CHAPITRE PRÉLIMINAIRE
Fondement de la certitude des faits. — Force des preuves historiques. — Caractère du peuple juif. — Plan de la seconde partie.
I. Il n'a fallu que nous rendre attentifs à ja révélation naturelle, c'est-à-dire aux premières notions qui forment le sens commun, pour découvrir l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de noire Ame, nos premiers devoirs. Nous sommes parvenus jusqu'à découvrir le besoin d'une nouvelle révélation. Dieu a-t-il fait cette révélation? Quel peuple en est le dépositaire ?C'est un fait qui n'est point écrit dans le fond de notre âme. En vain consulterions-nous làdessus nos idées; elle ne nous répondraient rien. Il faut que nous sortions hors de nousmêmes, si nous voulons être instruits.
Examinons auparavant quel est le fondement de la certitude des faits, et quelle est la force des preuves historiques. Nous examinerons dans la suite sur quel genre de preuves doit être appuyée la révélation divine.
H. Le monde et notre corps portent des caractères ineffaçables du Dieu qui les a faits : mais quand le monde et notre corps ne seraient rien de réel, nous n'en serions pas moins certains de l'existence de Dieu. Ces caractères d'une sagesse infinie que nous apercevons dans l'univers, n'en seraient pas moins dans nos pensées, quoique l'univers ne fût rien de réel; et par conséquent ces
caractères n'en seraient pas moins une preuve démonstrative de l'existence d'un Etre supérieur qui les aurait mis dans notre âme : car le projet du monde, le projet du [dus petit corps organisé ne sont point nés dans des esprits tels que les nôtres; ils n'ont pu se former que dans un esprit infini, qui nous les a communiqués.
Ajoutez les idées si distinctes que nous avons de plusieurs perfections qui nous manquent, et qui ne peuvent être les productions de notre esprit : car il serait absurde de penser que notre esprit fabrique ces idées en s'élevant de l'imparfait qu'il connaît, à ces perfections. Nous ne connaissons le néant que par l'être; car il est évident quo nous ne pouvons connaître le néant par luimême. Nous ne connaissons de même la privation que par la forme dont elle prive, l'imperfection que par la perfection dont elle déchoit, l'erreur que comme privation de la vérité, le doute et l'obscurité comme privation de l'intelligence et de la lumière, l'ignorance comme privation du savoir, le changement comme privation de ce qui est toujours le même, le dérèglement et le vice comme privation de la règle, de la droiture et de la vertu.
Ce n'est donc pas en nous connaissant imparfaits, que nous nous élevons à la connaissance du parfait. Nous ne nous connaissons imparfaits, défectueux, déréglés, qu'en nous comparant à l'idée d'une intelligente infinie, d'une science certaine, d'une vérité, d'une immutabilité, d'une fermeté dans le
l'KLUVES Dii LA RELIGION DE JESUS-CHRIST. — PART. II.
bien, d'une règle, d'un ordre. Ces idées ne sont donc point les productions de notre esprit. Nous les avons reçues , et nous ne pouvons les avoir reçues que d'un Etre qui possède toutes ces perfections, c'est-à-dire d'un Etre existant par lui-même. Si à ces preuves vous ajoutez celle que fournit notre propre existence, vous serez contraint de convenir que la vérité de l'existence de Dieu serait une vérité démontrée, quand même le monde et notre corps ne seraient rien de réel. Mais à qui persuadera-t-on que tout ce qu'il voit, tout ce qu'il touche, n'est pas ?
III. Il est cependant bon d'observer que la preuve que nous avons de l'existence des corps est bien différente de celles que nous avons de l'existence de Dieu et de notre âme. L'existence est renfermée dans l'idée de l'Etre parfait. Nous sommes également certains que nous pensons, et que, pour penser,- il faut être. Mais nous ne voyons point l'existence actuelle dans l'idée des corps, ni aucune liaison nécessaire entre eux et nos pensées. S'ensuit-il que nous n'avons aucune preuve de l'existence des corps? Soyons attentifs à ce qui se passe en nous, et nous en aurons bientôt une preuve convaincante. Notre âme rapporte naturellement, constamment, invariablement, plusieurs de ses pensées à un corps qu'elle regarde comme le sien, et à d'autres corps qu'elle regarde comme étrangers.
