‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 22 sur 163 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Conclusion de la première partie.

I. Les vérités que nous venons d'établir sont des vérités de sentiment. L'homme ne peut se recueillir en lui-même sans être intimement convaincu qu'il y a en lui un être qui pense, distingué de la matière; qu'il n'existe pas nécessairement; qu'il y a un être plus parfait que lui; qu'il désire l'immortalité; qu'il a des devoirs, et des inclinations contraires à ses devoirs. Ces vérités sont appuyées sur des preuves si claires et si multipliées, que pour ne pas en sentir la force et ne pas s'y rendre, il faut être privé de la raison ou renoncer à la raison.

IL C'est ce qui me fait douter s'il y a jamais eu de véritables athées, c'est-à-dire des hommes convaincus et persuadés qu'il n'y a point de Dieu. Il y a eu, sans doute, des hommes, et il en est encore qui, persuadés intérieurement de l'existence de Dieu, s'efforcent d'arracher de leur cœur cette persuasion , cherchent à en douter, travaillent continuellement à exciter des nuages pour obscurcir une vérité si pure qu'ils ne peuvent éteindre, s'épuisent en systèmes qui fassent au moins douter les autres et augmentent le nombre des incrédules, pour donner à l'incrédulité une apparence d'autorité par la multitude apparente des incrédules. 11 est des hommes assez méchants pour dire dans leur cœur qu'il n'y a point de Dieu, c'est-à-dire, pour le désirer; mais la raison leur reproche sans cesse l'impossibilité de leurs désirs.

La raison n'est affaiblie par aucun homme jusqu'à méconnaître entièrement son Auteur, jusqu'à ignorer une vérité qui est gravée dans tous les êtres qui nous environnent, et qui est encore plus visible en nousmêmes que dans tous les autres; jusqu'à donner sérieusement à la matière, cet être stupide, ce qu'il y a de plus incompréhensible en Dieu, je veux dire l'éternité, l'indépendance, ia plénitude de l'être, et à les refusera Dieu, ces perfections, précisément parce qu'on ne les comprend pas. L'athéisme peut donc trouver place dans un cœui

qui est corrompu et qui aime sa corruption, mais il ne peut pénétrer jusqu'à l'esprit.

III. 11 me semble que le système de ces déistes qui nient les peines et les récompenses futures et qui prétendent que Dieu n'exige d'eux que le stérile aveu de son existence, de sa grandeur et de leur petitesse, ne réside non plus que dans le cœur, el qu'il ne va pointjusqu'à l'esprit. Un mauvais cœur superbe ei voluptueux peut bien souhaiter qu'il n'y ait point d'autre règle de ses devoirs que le plaisir; que le sentiment qu'il a du juste et de l'injuste ne soit point une loi du Créateur, mais un simple préjugé de l'éducation, que sa destinée éternelle ne dépende point du bon ou du mauvais usage de sa liberté. Mais les vapeurs qui s'élèvent d'un cœur si gâté et si infect, sont-elles assez épaisses et assez noires pour dérober à l'esprit la vue du vrai? Cela ne se conçoit point, supposé que la raison subsiste.

IV. Quelque pouvoir que l'on accorde aux passions sur l'esprit, il n'est pas vraisemblable qu'elles fassent passer les athées et les déistes au delà du doute, parce que si les passions peuvent fournir des difficultés contre l'existence de Dieu et de l'ordre, il est évident qu'elles ne peuvent fournir des preuves qui établissent l'athéisme et le déisme. 11 n'est point d'athée assez extravagant pour se croire en état de démontrer que le monde est l'assemblage d'une infinité de corps existants par eux-mêmes, qui n'ont été ni produits ni ordonnés par une cause infiniment sage el puissante. Il lui serait plus facile de prouver que la raison n'a aucune part à un discours sensé, conséquent, systématique, plein de lumière, de force et de beauté; car il n'est point de discours où la raison éclate aussi évidemment que dans l'architecture de l'univers et la juste proportion de ses parties, 'fout ce que peut dire un athée, c'est qu'il ne comprend pas la nature d'une intelligence infiniment parfaite, et qu'il ne peut allier avec son existence les désordres qui régnent sur la terre, où l'on voit le crime non-seulement impuni, mais honoré et récompensé.

