‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 30 sur 163 · JESUS-CHRIST. - PART. II · texte numérisé non relu

JESUS-CHRIST. - PART. II

Mais enfin, si vous vous opiniâtrez à réduire toute la postérité d'Adam à tain et Abel avant la naissance de Seth , parce que Moïse ne parle expressément que de ceux-là , qu'en conclurez-vous? Qu'il y a eu d'autres hommes avant Adam? Vous concluriez mal , et vous ne pouvez trouver d'appui, ni dans la diversité des professions d'Abel et de Caïn, ni dans la crainte de ce dernier, tes deux frères auront suivi chacun leur goût particulier dans le choix d'une profession. Abel aura conduit ses troupeaux pour les défendre de la gueule des lions et des loups. Caïn aura cultivé la terre avec les instruments que son industrie lui aura fait inventer, tels que des pierres aiguës, des branches d'arbres, si vous n'aimez mieux penser que Dieu avait instruit Adam des ans nécessaires à la vie. Le même Caïn, troublé et agité par les remords de sa conscience, se sera figuré des vengeurs de son crime dans les hommes qui naîtraient dans la suite.

Tous les faits rapportés dans la Genèse sont de la même nature que ceux que vous avez osé attaquer; je veux dire qu ils sont également certains, également inébranlables. Voyons si l'on en peut dire autant de ceux qui sont contenus dans les autres livres de Moïse; mais nous nous bornerons, s il vous plaît, à des faits importants et décisiis. CHAPITRE V.

MOÏSE N'A VV TROMPER DANS LE RÉCIT DES PRODIGES OPÉRÉS EN EGYPTE ET DANS LE DÉsERT.

O/i M peut supposer que Moïse ait eu le dessein de tromper, sans le supposer privé de la raison — Lt on ne peut supposer qu'il ait pu réussir dans ce dessein, sans supposer les Israélites prives du sens commun.

I Moïse a-t-il pu en imposer aux Israélites dans le récit qu'il leur fait des merveilles opérées en leur faveur? Il me"semble que a question est aisée à vider. S'agit-il d'un ou de deux prodiges qui n'aient eu que la durée d'un éclair, ou qui se soient passés dans des retraites impénétrables et dans des antres profonds? S'agit-il de quelque entretien avec la nymphe Egérie dans une forêt, ou avec Jupiter dans une caverne, ou avec une pvthonisse dans un temple, ou avec 1 ange Gabriel dans les ténèbres? Il s'agit dune multitude de prodiges aussi éclatants que le soleil, et qui durent plusieurs années.

Pour délivrer un peuple d'un injuste esclavage, la nature sort de ses lois les plus constantes; le ciel et la terre se prêtent a la voix d'un faible mortel. Des fleuves se changent en sang; des maisons se remplissent de reptiles et d'insectes; des corps se couvrent d'ulcères; des campagnes sont désolées par la grêle et par les sauterelles; un pays entier, est enseveli dans des ténèbres palpables; un peuple perd en une nuit tous ses premiersnés; une mer se divise, pour ouvrir, au milieu de ses Ilots suspendus, un passage a des millions d'hommes, et reprécimte ses eaux nour en abîmer des milliers d autres; une nuée éclaire, durant la nuit, tout un peuple, lui sort de tente et de pavillon durant le

jour, et règle ses marches pendant plusieurs années; une nourriture céleste tombe régulièrement six jours de la semaine pendant quarante ans pour faire subsister une multitude infinie d'hommes, de femmes et d'enfants; une montagne se couvre de feux; et, de son sommet ébratdé par les foudres et les tonnerres, sort une voix terrible ; la terre s'entr'ouvre sous les pieds de plusieurs rebelles et les engloutit; un rocher, frappé d'une baguette, donne des eaux en abondance.

