CHAPITRE III
Moïse est instruit ; — Exempt des défauts qui peu-
vent rendre suspect un historien.
Article l. — Sources où Moïse a pu puiser son histoire.
I Moïse est le premier historien que nous connaissions. Comment donc a-t-il pu percer dans un chaos de 2i33 ans qui avait précédé sa naissance? La difficulté » se présente d'elle-même : la réflexion la fait évanouir. 11 ne faut que penser aux sources lumineuses où Moïse a été maître de pui-
ser
l'i La longue vie des premiers hommes,
nui n'a pas été inconnue aux plus anciens
historiens du paganisme, était pour Moïse
une source de lumières. Le petit nombre de
générations qui s'étaient écoulées avant lui
rapprochait de son temps l'origine du monde.
Amram, père de Moïse, avait vécu longtemps
avec Lévi, son aïeul; celui-ci avait vécu
plusieurs années avec Isaac , qui avait
vécu longtemps avec Sem, fils de Noé ; et
Noé avait vécu près de six cents ans avec Ma-
thusala, qui avait vécu plus de deux cents
ans avec Adam : la tradition des événements
qui avaient précédé le déluge ne roulant que
sur six têtes était donc récente.
La cause de notre ignorance dans L histoire de nos ancêtres est que nous avons peu vécu avec eux, et qu'ils sont morts souvent avant que nous fussions parvenus à l'âge de raison. Mais lorsque les hommes vivaient si longtemps, les enfants vivaient longtemps avec leurs pères : ainsi les pères entretenaient longtemps leurs enfants Or de quoi les entretenaient-ils, sinon de leurs ancêtres? Toute l'histoire était réduite à celle-là. Us n'avaient ni les sciences ni les arts qui occupent une grande partie des discours des hommes. L'ancienne philosophie n'était que la connaissance des traditions primitives. .
11 était encore moins difficile è Moïse de
PART. U
déterrer l'histoire de Noé, <rAb^a d Isaac, de Jacob, de Joseph, ^^'èc le 4int son temps avaient pu converser ave i Jesain nainarvhe Jacob. La mémoire de Josepn et S srlmerveeines0que Dieu avait ^fJlZ grand ministre des rois d Egypte, était toute fraîche. Les traditions anciennes du genre humain étaient donc pour Moïse une s source de lumières : il lui était aisé de les recueil lir. (Justin., 1. xxxvi.) m0nu-
S rs^incip^ événements <iO| eu,
™uan?la?e? d'è Chana'an, CW« où ils
TVieu et où ii leur était apparu, les pierres qS mien! dressées ou entassées pour servir de mémorial a la poster té, les iom beaux où reposaient leurs cendres Le souvpnïr de ces grands hommes subsistait nonvemrae ceb b'ûii encore
seulement dans tout le pays,
mais encore seulement aaus wui ^ ^:> "* . c&-
Hp Ipnr race. Les premiers temps eiaitiu curieux "ériger et de conserver ces sortes Cde monument! ; la postérité retenait «gnjgj sèment les occasions qui les aval enuji dresser : c'était une des manières . d émre l'histoire. Toute la Grèce en était pleine. On a deouis façonné et poli les Pie,ref- Après lesPcolonnÇes, les statues ont succédé aux masses grossières et solides que les premiers temps érigeaient.
IV. Les noms des patriarches étaient en roreune espèce de monuments plus simples « plïs famluers. Ils signifiaient ce que .leur naissance avait eu de singulier, ou >9gjW* faveur reçue de Dieu, ou quelque événe ment mémorable arrivé de leur emps Ainsi ce tait comme une histoire abrégée car - i s avaient soin d'expliquer à leurs ei tan s , w raison de ces noms. On ne pouvait les pio noncer sans en rafraîchir la mémoire.
V II est plus que vraisemblable que, aans
la
îiR„,éeeou''^^co;se?vée.aco„naissa„ee
par écrit des ; car les hom-
de Dieu, on conservait aussi Mémoires des anciens temps mes n'ont jamais été sans ce soin
VI. Ce qui est bien assuré et qui n était pas un faible secours pour histoire • faisait des cantiques que les pères apprenaient à leurs enfants , cantiques qui , se hantant da'ns les fêtes et dans les assenibl ées y perpétuaient la gloire des actions Iesjplus éclatantes des siècles passés. Le style de mmj rantiaues. hardi, extraordinaire, natu ci oSteîSn ce qu'il est propre à représenter la nature dans ses saillies et dan ;s ses ; transports, se grave plus aisément et plus proton dément dans la mémoire.
