‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 21 sur 163 · JESUS-CHRIST. — PART: I · texte numérisé non relu

JESUS-CHRIST. — PART: I

à Dieu, tout ce que nous devons à nousmêmes, tout ce que nous devon.s à nos semblables ? Si nous avions moins de difficultés à remplir nos devoirs? La nature de notre âme exigea-elle qu'elle soit asservie aux sens et à l'imagination dans le degré ou elle l'est? Qu'elle soit comme eutraînée par des inclinations involontaires vers les objets qui remuent les organes de son corps? Est-il naturel que nous nous aimions comme des êtres indépendants, jusqu à nous établir notre fin à nous-mêmes , jusqu a vouloir être la fin de nos égaux? Est-il naturel que nous soyons agités par des mouvements impétueux de colère, de vengeance, d'envie, de fureur, si contraires à notre repos et à celui de nos semblables? On ne peut se le persuader, sans être livré à un aveuglement qui n'est pas naturel.

Il faut renoncer au sens commun, ou convenir que l'homme n'est pas tel qu il est sorti des mains du Créateur. L opposition entre nos passions et notre raison est trop palpable peur croire qu'il nous ait créés dans cet excès de contradiction. La raison veut que nous fassions pour les autres ce que nous voudrions que les autres fissent pour nous; que nous soyons modérés, [ustes, équitables; que nous rendions a chacun ce qui lui appartient; que nous conservions les droits de la société; que nous ne fassions tort à personne ; que nous aimions nos bienfaiteurs; que nous ayons compassion des malheureux. Et nos passions, ces tyrans si cruels, veulent que nous nous aimions plus que nos semblables; que nous acquérions des richesses à leurs dépens ; que nous nous établissions sur leur ruine ; que nous recherchions les plaisirs, quelque criminels qu'ils soient; que nous sacrifiions nos ennemis à nos ressentiments. Si la raison est bonne , il faut nécessairement que les penchants effrénés qui nous poussent avec tant d'empire vers 'ce que la raison nous défend, soient déréglés et mauvais. Si Dieu est l'auteur de la raison , et qu'elle nous soit donnée pour commander a nos sens et pour les régler, cet état d'asservissement où elle se trouve ne saurait être son état primitif. Il est impossible qu il soit l'auteur de l'ordre, et qu'il nous ait laits pour être les esclaves des principes qui en détournent. Il serait contraire à lui-même, et démentirait sa propre sagesse.

III. Vous me demanderez ce quil laut conclure de cet état d'ignorance et de dérèglement où naît l'homme. Je vous le demande à vous-même. Premièrement, il est visible que les lumières que nous apportons en naissant, et que nous avons appelées Révélation naturelle, ne suffisent pas pour nous faire connaître tous nos devoirs.. Secondement, il est visible que nous sommes trop faibles pour régler notre conduite sur les devoirs que nous connaissons par la révélation naturelle. D'où il s'ensuit évidemment que nous avons besoin de nouvelles lumières et de nouveaux secours. Les philosophes du paganisme ne tiraient pas

colle conséquence du triste état où ils voyaient l'hommo : parce qu'ils ne connaissaient pas assez Dieu pour le croire la source de la vérité et de la vertu, et qu'ils ne se connaissaient pas assez eux-mêmes pour sentir toute la profondeur de leurs ténèbres et de leur corruption.

On découvre dans leurs écrits, les traces de la plupart des vérités que nous avons établies, la nécessité et l'existence d'un Etre suprême, indépendant, éternel, dont la providence s'étend à tout et entre dans les moindres détails : dont la justice punit les désordres publics par des calamités publiques, et se laisse fléchir par le repentir, dont la puissance infinie dispose des royaumes et des empires, et décide souverainement du sort des particuliers ot des peuples. On y voit que cet Etre, présent et attentif à tout, écoute les prières, reçoit les vœux, intervient dans les serments et en punit les violateurs; qu'il porte sa lumière dans les profondeurs les plus obscures des consciences, et les trouble par les remords : qu'il protège l'innocent, favorise la vertu, hait le vice, et le punit souvent dès celte vie, qu'il se plaît à humilier les superbes et à ôter aux injustes le pouvoir dont ils abusent. On y voit partout des preuves éclatantes de l'immortalité de l'âme, aussi bien que des récompenses et des peines de l'autre vie.

