CHAPITRE IT
MOÏSE N'a PU TROMPER DANS LA GENÈSE.
Il fournit lui-même le moyen de le convaincre de faux, s'il ne dit pas vrai. — Il a pour lui le consentement de tous les peuples. — Impossibilité d'ébranler les faits qu'il raconte.
Article I. — Moïse n'a pu tromper, parce qu'il eût été facile de le convaincre de faux. Il a pour lui le consentement de tous les peuples, dans ce qu'il raconte de plus ancien et de plus surprenant.
I. Moïse était habile homme, cela est clair ; donc s'il eût eu dessein de tromper, il l'eût fait si adroitement qu'on ne l'eût pu convaincre de tromperie : il fait tout le contraire. Ce n'est pas le nombre des années, mais la multitude des générations qui rend les choses obscures. La vérité ne s'altère que par le changement des hommes. Au lieu donc de se mettre en sûreté en reculant l'origine du monde et en se cachant dans une multitude de générations, il avance deux faits les plus mémorables qui se soient jamais imaginés, savoir la création et le déluge, et les place dans des temps si voisins, qu'on y touche, par le peu qu'il compte de générations. De sorte qu'au temps qu'il écri vait ces deux événements, la mémoirs en devait être encore toute récente dans l'esprit do tous les Juifs. 11 n'y en avait aucun qui n'edt été en état de le convaincre de faux, si leurs aïeux ne vivaient pas plus qu'eux, et s'il n'y avait eu parmi eux ni traces, ni vestiges de la création et du déluge.
Serait-il bien facile aujourd'hui de persuader à un peuple qui a une légère 'einture de l'histoire de ses pères, que le cinquième ou le sixième en remontant, a été créé avec le monde, et qu'il y a de cela deux mille ans? Ce serait leur dire deux mensonges ridicules pour un. On ne peut donc prêter à Moïse d'autre vue que de fixer dans une histoire écrite, ce qui était connu de tous les peuples.
II. Je dis de tous les peuples; car les Israélites ne sont pas les seuls qui aient connu les vérités importantes de la création, du déluge, de la dispersion des nations. On les trouve répandues dans toutes les nations qu'une entière barbarie n'a pas abruties. Au travers des fables, dont les histoires anciennes de ces nations sont remplies, il est aisé d'entrevoir les vérités qui en sont la base. Tous les peuples, dont les monuments sont venus jusqu'à nous, ont eu l'idée de la création du monde, d'abord informe, ce qu'ils nomment chaos, et réduit ensuite à l'ordre que nous voyons. Us ont tous fait sortir l'homme de la terre. Us ont conservé la mémoire d'un premier âge, qu'ils appellent le siècle d'or, où l'innocence et la félicité étaient égales : ils parlent d'un autre, où les misères avaient été la juste punition du
crime. Que n]ost-ils pas dit du serpent, sous le nom de Python, de ses subtilités, de ses enchantements? Vous pouvez lire dans Grotius les textes des plus anciens auteurs.
Les monuments du déluge ne sont-ils pas visibles encore aujourd'hui sur la terre, dans ces divers coquillages, qui se trouvent en tant de lieux fort éloignés de la mer ?
III. Spinosa et ses sectateurs ne se rendent pas à des preuves si sensibles. 11 plaît à ces adversaires de Moïse de borner, de leur pleine autorité, le déluge à la Syrie. Comment, disent-ils, une pluie de quarante jours eût-elle été capable d'inonder tout le globe terrestre ?
Il semble que ces critiques aient mesuré et jaugé le réservoir des eaux suspendues sur nos têtes. Il n'est pas question, dans Moïse, d'une pluie ordinaire: les eaux, selon lui, subtilisées et réduites à des atomes imperceptibles, dans cet immense tourbillon qui nous environne, sont mises en niasse et précipitées à grands Ilots sur la terre, non par des cribles déliés, comme une pluie salutaire et féconde, mais par de larges ouvertures, à la manière des rivières et des torrents. Ce n'est pas seulement le ciel qui verse des fleuves ; les eaux de la mer se font, par la violence qui les pousse, des passages énormes, et sortent de leurs immenses concavités; la terre s'entrouvre de toutes part-, et s'affaisse pour occuper les lieux qu'abandonnent ces eaux qui la surmontent en peu de jours. Qu'y a-t-il dans ce récit qui soit impossible à Dieu? Qu'opposerez-vous à la preuve qu'en présentent les dépouilles de la mer qu'on trouve en tant d'endroits, sur les montagnes et dans les plaines.
