Une vaine crainte, une raillerie, un rien détermine à blasphémer ce que l'on ignore.

Le goût que vous avez pour la vérité, et la piété qui vous est comme naturelle, semblent vous éloigner pour toujours d'un précipice si affreux. Détiez-vous de si heureuses dispositions si vous négligez de vous instruire. Le goût du vrai diminue et se perd insensiblement lorsqu'on n'a pas soin de le nourrir et de le fortifier. La piété sans lumière dégénère peu à peu, et devient susceptible des plus étranges métamorphoses. Un moyen sûr d'être immuable dans l'amour de 'la religion est de la connaître. 11 faut l'étudier, il faut en approfondir les preuves. Ne craignez pas que cette étude soit au-dessus de vos forces. Les preuves de la religion se présentent d'elles-mêmes. Notre esprit est fait pour elles. 11 les saisit comme malgré lui. Notre cœur s en laisse frapper. La vérité le touche et le console.

Voulez-vous attendre que votre loi ait couru tous les dangers pour l'armer contre les doutes, les mépris, les railleries, les mauvaises difficultés des incrédules si nombreux aujourd'hui? Ce serait être bien téméraire et bien présomptueux. Ce serait estimer bien peu un don d'un si grand prix que de l'exposer sans défense. La lorce de l impiété n'est que faiblesse, n est que lolie, je le sais : mais pour qui ? Pour ceux qui connaissent la religion, qui en connaissent le vrai, le beau, le solide, le grand. Jésus- Christ vous rendra impénétrable à tous les traits de l'impie. Je le veux croire. Mais n'êtes-vous pas honteux d'avance de n avoir que des oreilles pour entendre blasphémer son nom? Je rougis en vous voyant muet au milieu des insuites et des outrages laits à votre Dieu.

Travaillons à nous mettre en état de repousser ces outrages et de les faire retomber sur ces hommes qu'on décore du titre

d'esprits forts. Etudions ensemble notre religion. Dans un âge plusmûrvous approfondirez tqut seul ce que nous ne ferons qu'ébaucher; mais j'espère que l'ébauche suffira pleinement pour vous convaincre qu'on ne peut rejeter la religion de Jésus- Christ sans renoncera la raison, parce que la religion de Jésus-Christ est liée inséparablement avec la révélation naturelle, je veux dire, avec ces premières idées, que nous recevons en naissantde l'Auteur de la nature, ces premières vérités qui font en quelque sorte partie de nous-mêmes, qui se présentent à tout esprit attentif, auxquelles tout nous rappelle, qui ont été connues dans tous les temps et chez toutes les nations qui sont venues jusqu'à nous par une tradition aussi ancienne que le monde, que l'homme raisonnable ne peut combattre sans se reprocher intérieurement sa mauvaise foi, et sans être intimement convaincu qu'il ne s'y oppose que par l'intérêt de ses passions. YT1L Je vous vois plein d'ardeur et tout prêt à me suivre dans une si belle carrière. Entrons-y, mais déterminés à saisir pour toujours les vérités que nous concevrons clairement. Commençons par nous connaître. Nous passerons ensuite à la connaissance de notre auteur, de notre destination, de nos devoirs, de nos besoins. Ces objets intéressants seront la matière d'autant de sections.

Dans ia première section nous établirons la différence de l'âme d'avec le corps, par l'exposition des absurdités du matérialisme , c'est-à-dire du système qui attribue la pensée à la matière ; et par les preuves que l'âme porte dans son propre fond de la spiritualité de son être. Nous commencerons la seconde section par une réfutation générale de l'athéisme. Nous donnerons ensuite les preuves de l'existence de Dieu et de ses attributs. Nous la terminerons par la discussion des systèmes d'Epicure, de Spinosa et de quelques autres philosophes. Dans la troisième, nous verrons que l'immortalité de notre âme est une suite de la spiritualité de son être et de l'existence de Dieu. Dans la quatrième, nous prouverons qu'il y a un ordre immuable qui règle nos devoirs, et que les principes de Spinosa sur les mœurs sont absurdes. Enfin dans la cinquième section, pour sentir la nécessité de la révélation, nous n'aurons qu'à comparer nos dispositions intérieures avec les vérités que nous aurons découvertes. L'opposition entre, nos penchants et nos lumières nous persuadera aisément nos besoins. Entrons en

matière.

