‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 6 sur 163 · RÉFUTATION GÉNÉRALE DE L'ATHÉISME · texte numérisé non relu

RÉFUTATION GÉNÉRALE DE L'ATHÉISME

La matière n'existe point par elle même. — Elle ne peut être à elle-même le principe de son mouvement. — Elle est encore moins le principe de l'ordre qui règne dans l'univers.

Le sentiment de l'existence de Dieu est si naturel à l'homme et si imprimé dans son âme, que , depuis le commencement du monde, tous les peuples ont cru, sans effort et sans contrainte, qu'il y a un Dieu. Celte foi constante et unanime du genre humain paraissait aux anciens philosophes un argument auquel on ne pouvait rien opposer do sensé et de raisonnable. Epicure même, si suspect d'ailleurs en cette matière, en attribuait l'origine à la nature, qui grave l'idée de la Divinité dans tous les esprits. (Cic, Dénatura deor., 1. m, n. 43, 44.)

En effet, il faut bien que celte idée soit l'ouvrage de l'Auteur de la nature, pour s'êlre soutenue dans le paganisme, où l'idolâtrie et la philosophie semblaient agir de concert pour l'effacer des esprits. Lidolâtrie, en multipliant les dieux et en leur prêtant les passions des hommes les plus corrompus; la philosophie, en faisant Dieu matériel ou en l'associant à la matière, offraient à la raison un objet bien moins digne de ses adorations que do ses mépris. Cependant il est certain qu'il n'y a eu dans le paganismo qu'un très-

petit nombre d'athées. C'est même un sujet de dispute parmi les savants, si, dans ces siècles de ténèbres où les philosophes mettaient leur gloire à enfanter des systèmes nouveaux et singuliers, il y a eu de véritables athées. Comment est-il donc possible qu'il y en ait dans la religion chrétienne, qui est si éloignée de toutes les erreurs du paganisme, et qui donne une idée si belle de l'Etre infiniment parfait?

Vous en devinez la raison : les idolâtres trouvaient dans leurs dieux, non-seulement des amis, mais des protecteurs et des modèles du crime; ils n'avaient donc aucun intérêt à les nier. Mais le Dieu des Chrétiens est un Dieu saint, juste, qui voit et connaît tout, qui doit punir tout ce qui est contraire à ses lois. Ainsi les hommes charnels, amateurs de leurs plaisirs, ennemis de tout ce qui gêne leurs passions, doivent chercher à secouer le poids d'une autorité qui non-seulement les condamne, mais qui les force à se condamner eux-mêmes à des supplices éternels. C'est donc contre le Dieu des Chrétiens, comme contre un ennemi, que les libertins doivent conspirer. C'est ce que prouvent leurs vains efforts et leurs systèmes, dont l'obscurité et les contradictions montrent le désespoir impuissant de gens qui ne trouvent pas d'assez épaisses ténèbres pour se dérober à ce qui leur reste de lumière.

11 est des hommes naturellement pervers. L'Ecriture les appelle des esprits créés pour la vengeance, à qui l'impiété et la méchanceté est si naturelles, qu'elle semble née avec eux. On voit des jeunes gens qui, dès leur bas âge, sont aussi décidés pour le vice que s'ils y avaient vieilli. Et pour n'être point forcés d'être toujours aux prises avec leur conscience, ils trouvent bientôt le moyen do la rendre muette, en regardant les choses qui ne tombent point sous les sens comme des êtres dont on ne sait rien que par conjecture. Et comme Dieu est de tous les êtres le plus impénétrable dans sa nature, quoique le plus visible dans ses ouvrages, c'est surtout à l'égard de Dieu qu'ils font profession de ne rien savoir et de ne rien croire.

11 est d'autres hommes dont le caractère dominant est de vouloir tout soumettre à leur pénétration et à leurs lumières. Ils se croient en droit d'appeler le Tout-Puissant à leur tribunal, pour répondre sur les titres de sou indépendance et de sa souveraineté. Ils le dépouillent de ses titres. Ils en revêtissent ses ouvrages. L'univers, selon eux, n'a point de cause. C'est lui qui pst l'Etre souverain et nécessaire existant par luimême. Le mouvement et l'ordre qui y régnent sont l'apanage de sa nature. L'âme et la pensée de l'homme sont des modifications ou manière d'être de la matière. Les vertus et les vices sont des mouvements d'une machine montée, dont les uns contribuent au bien de la société, les autres tendent au bien particulier de celui qui les met en œuvre. Ainsi le libertinage des sens ou de l'esprit est la clef de tous les svstèmes qui cm

été imaginés contre l'existence de Dieu. Le plus développé que l'on connaisse parmi les anciens est celui d'Kpicure. Ce philosophe, méprisant trop les dieux de son temps pour les croire auteurs du monde, en attribuait la formation au concours fortuit d'un nombre infini de corpuscules éternels, mobiles, de diverses figures.