Si la mer sortie de son bassin, dit un écrivain récent, sous le nom de Telliamed, a laissé, en y rentrant, tant de coquillages qui se voient en plusieurs lieux de la terre; qui a placé ces coquillages et d'autre corps marins dans les entrailles des rochers et des marbres ? On y en trouve, de même que sur les montagnes et dans les plaines.
11 me semble qu'il faut être affreusement livré à sa propre imagination, pour bâtir des systèmes sur une difficulté de cette nature. Je voudrais bien que Telliamed nous apprît quelle était la disposition de la terre, il y a cinq mille ans; à quels accidents elle a pu être sujette depuis ce temps là; quel changement aurait dû lui arriver par un événement tel que le déluge, qui assurément n'a jamais été impossible au Créateur. Je serais encore curieux d'apprendre si cet écrivain connaît bien clairement quels sont les ouvrages que la mer est capable de produire; si les eaux de la mer n'ont aucune communication avec la terre par des canaux souterrains; quelle est la date précise de la formation des marbres et des rochers quo nous voyons aujourd'hui. Est-il permis, sans ces diverses connaissances et une multitude d'autres, de rejeter le témoignage d'un historien tel que Moïse, si peu éloigné des faits qu'il raconte, et qui a pour lui le consentement de tous les peuples ?
Ce qui paraît certain, c'est que les coquillages et les poissons qui se trouvent sur la terre, ne prouvent point un déplacement successif de la mer, qui serait arrivé dans la longue durée des siècles: l'histoire nous eût conservé quelques tracesd'un tel déplacement on devrait même voir partout, avec les dépouilles de la mer, les vestiges des habitations des hommes, je veux dire des vases, des métaux ouvragés, des restes de bâtiments, des squelettes de toutes sortes d'animaux terrestres. Ce qui paraît également certain, c'est que le système de Telliamed, qui veut que la terre que nous habitons soit l'ouvrage de la mer; qu'elle ait été formée sous les eaux ; qu'elle en soit sortie peu à peu par leur diminution ; que les plantes, les animaux et l'homme doivent au même principe leur première naissance, est, de toutes les fictions la moins vraisemblable, la plus contraire à l'histoire et au sens commun.
N'esl-il pas bizarre de chercher un appui à cette fiction dans la structure des vallées et des montagnes, et dans les corps marins que l'on trouve dans les entrailles des rochers, comme si la terre devait, non à la sagesse du Créateur, mais aux courants de la mer, sa forme et son arrangement; comme si l'on savait ce qui se passe au fond de l'abîme, et que l'on y eût vu les mêmes courants travailler les rochers et les marbres qui se trouvent sur les bords ou proche de ses bords. Laissons à Telliamed et à ses partisans le singulier privilège de faire des descentes au fond des mers, pour y vérifier tout ce que les courants y opèrent de merveilleux.
Reprenons la difficulté professée par cet auteur. On peut supposer que quand le réservoir du grand abîme fut rorupu, il arriva un bouleversement universel à la terre; qu'un grand nombre de lieux bas où était la mer, s'élevèrent, et qu'un grand nombre de lieux caverneux élevés, où les hommes habitaient, s'enfoncèrent. 11 semble que c'est ce que. signifient ces expressions: Les sources du grand abîme des eaux furent rompues. ( G en. vu, 11. ) Peut-être que la plupart des terrains que nous occupons, étaient couverts de mers avant le déluge, et que, depuis cet événement, les eaux couvrirent la plus grande partie des terres habitées auparavant. Si l'effet du déluge avait été tel que nous le représentons, et qu'il fût sûr qu'avant le déluge, le Créateur eût opéré dans la mer des ouvrages semblables à ceux que nous voyons sur la terre , la difficulté de Telliamed tomberait d'elle-même: car les corps marins qu'on trouve dans le cœur des rochers et des montagnes n'y auraient pas été déposés par les eaux du déluge; mais ils y auraient été portés et arrêtés dans leur première situation; la plupart des montagnes n'étant, selon la supposition présente, que les inégalités du premier bassin de la mer.
