‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 31 sur 163 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Réponse à Spinosa.

I. Pourquoi, me direz-vous, avoir accumulé les preuves pour assurer l'antiquité, l'intégrité, la vérité d'un ouvrage appuyé sur une tradition de plus de trois mille ans, soutenu par sa propre force et par la suite des choses? Les livres de Moïse ont-ils des contradicteurs armés de puissantes raisons, capables d'en ébranler la certitude ? Non, mon cher Eusèbe, ils n'ont rien de suivi, rien de positif, rien d'important; ils ontdes chicanes sur des nombres, sur des lieux, sur des noms. Mais quand on ne veut régler ses sentiments, non plus que ses mœurs, que par sa raison égarée, des chicanes c»ntre la révélation paraissent des difficultés invincibles. Je pourrais vous renvoyer à de savantes réponses qui ont été faites à ces petites difficultés : mais il me semble qu'il, est facile de vous faire sentir en peu de mots combien elles sont frivoles.

Jl. On ne veut pas que cette première phrase du Deutéronome (i,l) : Voici les paroles que Moïse dit à tout son peuple d'Israël au deçà du Jourdain, soit de Moïse ; parce que, dit-on (Tract, theol. polit., vin), le terme hébreu rendu par au deçà, signifie au delà, et que Moïse ne passa pas le Jourdain.

Consultez les hommes les plus habiles dans la langue hébraïque ; ils conviennent

tous que le terme hébreu dont il s'agit, signifie indifféremment au deçà et au delà; et que, pour en avoir le sens précis, il faut avoir égard aux circonstances où il est employé.

Moïse (Deut. xxvn) ordonne aux Israélites, lorsqu'ils seront entrés dans le pays que Dieu leur donnera, d'élever un autel da pierres et d'écrire sur ces pierres toutes les paroles de la loi... C'est ce que Josué (vin, 32) eut soin d'exécuter. Or, selon les rabbins, ces pierres n'étaient qu'au nombre de douze. D'où Spinosa conclut que le livre de Moïse avait beaucoup moins d'étendue que le Pentateuque.

S'appuyer sur l'autorité des rabbins, pour déterminer le nombre des pierres qui devaient composer l'autel dont il s'agit, c'est s'appuyer sur des visions et des songes. Mais accordons à Spinosa que ces pierres n'étaient qu'au nombre de douze ; la conséquence qu'il en tire, sera-t-elle meilleure? Moïse n'ordonne pas de graver tous ses écrits sur des pierres, mais seulement Ifs paroles de cette loi dont il parle : ce qui s'entend naturellement du Deutéronome, qui a toujours porté singulièrement le nom de

la loi. C'est en ce sens que Josué entendit l'ordre. Que fit-il pour y obéir? Il écrivit sur des pierres le Deutéronome de la Loi de Moïse. (Josue vin, 32.) Ces pierres devaient et re grandes : or est-il impossible de graver sur douze grandes pierres le Deutéronome ?

•L'auteur de la Genèse (xu, 6 ; xm, 7) remarque que lorsque Abram arriva avecSaraï sa femme à Sichem, les Chanunéens occupaient dès lors ce pays-là. Cette remarque n'est-elle pas d'un auteur postérieur à l'expulsion des Chananéens?

Cela n'est nullement nécessaire. Spinosa n'a point assurément de preuves que les Chananéens aient habité les premiers ce pays appelé ensuite du nom de leur père. Mais soit que ce pays eût été occupé, ou qu'il ne l'eût pas été par d'autres peuples, avant que ces Chananéens s'y établissent; ne suffit-il pas que les Chananéens n'y eussent pas toujours été, et qu'ils n'y fussent pas même établis longtemps avant l'arrivée d'Abram, pour donner lieu à la remarque de Moïse?

On objecte que la montagne dont il est parlé dans la Genèse (xxn) à l'occasion du sacrifice d'isaac, ne porta le nom qu'on lui donne en ce lieu, que parce que le temple y fût bâti ; et que par conséquent Moïse n'a pu lui donner ce nom.