D'autres défenseurs de l'athéisme, persuadés que multiplier les suppositions c'était multiplier les contradictions, s'attachèrent à un système plus simple que celui d'Epicure. Ils se contentèrent de dire que tout est'nécessairement ce qu'il est; qu'ainsi il n'y a point d'autre Dieu que le monde ; que le Tout, que l'Etre universel, que cette source éternelle et nécessaire de ce qui paraît, que cette substance unique dont tout ce qui existe sont des portions, et tout ce qui arrive des affections.

C'est ce système que Spinosa a renouvelé dans le dernier siècle. 11 n'y ajoute rien de nouveau, que quelques principes auxquels il tâche de l'ajuster, et un langage obscur dont il l'enveloppe. Co système paraît être celui des impies de nos jours. Comme ces prétendus philosophes ont toujours à la bouche ces mots : Le tout, le grand tout, la nécessité naturelle, la nature, l'ordre de la nature, nous les nommerons, pour abréger, naturalistes.

Ne vous représentez* fias ces faiseurs de systèmes comme des adversaires formidables qui n'avancent rien qu'ils ne démontrent par des preuves invincibles. Ces naturalistes cherchent moins à établir qu'à brouiller tout, et à perdre les esprits dans un labyrinthe où ils ne sachent de quel côté tourner; et alors le passage est fort court de l'incertitude à l'incrédulité. Leur manière de procéder ressemble à celle de ces disputeurs de mauvaise foi qui prennent plaisir à avancer les principes les plus absurdes, parce que c'est à l'adversaire à les détruire. On ne doit pas leur faire un crime de celte manière de procéder : c'est la seule qu'il leur soit possible de suivre. Prouve-t-on les fables et les chimères?

On ne peut mieux comparer ces naturalistes qu'à des enfants qui, voyant le château de Versailles, s'imagineraient qu'il n'est pas l'ouvrage' d'un habile architecte ; mais que les pierres de cet édifice se sont mises en mouvement d'elles-mêmes, qu'elles se sont taillées et polies, qu'elles sont sorties de la carrière, qu'elles se sont assemblées en un même lieu, qu'elles se sont élevées les unes sur les autres, qu'elles se sont arrangées pour la distribution des appartements, que Je ciment est venu les lier ensemble, que le bois de charpente est venu aussi avec les tuiles mettre tout l'ouvrage à couvert ; ou bien que si ce superbe éditice ne s'est pas formé lui-même de celte manière, il faut qu'il soit éternel et qu'il ait toujours été ce qu'il est. Nulle différence entre ces enfants et les naturalistes. S'il était possible d'en indiquer une, elle serait à l'avantage des enfants : car le moindre animal est d'une struc-

ture et d'un art infiniment plus admirable que la maison la plus régulière et la mieux entendue.

Que diriez-vous à ces enfants qui vous feraient paît de leurs imaginations ridicules? Vous contenteriez-vous d'en rire? Ne tâcheriez-vous pas de leur faire entendre que les pierres n'ont ni l'existence ni le mouvement par elles-mêmes, et que, quand elles l'auraient, jamais il n'en sortirait un édifice régulier si elles n'étaient préparées et placées par une main sage et industrieuse. Essayons de faire entendre la même chose aux naturalistes.

Article 1. — La matière n'existe pas par elle même.

I. L'univers est un composé d'une infinité de parties, toutes distinguées les unes des autres, et qui ont aussi chacune leur existence à part. L'existence du soleil n'est point l'existence de la lune. L'existence d'un arbre n'est point celle d'un homme. 11 y a plus : l'existence d'une moitié de soleil n'est point l'existence de l'autre moitié; et il en faut dire autant de l'existence de toutes les parties de la matière, qui, par sa divisibilité à l'infini, multiplie aussi à l'infini les existences de ses parties.