Mais on n'y découvre ces précieuses étincelles de vérités qu'à travers un amas d'erreurs, de variations, d'incertitudes, de doutes, de contrariétés, de superstitions et de ténèbres épaisses. Que de rêveries , que d'extravagances, que d'absurdités sur la nature de la Divinité, sur la formation du monde, sur la nature de l'âme, sur une autre vie! Tous ces beaux esprits si subtils, si pénétrants, si profonds, réduits à disputer, à examiner, à dogmatiser, sans pouvoir convenir de rien entre eux, ne savent ni ce qu'ils adorent, ni ce qu'Us espèrent du culte qu'ils rendent à la Divinité, ni ce qu'ils sont eux-mêmes, ni ce qu'ils seront, ni quelle est la source et la règle des devoirs, ni quelle est leur véritable fin. Et le sentiment où ils paraissent être universellement qu'il n'y a que les biens extérieurs qui soient soumis à la Providence divine, mais que Jes biens les plus solides de l'âme, la connaissance et l'amour de la vérité et de la justice, dépendent uniquement de la volonté humaine, montre que ces faux sages n'étaient, que des entants, des aveugles, des insensés. Aussi n'aperçoit-on dans les portraits qu'ils nous ont laissés d'eux-mêmes que des hommes vains, superbes, ingrats, superstitieux, injustes, et souvent iivrés aux vices les plus grossiers.

IV. Nous ne pouvons éviter de leur être semblables, qu'en reconnaissant humblement.le besoin que nous avons d'être éclairés et guéris. Sans de nouvelles lumières, et sat:s d'efficaces remèdes, nous confesserons, avec ces philosophes, l'existence de la Divinité; mais comme eux, nous la dés-

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honorerons par les idées grossières que notre imagination s'en formera, et encore plus par nos mœurs. Nous lui attribuerons la grandeur et la puissance ; mais nous lui attribuerons en même temps nos passions, afin de les satisfaire par religion ; ainsi noire religion, en étouffant les remords de notre conscience, ne servira qu'à nous corrompre. Nous aurons de belles idées de la vertu et du vice : mais nous les changerons selon nos caprices. Si nous avons honte d'être avares, nous ne rougirons point d'être voluptueux. Si nous regardons comme un crime d'être ingrats envers un bienfaiteur, Nous ferons gloire d'être cruels envers un ennemi. Nous attendrons une autre vie, mais quels biens nous y figurerons-nous? Des biens propres à augmenter l'ardeur de la cupidité. L'exemple des hommes les plus sensés du paganisme suffit donc pour nous convaincre que nous avons besoin d'être éclairés et réformés.

V. Mais qui nous éclairera? qui nous réformera? Ce ne sont pas les autres hommes. Nos défauts leur sont communs. Leur raison n'est pas moins timide et bornée que la nôtre. 11 ne tient pas à eux que ce que nous savons le mieux ne devienne incertain. Ils ne peuvent qu'augmenter nos ténèbres et nos perplexités, au lieu de nuus donner le moyen d'en sortir. Dieu seul est la lumière des esprits et le maître des cœurs. Lui seul nous instruit par la révélation naturelle, mais nous avons fait voir qu'elle est insuffisante. Lui seul peut nous instruire , par une révélation plus étendue et plus détaillée des vérités qui nous sont inconnues et cependant nécessaires, de ses volontés, du culte que nous lui devons, de l'origine de nos misères, et des sources où nous devons puiser des remèdes à nos maux. Il u'y a qu'une telle révélation qui puisse être sûre et proportionnée aux besoins des hommes. Elle serait infaillible. Elle nous dispenserait d'une discussion dont nous ne sommes pas capables. Elle fixerait tous les esprits , déciderait tous les doutes , marquerait tous les devoirs , manifesterait les volontés libres de Dieu; apprendrait ce que nous devons espérer de sa bonté, ou craindre de sa justice ; réglerait le culte extérieur, et déterminerait en quoi consiste l'intérieur et véritable.