11 est peut-être plus simple de supposer que, dans le tremblement universel, dans la tourmente générale arrivée lors du déluge,
tes terres s'entr'ouvrirent, se renversèrent les unes sur les autres; et que la mer, poussée hors de son lit, après les avoir couvertes, après y avoir déposé une multitude infinie des corps qui lui sont propres, rentra dans son lit. Que doit-il être arrivé, dans la suite des siècles, à ces corps étrangers laissés confondus avec la terre? Ils se seront pétrifiés peu à peu par l'insinuation des sels et des sables propres à remplir leurs pores, sans déranger leurs figures. S'il est de ces corps qui se soient trouvés engagés dans des couches qui se soient durcies et pétrifiées depuis, il n'est pas surprenant que ces corps en occupent le milieu.
La terre est un laboratoire où se travaillent sans cesse des pierres et des marbres. Elle renferme dans son sein des matériaux de toute espèce, toujours prêts à être mis en œuvre. Le Créateur y a rassemblé, selon les vues de sa sagesse, dessables, de l'argile, du limon, des sels, du bitume; l'eau les rapproche, les entraîne dans son cours, les entrelace les uns dans les autres, les dépose dans les lieux où elle coule , leur laisse ensuite, en se retirant, le moyen de se sécher et de se durcir. En voilà assez contre Spinosa et Telliamed. Nous reviendrons bientôt à ce dernier écrivain.
IV. Le déluge est un fait incontestable. Tous les peuples ont connu ce grand événement; le petit nombre de ceux qui se sauvèrent, l'arche qui leur conserva la vie; ils la font arrêter sur une montagne d'Arménie, ils en montraient les restes. Ils n'avaient pas même oublié la colombe. Ils ont su que le monde s'était repeuplé par un seul qui avait vu la fin de l'ancien monde, et le commencement du nouveau. Ils lui ont donné pour cela deux visages, et ils ont conservé son véritable nom sans le savoir; le Janus des gentils étant le même que Noé, et ces deux noms venant de la même origine marquée dans la Genèse. (Luc, De Del. Syr. Plut., 1. Utr. animal.)
Ils ont connu les trois fils de Noé, à qui tout l'univers fut distribué comme leur empire ; et ils en ont fait les trois fils de Saturne qui partagèrent entre eux le monde. Ils ont su fort distinctement qu'après le déluge , des géants orgueilleux entreprirent un édifice d'une hauteur extraordinaire qui déplut à Dieu, et qu'ils furent obligés d'abandonner ensuite de quelques prodiges.
Et là finissent ces traditions générales, qui se sont conservées dans toutes les nations, et qui, si l'on en sépare quelques mélanges fabuleux, sont l'histoire même de la Genèse.
D'habiles gens, entre autre Bochart et M. Huet, portent plus loin ces traditions; et donnent des explications si naturelles des contes des temps que nous. appelons fabuleux, que ces contes se réalisent sous leurs plumes, et paraissent être l'histoire de Moïse déguisée.
Pourquoi, après la tour de Babel, ne trouve-t-on rien qui soit général, et qui soit connu de tous les peuples ? L'on ne peut en rendre d'autre raison, que la division des langues
qui rompit l'union et le commerce entre les familles qui furent l'origine des différentes nations, et qui étant devenues barbares les unes à l'égard des autres, ne surent [dus ce qui se passait hors du pays qu'elles choisirent, et n'y prirent aucun intérêt. Cette division des langues n'a pas été inconnue à des auteurs très-anciens.
Ainsi la vérité de l'Histoire de Moïse, dans ce qu'elle a de plus ancien et de plus surprenant, est clairement démontrée par le consentement de tous les peuples, à qui les livres de Moïse ont été inconnus. Car il est manifeste que la seule vérité a pu être le fondement des traditions universelles qui ont subsisté dans toutes les nations, malgré la distance des lieux et la diversité des mœurs et des langues.