Ainsi, comme l'univers est l'assemblage d'une infinité de parties qui le composent, on doit dire aussi que l'existence de l'univers n'est autre chose que l'assemblage de toutes les existences particulières qui conviennent à chacune de ses parties. Et la question de l'existence nécessaire et indépendante roule tout autant sur l'existence du moucheron et de tous les atomes qui le composent que sur l'existence du monde entier. Car il serait aussi absurde d'accorder l'existence nécessaire à tout l'univers, pendant qu'on la refuserait à chacune des parties qui le composent, qu'il le serait de dire que le tout peut subsister sans aucune de ses parties. Il s'ensuit que toutes les parties de l'univers ont autant de droit les unes que les autres à l'existence nécessaire et indépendante.

Qu'est-ce donc qu'exister nécessairement et essentiellement? Une chose existe essentiellement lorsqu'en lui étant l'existence il n'est plus possible de la concevoir. C'est ainsi que le triangie est nécessairement composé de trois angles, parce qu'en lui étant un seul angle on ne conçoit plus' do triangle. Or, il n'y a pas une seule partie de l'univers qu'on ne puisse concevoir quand elle cesserait d'exister, comme nous concevons une montagne d'or ou de diamant, quoiqu'elle n'existe point. Il n'y a donc aucune partie de l'univers qui existe nécessairement. A plus forte raison l'univers, qui doit son existence à celle de ses parties, n'existe point nécessairement.

IL Si l'univers et les parties qui le composent existaient nécessairement, comme ces parties n'ont jamais pu être un instant sans quelque manière d'être qui leur fût propre, c'est-à-dire sans une certaine configuration et arrangement, sans un certain repos ou

sans un certain mouvement, il s'ensuivrait que ces qualités ou manières d'être seraient aussi nécessaires et aussi éternelles que les parties de l'univers qui les contiennent, puisqu'elles existeraient par elles-mêmes, et qu'elles ne tiendraient leur existence d'aucune cause étrangère; puisque, en un mot, leur existence serait la même que l'existence de la matière dont elles seraient la forme.

Qui pourrait nier quft ces modes et ces propriétés ne fussent aussi anciennes que les parties de l'univers, et qu'elles ne fussent nées avec elles? Car qui aurait pu leur donner l'être par la suite des temps? Ce ne peut être l'univers entier qui les aurait données à ses parties, parce que l'univers eniier n'est point un être distingué de ses parties. Il faut même qu'elles subsistent avant lui, puisqu'il ne résulte que de leur assemblage. Les parties de l'univers ne peuvent pas non plus s'être donné leurs propriétés ou manières d'être, parce qu'on ne peut se donner ce qu'on n'a pas.

Il faut donc convenir que, dans ie système d un monde éternel et indépendant, aucune des parties de l'univers n'a pu exister un seul instant sans être revêtue de toutes les formes ou manières d'être que nous leur voyons aujourd'hui.

11 faut encore convenir qu'aucunes parties de l'univers ne peuvent jamais être dépouillées de leurs premières formes ou manières d'être, parce qu'elles sont leur apanage primitif, qui émane de leur être indépendant et nécessaire.

D'où i'1 suit que tous les corps doivent 4tre incorruptibles, et qu'ils ne peuvent éprouver Ja dissolution de leurs parties; parce que l'ordre et l'arrangement de ces parties fait la manière d'être de chaque corps, dont il jouit indépendamment, et qu'il no tient que de lui-même.

Une dernière suite de toutes ces conséquences est qu'il doit y avoir aujourd'hui un nombre infini d'hommes, d'animaux, d'arbres de toute espèce, etc., qui datent leur existence de l'éternité, parce que, faisant partie, et une partie considérable, d'un univers indépendant et existant par lui-même, ils existent aussi par eux-mêmes à meilleur titre, le monde ne pouvant avoir d'existence nécessaire que par l'existence nécessaire de ses parties. Et ces hommes, dont l'existence remonte jusqu'à l'éternité, ne doivent pas être rares. Ce serait, au contraire, une énigme incompréhensible qu'ils ne remplissent {tas tout l'univers.

III. Enfin, si l'univers et tous les corps qui le composent étaient à eux-mêmes la source de leur existence, rien ne serait capable de les borner dans aucune manière d'être dont la matière est susceptible. Chaque partie serait aussi infinie en tout genre que toutes les autres ensemble. Car, comme l'union et l'assemblage de toutes les parties du momie no fait point une unité réelle et physique, elles soni, chacune en particulier,

autant d'êtres indépendants, et existants par eux-mêmes.

