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Pas à leur manièro. Pourquoi l'esprit ne serait-il donc pas un être réel, quoiqu'il soit incapable de remplir un espace à la manière des corps. Cette incapacité d'occuper un espace, n'est donc pas une difficulté sérieuse contre l'esprit , puisqu'elle n'en est pas une contre la pensée. Et s'il n'est rien dont vous soyez si sûr que de l'existence de votre pensée, quoique la pensée soit incapable d'occuper un espace, il n'est rien dont vous soyez plus sûr que de l'existence de votre esprit. Car la pensée étant immatérielle, ne peut être ni une propriété, ni une modification de la matière ; elle appartient donc à une substance immatérielle
La difficulté de concevoir un esprit prend sa source dans la mauvaise habitude que nous contractons dans notre enfance, déjuger de tout par les sens. Comme nous passons nos premières années à voir, à entendre, à toucher, à imaginer, sans jamais réfléchir sur nous-mêmes, ce n'est plus que sans des etl'orts pénibles que nous nous appliquons dans la suite aux vérités inaccessibles à nos sens. Et cette enfance ne finit malheureusement qu'avec la vie pour la plupart des hommes. Je viens de vous ouvrir une route facile pour sortir d'un état si indigne de la raison. Suivez-la. Rentrez en vous-même.
Soyez attentif sur ce qui se passe dans le fond de votre être, vous ne regarderez plus les corps comme les seules réalités qui existent dans la nature.
II. Est-il bien vrai, direz-vous encore, que nous connaissons assez la matière pour .à croire incapable de penser?
La matière est une substance solide, divisible, capable de mouvement, de repos et de figure. C'est là l'idée qu'en a tout homme raisonnable, et jusqu'à ce jour, on n'a fait aucune découverte qui démente cette idée. On vante beaucoup les heureuses expériences de Newton sur la lumière : mais on ne peut s'empêcher de rire quand on voit des prétendus philosophes en parler avec emphase, pour insinuer que la pensée pourrait bien être une propriété de la matière. Que nous apprennent ces expériences ?Nous font-elles connaître quelques nouvelles propriétés de la matière? Elles nous font soupçonner qu'un rayon de lumière estunfaUceau composé de sept traits dont chacun porte en soi une couleur qui lui est propre; et que chaque trait a sa réflexion particulière, sa réfraction, son inclinaison, sa refrangibilité. En tout cela on n'aperçoit que des divisions, des mouvements, des figures. Les expériences de Newton prouvent donc fort bien qu'avant lui on n'avait pas connu toutes les divisions, toutes les figures, tous les mouvements dont la matière est susceptible. Il est bien sûr que les hommes ne parviendront jamais à une connaissance parfaite làdessus.
Mais il n'est pas moins sûr que toutes les expériences et toutes les découvertes sur la matière ne se termineront jamais qu'à nous manifester quelques nouvelles divisions , quelques nouvelles figures, quelques pou-
veaux mouvements. Parce qu'il est évident que tous les effets de la matière ne peuvent être fondés que sur ses propriétés connues. Or, il est impossible d'allier la pensée avec les propriétés connues de la matière. La pensée est par sa nature un être simple; elle ne peut donc modifier une substance divisible ; car dès là elle serait divisible elle-même. Placez une pensée dans un corps long d'un pied, il faut que vous lui donniez autant de parties qu'il y a de pouces dans le pied, et de lignes dans les pouces; car elle ne peut affecter le premier et le douzième- pouce sans être divisée d'ellemême par les dix pouces qui sont entre le premier et le douzième. La pensée est par sa nature un être inétendu ; elle ne peut donc convenir à un être étendu :t car l'inétendue ne peut pas plus convenir* à ce qui est étendu que l'étendu à ce qui est inétendu ; la disproportion est égale. La longueur, la largeur, la profondeur peuvent aussi peu recevoir un point mathématique ou indivisible, qu'être reçues dans un point de cette nature. Je crois votre difficulté dissipée; mais pour en effacer jusqu'aux plus légères traces, arrêtons-nous y encore un moment.
Nous ne connaissons pas, dites-vous, assez la matière pour prononcer qu'elle est incapable de penser. Si, par cet aveu modeste de votre ignorance, vous entendez que la nature précise des corps échappe à la sagacité de notre esprit, j'en tombe d'accord avec vous. Depuis les expériences de Newton sur la lumière, en connaît-on mieux le tissu intime d'un rayon? Quel physicien peut assigner le nombre ou la texture des éléments qui entrent dans la composition des masses? Qui peut dévoiler à nos yeux ce qui constitue l'essence d'un graind'or, d'un grain de sable, d'une goutte d'eau, d'une parcelle d'air? En convenant avec vous que ce sont là des secrets impénétrables, permettez-moi de vous demander si vous prétendez que notre ignorance va jusqu'à ne savoir point si les corps sont composés de parties, s'ils sont étendus, divisibles, susceptibles de figures différentes. Si c'est là votre prétention, il est inutile de raisonner avec vous ; puisque vous respectez si peu l'évidence. Nous n'apercevons rien plus clairement dans les corps que ces propriétés : nous ne saurions les en dépouiller, sans cesser de les concevoir.