V. Dans toutes les histoires on ne trouve rien d'opposé à la chronologie de Moïse. Où l'histoire ancienne est certaine, elle est conforme à celle de ce grand homme; où il n'y a que des conjectures, les plus vraisemblables s'accordent avec lui. Je n'ignore pas que quelques nations ont voulu s'attribuer une vaine antiquité : tels sont les Egyptiens, les Assyriens, les Chinois; mais les [(rétentions de ces nations fastueuses, sont destituées de preuves et de témoignages. Manéthon est seul garant de celles des Egyptiens: or quelle foi mérite cet auteur?Il vivaitsous les successeurs d'Alexandre, c'est-à-dire longtemps après que les Mémo ires et les monuments des siècles dont il parle, avaient été dissipés par les Perses. El de quels faits remplit-il des temps imaginaires ? de l'histoire des dieux, ensuite de celle des demidieux, enfin d'une longue liste de noms do princes, ou qui n'ont jamais eu d'existence, ou du moins qui sûrement ne se sont pas succédé les uns aux autres. Bérose,dans son Histoire des Chaldéens, en enchérissant encore sur Manéthon, montre plus de vanité, sans présenter plus de preuves et de témoignages. Les Chinois décréditent eux-mêmes les contes merveilleux qu'ils débitent au sujet de leurs premiers empereurs, et les immenses généalogies qu'ils nous tracent , dès qu'ils conviennent qu'un usurpateur do leur empire, quelques siècles avant Jésus- Christ, fit brûler tous leurs livres, et exterminer tous les monuments des temus antérieurs.
Celte énorme antiquité dont se parent ces peuples à l'envi les uns des autres, semble n'être fondée que sur des calculs astronomiques. La révolution du zodiaque, avant l'invention des lunettes d'approche, élail réputée de 36,000 ans. Les Babyloniens en comptaient 12 avant le déluge, qu'ils divisaient en 120saride3,600ans. Les Egyptiens ne s'en donnaient qu'une, attribuant à leur monarchie, depuis Vulcain le premier des dieux, jusqu'à Alexandre, 36,525 ans. Les Indiens comptent aussi la durée du monde par un nombre de révolutions des étoiles fixes du zodiaque, sur le pied de 36,000ans; mais ils les multiplient beaucoup plus que les Babyloniens. Or cet élément de calcul
suonose les observations astronomiques venues à un assez grand point de justesse ; ce qui n'a pu être de bonne heure.
Comment y arriver sans connaître la durée exacte de l'année solaire? Cette connaissance Lt-elle bien ancienne? L'année solaire, de l'aveu même des Egyptiens, ne fut d abord estimée que 360 jours. Ce qu'ils disent de l'addition qui y fut faite de cinq jours, ne porte sur riqen de certain. Si cette addition était aussi ancienne qu'ils le prétendent, les cino iours eussent été sans doute incorpo: rés dans les mois. Pythagore et Epicure qui avaient voyagé en Egypte, y eussent appris que le soleil était plus de 360 jours a faire sa révolution annuelle Les Grecs, surtout ceux d'Asie, en commerce avec les Egyptiens, n'eussent pu l'ignorer, et ils n auraient pas été redevables de cette connaissance aux observations de leurs astro-
L'addition des cinq jours à l'année égyptienne est donc nouvelle. Cependant la révolution du zodiaque n'a pu être connue au'anrès la durée exacte de l'année solaire. Donc tous ces milliers d'années que les prêtres égyptiens donnaient à leur monarchie, ont aussi peu de réalité que les fables ridicules dont ils remplissaient cet espace infini Il y a bien de l'apparence que les Babyloniens, endodécuplant cet espace, ont voulu enchérirsur l'antiquité que s attribuaient les Egvptiens , et par conséquent que a chronologie égyptienne est antérieure à la babylonienne. Selon celle règle, la chronologie indienne doit être postérieure a la babylonienne; car elle est beaucoup plus étendu reste, il n'est peut-être pas impossible de concilier avec Moïse ce qu'il peut y avoir de vrai dans les lambeaux qui nous restent de l'histoire de ces nalions. Il est d'abord manifeste que tout ce que l'on fait dépendre de la révolution du zodiaque, ne mérite aucun égard : car le cours des astres étant ré Mé il n'a jamais été nécessaire, pour en calculer la révolution, d'avoir eu des observations astronomiques sur une révolution entière et finie. Il suffit presque, pour arriver aux calculs les plus justes, de connaître ce qui se passe dans le ciel durant quelques années. , . .