L'objection est sans fondement : le temple n'est point l'origine du nom en question. Il est clair que c'est la réponse que fit Abraham à son fils, qui lui demandait où était la victime. Dieu y pourvoira , répondit Abraham.

L'auteur du| Deutéronome (m, 11) rappelle aux Israélites la défaite d'Og, roi de Basan, et dit de ce roi qu'il était resté seul de lu raee des géants. On montre encore, ajoute-t-il, son lit de fer dans Rabbath, qui est une ville des enfants d'Ammon. On demande si ces paroles ne sont pas d'un historien qui raconte des choses fort anciennes.

Et moi, je demande où est la nécessité? Og, roi de Basan , s'était jsans doute rendu maître de Rabbath, ville des enfants d'Ammon. Après qu'il en eut été chassé, on y conserva son lit comme une chose rare qu'on montrait aux curieux : ce lit avait neuf coudées de long et quatre de large. Telle est la circonstance que décrit Moïse. Fallait-il, pour la décrire, que la défaite du roi géant fût bien ancienne?

Le même auteur du Deutéronome rendant compte de la distribution qui fut faite des terres conquises sur le roi de Basan dit (ïbid., 14) : Jaïr fils de Manassé est entré en possession de tout le pays d'Argob... et il a appelé de son nom les bourgs de Basan , HavotJaïr, comme ils se nomment encore aujourd'hui. Ces dernières expressions ne conviennent pas dans la bouche d'un historien qui vient de voir arriver les choses dont il parle.

Objection frivole : Moïse remet devant les yeux des Israélites ce qui vient d'arriver, et dit simplement ce que Jaïr a" fait jusqu'au moment qu'il parle, c'est à-dire que Jaïr a

PART. IL

donné son nom au* bourgs qu'il possède : son texte original ne dit rien de plus : il a appelé de son nom , Havoth Jaïr , jusqu'à ce jour.

Spinosa ne se borne point à ces objections qu'il répète d'après un rabbin; il en ajoute qu'il ne croit pas moins triompbantes. L'auteur du Penlateuque, dit-il, parle de Moïse à la troisième personne. Il en fait l'éloge. Moïse, selon lui, était l'homme le plus doux qui fût sur la terre ; un serviteur fidèle, à qui Dieu parle familièrement. {Num. xi; Deut. xxxiv.) Il fait même le récit de sa mort. N'est-il pas évident que Moïse n'est pas l'auteur du Pentateuque?

Il n'y a rien de moins évident. Esdras et saint Paul parlent d'eux-mêmes à la troisième personne. Jules César dans ses Commentaires , Josèphe dans ['Histoire des Juifs , s'expriment de la môme manière : en peuton conclure qu'ils ne parlent pas eux-mêmes?

N'est-il jamais permis, sans blesser la modestie, de parler des dons singuliers qu'on a reçus du Ciel? N'y a-t-il qu'une sotte vanité qui soit capable d'inspirer de tels discours? L'amour de la vérité, la reconnaissance, le zèle de la gloire de Dieu, ne peuvent-ils jamais en être le pFincipe? Un homme tel que Moïse me paraît aussi humble en se louant, qu'un homme tel que Spinosa me paraîtrait vain en s'humiliant. Saint Paul raconte sans orgueil les dons que Dieu lui a faits : pourquoi Moïse serait-il suspect dans une occasion à peu près semblable, où il s'agissait de justifier sa mission contre les plaintes injustes d'Aaron et de Marie? De plus, si l'auteur du Pentateuque est différent de Moïse, comment cet écrivain , qui a une si haute idée de son héros, le ménage-t-il si peu sur ses défauts, en tant d'autres endroits? Mais que Spinosa s'accorde avec lui-même. Ici il prétend prouver par les louanges que Moïse se donne, qu'il n'a pas écrit le Pentateuque; et au chap. xvii de son Traité , il accuse Moïse de n'avoir réussi à soumettre les Israélites à son empire , qu'en leur faisant accroire qu'il était dans un commerce intime avec la Divinité.