SECTION 1

DE LA DIFFERENCE DE l'aME ET DU COIIPS.

Absurdités du matérialisme. — Spiritualité de l'âme. — Réponses à quelques difficul-

tés

CUAP1TKE L

Absurdités du matérialisme. — Spiritualité de rame.

Vous ne doutez pas, mon cher Eusèbe,

que vous ne soyez composé d'un êlreétendt

et divisible, qui a une certaine longueur, une certaine largeur, plusieurs parties qui peuvent être séparées les unes des autres, qui ont diverses figures, différentes couleurs; d'un être qui pense, qui connaît, qui ignore, qui croit, qui est certain, qui doute, qui se trompe, qui aperçoit ses erreurs, qui veut et ne veut pas, qui aime le bien et qui hait le mal, qui a du plaisir et de la douleur, qui espère et qui craint, qui se réjouit de ce qu'il a, et qui désire ce qu'il n'a pas, qui est irrésolu, qui change, qui se repent, qui se connaît, qui a un einpire sur soi, qui délibère, qui choisit entre vouloir et ne vouloir pas.

Mais qu'est-ce que cet être qui pense en vous, et que vous appelez votre âme, si différente par ses opérations de cette masse slupide que vous appelez votre corps ? Estce un être entièrement distingué de la matière ? ou n'es-t-ce que de la matière? c'està-dire, est-ce une chose qui n'a ni étendue, ni longueur, ni largeur, ni profondeur, qui est indivisible, sans parties et sans figure? ou n'est-ce qu Une chose étendue, qui a sa longueur, sa largeur, sa profondeur, qui est divisible, qui a des parties, qui est capable de mouvement, de repos, de figure, et qui ne diffère des corps que nous voyons, que parce que c'est une matière si subtile et si déliée qu'elle échappe à nos sens ?

Il me semble que vous seriez fâché qu'il y eût des preuves capables de vous faire douter si cette portion de vous-même que vous croyez d'une nature si supérieure à votre corps, n'est qu'un peu de matière. Soyez tranquille là-dessus. La spiritualité de l'âme n'est pas du goût des esprits forts, parce qu'elle ne cadre pas avec leurs systèmes sur les mœurs et sur une autre vie : mais ces messieurs n'ont point de preuves de la matérialité. Ici comme dans le reste de leur système contre la religion, tout ce qu'ils peuvent faire, c'est de se retrancher sur leur ignorance, et de nous accuser de manquer de preuves nous-mêmes. La matière , disent-ils, n'est pas assez connue. Elle peut avoir d'autres propriétés que la longueur, la largeur, la profondeur, la divisibilité, le mouvement, la figure. Pourquoi la pensée ne serait-elle pas une de ces propriétés inconnues (Je la matière? Examinons une question si importante, et qui nous touche de si près, avant que de nous rendre attentifs aux preuves que notre âme porte en elle-même de la spiritualité de son être.

Article 1. — Absurdités du matérialisme. L'àme est différente du corps. — Si elle était matérielle , die aurait toutes les propriétés de la matière, et sérail sujette à toutes les révolutions qui se passent dans le corps. — Elle n'est ni- mouvement ni figure. — Si elle était matérielle , elle serait incapable des facultés qui conviennent à l'àme raisonnable : elle ne pourrait ni juger, ni raisonner, ni concevoir aucun objet dai s sa totalité, ni apercevoir de différence entre ses sensations.

1. Je vous prie de me dire pourquoi vous jugez qu'un cercle n'est pas un carré : Parce

que, répondez-YOus, ces deui figures n'ont rien de commun, et qu'on ne peut les confondre sans les détruire. Je ne connais l'un que par sa rondeur, et l'autre que par l'égalité de ses côtés. Si j'Aie au cercle sa rondeur, et que je l'attribue au carré, je détruis l'un et l'autre; parce que le cercle n'est cercle que par sa rondeur, et que le carré n'est carré que par l'égalité de ses côtés. Si je vous répliquais que vous ne connaissez pas assez toutes les propriétés de ces figures pour en juger si décisivement, la réplique vous paraîtrait sans doute ridicule; parce que c'est un principe que nous devons juger des choses par les idées que nous en avons. Suivons ce principe.