Laissons donc Manéthon pleinement maître de débiter ce qu'il lui plaira, au sujet du temps du règne de ses dieux. Il n est pas étonnant que ce prêtre, prenant des astres pour des dieux, attache le temps de leur règne à la révolution du zodiaque. Passons à ce qu'il dit des rois égyptiens. Menés, selon lui, fut le premierqui gouvernai Egypte. Ce Menés est sans doute Mesraim, fils de Cham. On peut lui donner pour successeurs les princes dont Manéthon nous a conserve les noms. Mais ne supposons pas, comme cet écrivain paraît le faire, que ces princes se sont succédé les uns aux autres : supposons au contraire, comme l'histoire nous y autorise, que plusieurs ont régné en même temps dans des contrées différentes, les uns
à Thèbes, les autres à Tanis, les autres à Mcmpliis , et tout pourra s éciaimr. Quant aux demi-dieux et aux héros de Mané non, nous pouvons entendre par là quelques personnages illustres qui s étaient distingués avant le déluge en Egypte. Noé et ses enfants, surtout ceux qui, après le déluge, vinrent repeupler l'Egypte, n auront pas manqué de faire connaître ces grands hommes à leurs petits-enfants.
Bien loin de trouver une opposition invincible entre Bérose et Moïse, vous serez surpris de retrouver presque, dans le lAwuthrus de Bérose, toute l'histoire de Noé et du déluge, telle qu'elle est décrite dans la Genèse. Ce qui ne vous paraîtra pas moins singulier, c'est de voir Bérose compter autant de générations entre Alorus, qu î! lait le premier roi de Chaldée, jusqu au déluge arrivé sous Xisuthrus, que Moïse en compte depuis Adam jusqu'à Noé. „,./. »•' Consultez les savants sur 1 histoire des Chinois. Il en est qui prétendent que to-jit, le premier empereur de celte nation, est Noé lui-même. Leurs prétentions deviennent très-vraisemblables, par plusieurs circonstances dont ils appuient leurs conjectures. Et quand on dépouille la chronologie chinoise de tout ce qu'elle a de visiblement fabuleux, on ne remonte que jusqu à cinquante ans après le déluge. Il ne convient pas ici d'entrer plus avant/dans celte matière.
Vi. Revenons à Moïse. Comment cet auteur, ne donnant au monde qu'une si courte durée, rapprochant le déluge et la division des langues, faisant peupler la terre seulement sept à huit cents ans avant lui, comment, dis-je, ne trouve-t-on rien dans I histoire qui le démente?
Les écrivains, dont les ouvrages sont parvenus jusqu'à nous, avaient sous les yeux les ouvrages des écrivains qui les avaient précédés. Us avaient des livres, des Mémoires, des cantiques, des médailles. La terre était couverte de monuments. Ils pouvaient consulter la tradition et l'inscription des villes, des temples, des dons consacrés aux dieux, des tombeaux, des trophées, des colonnes qui avaient du rapport à 1 histoire, aux lois, aux limites des provinces et des territoires des villes. 11 y avait des statues des dieux et des héros. Il y avait des fêtes etjdes jeux institués pour perpétuer ia mémoire des actions célèbres, ou de 1 invention des arts etdessciences.il y avait des sectes de philosophes partagés sut la durée du monde ; les uns le soutenaient éternel, les autres le croyaient nouveau.
Cependant avec tous ces secours, les Crées ne connaissaient rien de certain ayant les guerres de Troie et. de Thèbes, postérieures à Moïse. Ce qu'ils n'aperçoivent que conlusément, ne remonte que cinq ou six cents ans au delà de Moïse. Tous les peuples déposent en faveur des faits principaux rap: portés dans la Genèse. Moïse n a contre lui que des fables. Moïse est donc un auteur exact et fidèle.
«01 Œl'VRF.S COMPLETAS
Article II. -r- Impossibilité d'ébranler aucun fait de la Genèse.
I. Une hiscDire suivie, circonstanciée, liéo avec tous les faits connus par d'autres monuments certains, contre laquelle on n'a jamais pu rien opposer, qu'il eût été néanmoins et qu'il serait encore facile de renverser, pour peu qu'elle fût douteuse, a toutes les preuves de vérité qu'elle peut avoir. C'est là le caractère de la Genèse. Il n'est pas possible d'en éhranler aucun article.