On peut répondre avec Josèphe et Philon à Ja troisième difficulté, que Moïse étant prophète, et ayant annoncé plusieurs fois qu'il ne passerait pas le Jourdain, *a pu décrire d'avance les circonstances de sa mort. Mais il n'est nullement nécessaire d'avoir ici recours au miracle. Convenons que Ja description de la mort de ce grand homme n'est pas de sa main; s'ensuivia-t-il que le Pentateuque n'en sera pas? Quoil parce que Josué, ou quelque autre écrivain inspiré, aura inséré quelques mots dans cet ouvrage dès le même tout l'ouvrage sera d'une main étrangère ?

Jl est dans le Penlateuque, ajoute Spinosa, des lieux marqués d'un autre nom, que celui qu'ils avaient du temps de Moïse ; dans ce texte, par exemple, « Abraham poursuit ces rois jusqu'à Dan. » Cette ville s'appelait, du

OEUYAES COMPL. DE LF. FtlANÇOIS. II.

temps de Moïse, Lais ou Lesem. (Gènes, xiv li.j

(Quelle preuve a Spinosa qu'il s'agit, dam> ce texte, d'une ville, et non d'un lieu appslé Dan? Il est certain que ce nom est plus ancien que Moïse, puisque le fleuve du Jourdain lui doit son origine.

Enfin Spinosa donne pour dernière preuve de la supposition du Pentateuque des histoires qui s'étendent au delà de la vie de Moïse. Il cite deux exemples : le premier est tiré de V Exode (xxxvi, 35), où il est dit : Les enfants d'Israël mangèrent de la manne pendant quarante ans, jusqu'à ce qu'ils entrassent dans la terre où ils devaient habiter : c'est ainsi qu'ils furent nourris jusqu'à ce qu'ils arrivassent sur les premières terres du pays de Chanaan. Le second exemple est tiré de ces paroles de la Genèse (xxxvi, 37) : Les rois qui régnèrent au pays d'Edom , avant que les enfants d'Israël eussent un roi, furent ceux-ci.

Est-il bien étrange que Moïse, s'il fit tomber la manne , ait prévu qu'elle ne devait servir de nourriture que durant l'espace de quarante ans aux enfants d'Israël ? Que dit le second passage objecté? la chose du monde la plus simple, qui est que la royauté fut introduite dans la famille d'Esaù , avant de l'être dans celle de Jacob. Or Moïse n'ignorait pas que les descendants de Jacob auraient dans la suite un roi. II prédit cet événement; il donne des lois sur ce sujet. Mais quand on attribuerait à Josué la remarque au sujet de la manne, et à Esdras celle qui regarde les rois d'Israël; y aurait-il du sens à conclure de là que YExode et la Genèse sont des ouvrages supposés?

Je passe sous silence une autre difficulté plus faible encore que les précédentes. Il est, dit Spinosa, un livre De l'alliance, un livre Des guerres du Seigneur , un livre De la loi de Dieu, cités dans le Penlateuque (Exod. xxiv ; Numcr. xxi ; Deuter. xxxiv) comme écrits par Moïse.

Moïse a pu écrire ces livres avant le Pentateuque. Il a pu les citer dans ce dernier ouvrage : mais il ne s'ensuit pas de là qu'il n'aurait pas écrit le Pentateuque.