Quand il ne s'agirait que de l'immensité, qui est le premier attribut de tout ce qui existe par soi-même, chaque partie du monde y aurait un droit incontestable. Tout ce qui est à soi-même le principe de son être est exempt et pur, pour ainsi dire, de tout néant, du moins dans son genre; car qui pourrait donne-r des bornes à une puissance qui est inépuisable, puisqu'elle agit nécessairement, essentiellement, et avec une entière indépendance. Il n'y a donc aucune partie de l'univers qui n'ait dû se donner une étendue immense, étendue qui exclurait toutes les autres : le même espace ne pouvant être rempli en même temps par différents corps.

Voilà uue partie des absurdités qui se présentent en foule dans le système qui fait de l'univers l'Etre éternel et existant .par lui-même; système, par conséquent, qui ne peut en imposer qu'à des esprits incapapables de réflexion, ou à des hommes cor rompus, à qui tout système est bon, pourvu qu'il leur promette l'impunité et le néant après la mort.

IV. Mais accordons, pour un moment, aux. naturalistes, l'éternité du monde : accordonsleur qu'il existe par lui-même. Que ferontils d'une ébauche si grossière et si éloignée de sa perfection?

Quand le monde existerait par lui-même, il ne pourrait avoir que les attributs qui conviennent à la matière, qui sont les trois dimensions de longueur, largeur et profondeur, la figure; mais il y a une distance infinie de ces attributs aux perfections qui éclatent dans l'univers. Et quand les naturalistes seraient en droit de multiplier à leur gré les modes de la matière, ils seraient toujours forcés de convenir que c'est un être stnpide, aveugle, dépourvu d'intelligence. Et ils sont si intéressés à en convenir, que tout le fruit qu'ils prétendent recueillir de leur système est de se débarrasser d'une intelligence subsistante par elle-même, parce qu'autrement ils ne pourraient lui refuser d:;s attributs et des perfections qu'ils abhorrent, jusqu'à risquer le tout pour le tout, plutôt que de les reconnaître.

Par où s'y prendraient-ils donc pour expliquer comment des êtres qui ne se connaissent pas, qui sont distingués les uns des autres, et souvent séparés par des espaces immenses, peuvent se concerter, pour garder entre eux un ordre si régulier, si méthodique, si varié, d'où résulte une multitude innombrable d'effets inimitables à l'art et à l'invention, et incompréhensibles à la science la plus consommée?

Diront-ils qu'un ordre si admirable est l'ouvrage du hasard ou de la nature? Ce serait recourir à des termes vides de sens, et qui ne présentent aucune idée : car on no conçoit point ce qui n'est ni corps ni esprit. Les épicuriens riaient, sans doute, dans lo fond de leur âme, de voir le crédit que prenait leur système du chaos débrouillé par le

hasard, quoique ce ne fût, de leur part, qu'un jeu d'esprit, ou plutôt un délire plus propre à enrichir la fahle, qu'à trouver place dans les écoles de la vraie philosophie; et, mille fois plus extravagant que tout ce que les poètes disent d'Amphion, qui, par les doux accords de sa lyre, se faisait suivre des rochers, et faisait élever, avec ordre et symétrie, les pierres les unes sur les autres, pour former les murailles de Thèhes.

Quant à la nature, qu'on peut appeler le dieu inconnu des naturalistes, c'est encore une de ces chimères indéfinissables à qui on attribue une infinité d'effets, sans se donner la peine d'examiner ce que c'est : si elle existe, si c'est un être distingué de l'univers. Et cet univers lui-même n'est rien, si on le conçoit comme quelque chose de différent des parties qui le composent.

Quand on demande donc aux naturalistes qui a établi le concert qui règne dans toutes les parties du monde; s'ils veulent se faire entendre et s'eniendre eux-mêmes, qu'ils ne nous parlent plus ni de hasard, ni de nature, ni d'une âme du monde aussi aveugle que le reste de l'univers.

S'ils répondent que cet ordre et ce concert s'est établi de lui-même : que c'est une manière d'être qui émane naturellement et essentiellement de toutes les parties de l'univers, jointes ensemble pour ne former qu'un seul tout ; que toutes ces parties ont, par nature, l'activité nécessaire pour former un mouvement régulier, périodique, uniforme, même dans ses variations; cette réponse, la mieux assortie à leurs principes, n'est-elle pas de pure fantaisie?