De tous les peuples du monde, celui ou de tels cantiques ont été le plus en usage, c'est le peuple juif. Moïse (Num xxi) e« marque un grand nombre, qu il désigne par les premiers vers, parce que le peuple savait le reste. Lui-même {Exod. xm) en fait deux de cette nature : le premier met devant tes
ULTVIIES CO.MPLE
yeux le passago triomphant de la mer Rouge et les ennemis de son peuple, les uns déjà noyés, et les autres à demi vaincus par la terreur. (Deut. xxxn.) Dans le second, il célèbre les bontés et les merveilles de Dieu, et confond l'ingratitude du peuple. Les siècles suivants l'ont imité. Jacob avait prononeé, dans ce langage mystique, les oracles qui contenaient ladestinée de sesenfants. Vil. Voilà une partie des secours qu'avait Moïse pour composer sa Genèse. Dans les quatre livres suivants il écrit son histoire, c'est-à-dire l'histoire des merveilles que Dieu opérait actuellement pour la délivrance de son peuple. Les grands témoins qu'il en donne perpétuellement aux Israélites sont leurs yeux mêmes. La qualité d'historien instruit et éclairé ne peut donc être refusée à Moïse que par un homme plus stupide qu'ignorant. Mais Moïse a-t-il autant d'amour pour la vérité que de lumières?
Article II. — Moïse est exempt des défauts qui peuvent rendre suspect un historien.
I. Dans la lecture des livres de Moïse on respire un air de vérité qui se fait sentir. Le menteur se décèle par quelque endroit. Estce l'intérêt qui le séduit? il est flatteur. Estce la vanité qui l'éblouit? Son style enflé le démasque; il prévient ses lecteurs; il orne tout; il enveloppe ses défauts ; s'il est contraint d'en parler, il les pallie, et il s'en fait un mérite par le tour ingénieux qu'il leur donne; on voit qu'il veut plaire et se faire un nom. Est-il dominé par quelque autre passion? en vain s'étudie-t-il à la déguiser : elle se montre ; il ne faut qu'ouvrir les yeux.
IL Dans Moïse, nulle trace de ces défauts. Ce grand homme ne cherche point d'avantages ni pour lui ni pour sa famille. Tous ses portraits sont d'après nature. Sans pitié pour le vice, il le peint toujours de ses propres couleurs. Un peuple entier passera pour coupable ; une famille sera déshonorée dans la postérité la plus reculée : rien n'arrête sa plumo ingénue. La modestie lui est comme naturelle. Son style noble est sans art, sans affectation, d'une simplicité inimitable. Il apprend à tous les hommes, avec une naïveté qu'on admire malgré soi, les faiblesses de son frère et les siennes propres. Tant que son histoire sera lue, on saura qu'il a manqué île foi, et qu'en punition il fut exclu de la terre promise.
III. Il ne prend aucune précaution pour être cru ; il se borne à la plus courte narration des faits, quelque prodigieux, qu'ils soient. Que de beautés, que de grandeurs ne renferme-t-il pas dans le premier chapitre de la Genèse? Mais avec quelle simplicité 1 Quel homme, si vous exceptez Moïse, eût traité légèrement un si grand sujet? Manquait-il d'éloquence, ce génie rare manifestement né pour le sublime? Que de réflexions n'était pas en état de faire ce profond politique? De combien de preuves pouvait enrichir sa narration ,un historien si universel? Moïse sentait vivement que le prix des choses qu'il raconte consistait dans leur simple vérité. Il
fES DE LE FRANÇOIS. 184
était convaincu qu'elles étaient connues ou aisées à croire. Une vertu supérieure qui fait son caractère lo mettait au-dessus d'un dessein aussi bas que celui de tromper : quand il aurait eu ce dessein, il ne pouvait l'exécuter.