DE JESUS-CHRIST. - PARTIE I
Mais quand on veut procéder de bonne foi dans la discussion d'un sujet de cette importance, il faut commencer par établir ce que l'âme ou la pensée n'est pas, ni ne peut être C'est ce que nous avons fait dans cet article. 11 faut ensuite puiser dans les lumières d'une raison exempte de passion et d'intérêt, ce qu'elle nous enseigne touchant la nature de notre âme.
Quant à ce qu'il y a d'obscur en cette matière, comme en toute autre, la grande règle est de ne point nier une vérité connue, parce qu'elle serait environnée d'obscurité , et même de difficultés insurmontables ; autrement il faudrait douter de sa propre existence.
Article II. — De la spiritualité de rame.
On la prouve par la nature des objets que nous concevons — Par la réflexion dont nous sommes capables. — Par la conscience et par la liberté.
I. 11 est absurde d'attribuer la connaissance à la matière; nous venons de le voir : il y a donc en nous un être immatériel , puisqu'il est certain que nous connaissons. , ,
Il me semble, direz-vous, que la conséquence serait évidente, si nous connaissions indépendamment de nos organes et de notre imagination. 11 serait dès lors manifeste que nos connaissances étant immatérielles ne pourraient convenir qu'à un être de même genre, et non à un être étendu, composé, divisible. Mais d'où viennent nos connaissances, si ce n'est de l'impression des objets sur les organes de nos sens ? Comment apercevons-nous les objets, si ce n'est sous certaines images ? Voilà ce qui jette une obscurité infinie sur la nature de nos connaissances. . ,
J'en conviens : mais l'obscurité n est que pour ceux qui fuient la lumière. Est-ce dans l'impression que font les objets sur nos organes? Est-ce dans l'image qu'ils tracent dans notre cerveau, que consiste la connaissance que nous en avons? L'action des objets sur nos organes n'y produit qu'un mouvement; l'image qu'ils tracent n'est qu'une ligure: or il est absurde de penser qu'une connaissance puisse jamais être un mouvevement ou une figure. Que prouve donc la dépendance où nous sommes , pour connaître certains objets, du mouvement de nos organes, et des images qui s'y tracent? L'union de notre âme avec notre corps, qui seul est capable d'être remué par les objets extérieurs. Nous examinerons dans la suite quelle est l'origine de cette union, en quoi elle consiste. Mais si nous n'étions qu'uno portion de matière organisée ; s'il n'y avait en nous une intelligence qui fût avertie de l'ébranlement qui arrive dans les dehors et dans les dedans de sa demeure , qui fût capable de percevoir les images des objets extérieurs, en vain notre corps recevrait des chocs et des figures ; nous connaîtrions aussi peu, que la cire qui s'amollit à la llamme d'une bougie, et qui reçoit l'empreinte d un cachet ; puisqu'il n'y- aurait en nous , non
plus que dans la cire, que des corpuscules mus et arrangés dans un certain ordre.
Mais, si pour être pleinement convaincu de la spiritualité de voire âme, il ne vous faut que des connaissances indépendantes de l'impression des objets sur vos organes, et de toute image corporelle, combien n'avez-vous pas de connaissances de cette espèce? vjus ne connaissez rien plus certainement et plus distinctement que cette proposition : Je pense, donc je suis : vous avez donc les idées de la pensée et de l'être. Or, les tenez-vous de vos organes ces idées? Sont-elles lumineuses ou colorées, d'un son grave ou aigu, d'une bonne ou mauvaise odeur, douces ou amères, froides ou chaudes, dures ou molles, pour être entrées par la vue, ou par l'ouïe, ou par l'odorat, ou par le goût, ou par l'attouchement? Ces mêmes idées peuvent-elles être représentées sous quelque image? Quelle est la longueur de la pensée et de l'être? Quelle en est la largeur ou la profondeur?