VI. Dieu a-t-il fait à l'homme cette rêvé lation? Pouvons-nous en douter? Nous nous sommes convaincus, dans la section précédente, par les idées de Dieu et de l'ordre gravées en nous-mêmes, que l'homme est fait pour la religion, c'est-à-dire pour rendre à Dieu quelque culte qui exprime Jes sentiments d'amour, de reconnaissance, do soumission, de confiance, de respect, d'anéantissement, etc. qu'il doit à sa suprêuio majesté. Par une conséquence nécessaire, l'homme ne peut être dans l'ordre, ni plaire à Dieu, qu'en l'honorant de la manière dont il veut être honoré. Or comment l'homme, dans l'état actuel où il est, si Dieu ne lut

fait connaîlresa volonté, pent-il découvrir la manière dont il doit l'Jionorer, et être assuré que celle qu'il choisirait lui serait agréable? D'où il s'ensuit, ou qu'il n'y a jamais eu d'homme sur la terre qui ait rempli la fin et la loi de son être, ou qu'il y a toujours eu une révélation, qui a. prescrit et déterminé le culte qu'il devait rendre au Créateur.

Ne me dites pas qu'il importe peu au Créateur, quel que soit le culte qui lui est offert , et qu'il en a laissé le choix à la créature.

Quelle idée avez-vous du Créateur? Avezvous oublié qu'il est la sagesse, la justice, la bonté par essence? Quoi 1 la souveraine Sagesse aura tuut réglé tlans l'univers; elle y'aura établi un ordre admirable; elle n'aura pas négligé le plus vil insecte; elle en aura formé les organes, elle en aura marqué les fonctions, elle en entretiendra le jeu, et elle n'aura rien statué sur son culte, qui est le centre où tout doit aboutir? Elle en aura abandonné le choix aux ténèbres et au caprice de sa créature? Une supposition si bizarre et si extravagante peut-elle trouver entrée' dans votre esprit? Le Créateur est non-seulement la sagesse, il est la justice même; il ne peut par couséquent agréer qu'un culte digne de lui : or qu'est-ce que 1 homme peut trouver en soi-même, fini et borné, aveugle et injuste comme il est, qui soit digne de l'Etre infini et infiniment saint? A quoi pourrait donc se terminer cette liberté de choisir un culte qu'il vous plaît d'attribuer à la créature, sinon à ne faire aucun choix, ou à n'en faire qu'un indigne du Créateur?

J'ajoute que votre supposition est injurieuse à la bonté du Créateur : car dans cette supposition, l'homme frappé sans cesse de l'évidence de ce principe : Je ne puis plaire à mon Créateur quen l honorant de la manière dont il veut être honoré; ne pourrait se résoudre à lui rendre ses hommages dans la crainte de ne lui en rendre que de contraires à sa volonté, ou s'il se déterminait à lui en rendre, il ne pourrait le faire qu'avec un cœur timide, flottant, incertain, et par conséqnent indigne d'être agréé. Or est-il de la bouté infinie d'imposer des lois à sa créature, sans même lui en notifier l'objet, et par conséquent de la mettre dans l'impossibilité de les accomplir?

Si ces réflexions si simples ne suffisaient pas pour vous convaincre de la fausseté de votre supposition, je ferais passer en revue, en votre présence, les divers cultes inventés

Kar les nations anciennes et modernes pour onorer la Divinité ou ce qu'elles prenaient pour la Divinité, et je vous demanderais si vous pensez que le Créateur dût être bien satisfait de tous ces cultes absurdes, cruels, inhumains, des Egyptiens, des Chaldéens, des Gaulois, des Carthaginois, des Grecs, des Romains, des Indiens, des Siamois, des Turcs, des Chinois.

Il ne faut qu'écouter la raison pour être forcé de convenir qu'il n'y a que le Créateur

qui puisse instruire l'homme de la manière dont il veut en être honoré, qui puisse lui mettre en main une victime digne de lui être offerte, qui puisse déterminer les signes sous lesquels elle doit lui être offerte, qui puisse inspirer les sentiments qui en doivent accompagner l'offrande. S il est donc évident qu'il n'a tiré du néant et qu'il ne conserve l'univers que pour sa gloire; s'il est évident qu'il n'a donné l'être à l'homme que pour une fin si légitime et si auguste, c'est une conséquence qu'il a toujours eu sur la terre de vrais adorateurs; qu'il s'est communiqué aux hommes dans tous les temps ; qu'il y a toujours eu une révélation depuis l'origine du monde, et que cette révélation subsiste. Hâtons-nous d en faire la découverte et de conclure cette première partie.

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