*■ III. Permettez-moi d'ajouter ici une réponse générale à toutes ces mauvaises dîflicultés, que des esprits aussi mal faits que celui de Spinosa peuvent former, contre l'authenticité du Pentateuque et des autres livres respectés comme divins par les Juifs. Il y a des difficultés dans l'histoire de l'Ecriture. Il y en a sans doute, répond le savant Bossuet ( Discours sur l'hist. univ., part, h, chap. 28: tom. X, col. 906 seq.édit. Migne), qui n'y seraient pas, si le livre était moins ancien, ou s'il avait été supposé, comme on ose le dire, par un homme habile et industrieux ; si l'on eût été moins religieux à le donner tel qu'on le trouvait, et qu'on eût pris la liberté d'y corriger ce qui faisait de la peine. Il y a les difficultés que fait un long temps; lorsque les lieux ont changé de nom ou d'état, lorsque les dates sont oubliées ; lorsque lc.ê généalogies ne sont plus connues ; qu'il n'y a

OiXVRES COMPLETES DE LE FRANÇOIS.

plus de remède aux fautes, qu'une copie tant fjflitpeu négligée introduit si aisément en de telles choses, ou que des faits échappés à la mémoire des hommes laissent de l'obscurité dans quelque partie de l'histoire. Mais enfin celte obscurité est-elle dans la suite même, ou dans le fond de l'affaire? Nullement ; tout y esi suivi, et ce qui reste d'obscur ne sert qu'à faire voir dans les Livres saints une antiquité plus vénérable.

Mais il y a des altérations dans le texte : les anciennes versions ne s'accordent pas; l'hébreu en divers endroits est différent de lui-même, et le texte des Samaritains, outre le mot « Hcbal » du chap. xx.vn du Deutéron. $ h, qu'on les accuse d'avoir changé exprès en faveur de leur temple de Garizim, diffère encore en d'autres endroits de celui des Juifs. Et de là, que conclura-t-on ? que les Juifs ou Esdras auront supposé le Pentateuque, au retour de la captivité? c'est justement tout le contraire qu'il faudrait conclure. Les différences du Samaritain montrent que leur texte est indépendant de celui des Juifs. Tant s'en faut qu'on puisse s'imaginer que ces schismatiques aient pris quelque chose des Juifs et d Esdras ; au contraire, c'est en haine des Juifs et d'Esdras, et en haine du premier et second temple qu'ils ont inventé leur chimère de Garizim. Qui ne voit donc qu'ils auraient plutôt accusé les impostures des Juifs que de les suivre? Ces rebelles, qui ont méprisé Esdras et tous les prophètes des Juifs, avec leur temple et Salomon qui l'avait bâti, aussi bien que David qui en avait désigné le plan ; qu'ont-ils respecté dans leur Pentateuque, sinon une antiquité supérieure non-seulement à celle d'Esdras et des prophètes, 7nais encore à celle de Salomon et de David; en un mot, l'antiquité de Moïse, dont les deux peuples conviennent? Combien donc est incontestable l'autorité de Moïse et du Pentateuque, que toutes les objections ne font qu'affermir?

Mais d'où viennent ces variétés des textes et des versions? D'où viennent-elles en effet, sinon de l'antiquité du livre même, qui a passé par les mains de tant de copistes, depuis tant de siècles, que la langue dans laquelle il est écrit, a cessé d'être commune? Mais laissons les vaines disputes, et tranchons en un mot la difficulté par le fond. Qu'on nous dise s'il n'est pas constant que de toutes les versions, et de tout le texte, quel qu'il soit, il en reviendra toujours les mêmes lois, les mêmes miracles, les mêmes prédictions , la même suite d'histoire, le même corps de doctrine, et enfin la même substance. En quoi nuisent après cela les diversités des textes '! Que nous fallait-il davantage que ce fond inaltérable des livres sacrés, et que pouvions -nous demander de plus à la divine Providence? Et pour ce qui est des versions, est-ce une marque de supposition ou de nouveauté, que la langue de l'Ecriture soit si ancienne qu'on en ait perdu les délicatesses, et qu'on se trouve empêché à en rendre toute l'élégance ou toute la force dans la dernière rigueur ? N'est-ce pas plulôl une preuve de la plus grande antiquité? Et si on veut s'attacher aux petites

choses, qu'on nous dise si, de tant d'endroits où il y a de l'embarras, on en a jamais rétabli un seul par raisonnement ou par conjecture. On a suivi la foi des exemplaires, et comme la tradition n'a jamais permis que lu saine doctrine pût être altérée, on a cru que les autres fautes, s'il en restait, ne serviraient qu'à prouver qu'on n'a rien ici innové par son propre esprit.