Il faut avouer que, s'il n'y a point de corps, nous sommes dans une illusion perpétuelle. Sommes-nous maîtres de douter sérieusement si nous sommes liés à une certaine portion de matière, qui se prête à nos désirs, qui nous résiste quelquefois, qui nous réjouit, qui nous afflige? Sommes-nous maîtres de douter sérieusement s'il y a un soleil qui nous éclaire et qui nous échauffe ? Sommesnous maîtres de douter si nous voyons, si bous entendons des créatures qui nous res- 'Nemblent, qui raisonnent avec nous, qui nous font part de leurs lumières, qui s'intéressent à nos maux? 11 faut avouer encore que, si nous sommes dans l'illusion, notre illusion est invincible. Nous n'avons aucune voie pour en sortir: l'idée des corps nous montre qu'ils peuvent exister; mais elle ne nous apprend rien de leur existence actuelle, ou de leur non-existence. Les plus simples réflexions sur la nature des corps et sur celle de notre esprit, persuadent que ces deux genres d'êtres n'ont rien de commun ; que les sentiments de lumière, de couleur, de chaleur, de saveur, d'odeur, de plaisir, de douleur, sont tous dans notre âme ; qu'ils ne peuvent être dans la matière; que par conséquent les corps ne peuvent en être les causes effectives, parce qu'on ne donne pas ce qu'on n'a pas, et que le sentimenlde douceur n'est pas plus dans le miel que je mange, que la douleur dans l'épéeqiii me blesse. Mais en vain nous épuiserions-nous en réflexions ; jamais elles ne nous persuaderaient que les corps ne puissent être les occasions do ces sentiments, si le Créateur le veut ainsi. Ne me dites pas qu'il ne faut, pour sortir
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denotreillusion, que suspendre le jugement par lequel nous rapportons nos sentiments à des corps ; qu'alors il n'y aura plus ni illusion ni erreur, parce qu'il n'y aura plus de jugement. Il nous est naturel," ce jugement ; il n'est point libre ; nous sommes aussi peu maîtres de ne point le porter, que de ne point avoir les sentiments qui en sont l'objet. Ces deux choses sont liées inséparablement en nous , et les efforts mêmes que nous ferions pour les diviser, nous convaincraient de l'impossibilité qu'il y a d'y réussir ; parce que ces efforts seraient accompagnés euxmêmes de ce jugement intérieur et naturel. Il est donc manifeste que ce jugement est faux, et que nous sommes dans l'erreur, si les corps que nous croyons être les causes occasionnelles de nos sentiments, n'existent pas. Mais il est manifeste que si nous sommes dans l'erreur, cette erreur ne peutvenir que de Dieu, puisque lui seul est l'auteur de notre nature. Or Dieu, qui est la vérité même, ne peut être la cause île nos erreurs. L'existence des corps est donc indubitable. La certitude que nous en avons est appuyée sur l'idée même de Dieu.
Il est évident que la certitude que nous avons de l'existence les uns des autres, a le même fondement. Nous ne' pouvons douter qu'il n'y ait des créatures semblables à nous, qui pensent comme nous, qui raisonnent, qui voient, qui entendent, qui touchent comme nous. 11 ne nous est pas plus facile de douter de l'existence de ces créatures, et d'une infinité d'autres faits, que do l'existence de l'univers.
IV. Après ces remarques, permettez-moi de vous demander pourquoi vous êtes certain que le château de Versailles est une maison royale? J'ai vu ce château, répondezvous, j'en ai parcouru les appartements ; j'ai vu celui du roi, j'ai vu le roi lui-même, j'ai vu toute sa cour. Mais supposons que vous n'ayez jamais été à Versailles , et que vous n'en ayez appris ce que vous en savez, que par le récit de plusieurs Français, vous croiriez-vous sage si vous rejetiez le récit de ces témoins, en qui vous ne remarqueriez aucun intérêt, aucun dessein de vous tromper, ni aucun signe de folie? Non, je ne me croirais pas sage : car dès queje suis certain que ces hommes ont des yeux et le sens commun, n'abuserais-je pas de ma raison, si, sans aucun sujet, je les prenais pour des visionnaires ou pour des fourbes? Il n'est donc pas nécessaire, pour être assurés d'un fait, que nous l'ayons vu. Le témoignage des autres hommes doit nous suffire , et nous pouvons poser cette maxime comme une règle certaine : Nous devons nous rendre au témoignage des hommes, quand le fait qu'ils certifient étant possible, nous ne pouvons 1rs croire trompés ou trompeurs, sans supposer qu'ils sont hors de leur bon sens.