II. Mais, direz-vous, Moïse fait descendre d'un seul homme tous les habitants de la terre : est-ce là un fait inébranlable? Quand on a découvert le Nouveau -Monde , on l'a trouvé peuplé : cependant'm Nouveau-Monde n'avait point de communication avec l'ancien; les Américains ne viennent donc pas d'un père commun à tous les hommes?
Où sont vos preuves qu'il n'y a point de communication entre l'ancien et le nouveau monde? que les extrémités de la Tartarie ne touchent point le continent de l'Amérique ? Les plus habiles pilotes ont cherché, sans aucun succès, un passage par le Nord de la Tartarie pour gagner l'Orient ; l'inutilité de leurs tentatives ne prouve-t-ellepas la jonction de ces deux continents ? Je veux que la mer les sépare : où sont vos preuves que l'Amérique ait été habitée, avant que les Européens, les Asiatiques, les Africains eussent observé que le bois flottait sur l'eau, et qu'il était capable de porter quelque charge à travers les plaines liquides de l'Océan? Où est donc l'impossibilité que des hommes poussés par les vents, et encore plus par le désir de faire de nouvelles découvertes, de s'enrichir ou d'échapper à la fureur d'un ennemi victorieux, soient parvenus, d'îles
en îles, jusqu'à l'Amérique, y aient fixé leurs courses avec leurs femmes et leurs enfants? pourquoi donc les Américains n'auraient-ils pas un mêine père que nous?
. III. Ne m'opposez pas la diversité des couleurs des habitants de la terre. Je vous opposerais comme une preuve manifeste de leur fraternité la ressemblance de leurs organes et de leur esprit. L'Américain, le Chinois, le Lapon, l'Africain, le Français, tous pensent et se communiquent leurs pensées. La grossièreté des uns, la politesse des autres, n'est que l'effet de l'éducation qui n'est pas partout la même. Cultivez un lroquois, vous y trouverez peut-être autant d'ouverture pour les arts et pour les sciences, que dans un Allemand.
Les uns sont blancs, les autres sont noirs ou basanés. Quelle est la cause de cette variété de couleurs? c'est la diversité des climats, puisque les nuances de ces couleurs sont, pour ainsi dire, proportionnelles aux nuances des climats. Dans les climats excessivement chauds, les hommes sont noirs : dans ceux où la chaleur est moins forte, les hommes sont moins noirs : à mesure que la chaleur devient tempérée, les hommes deviennent bruns, et ils sont tout à fait blancs Sorsque la chaleur est tout à fait tompérée. Il est d'autres différences entre les peuples.
Les uns sont laids, les autres beaux ; les uns petits, les autres grands : mais il est visible que ces différences ne viennent que de celles de l'air et des nourritures, dont la pureté ou la grossièreté influe beaucoup sur le cor es humain. Ajoutez la bizarrerie des gnûf;, des coutumes, de l'imagination, qui fait que les uns s'aplatissent le nez , les autres s'allongent les oreilles; et qu'en un mot, ihse défigurent pour s'embellir : et vous aurez à peu près les causes des différences qui se trouvent entre les habitants delà terre.
Si l'anatomie faisait apercevoir quelque cause de la différence qu'on remarque entre les peuples : en pourriez-vous conclure qu'ils ne sont pas d'une même espèce ? L'esprit ri'esi-il pas semblable dans tous? or c'est l'esprit qui constitue principalement l'homme :de plus.lesenfantsqui naissentdes alliances que ces peuples contractent entre eux, en ont à leur tour. Pourquoi ces enfants ne seraient-ils pas aussi stériles que les productions des animaux de diverse espèce ? Mais quand je vous accorderais que tous les hommes ne seraient pas de la même espèce, s'ensuivrait-il qu'ils n'ont pas tous un père commun ? Pourriez-vous bien démontrer qu'il a été impossible au Créateur de faire sortir d'un premier homme des enfants de diverses espèces?
IV. Est-il bien sûr qu'Adam soit le premier homme? Moïse ne rapporte la création d'Adam et d'Eve, dans le if chapitre de la Genèse, qu'après avoir dit expressément dans le premier, que Dieu créa l'homme à son image, et qu'iï les créa mâle et femelle. (Gen. i, 27. ) Les diverses professions de Caïn et d'Abel indiquent sans doute qu'il y avait d'autres hommes qu'eux. La profession de berger suppose des voleurs, contre lesquels il faut être en garde pour la conservation du troupeau. La profession de laboureur suppose l'invention de plusieurs ails nécessaires à l'agriculture. De plus, ces deux professions supposent la division des biens, qui suppose elle-même des sociétés formées. Si aces preuves on ajoute la crainte dont est saisi Caïn après le meurtre d'Abel ; peut-il être douteux s'il y avait un grand nombre d'autres hommes? Quiconque me trouvera, dit le coupable Caïn, me tuera. Ce discours n'a aucun fondement, s'il n'v a qu'Adam et Eve sur la terre.