Mais enfin, et voici le fort de l'objection, n'y a-t-il pas des choses ajoutées dans le texte de Moïse, et d'où vient qu'on trouve sa mort à (a fin du livre qu'on lui attribue ? Abandonnons pour un moment les réponses que nous avons faites à cette objection : quelle merveille que ceux qui ont continué l'histoire de Moïse, aient ajouté sa fin bienheureuse au reste de ses actions, afin de faire du tout un même corps? Pour les autres additions, nous avons vu en quoi elles consistent. Est-ce quelque loi nouvelle, ou quelque nouvelle cérémonie, quelque dogme, quelque miracle, quelque prédiction? On n'y songe seulement pas : il n'y a pas le moindre soupçon, ni le moindre indice; c'eût été ajouter à l'œuvre de Dieu : la loi l'avait défendu (Deut. iv, 2 ; xii, 32), et le scandale qu'on eût causé eût été horrible. Quoi donc ! an aura continué peutêtre une généalogie commencée, onuurapeutêtre expliqué un nom de ville changé par le temps ; à l'occasion de la manne dont le peuple a été nourri durant quarante ans, on aura marqué le temps où cessa cette nourriture céleste, et ce fait, écrit depuis dans un autre livre (Josue, v, 12), sera demeuré par remarque dans celui de Moïse (Exod. xvi, 35) comme un fait constant et public dont tout le peuple était témoin; quatre ou cinq remarques de cette nature faites par Josué, ou par Samuel, ou par quelque autre prophète d'une pareille antiquité , parce quelles ne regardaient que des faits notoires, et où constamment il n'y avait point de difficulté, auront naturellement passé dans le texte ; et la même tradition nous les aura apportées avec tout le reste : aussitôt tout sera perdu : Esdras sera accusé, quoique le Samaritain, où ces remarques se trouvent, nous montre qu'elles ont une antiquité non-seulement au-dessus d'Esdras, mais encore au-dessus du schisme des dix tribus. N'importe, il faut que tout retombe sur Esdras. Si ces remarques venaient de plus haut, le Pentateuque serait encore plus ancien qu'il ne faut ; et on ne pourrait assez révérer l'antiquité d'un livre dont les notes mêmes auraient un si grand âge. Esdras aura donc tout fait : Esdras aura oublié qu'il voulait faire parler Moïse, et' lui aura fait écrire si grossièrement, comme déjà arrivé, ce qui s'est passé après lui. Tout un outrage sera convaincu de supposition par ce seul endroit, l'autorité de tant de siècles et la foi publique ne lui serviront plus de rien: comme si au contraire on ne voyait pas que ces remarques dont on se prévaut, sont une nouvelle preuve de sincérité et de bonne foi, nonseulement dans ceux qui les ont faites, mais encore dans ceux qui les ont transcrites. A-ton jamais jugé de l'autorité, je ne dis pasd'un

livre divin, mais de quelque livre que ce soit, par des raisons si légères ? Mais c'est que l'Ecriture est un livre ennemi du genre humain : il veut obliger les hommes à soumettre leur esprit à Dieu, et à réprimer leurs passions déréglées , il faut qu'il périsse, et à quelque prix que ce soit, il doit être sacrifié au libertinage.

Au reste, ne croyez pas que l'impiété s'engage sans nécessité dans toutes ces absurdités. Si, contre le témoignage du genre humain et contre les règles du bon sens, elle s'attache à ôter au Pentateuque et aux prophéties leurs auteurs toujours teconnus, et à leur contester leurs dates ; c'est que les dates font tout en cette matière, pour deux raisons. Premièrement, parce que des livres pleins de tant de faits miraculeux qu'on y avait revêtus de leurs circonstances les plus particulières, et avancés non-seulement comme publics, mais encore comme présents, s'ils eussent pu être démentis, auraient porté avec eux leur condamnation^ et au lieu qu'ils se soutiennent de leur propre poids, ils seraient tombés par eux-mêmes il y a longtemps. Secondement, parce que, leurs dates étant une fois fixées, on ne peut plus effacer la marque infaillible d'inspiration divine, qu'ils portent empreinte dans le grand nombre et la longue suite des prédictions mémorables dont on les trouve remplis.