Combien connaissez-vous d'autres objets purement intelligibles, qui n'ont ni rapport à vos sens, ni aucune propriété de i'étendue et de la matière? Quelle prise ont vos organes sur un doute, une persuasion, sur la distinction de l'un et de l'autre; sur le désir, la crainte, l'espérance; sur les nombres, l'éternité, l'infini, l'immense; sur la possibilité, l'existence, la vérité, la vertu; sur la différence de la cause et de l'elfet, de l'être et de la modification, du terme et des moyens? Ces mêmes objets sont-ils plus accessibles à l'imagination; peut-elle s'en former une image; peut-elle leur donner une figure? Si la vôtre est assez féconde pour y réussir, elle ne doit pas être embarrassée de leur donner aussi des couleurs, des odeurs, des sons.
Il est donc évident que nos sens et notre imagination ne sont ni les instruments de toutes nos connaissances, ni les principes d'aucune. 11 est donc évident que la connaissance est immatérielle. Il est donc évident qu'elle ne* peut convenir à la matière : car il est de la nature d'une modification de ne pouvoir être conçue sans l'être dont elle est la modification; le mouvement, par exemple, ne peut être conçu sans un corps mû, la figure ne peut être conçue sans un corps figuré. Or, une modification immatérielle non-seulement est conçue sans la matière; mais elle en exclut l'idée. Il est donc évident que la connaissance ne peut convenir qu'à un être immatériel et spirituel. Jl est donc évident que notre âme est un esprit.
II. La réflexion qui est une attention et un retour de l'âme sur ses pensées, iailelle seule une démonstration complète de sa spiritualité. Les matérialistes doivent convenir qu'une aine matérielle ne pense point par elle-même, parce que la matière n'a d'elle-même aucun mouvement; elle demeurerait éternellement dans le repos, si elle cessait d'être remuée par une cause étrangère. Elle n'a donc de pensées que celles qui lui sont procurées par l'ébranlement
des fibres du cerveau, ou par l'impression que les organes des sens peuvent faire sur elle. Or, ces fibres et ces organes ont beau la remuer, ils n'exciteront jamais en elleque l'idée et le sentiment des objets qui les ont remués eux-mêmes. Et quand ils reproduiraient cent fois la même impression sur l'âme, et les mêmes sentiments, cette reproduction ne serait point la réflexion dont il s'agit. Ce serait une seconde représentation semblable à la première, qui retracerait, par exemple, l'idée du même son, ou de la même figure ; mais cela ne ferait point la réflexion, qui est un regard et une attention sur ses propres pensées, pour les examiner, les approuver, ou en corriger l'erreur.
D'où vient donc ce regard et ce retour sur ses pensées? Nous venons de prouver qu'il ne vient point du corps. Mais il ne peut pas non plus venir de l'âme même, tandis qu'elle sera matière; parce que la matière ne peut agir sur elle-même; elle n'a point en soi le principe de son mouvement; autrement elle pourrait agir indépendamment du corps : elle pourrait penser après qu'elle en serait séparée, et alors elle serait immortelle.
Puisqu'il est donc incontestable que notre âme réfléchit sur ses propres pensées; puisqu'il n'est pas moins constant que la matière est incapable de réfléchir, et de s'entretenir avec elle-même, la conclusion est que noire âme est un pur esprit.
III. La conscience ajoute à la réflexion une force invisible pour établir cette conséquence. Quelques efforts qu'aient faits certains écrivaius livrés aux égarements et au libertinage de leur esprit, pour prouver qu'il n'y a de différence entre l'homme et la bête, que du plus au moins, il ne s'en est pas encore trouvé un qui ait donné une conscience aux bêtes.
Il n'y a que l'homme qui porte en luimême ce témoin et ce juge incorruptible, que l'on appelle la conscience, dont la fonction est de troubler et d'alarmer celui qui veut s'abandonner à une passion criminelle, et de le tourmenter et le déchirer par de cruels remords lorsqu'il s'y est livré. Et s'il s'est jamais trouvé un homme qui soit venu à bout de faire taire ou plutôt de ne plus entendre ce censeur importun, les crimes qu'il lui en a coûté, et les ténèbres qu'il lui a fallu entasser les unes sur les autres, prouventdu moins que la conscience est inséparable d'une nature qui n'est pas entièrement pervertie. Que ceux donc qui prétendent que la conscience n'est qu'un préjugé de l'éducation et de l'enfance, nous disent si, avec ce principe, ils ne sentiraient aucun remords, s'ils avaient empoisonné leur père : s'ils avaient fait mourir de gaieté de cœur un homme qui leur aurait sauvé la vie.