Comment se conduit Moïse pour faire accroire ces prodiges et mille autres semblables? 11 en prend à témoin les yeux du peuple même à qui il parle; il institue des fêtes et des cérémonies pour être des monuments éternels de ces prodiges ; il impose à ce peuple des lois pénibles, menaçantes, sévères; il lui reproche d'être ingrat, rebelle, impie, porté à l'idolâtrie et au murmure; de ne revenir à son devoir qu'à force de châtiments, et de retomber dans ses anciennes fautes dès qu'il est épargné; il l'accable d'imprécations terribles contre ses infidélités passées, et de prédictions outrageantes de ses dérèglements futurs. Il fait plus, il en fait périr un grand nombre.

Si ce simple exposé des prodiges de Moïse et de sa conduite à l'égard des Israélites n'est pas une démonstration complète de la vérité de ces prodiges, je ne vois plus qu'il soit possible de s'assurer d'aucun fait; toute l'histoire n'est qu'un roman, et tout ce qui tombe sous les sens n'est qu'un jeu de l'imagination.

II. Le fondement de toute la certitude humaine est que les hommes ne sont pas fous; qu'il y a certaines règles dans la nature dont ils ne s'écartent jamais, que par un renversement total de la raison. S'il est permis de supposer une fois le contraire, il n'y a plus rien de constant. Citez-moi tel fait qu il vous plaira; multipliez les témoins : vos preuves ne me touchent en aucune sorte : vous m'avez fourni vous-même le rare expédient de les anéantir. Dans tel temps, vous dirai-je, les hommes pouvaient être frappés d'une maladie qui leur faisait prendre des spectres et des fantômes pour des réalités, et des jeux de l'imagination pour des vérités. Et comme je n'ai pas plus de raison de supposer cet égarement dans les hommes qui ne sont plus, que dans les hommes qui vivent aujourd'hui, je retendrai jusqu'à moi, jusqu'aux hommes qui vivent avec moi : car les autres hommes d'autrefois voyaient comme nous, entendaient, touchaient, sentaient, pensaient comme nous. 11 faut donc revenir à ce principe : quand on est venu à ce point que, pour croire qu'une chose n'est pas, il faut supposer une folie effective, je Re dis pas dans une nation entière, mais seulement dans un grand nombre d'hommes, on est arrivé jusqu'aux dernières bornes de la certitude humaine dans les faits.

Or pour imputer à Moïse le dessein de tromper les Israélites, il faut supposer qu'il avait perdu le sens : la manière dont il s'y

prend est visiblement insensée. Un fourbe qui n'a pas perdu l'esprit, prend-il à témoin de ses mensonges les yeux mômes de ceux qu'il veut tromper? Exige-t-il d'eux qu'ils prennent des précautions {tour ne jamais oublier ce qu'ils ont vu et ce qu'ils voient actuellement, s'ils n'ont rien vu, et s'ils ne voient rien? Est-ce en les chargeant de lois pénibles et sévères qu'il s'insinue dans leurs esprits pour les mieux séduire? Est-ce en les accablant de reproches durs et amers qu'il gagne leur confiance pour leur faire illusion? Est-ce en les maltraitant et en les tuant qu'il les dispose à se laisser tromper-? Est-ce en faisant contre eux des imprécations terribles, et des prédictions outrageantes, qu'il se fraye un chemin à la persuasion pour leur faire accroire qu'ils ont vu et entendu ce qu'ils n'ont ni vu ni entendu? Un enfantcouvrirait de confusion un fourbe de cette espèce, et lui fermerait la bouche pour toujours.

S'il n'est pas possible d'allier dans Moïse la raison avec le dessein de tromper les Israélites, il est évident qu'il n'est pas possible d'accorder à ceux-ci le sens commun, et de les supposer en même-temps séduits et trompés. Car il faut être fou pour se laisser persuader qu'on a traversé la mer à pied sec, qu'on a vu une montagne en feu, qu'on vit d'un aliment céleste, qu'on n'a pointchangé, et qu'on ne change point de vêtements; qu'à la faveur d'un nuage suspendu sur sa tête, on goûte une salutaire fraîcheur durant le jour, et une lumière brillante durant la nuit; lorsqu'on n'est arrivé d'un rivage de la mer à l'autre que par le long circuit de l'une de ses extrémités; lorsqu'on n'a vu qu'une montagne escarpée; lorsqu'on ne doit sa nourriture qu'à son industrie et à la force de ses bras; lorsqu'on s'est vu. et qu'on se voit dans la triste nécessité de se faire souvent des habits; lorsqu'on se sent brûlé des ardeurs du soleil durant le jour, et plongé dans les plus noires ténèbres durant la nuit. Une telle illusion dans un peuple entier n'a point de vraisemblance. La supposition d'un sommeil de quarante ans entretenu par des rêves agréables, serait moins absurde.