C'est pour éviter ces miracles et ces prédictions que les impics se jettent dans tant d'absurdités. Mais. qu'ils nepensent pas échapper à Dieu : il a réservé à son Ecriture une marque de sa divinité qui ne souffre aiccune atteinte. C'est le rapport des deux Testaments. On ne dispute pas du moins, que tout V Ancien Testament ne soit écrit avant le Nouveau. Il n'y a point de nouvel Esdras qui ait pu persuader aux Juifs d'inventer ou de falsifier leur Ecriture en faveur des Chrétiens qu'ils persécutaient. Il n'en faut pas davantage pour confondre l'impiété.

Quoique cette réponse du savant Bossuel suppose bien des faits dont nous n'avons pas encore vu les preuves ; je n'ai voulu y rien retrancher, parce qu'elle nous met en état de suivre notre plan, sans être obligés de nous arrêter à la discussion de plusieurs menues difficultés qu'on trouve éclairciesen une infinité d'ouvrages sur l'Ecriture.

IV. Il faut encore vous dire ici un mot d'une autre chicane de Spinosa. ( Théol Polit., c. 7. ) Cet écrivain insinue qu'on ne peut faire aucun usage de l'Ecriture, parce qu'elle est écrite dans une langue qui est aujourd'hui presque inintelligible.

Nous v'arons point, dit-il, d'anciens grammairiens hébreux. Il y a plusieurs mois dont la signification est ignorée, ou au moins douteuse. Les lettres d'une même prononciation se prennent souvent les unes pour les autres. Les conjonctions et les adverbes ont plusieurs sens. H n'y a point de voyelles. Les verbes n'ont que très-peu de temps. D'ailleurs comment parvenir à l'intelligence des Livres saints, sans savoir par quelles mains ils ont passé ?

Cette objection n'est propre qu'à manifester la haine de Spinosa contre la révélation, en voici la preuve : Sur quel objet fait-iî tomber l'obscurité de la langue hébraïque? est-ce sur la signification des mots? Non. II convient que la tradition des Juifs nous l'a conservée incorruptible. Est-ce sur le sens des discours qui roulent sur les mœurs ? Non. 11 convient qu'il n'y a rien de plus clair , et que la seule construction du discours ne permet pas de s'y méprendre. Sur quoi tombe donc l'obscurité? Sur ce qu'il lui plaît d'appeler spéculations; et il entend par là les miracles et les prophéties. Vous voyez donc que Spinosa ne fait valoir l'obscurité de la langue hébraïque que contre les preuves de la divinité des Ecritures.

Mais est-il raisonnable de trouver plus de difficulté à entendre la langue hébraïque dans Je récit des miracles et des prophéties que dans tout le reste ? Ne résulte-t-il pas nécessairement un sens clair et précis d'un certain nombre de mots combinés ensemble, lorsque ces mots ont par eux-mêmes un sens fixe, déterminé et connu, soit qu'ils expriment des faits extraordinaires ou des faits communs et'naturels, des événements futurs ou des événements passés et présents? Supposons que vous eussiez à me raconter la guérison naturelle d'une maladie dont vous auriez été affligé; auriez- vous plus de facilité à m'en faire le récit, que si cette guérison avait été opérée miraculeusement? Le récit de votre guérison naturelle demanderait, outre le détail de la maladie, celui des remèdes : au lieu que pour me faire entendre votre guérison miraculeuse, il suffirait de me dire que vous avez été parfaitement et subitement rétabli par la prière, ou par l'attouchement, ou par la parole c l'une* personne. Croyez-vous que si en 1730, on eût prédit les conquêtes de Louis XV en Flandre, on aurait plus de peine en 1747 à entendre cette prédiction, qu'on n'a à entendre l'histoire de ces conquêtes dans la Gazette de France ? A force de vouloir faire des difficultés, Spinosa viole ouvertement le sens commun. Ce qu'il ajoute sur la néces' site de savoir par quelles mains particulières, ont passé les Ecritures, pour en avoir l'intelligence, n'est pas plus raisonnable. V nous suffit d'être assurés que les auteurs de i livres qui forment le corps de l'Ecriture ont écrit les choses qu'ils savaient; que ceux qui savaient les mêmes choses ont reçu leurs livres ; que les uns et les autres les ont laissés à leurs descendants, comme des livres véritables en tout, comme donnés de Dieu même; et que la postérité lésa conservés avec tant de religion, qu'elle n'a pas cru pouvoir sans impiété y altérer une seule lettre.