Sont-ce là des preuves de la vérité de son système sur le monde, ou seulement des bornes de son esprit? Je suppose que l'athée fît un discours où fût réuni tout ce qu'il y a de plus noble dans les pensées, de plus majestueux dans les expressions, de plus hardi dans les figures, de plus touchant et de plus fort dans les passions, que penserait-il de moi, si, parée que dans ce discours il y aurait quelques endroits que je ne pourrais comprendre, je lui soutenais que c'est un amas de vains sons formés par le mouvement fortuit de l'air, où son esprit n'ainflué en aucune sorte?

11 n'est point non plus de déiste assez extravagant pour se croire en état de démontrer que Dieu ne se mêle point du gouvernement du monde, qu'il ne met aucune différence entre le juste et l'impie, qu'il n'a ni châtiment peur l'un, ni récompense pour

l'autre; que ce qu'il plaît aux hommes d'appeler vice et vertu, est à ses yeux entièrement égal. Le déiste peut bien dire qu'il ne comprend pas que Dieu, cet Etre si grand, s'abaisse jusqu'à prendre soin de l'homme, jusqu'à veiller sur ses mouvements, jusqu'à lui imposer des lois, jusqu'à vouloir le punir ou le récompenser, comme si l'homme, celte petite créature, était capable de l'honorer et de l'offenser. Ici, de même que chez l'athée, nulle preuve, si ce n'est des bornes de l'esprit humain.

Nous ne comprenons ni toute la grandeur de Dieu, ni toute la petitesse de 1 homme; mais nous comprenons que si Dieu est le créateur de l'univers, il en est le conservateur et le modérateur, parce que Dieu étant la suprême intelligence, la création ne peut être que l'exécution d'un plan conçu par sa sagesse éternelle. Ainsi sa volonté, en créant les corps et les esprits, les embrasse avec tous leurs mouvements et toutes leurs modifications, dans tous les instants de leur durée; c'est une seule et même volonté qui les produit, qui les maintient, qui les gouverne; car en Dieu, il n'y a point de succession. Ses ouvrages commencent; ils sont éloignés les uns des autres; ils se succèdent ; ils ont un passé, un présent, un avenir : il n'y a en Dieu qu'un présent éternel.

Nous comprenons que si Dieu est créateur, il est la source de nos idées : or est-il plus évident que deux choses égales à une troisième sont égales entre elles, qu'il est évident que nous ne devons pas faire a autrui ce que nous ne voudrions pas qu'il nous fit? Nous comprenons que, de même que Dieu est l'auteur de la correspondance de la lumière avec nos yeux, il l'est de la liaison de notre âme avec le vrai, ccnséquemment avec le juste : car qu'est-ce que le juste sinon le vrai moral? En un mot, nous comprenons que comme il est des choses dont l'essence est de devoir être crues, parce qu'elles sont vraies; il en est dont l'essence est de devoir être faites, parce qu'elles sont justes ; et que comme Dieu est l'auteur des principes par lesquels nous jugeons des choses vraies, il est l'auteur des principes par lesquels nous jugeons des choses justes.

Si Jes passions sont capables d'affaiblir la force des preuves qui établissent l'existence de Dieu et la réalité de l'ordre : sont-elles capables de faire prévaloir, dans l'esprit des athées et des déistes, les difficultés qu'elles suggèrent? C'est ce qui ne se conçoit point. Les preuves sont trop fortes pour n'être point senties. Les difficultés sont trop faibles pour être convaincantes. Accorder aux passions le pouvoir de jeter les athées et les déistes dans le doute, c'est tout ce qu'il est possible de leur accorder.