Supposer que les Israélites n'ont pas cru ces prodiges, c'est les supposer dans un autre genre de folie plus triste à la vérité, mais qui ne le cède en rien au premier. Quoi! tout un peuple, sans y être forcé par les plus grands et les plus étonnants prodiges, se laisse imposer des lois sévères, se laisse déchirer par des médisances atroces, et peut-être par des calomnies infamantes, se laisse traiter avec un empire absolu, par un homme seul et sans force, se laisse repaître de fables par un visionnaire, pratique et s'oblige sous peine de mort à pratiquer des cérémonies eu mémoire de ces fables impertinentes? Les Israélites étaient donc, un peuple d'hypocondriaques dont les accès n'avaient aucune interruption.

III. Ne pourrait-on point supposer une convention entre Moïse et les Israélites de décoror leur histoire de tant de belles fables,

pour donner du lustre à la religion nouvelle qu'ils établissent, et rendre la nation vénérable à tous les siècles? J'y consens, pourvu que vous supposiez Moïse et les Israélites moins sensés que les fous qui sont renfermés aux petites maisons. Je ne vous

f)rie pas de m'expliquer comment, avec de a raison, les Israélites peuvent s'assujettir à une multitude de loissi rigoureuses, que des manquements à de simples cérémonies sont punis de mort, si ces lois sont de leur invention? Je demande s'ils peuvent sans folje comptersur le secret d'un peuple de fourbes : le premier capricieux ou mécontent ne publiera-t-il pas l'imposture, et ne convaincra-t-il pas la nation entière d'un mensonge concerté ? Peuvent-ils, sans folie, se flatter que les Egyptiens s'uniront à eux pour transmettre à la postérité l'histoire des plaies dont on les dit frappés ; la mort de tous leurs premiers nés par l'ange exterminateur; la perte de leur armée dans la mer Rouge ; et que les peuples voisins consentiront à réaliser les voies extraordinaires par lesquelles on feint qu'ils sont chassés de leur pays ?

Peut-on, sans folie, inventer des fables qui ne sont propres qu'à rendre plus éclatantes les infamies dont on s'avoue couvert? On se vante d'avoir été délivré d'un pays cruel par les plus grands miracles; et à peine en est-on sorti qu'on s'abandonne à de lâches plaintes et à de bizarres murmures, qu'on veut y retourner, qu'on veut lapider son libérateur, ce grand faiseur de miracles. Quelle honte 1 quelle ingratitude 1 On se lait un mérite de recevoir <lu ciel unenouriiture admirable, et l'on crie comme des enfants après les oignons et les poireaux de l'Egypte. Quelle légèreté 1 quelle grossièreté 1 11 faudrait transcrire tout le Pentaieuque, si l'on voulait rapporter tous les égarements de ce peuple qu'on suppose si amateur de la gloire. Si les Israélites ont feint les miracles, on ne peut leur prêter d'autre vue que d'apprendre à leurs descendants que pendant quarante ans ils se sont efforcés d'égaler par leurs crimes les bienfaits dont la Divinité les honorait. Il est donc absurde de penser que tout ce que Moïse dit des miracles opérés en Egypte et dans le désert, est une pure fiction de sa part pour tromper les Israélites, ou Une fiction concertée entre lui et les Israélites.