L'âme et le corps n'ont rien de commun. Nous ne connaissons le corps que par des pensées. TSous ne connaissons lo corps que par des mouvements et par des figures. Les confondre, c'est les détruire. Otez au corps la longueur, la largeur, la profondeur, les parties ; faites-en un être simple et indivisible, vous le détruisez, vous ne le concevez plus. Otez à l'âme la simplicité et l'indivisibilité; donnez-lui des parties, vous ne concevez plus un être qui pense, vous ne concevez qu'un corps. Pour sentir encore mieux cette simplicité et cette indivisibilité de votre âme, considérez ses manières d'être:

car les manières d'être ne peuvent être d'une nature différente de leur sujet. Quoi de plus simple et de plus indivisible qu'un vouloir, une affirmation, une négation, un désir de la justice, un désir de la vengeancel Peut-on les diviser? Ont-ils des parties? Ont-ils une superficie? Peut-on leur donner une figure? Concevez le grain de matière le plus fin et le plus délié; supposez-le devenu, par exemple, la pensée que nous exprimons par un oui ou par un non, il s'évanouit dès la même, et il ne reste qu'un rien de matière. Est-il moins impossible de supposer un oui ou non changé en un grain de poussière? Il est donc aussi absurde do vouloir imaginer une matière pensante, qu'il est absurde de vouloir imaginer un cercle carré, une vallée montagne.

11. Qu'importe que la matière ne soit pas assez connue, et qu'elle ait d'autres propriétés que celles que nous lui connaissons? Ces propriétés inconnues n'empêchent pas qu'elle ne jouisse de celles dont elle est en possession, je veux dire , la longueur, la largeur, la profondeur, la divisibilité, la figure. Ainsi les matérialistes ne peuvent nier que leur âme, si elle est matière, ne soit longue, large et profonde, qu'elle ne soit ronde ou carrée, qu'elle ne .soit d'une superficie dure ou molle, rouge ou blanche; qu'un jugement, un raisonnement, un sentiment de plaisir, un sentiment de douleur n'ait un dessus, un dessous, un côté droit, un côté gauche. Ils ne peuvent nier que leur âme, si elle est matière, ne renferme en soi une infinité de petites âmes, en vertu de la divisibilité de la matière à l'infini ; que le plus faible vouloir n'ait autant de parties qu'il y y en a dans le corpuscule qui veut et ne veut

pas. Ils ne peuvent nier que la.matière dont leur âme est composée, étant la plus fine et Ja plus subtile que l'on puisse concevoir, ne s'échappe à tout moment parla transpiration de la même manière qu'ils prétendent qu'à la mort du corps, elle s'exhale et s'évapore dans les airs. Il doit se faire en eux un flux et un reflux continuel de petites âmes dont les unes se dissipent, pendant que d'autres les remplacent. C'est apparemment ce qui leur fait prendre le parti de renoncer à la vertu ; ils ne croient pas pouvoir jamais en contracter l'habitude, o cause de cette métempsycose qui se passe en eux. Ils devraient aussi renoncer à l'étude ; peuventils jamais réussir à se faire un amas de connaissances? Toutes ces absurdités sont inséparables du matérialisme. Dire que la pensée convient à la matière, sans lui donner toutes les propriétés connues de la matière, c'est ne savoir absolument ce que l'on dit : la matière est certainement longue, large, profonde, divisible et figurée : elle est tout cela, ou elle n'est rien. Vouloir imaginer dans elle une propriété séparée et indépendante de ces autres propriétés, c'est vouloir imaginer une matière qui ne soit pas matière.

Il n'est point de grainde matière, quelque petit qu'il puisse être, qui ne soit divisible en deux moitiés, chaque moitié en deux autres, etc., par conséquent, si la pensée était matérielle, elle serait divisible également en deux moitiés, chaque moitié en deux autres, etc. Il pourrait donc y avoir une moitié de pensée, unjtiers, un quart, etc., de pensée.

Que le matérialiste, pour décharger son système d'une absurdité si risible, ne vienne pas nous dire, que quelque division que souffre la matière, la pensée n'en souffre aucune, et qu'elle subsiste toujours entière en chaque partie divisée de la matière.