V. J'ignore ce que vous pensez d'une si affreuse situation. 11 me semble qu'elle doit être étrangement pénible. Tout crie qu'il y a un Dieu à l'homme qui n'en veut point reconnaître. L'athée rentre-t-ilen lui-même , l'idée d'un être infiniment parfait se présente aussitôt; et son âme lui dit d'une veux

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claire et distincte qu'elle n'a pas toujours été; qu'elle a un commencement; que, ne s'étant pas faite, elle ne peut tenir son existence que d'un être qui n'a ni commencement ni cause. Tourne-t-il ses regards sur cette portion de matière qui fait partie de lui-même, il est frappé de la sagesse de 1 ouvrier qui éclate dans la structure d'une machine si régulière. Réfléchit-il sur l'union de son âme avec celte machine , il y découvre la liberté et la puissance d'une intelligence souveraine. Porte-t-il les yeux sur Jes objets qui l'environnent, l'art et l'industrie s'y montrent trop à découvert pour n'être pas aperçus. Il peut bien recourir à des mots tels que ceux de hasard , nature, nécessité : mais ces mots, ne portant aucune lumière dans son esprit, ne peuvent effacer l'impression qu'y fait la vue de son être particulier et de l'univers. Il peut imaginer une matière éternelle et un mouvement nécessaire qui , dans un progrès infini, se communique d'une partie de la matière à l'autre : mais plus il a de pénétration et de sagacité, moins il peut démêler les contradictions entassées les unes sur les autres, qu'il aperçoit dans ces efforts de l'imagination.

Au milieu de ses ténèbres, de ses doutes, de ses incertitudes, l'athée n'est pas maître de ne pas se dire à lui-même : je ne suis pas assuré qu'il y ait un Dieu qui m'ait donné l'existence, et qui ait tiré du néant l'univers : mais je ne suis pas assuré qu'il n'y ait pas un Dieu. S'il existe, quedois-je attendre des efforts que je fais pour ne pas le reconnaître dans les témoignages qu'il semble me donner de son existence ? Un souverain bienfaiteur peut-il voir d'un œil tranquille un sujet s'efforcer de se soustraire à son empire et à la reconnaissance? S'il existe, ce Dieu souverain, cet auteur de mon être, ne sera-t-il pas assez puissant pour me punir de ma révolte et de mon ingratitude, et assez juste pour le vouloir? Telle est la situation de l'athée. En concevez-vous une plus triste, une plus désespérante ?

VI. La situation d'un déiste qui reconnaît un Dieu, sans vouloir reconnaître un Dieu vengeur du vice et rémunérateur de la vertu, ne doit pas être moins pénible que celle d'un athée. Si tout dit à un athée qu'il y a un Dieu , tout dit à un déiste que Dieu est un Dieu juste qui hait le vice et qui aime la vertu. Rentre-t-il en lui-même, l'idée de l'être parfait qu'il y découvre lui montre la sagesse même, la sainteté, la bonté, la justice, la providence. Sa conscience, en l'approuvant ou en le condamnant, lui tient le môme langage. Sort-il de Jlui-même , les plus faibles traits qu'il aperçoit dans ses semblables, de la bonté, de la douceur, de la modération, de la justice et de la vertu , enlèvent son estime et son amour. L'orgueil, au contraire, la dureté, la tyrannie et le vice le remplissent de mépris, d'indignation, de haine et de colère. Il ne peut obscurcir ses idées et ses sentiments naturels, qu'en leur opposant son amour-propre, son inclination

pour le plaisir, ses passions. Mais la contrariété entre ses rumières et ses penchants, ne lui rend-elle point ceux-ci un peu sus* pects ? N'a-t-il point à se reprocher de s'être livré à ses penchants trop lâchement, et d'en avoir augmenté la .force et la violence ? -Est-il bien sûr que ce soient des présents de la Divinité, et que ce ne soient pas de funestes maladies dont il ait hérité de ses pères , en remontant jusqu'au premier, en qui elles seraient pleinement volontaires? Est-il bien sûr qu'un être aussi sage et aussi bon que doit l'être l'auteur de son existence l'ait composé de telle façon qu'il fût ainsi en contradiction avec luimême?