Je suis fâché de vous dire qu'il n'est guère possible de faire une objection plus ridicule. Vous ne pouvez la fonder que sur Moïse i car toutes les raisons que vous emprunteriez d'ailleurs, seraient aussi méprisables que fabuleuses. Or n'est-il pas souverainement ridicule de vouloir prouver, par Moïse , qu: 1 1 y a eu 'des hommes avant Adam? Quel fait plus évident, dans cet auteur, que la création d'Adam et d'Eve comme des premiers hommes qui aient existé?
11 est visible que ce qui est dit de la création de l'homme et de la femme, dans le i*r chapitre de la Genèse, est l'abrégé de ce qui est rapporté, avec plus d'étendue, dans le ir chapitre. L'endroit même objecté
en est une preuve ; car, dans le texte hébreu on lit : Dieu créa Adam à son image. Le même abrégé se trouve au commence ment du V chapitre, où il est manifestement question de la création d Adam et d'Eve. Mais le u« chapitre lève tous les doutes Adam aurait-il été seul? aurait-il eu besoin d'un aide semblable à lui, s il y avait eu d'autres femmes avant Eve? Aurait-il é é formé de la terre, si la voie de la fécondité était établie? Eve serait-elle la mère de ous les vivants, si tous ne tiraient pas d elle leur naissance?
11 y avait sans doute d'autres hommes sur la terre queCaïn et Abel, avant le meurtre de ce dernier : car, peut-on penser, avec la plus sombre lueur de raison, qu'Adam et Eve n'avaient eu que ces deux enfants durant l'espace de cent vingt-neuf ans? Ce ne fut qu'après un si grand nombre d années, qu'Abel devint l'innocente victime de Ja cruelle jalousie de tain. Peut-on môme penser que ces deux frères n'eussent pas euxmêmes des enfants? Or, supposez que les tils et les petits-fils d'Adam aient eu des entants dès l'âge de vingt ans, combien de milliers d'hommes devait-il y avoir sur l'a terre avant la naissance de Selh? Jugez-en par la multiplication des Israélites en Egypte : ils y descendirent au nombre de soixante et douze, et deux cents ans après, i s en sortirent au nombre de six cent mille combattants, sans y comprendre les femmes, les vieillards et les enfants. Mais autant qu il est vraisemblable qu'il y avait plusieurs hommes qui vécurent avec Abel et tain, autant est-il extravagant d'en imaginer qui ne descendissent pas d'Adam.
Si la diversité des professions de tain et d'\bel prouve quelque chose, ce n est pas assurément qu'il y avait des préadam.tes, mais que ces deux frères avaient chacun leur famille, dont l'entretien exigeait des soins et des travaux, t'est ce que prouve encore la division de leurs biens; chacun avait ses intérêts distingués même de ceux d Adam; chacun travaillaitséparément pour subsister et pour faire subsister les siens, t'est contre ces voleurs, pour ainsi dire domestiques, qu'Abel devait se précautionner en menant paître ses troupeaux. C'est dans a famille d'Adam, que tain devait craindre de trouver un vengeur du sang qu'il avait répandu. Ses frères étaient intéressés à se défaire d un homme barbare qui respectait si peu les liens de la nature.
Moïse, je l'avoue, ne dit pas expressément qu'avant la mort d'Abel,Adam ait eu d autres enfants; ni qu'Abel, lui-même, et tain en aient eu; mais il le fait assez entendre en disant en général d'Adam et des autres premiers hommes, qu'ils engendrèrent des lils et des tilles durant leur vie, et il le ait clairement entendre en disant en particulier de tain, que, s'étant retiré dans le pays de Nod, il y bâtit une ville qu'il appela Réiioeli, du nom de son fils, ce qui suppose manifestement qu'il avait une famille nombreuse à loger.