Cette règle a été suivie dans tous les temps et dans tous les lieux ; elle est suivie encore, et ne cessera de l'être, tandis que la société humaine subsistera. Qui hésite à croire ouil y aune ville de Rome? Qui
craint d'assurer que Mahomet a existé? Qui doute de ces faits? Toute la conduite des. hommes entre eux a pour fondement leur raison et leur bonne foi. Sur le témoignage de ceux qui sont nés avant nous, et qui nous assurent qu'il y avait des hommes avant eux, nous sommes sûrs que le monde existait avant nous.
Il importe peu que les faits soient plus ou moins éloignés. Ils en est auxquels l'ancienneté semble donner un plus grand degré de certitude. Car tout change sur la terre. Quelle différence dans les opinions, dans le goût, dans les modes, dans les mœurs, parmi les hommes de divers siècles! Quand donc les hommes n'ont jamais varié sur un fait, de queile évidence a dû être ce fait, pour faire une impression si immuable?
Combien faut-il que les monuments qui le constataient aient été visibles et durables, pour triompher de l'oubli et de l'inconstance de l'esprit humain?
11 semble même qu'il peut y avoir des faits dont la vue devrait être moins propre à se soumettre notre raison, que leur antiquité. L'admiration, la joie, le saisissement, d'autres mouvements qui s'élèvent dans notre âme à la vue d'un fait extraordinaire, nous enlèvent, pour ainsi dire, à nous-mêmes et à l'examen. Mais quand nous sommes instruis d'un tel fait par une longue suite de témoins dégagés des passions, plus intéressés à nier qu'à affirmer, inébranlables cependant et unanimes dans leurdéposition, sur qui ce fait a produit des effets considérables, constants, perpétués d'âge en âge jusqu'à nous : un fait de cette nature ne perd rien de sa certitude par son ancienneté. Les effets qu'il a produits, et qui subsistent encore, le rapprochent de nous, le mettent sous nos yeux, nous en donnent des preuves invincibles, en nous laissant une entière liberté pour l'examen. Nous sentons alors que nous ne pouvons refuser de croire un l'ait de cette espèce, que par une opiniâtreté bizarre et insensée.
Il est des hommes qui voudraient qu'on ne procédât avec eux qu'à la manière des géomètres, par axiomes, par définitions, par théorèmes etc. Les faits ne sont pas susceptibles de ces sortes de démonstrations. 11 y en a néanmoins d'appuyés sur un très-grand nombre de preuves qui, rassemblées, ont plus de force pour convaincre, que les démonstrations géométriques. La raison en est que les preuves de géométrie ne l'ont le plus souvent qu'ôter la réplique, sans répandre aucune lumière dans l'esprit, et sans montrer la chose à découvert : au lieu que les preuves morales et historiques la mettent pour ainsi dire devant les yeux. El.les sont plus proportionnées à nos esprits; nous avons plus de facilité à nous en servir sûrement, que des principes de géométrie, dont peu de têtes sont capables; jusque-là que, tout infaillibles qu'ils sont, 'il arrive quelquefois à des géomètres de se tromper dans l'application qu'ils en font. Si les hommes savent quelque chose d'assuré, ce sont
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les faits. Et de tout ce qui tombe sous leurs connaissances, il n'y a rien où il soit plus difficile de leur en imposer. Après ces observations, travaillons à découvrir la nouvelle révélation.
V. La raison, mon cher Eusèbe, nous a conduits à la connaissance humiliante de notre corruption. La vue de nos ténèbres et de nos misères nous a fait désirer de nouvelles lumières et de nouveaux secours. Nous n'avons pu douter que Dieu ne se fût communiqué à l'homme. 11 n'est donc plus question que de découvrir quand et comment il s'est communiqué. Il est inutile de vous faire parcourir une multitude de religions établies en plusieurs endroits du monde, et dans tous les temps : vous n'y trouveriez ni morale qui puisse vous plaire, ni preuves capables de vous arrêter, comme nous le verrons dans la suite. Cette inconstante et bizarre variété de mœurs et de créances dans les divers siècles et dans les diverses régions n'est propre qu'à faire sentir la nécessité de la révélation divine.
Adressons-nous aux Juifs et aux Chrétiens, ils paraissent les seuls qui méritent d'être écoutés. Ils prétendent tenir de la Divinité leurs lois et leur culte. Ils soutiennent que tous les autres peuples ne suivent que leurs propres pensées, et que de là viennent les étranges égarements de ces peuples, et les changements continuels de religions et de coutumes qui arrivent parmi eux.