Pour en montrer le faux, établissons la seconde des trois propositions que nous avons à prouver : savoir, que la matière abandonnée à elle-même est incapable d'activité et de mouvement propre.

Article II. — La matière »'a en soi aucun principe d'activité.

I. L'activité est la puissance de se mouvoir soi-même. Se mouvoir soi-même (nous parlons du mouvement des corps), c'est passer d'un lieu à un autre, sans y être poussé par une cause étrangère. Or la matière n'a pas la puissance de passer d'un lieu à un autre sans y être poussée par une cause étrangère.

Les naturalistes ne disconviendront pas qu'il n'y ait, dans l'univers, une infinité de corps qui n'ont point en eux le principe de leur mouvement. Tels sont les corps massifs et pesants , par exemple, une pierre de taille, qui croupiraient dans un repos éternel, s'ils n'étaient remués par une force supérieure à leur poids. Et nous pouvons déjà conclure que celte matière grossière et compacte est née pour le repos; en sorte qu'au lieu de chercher à en sortir, elle cherche à y rentrer au fort de ses plus grandes agitations. Si les forces étrangères se ralentissent, semblable à un mauvais cheval qui ne sent plus l'éperon, elle ralentit sa course : et si ces forces mouvantes l'abandonnent tout d'un coup,

elle rentre tout d'un coup dans son repos.

Mais le naturaliste nous attend à une autre sorte de matière qui semble être le mobilo de tous les autres corps, et n'emprunter son mouvement que d'elle-même et de ses propres ressorts. Cette matière est celle qu'on dit remplir tous les espaces, pénétrer tous les corps, même les plus durs et les plus solides, et, malgré sa fluidité, soutenir sur ses colonnes les corps les plus vastes. C'est ce qu'on appelle communément la matière éthérée et céleste.

Puisque cette matière met tout en mouvement, et qu'on ne peut pas expliquer le sien par l'impulsion, ou la compression des autres corps; la conclusion est qu'elle est le principe, sans principe, de tous les mouvements de la nature, et que par conséquent elle est active par elle-même et par essence.

Tout ce raisonnement est faux et dans son principe et dans les conséquences que l'on en tire. Il est faux que la matière éthéréo remue les corps graves sans en être remuée : est-ce qu'elle n'e?t pas chassée des lieux et des pores qu'elle remplissait, par la compression des corps solides? est-ce qu'elle n'est pas forcée de céder la place aux corps solides?

Quand la matière élhérée donnerait aux corps graves leur mouvement, s'ensuivrait- il qu'elle ne le recevrait pas elle-même à son tour? La même loi du mouvement subsiste et dans la région de la matière éthérée et dans celle des corps graves. Cette loi consiste en ce que nul corps ne peut passer d'un lieu à un autre s'il n'en est chassé par un autre corps qui ait sur lui supériorité de poids, ou d'un mouvement équivalent à un plus grand poids. Sans cette supériorité, un corps, quelque léger qu'il soit, ne pourrait jamais être déterminé à changer de place.

Or cette loi s'observe dans les espaces qu'occupe la matière éthérée, dont toutes les parties n'ont d'agitation que par le choc réciproque des unes contre les autres. Et, de cette alternative de mouvement donné et reçu, selon le degré de poids réel ou équivalent, il s'ensuit que, comme un corps pesant et compact serait éternellement en repos, s'il n'était entraîné par une force mouvante supérieure à son poids, la même règle et la même conséquence doit s'appliquer à toutes les parties de la matière éthérée. Les atomes sont des montagnes pour les corps qui leur seraient inférieurs en force; et les montagnes, des atomes pour les corps qui les surpasseraient en force et en pesanteur.

IL Si la matière avait en elle-même le principe de son mouvement, ce serait dans le sens, ou que le mouvement serait de son essence, ou que d'elle-même elle pourrait passer du repos au mouvement. Or le mouvement n'est pas de l'essence de la matière, puisqu'elle est indifférente pour le repos, ou pour le mouvement, qu'il est des corps qui sont sans mouvement; et qu'un même corps qui est en mouvement peut rentrer dans le repos.

s On ne peut pas dire non plus que la mar

tière peut passer d'elle-même du repos au mouvement, parce qu'alors elle se donnerait ce qu'elle n'a pas : cela est évident. Donc elle n'a pas en elle-même le principe de son mouvement.