Prenons une connaissance quelconque, imprimée à un grain de matière quelconque : ou la connaissance affecte le grain selon toutes ses parties, ou seulement selon quelques-unes. Si elle l'affecte selon toutes ses parties, il est manifeste que le grain ne saurait être divisé, sans que la connaissance le soit, puisque la partie A du grain ne saurait être séparée de la partie R, sans que la connaissance, affectant la même partie A, soit séparée d'elle-même, affectant la partie B : à moins que le matérialiste n'imagine, dans ce cas, la connaissance comme un être qui se replie sur lui-même, pour se conserver dans son entier, à mesure qu'il se voit exposé au danger d'être divisé par la division de son sujet. Mais dès là même, ce ne serait plus faire de la pensée une modification de \e matière, ce serait en faire un être capable par lui-même d'agir et de subsister.

Le matérialiste dira-tril que la pensée imprimée à un grain de matière, n'affecte pas ce grain selon toutes ses parties, mais seulement selon quelques-unes? Ce serait donner en pure perte dans une autre absurdité. Pourquoi telle partie penserait-elle plutôt (lue telle autre? D'où lui vieillirait ce privi-

lège? Mais celte partie si privilégiée n'est-elle pas elle-même matière? N'est-eTle pas.cons.equemment divisible? Comment donc la pensée, dont on la gratifie à l'exclusion de ses comparties, serait-elle àl'abri delà division!

III. Mais, direz-vous, la pensée ne con viendrait-elle point à la matière, en tan qu'elle est capable de mouvement et de figure ? sous ce rapport,sa matière est pleine de vie et de beauté. Quoi 1 vous prétendriez que la pensée n'est qu'un mouvement et une figure, ou qu'elle en est l'effet? Permettez-moi de vous rappeler aux notions du mouvement et de la figure. Le mouvement est le transport d'un corps, d'un lieu dans un autre. L'effet du mouvement consiste dans le changement de situation d'un corps à l'égard des autres corps, ou de ses parties Jes unes à l'égard des autres. Je jette une pierre à dix pas : que reçoit-elle, qu'elle n'eût dans le repos où elle était auparavant ? Elle gardait dans son repos une même situation à l'égard des corps qui l'environnaient. Par mon impulsion, elle reçoit un changement successif de situation à l'égard dos corps qui sont sur sa route. Vous faites bouillir de l'eau dans un vase : qu'arrivet-il à cette eau? Ses parties changent de situation les unes à l'égard des autres : celle qui était en haut descend en bas ; celle qui était à droite va à gauche. La figure est une superficie terminée. Vous prenez un morceau de cire, vous le maniez, vous l'étendez, vous le roulez, vous le façonnez, l'effet de votre industrie se réduit à donner diverses terminaisons à la superficie de cette cire. Or, qu'apercevez-vous en cela de commun avec la pensée? quoil parce qu'un ou plusieurs corpuscules seront poussés d'un coin de votre cerveau à un autre coin, et que par leurs combinaisons , ils formeront une figure triangulaire ou octogone, ces corpuscules deviendront pensants, voulants ou non-voulants , vertueux ou vicieux, s'aimant ou se haïssant? N'est-il pas aussi absurde de se livrer à des imaginations si puériles et si insensées, qu'il serait absurde de prétendre pouvoir former une pensée en agitant quelques gouttes de liqueur?

Mais quand le mouvement pourrait avoir d'autres effets que divers arrangements et différentes situations des parties de la matière, il serait toujours ridicule de mettre la pensée au nombre de ses effets. Subtilisez tant qu'il vous plaira la matière de votre cerveau ; imprimez-lui tel mouvement , donnez-lui tels ressorts qu'il vous plaira : cette matière ne se meut que dans votre cerveau, et il lui faut un certain temps pour en parcourir l'espace. Or l'être qui pense en vous ne connaît ni les bornes des lieux, ni les bornes du temps; il embrasse tout à la fois tous les temps et tous les lieux. Il voit le passé , le présent, l'avenir. Il se porte au delà des cieux. 11 descend jusqu'au centre de la terre. L'astre qui nous éclaire et qui nous échauffe, n'est pour lui, avec toutes ses planètes, Mars, Jupiter, Saturne, que comme un point. 11 se transporte uans chaque étoile fixe. 11

y voit autant de soleils qui ont leurs planètes, et il en conçoit un nombre infini , en comparaison desquels notre soleil n'est qu'un atome mille fois plus petit qu'un ciron ne l'est par rapport a la terre. Sont-ce là des effets du mouvement?