Dites que ces propriétés ne sont pas primitives dans les corps , qu'elles en supposent d'inconnues dont elles dérivent ; dites même que ce ne sont que des modifications ; j'y consens : mais convenez qu'elles en sont inséparables, qu'il ne peut exister de corps sans parties, sans étendue, sans une situation, sans une figure quelconque; et que, réciproquement, ce qui est étendu, ce qui est composé de parties, ce qui a une situation et une figure, est corps. Je ne vous demande rien de plus.
Il s'ensuit manifestement de votre aveu, que si la pensée est une propriété do la ma-
tière, l'être pensant est étendu, divisible, figuré. N'alléguez donc plus votre ignorance sur la nature de la matière : ce serait chercher à vous faire illusion à vous-même, ou vouloir la faire aux autres. La question que nous discutons consiste a savoir si l'être pensant est étendu, divisible, figuré, ou s'il est sans étendue, sans divisibilité, sans figure, en un mot, s'il a les propriétés connues de la matière, ou s'il ne les a pas. Touchet-on à cette question? N'est-ce pas vouloir l'éluder que de répondre : La matière a peutêtre d'autres propriétés que celles que nous lui voyons? Quand elle en aurait d'autres, en serait-il moins vrai qu'elle a celles que nous lui voyons? En serait-il moins vrai qu'elle est étendue, divisible, qu'elle ne peut exister sans avoir une figure , sans être en mouvement ou en repos? Par conséquent serait-il moins vrai que, si elle pense, l'être pensant est étendu, est divisible, qu'il aune figure, qu'il est en mouvement ou en repos? Or, il n'est rien de plus absurde que de donner à l'être pensant de l'étendue, des parties, des figures : M n'est d.onc rien de plus absurde que de mettre la pensée au nombre des propriétés inconnues de la matière.
Nous ne connaissons pas la matière parfaitement: mais nous la connaissons assez pour savoir quels sont les attributs dont elle est essentiellement privée. De même que nous connaissons assez les corps, quoique nous ne les connaissions point parfaitement pour prononcer que l'un n'a pas ce qu'a l'autre. Vous regarderiez comme dépourvu du sens commun celui qui, sous iprétexte de l'imperfection de ses connaissances, s'opiniâtrerait à confondre la lumière avec l'air, l'or avec le sable, le feu avec l'eau, une pierre avec un animal, quoique ces êtres aient tant de propriétés communes. Il est mille fois plus insensé de confondre l'être pensant avec la matière, puisqu'il nous est impossible d'apercevoir aucun rapport entre ces deux êtres. Ce qui appartient au corps est composé de parties, étendu, divisible, a une situation, une figure quelconque. Ce qui appartient à l'être pensant est inétendu, indivisible, sans situation, sans figure. L'un ne peut donc jamais être l'autre.
III. Enfin vous pouvez dire que quoiqu'on ne puisse concevoir la matière, sans la concevoir divisible, il peut y avoir dans la nature de petits corps qui soient compactes, durs, sans pores, indivisés. Je puis vous accorder tout ce que vous souhaitez, sans que les preuves contre le matérialisme perdent rien do leur force. Ces petits corps sont incapables de la plus mince idée de jugement, de raisonnement, de la comparaison des sensations et de la connaissanced'un objet dans sa totalité. C'est ce dont il est facile de vous convaincre.
Plus l'atome que vous imaginez est petit, plus l'image dont il porte l'empreinte est petite ; or, plus cette imago est petite, moins elle est propre à nous faire connaître les objets extérieurs qui doivent nécessairement
être d'une certaine étendue, pour qu'ils puissent agir sur nos sens et être à la portée d'une âme matérielle.
Ce petit atome a un dessus, un dessous, des côtés. Vous ne voulez assurément pas que le même côté soit frappé de deux idées différentes , ce mélange y jetterait une horrible confusion. Vous en placez donc une au-dessus et l'autre au-dessous, ou bien l'une à droite et l'autre à gauche.; or quelle peut être la communication de ces deux images pour qu'elles se comparent ensemble, et qu'il en sorte ur jugement? Vous sentez sans doute que s'il s'agit de la comparaison de deux sensations, la même difficulté revient et qu'elle ne fait qu'augmenter, s'il s'agit d'un raisonnement.