V. Si, dans nos recherches de la vérité du Pentateuque, notre unique but était d'en découvrir l'antiquité, l'intégrité, l'auteur, la sincérité et l'exactitude de cet auteur, nous pourrions nous féliciter du succès do nos recherches. Les preuves que le Pentateuque

n'est ni supposé, ni altéré, qu'il est de Moïse, que Moïso est l'écrivain le plus digne de foi, sont décisives, au-dessus de toutes les misérables chicanes qu'on peut y opposer. Mais nous cherchons la révélation; il nous faut donc quelque chose de plus qu'un ouvrage dont l'auteur soit connu, sincère, exact, véridique. Il faut que le Pentoteuque soit un ouvrage divin, c'est-à-dire que Moïse soit un homme envoyé de Dieu, qui parle en son nom, qui soit son interprète et son organe.

Notre intelligence est bornée par sa nature ; et à nos bornes naturelles, nos passions ajoutent des nuages obscurs et des ténèbres épaisses. Dieu, qui est la lumière des esprits, peut nous éclairer par lui-même ou par le ministère d'une créature. De quelque manière qu'il nous fasse connaître ses secrets et ses volontés, nous lui devons une soumission sans réserve; mais nous ne la devons qu'à lui seul. Nous sommes donc en droit d'exiger de la créature qui nous parle en son nom, des preuves certaines de sa mission. Il me semble que les preuves les plus fortes que nous puissions demander sont des miracles, des prophéties vérifiées par l'événement, et la découverte de quelques vérités essentielles.

VI. Vous concevez bien que ces preuves ne peuvent être du goût des esprits forts, surtout des spinosistes, et des naturalistes. Ces grands génies rejettent miracles, prophéties, vérités salutaires. Quelle puissance serait capable d'interrompre les lois de la nature? Ces lois sont aussi indépendantes et aussi nécessaires que la nature elle-même, la suprême divinité des spinosistes. Quelle puissance encore serait capable de révéler J avenir? L'homme n'a de connaissances que ce qu'il en reçoit de l'impression des objets sur ses organes : or l'avenir ne remue pas les organes, puisqu'il n'a point encore d'existence. Quel intérêt voudriez-vous que prissent à des vérités propres à régler nos mœurs, des hommes qui se croient aussi parfaits qu'ils peuvent l'être; qui n'ont point d'autres lois que leurs passions, et qui soumettent tout à une aveugle fatalité?

Les leçons de Moïse ne tendent qu'à nous détacher de nous-mêmes, par le sentiment de notre corruption et de nos misères; à nous attacher à Dieu par le sentiment de sa grandeur, de sa puissance, de sa justice, de sa bonté ; à nous pénétrer pour son infinie Majesté d'admiration, de respect, de reconnaissance, de crainte, d'amour, de confiance, de soumission. Nos philosophes n'ont plus rien à apprendre à 1 l'école de Moïse ; ils y renvoient les imaginations timides, superstitieuses, dévoles. Ils écouleraient peut-être Moïse, s'il leur parlait physique, astronomie, etc. Mais il ne leur dit rien des lois du mouvement; il ne parle ni des tourbillons de Descaries, ni des attractions de Newton; il ne décide rien sur la situation du soleil par rapport à la terre. Il ne faut donc, conclut Spinosa, attendre de Moïse aucune lu-

mière sur la nature. Il n'est bon que pour la piété.