Pour voir les objets, direz-vous , nous ne sortons pas bors de nous -mômes : les objets ne viennent pas non plus nous chercher pour se faire voir. La connaissance que nous en avons, consiste dans ce qu'on appelle idées qui sont des représentations des objets. Or ces idées pourraient bien n'être que des tableaux matériels semblables à ceux que la nature forme au fond de nos yeux: et selon celte supposition, nos connaissances ne seraient que des corpuscules mus et figurés d'une certaine façon dans notre cerveau.

Si je n'étais persuadé que vous riez vousmême d'une fiction si grotesque, je vous demanderais comment , si nos connaissances ne sont que des tableaux matériels infiniment plus petits que les plus légères vapeurs, nous voyons les maisons que nous habitons, la terre qui nous porte, les plaines et les campagnes, les fontaines et les fleuves, les bois et les forêts, le ciel et les vastes globes qui roulent sur nos tètes? Tous ces objets pourraient-ils nous paraître plus grands que ne sont leurs tableaux? je vous demanderais sous quelle figure et sous quelle image nous connaissons les saveurs , les odeurs, les sons, le plaisir, la douleur; je vous ferais bien d'autres questions; je les omets, parce que je suis sûr que tous ces tableaux des matérialistes vous paraissent aussi aveugles et aussi stupides que des images appliquées sur un mur, et mériter aussi peu le nom de connaissances que des statues de pierre.

IV. Quand nous accorderions aux matérialistes que les idées et les simples pensées qui ne sont que de pures représentations des objets, sont matérielles, il faudrait qu'ils nous apprissent quel usage on peut faire de leurs pensées matérielles. Vous savez que les idées servent à former des propositions et des jugements, par lesquels nous disons qu'une chose est, ou n'est pas , en joignant deux idées qui se conviennent, comme lorsque nous disons : Dieu est juste; ou en séparant les idées incompatibles, comme quand nous disons : Dieu n'est point injuste. Les jugements servent aussi à faire des raisonnements, en joignant deux propositions dont l'une est la conséquence de l'autre, comme quand je dis : Dieu est juste, donc il récompensera la vertu. Nous ne pouvons former ces jugements et ces raisonnements qu'en comparant nos idées les unes avec les autres, pour en découvrir les rapports de convenance ou de contrariété, sans quoi nos discours n'auraient ni liaison, ni justesse.

Or, comment une âme matérielle pourrat-elle faire cette comparaison? Toutes ses connaissances sont des parties de matière, qui ont chacune leur être à part, et qui sont renfermées, chacune dans sa petite sphère, jouissant chacune de sa propre idée, mais

ne sachant ce que pense sa voisine, et encore moins ce que pense une autre partie de matière pi us éloignée, qui contiendra peutêtre l'idée dont elle a besoin pour s'assortir avec elle. En un mot, il est aussi impossible qu'une pensée matérielle soit empreinte de l'idée d'une autre pensée, qu'il est impossible que la même portion de matière puisse avoir tout ensemble deux différentes figures. Donc des pensées matérielles, tant qu'elles seront distinguées , ne peuvent pas plus comparer leurs idées, qu'un aveugle et un sourd puissent comparer ensemble l'idée des sons et des couleurs. Donc ces pensées ne peuvent former ni jugement, ni raisonnement.

V. Ce principe de l'incommunicabilité des idées matérielles les unes aux autres , nous donne lieu d'ajouter que tant s'en faut que la pensée matérielle puisse rassembler plusieurs idées, pour en faire la comparaison, et en former un jugement, et un raisonnement, qu'elle ne peut pas même comparer ensemble les parties de son objet, ni les réunir pour en faire un objet total.

La preuve en est que, puisque la pensée et son objet sont tous deux matériels, il laut que les différentes parties de l'objet répondent à différentes parties de la pensée, de la même manière que les différentes parties du visage sont représentées dans différentes parties du miroir. Ainsi chaque partie de la pensée ne connaît que la partie de l'objet dont elle est affectée, et ne peut avoir aucune connaissance des autres parties de l'objet qui ne l'affectent point : donc elle ne peut en composer un objet total. Ainsi une partie de la pensée voyant l'angle A , une autre partie voyant l'angle B, une autre l'angle C, ces truis angles ne peuvent se réunir dans une même pensée matérielle, pour former un triangle.