Peut-être ne faites-vous pas consister la sensation dans une image imprimée sur votre petitatome,mais dans un certain mouvement de cet atome. Si cela est, ou vous supposez ce petit atome ébranlé toutentier par deux mouvements différents, lorsque nous sommes affectés en même temps de deux sensations diverses, ou vous ne le supposez ébranlé que par chacun de ses côtés. Dans le premier cas, comment voudriez-vous que deux mouvements qui deviennent nécessairemenlconfus par leur réunion en un puissent constituer deux sensations très-vives, très-distinctes, en un mot, des sensations telles que nous les éprouvons? Dans le second cas, comment voudriez-vous que le mouvement d'un côté communiquât avec le mouvement de l'autre côté pour que ces deux mouvements pussent être comparés ensemble? Mais y pensez-vous lorsque vous supposez les côtés d'un petit corps remué , sans que le mouvement en retentisse jusqu'au centre, sans que le petit corps soit agité tout entier ?
Enfin vous prétendez que l'idée n'est qu'une image dont un petit atome est empreint dans votre cerveau, image à peu près semblable 5 ce tableau que la nature forme au fond de l'œil à la présence d'un objet. J'y consens. Je ne vous demande qu'une grâce, c'est de me faire entendre comment par le moyen de cette image, vous pouvez connaître un autre homme. Je la suppose finie cette image; tous les traits de l'objet y sont exprimés avec un art supérieur au pinceau des plus grands maîtres. Mais le point A, qui répond au point Ade l'objet, connaîtil le point B qui répond au point B du même objet? Ces deux points ont-ils quelque sentiment l'un de l'autre ? Chaque point ne forme-t-il pas une représentation à part sans aucune communication de l'un à l'autre?
Comment connaître donc un objet dans sa totalité par le moyen d'une idée matérielle?
Vous voyez qu'en vous accordant, comme vous souhaitez des corpuscules compactes, durs, sans pores, indivisés, vous n'en seriez pas plus avancé pour faire do ces corpuscules des êtres pensants. Que pourraient ces corpuscules avoir de commun avec votre âme; seraient-ils actifs? réfléchiraient- ils sur
leurs opérations ? seraient-ils capables de choix ; et lorsqu'il leur arriverait d'en faire un mauvais, se feraient-ils des reproches à eux mfones? Vos corpuscules incapables de &e mouvoir, assujettis comme les corps rares, poreux, mous et liquides, aux lois du mouvement, ne pourraient qu'être poussés et entraînés vers d'autres corpuscules, leur être appliqués, former une -masse avec eux pour continuer d'être agités ou pour être condamnés au repos.
IV. Ecoutons un matérialiste , c'est un moyen sûr et abrégé de terminer la question présente. Qu'est-ce qu'une sensation 2 L'objet, répond le fameux Hobbes, presse la partie extérieure de l'organe, et celle pression se communiquant aux parties voitines, pénètre enfin jusqiiàlapartieintérieure ; là se forme la représentation, limage Phantasma, par la résistance de. l'organe ou par une espèce de t é fie xi on qui cause une pression vers la partie extérieure, toute contraire à la pression de l'objet qui tend vers la partie intérieure. Cette représentation est la sensation même selon ce grand matérialiste.
*~ Que d'inepties ! quelle application peut-cn l'aire de tous ces beaux termes à un sentiment de brûlure, déplaisir, etc. ïouteimage a ses dimensions, quelles sont les dimensions d'une faveur? Quelle est la largeur et la longueur d'un son ? Quels sont les délinéaments d'une odeur ? Ya-t-il plus de rapport entre l'impression d'un objet sur le cerveiu et le sentiment que nous en avons, qu'entre une aiguille et la douleur qu'elle nous cause, qu'entre la réflexion d'une balle et la connaissance ? Tout se réduit à des mouvements et à des figures dans cette pression de l'objet sur l'organe extérieur, dans cette communication qui s'en fait au cerveau, dans cette image qui s'y peint; or, définir la sensation par des mouvements et par des ligures, c'est autant extravaguer que si l'on définissait 'a couleur uar l'image d'un triangle.
u\\. Si les esprits forts disaient : Nous sommes tout esprit. Tout ce que nous voyons, tout ce que nous sentons de corporel, l'étendue, le mouvement, tout cela n'a rien de réel, ce sont desidées que notreâmèfabrique. Un tel discours 113 devrait pas vous surprendre dans la bouche de ces hommes vains qui se donnent pour des génies sublimes et pour les seuls qui pensent.
Mais quand vous les entendez se glorifier de n'être que quelques grains de poussière organisée, vous devez avoir delà peine à concilier tant de vanité avec tant de bassesse. I! n'y a que l'intérêt que ces messieurs trouvent à pouvoir vivre et mourir comme les brutes, qui puisse les rendre compréhensibles.