Et voilà précisément ce qui doit nous rendre Moïse respectable. De quelle utilité nous serait-il, s'il nous parlait le langage des philosophes? Ce langage serait-il proportionné à notre élat et à nos besoins? La curiosité d'un petit nombre de savants pourrait être satisfaite : mais la multitude en seraitelle plus éclairée? De plus, quel système aurait dû suivre Moïse pour plaire à nos savants? S'il ne nous disait pas qu'il n'v a qu'une substance, étendue et tout à la fois pensante, dont les corps et les esprits sont les modes; que penserait Spinosa de Moïse? lui en paraîtrait-il moins ignorant? S'il expliquait la formation des choses suivant les vues et les principes d'Arisiote; qu'en penserait Descartes? ne le regarderait-il pas comme un rêveur? Si avec Descartes, il faisait tout sortir d'une matière striate, globuleuse, subtile; qu'en penserait Newton ? S'il rendait raison de tout par la gravitation, l'attraction, les répulsions, les forces centrales de Newton; ne le renverraiton pas avec ses qualités occultes et tous ses calculs, à des hommes de l'autre monde? S'il arrangeait les cieux comme Ptolomée;ne ferait-il pas pitié à Copernic? Si avec celuici, il rendait le soleil immobile, et qu'il en fît le centre du monde ; quel jugement en porterait Ticho-Brahé?

Il ne s'agissait donc point de nous parlei en physicien et en astronome, du monde; il s'agissait de nous en faire connaître le principe et la fin. Tous ces beaux systèmes des philosophes sur la formation de l'univers et de ses parties, ne sont que des spéculations qui se renversent les unes les autres, et qui ne nous font pas connaître la nature du plus petit corps. Après les avoir bien étudiés, si l'on a assez de sagacité pour entendre, on est contraint d'avouer qu'on ne sait rien. Il en faut revenir à Moïse : il nous apprend plus de vérités sur l'origine du monde, que tous les philosophes; de même qu'il nous en apprend plus sur l'origine des peuples, que tous les historiens ; de même encore qu'il nous en apprend plus sur les mœurs, que tous les politiques et tous les législateurs qui ont paru avant Jésus- Christ.

Moïse ne dit rien sur la nature, contre les connaissances les plus certaines que nous ayons; et même tout ce qu'il dit est trèsconforme à l'expérience, qui est la source de la véritable physique, et l'unique voie sûre pour y faire quelque progrès. Mais il en parle d'une manière populaire, intelligible et à la portée de. tous les hommes, parce qu'il écrit pour tous, et que tous ne sont pas faits pour être des spéculatifs algébristes, mais pour être raisonnables, sociables, religieux. Si l'on ne peut, sans tomber dans le ridicule, lui faire un crime de ne s'être pas expliqué en philosophe ; que peut-on penser de Spinosa, qui lui l'ait ce reproche, lui dont la science sur Dieu et sur l'Homme est infi-

niment au-dessous de la dernière ignorance?

Mais après tout, quand Moïse nous aurait laissé un traité de physique le plus complet et le pi us curieux ; qu'est-ce que serait Moïse aux yeux des esprits forts? Un homme envoyé de Dieu pour éclairer la terre? Ce ne serait, selon eux, qu'un homme né avec un corps un peu mieux organisé que les nôtres. Qu'importe donc que Moïse soit physicien, ou ne le soit pas? Il est ici question des faits contenus dans Je Pentateuque. Sont-ils réels ces faits, ou ne sont-ce que des fictions? Il faut répondre nettement. Nous avons démontré qu'ils sont réels; nous défions tous les esprits forts de démontrer le contraire. Nous en allons conclure évidemment la mission divine de Moïse.

SECTION II

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