On ne finirait pas s'il fallait relever toutes les absurdités du système des matérialistes sur la nature de l'âme et de la pensée. Nous nous en tiendrons à une dernière réllexion, qui est, que la comparaison d'une idée avec une autre, doit entrer dans l'usage de tous ls sens, pour juger de la différence de leurs objets, soit par rapport à la santé, soit par rapport au plaisir que la nature a attaché aux choses sensibles. Les uns préfèrent les couleurs aux sons : d'autres donnent la préférence aux saveurs qui flattent agréablement le goût. Or cette préférence doit être précédée de comparaison. Mais nous avons prouvé qu'une pensée matérielle est incapable de comparer son idée avec l'idée d'une autre pensée, parce qu'elle est bornée à l'objet qu'elle renferme, et qu'elle ne peut franchir les limites de sa circonférence. El en appliquant ce principe h l'usage des sens, il est aisé de démontrer qu'une âme matérielle ne doit pas sentir la discordance d'une mauvaise musique, ni l'harmonie d'une musique parfaite. Un homme qui serait assis à un festin accompagné d'une excellente musique, ne peut pas juger lequel des deux lui cause plus de plaisir, parce que tout cela

demande une comparaison dont l'âme matérielle est incapable. La partie de 1 âme matérielle affectée du plaisir causé par les mets n'est pas la partie affectée du plaisir causé par la musique. L'une de ces parties est distinguée de l'autre, comme votre âme est distinguée de la mienne. L'une de ces parties ignore ce qui se passe dans 1 autre, comme votre âme ignore ce qui se passe dans la mienne.

S'il s'agit de juger d'une grandeur déterminée, c'est toujours le même inconvénient. Des pensées qui n'ont aucun commerce entre elles, ne peuvent confronter les parties de l'étendue qui leur sont distribuées, ni par conséquent les rassembler pour en faire une grandeur totale.

Et par le même principe, l'arithmétique ne peut être du ressort d'une âme matérielle, qui ne voit que des unités détachées les unes des autres., et qui, par conséquent, ne peut les combiner pour en connaître le produit. •

VI. Mais l'âme, quoique matérielle, ne peut-elle pas faire la combinaison dont il s'agit en réunissant ses pensées et les dirigeant soit pour former des raisonnements , soit pour sentir le plaisir qui résulte de l'harmonie et des accords, soit pour réduire à un seul tout les différentes parties d'un objet, dispersées dans ses différentes pensées ?

Ces opérations ne sont possibles qu'à un être simple et immatériel. Si vous le supposez matière, vous ne pouvez dès là même lui refuser des parties, qui soient aussi distinguées entre elles, aussi inaccessibles les unes aux autres, que le sont ies grains qui composent un monceau de sable. Elles peuvent être plus voisines, plus contiguës, séparées par de moindres intervalles : mais la partie A n'est pas la partie B, de même que le grain de sable A n'est pas le grain B ; par conséquent la pensée de la partie A n'est pas la pensée de la partie B, de même que le mouvement du grain A n'est pas le mouvement du grain B ; par conséquent la partie A ne peut comparer sa propre pensée à la pensée de la partie B, de même que le grain A ne peut se mouvoir du mouvement propre au grain B ; parce que la partie A est aussi dénuée de la pensée B, que le grain A l'est du mouvement B.

VII. Nous pourrions encore prier les matérialistes de nous dire si toutes les parties de leur âme matérielle contribuent à produire la pensée, ce que chacune fournit , ce que en en retranchant une, on retrancherait de la pensée ? Mais en voilà assez sur les absurdités de leur système. 11 me semble qu'il ne leur reste qu'une issue pour se sauver, qui est de dire que notre âme est un chaos impénétrable : que ceux qui en font un pur esprit, sont plus embarrassés qu'eux à la déunir, et encore plus à la concevoir. Qu'estce qu'un esprit? Comment cet esprit est-il uni à un corps, comme si un esprit pouvait remplir Je plus petit espace ? Dans un moment nous examinerons la difficulté.

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