Or la conscience ne convient qu'à une nature spirituelle. Les lois morales ne sont faites ni pour diriger la matière à ses fins, ni pour la contenir dans certaines bornes.
ni pour la puni-r, si elle s'en écarte. On n'a iamâis regardé du même œil un lion qui désole toute une contrée , et un voleur qui pille et égorge les passants. La matière ne peut donc jamais être criminelle. Donc elle n'est susceptible ni 'de conscience ni de remords. Donc la conscience est le témoignage et la preuve d'une âme spirituelle.
IV II me reste a vous présenter une preuve qui me paraît être d'une grande évidence. Vous êtes libre. Pouvez-vous douter sérieusement si vous êtes maître de vouloir et de ne vouloir pas m'écouter ; de choisir entre la volonté de remuer la main, et la volonté de ne pas la remuer ; entre la volonté d'ouvrir les yeux et la volonté de les fermer? Un homme plus fort que vous peut bien arrêter l'effet de votre volonté, en vous bouchant les oreilles, en vous liant les mains, en vous fermant les yeux malgré vous: mais quelle que soit sa force, il ne peut rien sur votre volonté même. Tous ses efforts et toute la violence qu'il vous ferait, n'empêcheraient point que vous ne fussiez maître de votre volonté pour vouloir et ne vouloir prs.
Cet empire qu'a votre âme sur ses propres volontés, n'est-il pas une démonstration évidente de l'immatérialité de son être? Tout ce qui est matière ou matériel est incapable de choix; il ne se détermine en rien soi-même; il est déterminé en tout par les lois du mouvement ; il dépend en tout de l'impression des corps qui agissent sur lui. S'il va adroite plutôt qu'à gauche, c'est qu'il est poussé vers cet endroit plutôt que vers l'autre. 11 faut, pour varier sa marche, qu'il reçoive de nouveaux chocs. En un mot, il ne se meut que parce qu'il est mû, qu'autant qu'il est mû et dans le sens qu'il est mû.
Direz-vous, pour échapper à 1 évidence, qu'il ne faut pas juger de la matière qui compose notre âme, par les corps qui tombent sous nos sens*: parce que ces corps sont grossiers, au lieu que l'âme consiste dans des corpuscules extrêmement subtils et déliés? ce serait opposer des mots vides de sens à l'évidence. La grossièreté et la subtilité de la matière n'en changent pas la nature. Les masses les plus lourdes et les corps les plus fins sont sujets aux mêmes lois. Ni les uns ni les autres ne peuvent agir sur eux-mêmes, ni se mouvoir, ni diriger leur mouvement, ni le changer ou le suspendre. Et supposer des corpuscules, sous l'impression la plus forte des corps qui agiraient sur eux, indifférents à suivre cette impression, ou à ne la pas suivre, ce serait extravaguer
Direz-vous que ce pouvoir que nous sentons au dedans de nous-mêmes, de choisir entre les objets qui s'offrent à nous, ne vient peut-être que d'une sorte de balancement et d'équilibre, où sont mis les corpuscules qui composent notre âme, par les impressions contraires des objets? ne serait-ce pos opposer encore des mots à l'évidence? Votre propre conscience vous démentirait
si vous attribuiez aux impressions contraires des objets l'indifférence que vous sentez en vous même à vouloir et à ne pas vouloir remuer la main à droite ou à gauche. Vous avez le sentiment le plus vif de votre indifférence à cet égard ; en avez vous le plus faible de ces prétendues impressions contraires des objets? De plus, vous avez une conviction invincible que, dans le cas que vous eussiez les mains liées et garrottées, vous n'en 'seriez pas moins maître, non de les remuer, mais de vouloir et ne vouloir pas les remuer. Cet empire, dans ce cas, sur vos vouloirs, viendrait-il des impressions contraires des objets? Il n'y aurait alors qu'une impression; et n'est-il pas visible que votre âme v serait nécessairement assujettie si elle était matérielle , puisque tous les mouvements d'une âme matérielle dépendraient entièrement de ceux qui arriveraient aux organes? Les preuves que porte notre âme de sa spiritualité sont si claires qu'il faut être aussi stupide que la matière pour ne pas les sentir. Voyons s'il est possible de les ébranler.