IV. Mais, direz-vous, il faut convenir de bonne foi que les Israélilesétaient un peuple d'ignorants. Etait-il donc si difficile à un houime d'esprit tel que Moïse, de leur faire accroire tout ce qu'il voulait? Rien de plus faible que votre objection. Quelque ignorants, quelque grossiers que vous feigniez les Israélites, la .nature des faits est telle, qu'il était impossible à Moïse de les tromper, à moins qu'ils ne fussent entièrement privés do la raison. Ainsi vous ne pouvez récuser ce peuple de témoins, qu'en démontrant sa folie réelle. La grossièreté des Israélites n'était propre qu'à les prévenir contre Moïse, et à les rendre plus défiants et

moins crédules, si les prodiges n'avaient été aussi clairs que les rayons du soleil.

On peut réussir à entretenir un peuple d'ignorants et de grossiers dans l'assujettissement à des lois anciennes auxquelles il est fait par une longue habitude, que les préjugés,' l'éducation, l'exemple de ses ancêtres lui rendent respectables. Il n'est pas même impossible de loi faire accroire que ses pères ont reçu ces l»is de fd Divinité. Mais lorsqu'il s'agit de nouvelles lois, un peuple d'ignorants et de grossiers est ennemi de l'ordre et de la dépendance ; il est ieu sensible à la beauté et à la sagesse des ois qu'on lui propose; il veut être flatté dans ses passions. On ne réussit point à le soumettre et à l'assujettir par la raison. IL ne se rend qu'à la force et à la violence, ou à une évidence sensible et palpable. Moïse est sans appui et sans forces; il ne peut avoir d'autre autorité que celle que peuvent lui donner des prodiges; il ne fonde celle qu'il s'attribue que sur les miracles qu'il opère actuellement; il n'est point flatteur ; les lois qu'il propose, sont d'une granoe beauté et d'une grande sagesse, mais en même-temps d'une extrême sévérité ; ce sont des lois nouvelles, en grand nombre, ennemies de toutes les passions; il ne les appuie pas sur d'antiques miracles : mais sur des miracles présents, sensibles, sur lesquels il est impossible de se tromper; il en prend à témoin les yeux de ceux à qui il veut faire reconnaître son autorité et ses lois. Il faut donc que les miracles de Moïse soient d'une évidence palpable, puisqu'ils subjuguent un peuple d'ignorants et de grossiers.

Je ne puis m'empêcher d'ajouter une autre réflexion pour vous tirer d'un faux préjugé où vous me paraissez être. Vous regardez les Israélites comme un peuple bien plus ignorant et plus grossier que les Egyptiens, les Grecs et les Romains. Sur quoi porte une telle idée? Sans doute, c'est sur la pente des Israélites vers le sensible, leur asservissement à l'imagination, leur amour des biens présents, leur oubli des invisibles, leur goût pour l'idolâtrie, la recherche de tout ce qui plaît aux passions. Mais ignorez-vous que ce sont làdes défauts communs à tous les peuples, des maux universels, des preuves certaines et générales de la corruption de l'homme? Pour juger sainement des Israélites et de ces autres nations que vous leur préférez, comparez l'idée que les descendants d'Abraham ont toujours eue de la Divinité, leur religion et leur morale, à l'idée qu'avaient de la Divinité les Egvp tiens, les Grecs', les Romains, dans leurs plus beaux jours, à leur religion, à leur morale : vous serez étonné de l'aveuglement et de la stupidité de ces peuples que vous croyez si sages; et vous demeurerez convaincu que la prééminence de raison quo vous remarquerez dans les Israélites ne peut-être due qu'aux plus grands prodiges.

Il est donc absurde de vouloir affaiblir la sincérité de Moïse par la grossièreté du peu-

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pie qu'il conduit. Cette grossièreté, sous quelque rapport qu'on l'envisage, lui sert de preuve. En un mot, pour mettre les Israélites au-dessus de la séduction, il ne leur fallait que des yeux, des oreilles, les plus faibles étincelles du sens commun : or leur grossièreté n'allait point jusqu'à les rendre absolument aveugles, sourds et bètes brutes.

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