Ne sent-il aucun pouvoir de réprimer et de vaincre ses penchants? Lui est-il aussi facile de faire plier ses lumières sous ses penchants, que de faire plier ses penchants sous ses lumières? Est-il sûr que ses penchants soient faits pour le guider dans sa conduite, et que ses lumières ne soient destinées qu'à l'aider à se procurer les plaisirs des sens? Il convient que sa raison doit modérer ses passions et Jes éloigner de l'excès , de peur d'altérer sa santé et d'abréger ses jours : l'empire de la raison est-il borné à cet usage, et ne va-t-il point jusqu'à se soumettre les passions pour une fin plus excellente, c'est-à-dire, pour obéir au Créateur? Mais enfin si la raison n'est chargée que de ménager aux passions leurs satisfactions et leurs plaisirs, pourquoi le déiste se plaint-il de l'injustice des autres hommes, quand ils cherchent leurs intérêts aux dépens des siens? Tout est-il permis et indifférent au déiste, lorsqu'il s'agit de son bien être ? Et tout est-il mauvais et injuste dans les autres, lorsqu'ils cherchent le leur? De ces réflexions si simples et si communes', quand on n'en conclurait pas l'existence certaine d'une loi naturelle, il en résulte au moins que si les penchants qui nous courbent vers les biens sensibles, sont propres à jeter des nuages dans l'esprit d'un déiste, ces penchants sont incapables d'y porter une conviction pleine et entière de la vérité de son système. Tout ce qu'ils peuvent y produire, c'est le doute.

Or, dans le doute, si son système est vrai ou faux, le déiste ne peut s'empêcher de se dire à lui-même : il ne m'est pas évident que Dieu soit attentif aux actions humaines, ni que les sentiments que j'ai du juste et de l'injuste soient des lois qu'il m'impose. Mais il ne m'est pas évident non plus que Dieu ne se mêle point des actions humaines, ni qu'il ne m'ait pas assujetti à un ordre, ni imposé des lois. Si Dieu voit tout, s'il juge de tout avec une souveraine justice; s'il réserve l'homme à une autre vie, pour le punir ou pour le récompenser, puis-je me flatter de lui plaire , en bornant tous mes hommages à le confession de son existence, en ne le préférant à rien, en lui préférant toutes choses, en m'efforçant d'effacer en moi toutes les traces de l'ordre, en vi- ' vant au gré de mes passions ? Quel doit

donc être le partage du déiste qui examine de sang froid son système? Est-ce la paix , la sérénité, la confiance, ou le trouble, la confusion, le désespoir?

VII. Que notre situation est différente I Nous reconnaissons un Dieu saint , bon , juste et puissant, qui commande la vertu comme un moyen de ,lui plaire, et qui veut en être le rémunérateur. Si nous tâchons de

régler nos mœurs sur des idées si pures et si propres à nous rendre si heureux , et à contribuer à la félicité de nos semblables; quelle source de joie, de paix, d'espérance, pour la vie présente et pour la future ! Si nous nous trompons, que nous arrivera-t-il? Kien, de l'aveu des athées et des déistes. Mais, diront-ils, vous vous privez de plusieurs satisfactions, en préférant à des biens présents un avenir incertain et douteux. Est-ce là un si grand mal ? Nous avons dans notre choix, la satisfaction présente de nous conduire avec prudence et sagesse : car la prudence et la sagesse ne défendent pas de préférer un grand intérêt, quoique incer-

tain, h un petit intérêt quoique présent. Elles veulent que, dans le doute, on prenne le parti le plus sûr. Ce sont là des maximes dont les incrédules ne s'écartent point dans les choses humaines. Combien de petits intérêts ne négligent-ils pas pour arriver à une place éminenle où ils aspirent, et où peut-être ils ne parviendront jamais? Lorsqu'il s'agit de leursanlé, de leur fortune, ou même de leurs plaisirs, suivent-ils le parti le moins sûr et le plus douteux ? Or quel intérêt plus grand qu'un bonheur ou un malheur éternel? Pour arriver à l'un, et pour éviter l'autre, lequel des deux systèmes, du leur ou du noire, est le parti le plus sûr.

Mais il est temps de me rendre à l'empressement que vous avez d'en venir à la révélation. Il n'y a qu'une lumière si pure qui soit capable de dissiper toutes les ténèbres que les sens, l'imagination et les passions s'efforcent de répandre sur les idées naturelles.

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