Jl me semble qu'il ne doit vous rester aucune difficulté sur la spiritualité de votre âme, et que si vous trouvez quelque chose de difficile à entendre dans tout ce que nous avons dit sur ce sujet, ce sont les principes des matérialistes et leurs réponses a nos preuves. Ne me dites pas qu'il .est bien dif-
ficile de comprendre qu'un être inélendu puisse être uni à un corps, le mouvoir, en recevoir des impressions.
J'en conviens; mais n'est-il pas démontré qu'il est impossible (pie la faculté de penser convienne jamais à un corps ? Il ne s'agit pas ici d'une union locale, telle qu'elle se trouve entre deux portions de matière contiguës et attachées l'une à l'autre. Il s'agit d'une union qui consiste dans une action réciproque de deux êtres l'un sur l'autre.
C'est précisément, répliquerez-vous , ce qui forme l'embarras ; quelle prise peutavoir un corps sur un esprit/ et un esprit sur un corps ? L'esprit n'agit que par sa volonté , le corps n'agit que par son mouvement; or, l'esprit ne peut être mû et ie corps ne peut être que poussé.
Je l'accorde; mais je prouverai bientôt que notre esprit et notre corps ont un créateur. Si la volonté du Créateur est que notre esprit ait des sentiments et des perceptions à l'occasion des mouvements de notre corps, et que notre corps ait des mouvements à l'occasion des désirs de notre esprit , ne concevez-vous pas que la chose doit être et que par conséquent l'union telle que vous l'éprouvez entre votre âme et votre corps doit subsister?
Vous paraissez croire qu'il vous serait bien plus aisé de concevoir l'union de votre âme et de votre corps en supposant que votre âme fût quelque particule de imitière très-déliée et très-substile, douée de la faculté de penser. 11 me semble, indépendamment de toutes les absurdités inséparables d'une telle supposition, que vous vous trompez. Nous venons d'observer qu'il ne s'agit point de la contiguïté, mais de l'action réciproque de l'âme sur le corps et du corps sur l'âme; est-il aussi facile que vous vous le figurez d'entendre qu'une particule de matière pensante agisse sur votre corps, et que votre corps agisse sur elle?
Cette particule pensante agirait sur votre corps ou par sa pensée, ou par impulsion : si vous dites que c'est par sa pensée, vous retombez dans toutes les difficultés que vous voulez éviter, car la pensée n'a ni masse, ni étendue. Si vous dites que c'est par impulsion, vousattribuez du mouvement à l'âme : expliquez-moi pourquoi l'âme n'a aucun sentiment du mouvement que vous lui, prêtez, expliquez-moi comment elle peut remuer le corps par un mouvement dont elle n'a point de sentiment? De plus, que peuî le mouvement d'une particule de matière pour agiter une masse telle qu'est notre corps, surtout si ce mouvement est faible, comme il l'est elfectivement; car nos désirs sont sans doute la mesure du mouvement de notre âme, s'il est vrai qu'elle-eirsoit susceptible1; 01 nous éprouvons que toute notre machine s'ébranle au gré de nos désirs les plus faibles et les plus imperceptibles.
L'action du corps sur une particule de mauére pensante, ne peut pas servir davantage à rendre raison de nos pensées.
que l'action d'une particule pensante sur le corps peut servir à rendre raison de nos mouvements. Le corps n'est pas cause physique et réelle de nos pensées , car on ne donne pas ce qu'on n'a pas. L'action du corps consiste dans le mouvement, d'où il ne peut résulter que du mouvement, des situations, des figures ; or, de votre aveu, la pensée n'est ni un mouvement, ni une situation, ni une figure. De plus, combien de-fois ne vous arrive-t-il point d'être affecté en môme temps de diverses pensées, de divers sentiments très-vifs et très-distincts? Sont-i e là les effets de divers mouvements imprimés en même temps à votre âme ? 11 est aussi impossible qu'une particule de matière puisse être en même temps agitée de plusieurs mouvements vifs et distincts, qu'il l'est que la matière puisse être mue selon sa longueur, sans l'être selon sa largeur, ou selon sa profondeur, sans l'être selon ses deux autres dimensions. •
Ne poussons pas plus loin nos réflexions sur ce sujet. En voilà bien assez, ce semble, pour vous faire comprendre fque vous ne devez pas avoir une grande idée de ces philosophes qui croient pouvoir rendre raison de l'union de l'âme etdu corps, en imaginant l'Ame comme un corpuscule pensant. Voyons ce que les matérialistes pensent de l'origine de leur être.
SECTION II