III. Une troisième preuve qui établit l'impuissance de la matière de se donner par elle-même son mouvement, est que, si la matière avait par elle-même la puissance de se mouvoir, elle serait fixée à une seule espèce de mouvement,- sans pouvoir jamais passera un autre. Car ne pouvant se donner en même temps deux mouvements contraires, tels que sont, par exemple, le mouvement progressif et le mouvement rétroactif, ou le mouvement sur une ligne droite, et sur une ligne courbe; celui des deux qu'elle aurait eu le premier, serait une émanation éternelle de son essence, comme le prétendent les naturalistes. Or les essences sont immuables, soit qu'il s'agisse de perdre ce qu'elles ont, ou d'acquérir ce qu'elles n'ont pas. Donc elle serait fixée à ce seul mouvement, sans pouvoir jamais passer à un autre.

Vous direz peut-être que le corps entier de la matière aura pu se donner en même temps tous les genres de mouvement dans ses différentes parties.

Réduisons, s'il vous plaît, à sa juste valeuF ce terme de corps entrer de la matière, il semble que vous le conceviez comme une matière universelle; qu'est-ce donc que cette matière prétendue universelle, sinon un être de raison, et une idée qui n'ajoute rien de réel aux parties de la matière prises séparément. Et après tout quand le corps entier dé la matière aurait pu distribuer différents mouvements à ses différentes parties, en serait-il moins vrai que chacune de ces parties serait bornée à son premier mouvement, comme Payant de toute éternité, et par une émanation nécessaire de la matière: par conséquent le corps entier de la matière aurait toujours un mouvement uniforme, par le mouvement uniforme de toutes ses parties.

Vous pouvez encore objecter que la matière étant essentiellement indifférente pour tous les mouvements, comme pour toutes les figures, quelque mouvement qu'elle se donne, elle conservera toujours l'aptitude à tous les autres mouvements, de même que, quand elle prend une figure , elle conserve toujours l'aptitude de recevoir toutes les autres figures.

Je ne vous nie pas que, la matière a une indifférence passive pour toute sorte de mouvements, c'est-à-dire qu'elle peut recevoir indifféremment tous les mouvements qu'une cause étrangère peut lui donner.

Mais comment aurait-elle l'indifférence active de se donner à elle-même toute sorte de mouvement, puisqu'elle ne peut pas se donner le plus petit, par la règle qu on ne peut se donner ce qu'on n'a pas.

IV. Et de quelle manière foindriez-vous que la manière se donnât le mouvement à elle-même? Vous ne feindrez pas qu'elle se le donne librement, puisqu'elle n'a ni con-

naissance, ni' liberté. Si elle se meut donc elle-même, il faut que vous conveniez qu'elle se meut nécessairement; il faut que vous conveniez conséquemment qu'il n'y aurait aucune de ses parties qui ne fût mue nécessairement et autant qu'elle peut l'être: car une cause qui agit nécessairement, agit selon toute l'étendue de ses forces, et produit tout l'effet qu'elle peut produire. Le repos serait donc impossible, et il n'est point de corps qui ne dût être plus agité que le soleil.

De plus, si chaque partie de la matière était mue nécessairement, ou elle le serait de tous les côtés, ou vers un côté seulement. Si c'était de tous les côtés, c'est-à-dire, de bas en haut, de haut en bas, de droite à gauche, de gauche à droite, et dans tous les autres sens; ce mouvement équivaudrait au repos, et le transport d'un corps d'un lieu à un autre n'arriverait jamais ; de même que si quatre hommes d'égale force poussaient une pierre, chacun de leurcôté, leurs efforts n'aboutiraient qu'à affermir la pierre dans la même place. Or on ne peut pas dire que chaque partie soit mue nécessairement vers un côté : car toutes les déterminations du mouvement sont également possibles, et par conséquent la détermination d'un côl'é plutôt que d'un autre ne peut être nécessaire.

V. Nous pourrions ajouter d'autres réflexions également accablantes pour ^naturaliste. Demandons-lui, par exemple, qui a déterminé les corps à se communiquer leur mouvement. Des êtres nécessaires, entièrement distingués et indépendants par le fond de leur nature, peuvent-ils recevoir quelque chose les uns des autres? De plus, dès que le mouvement n'est pas de l'essence de la matière, la communication du mouvement n'a aucun fondement réel dans l'essence des parties de la matière. Il était donc possiblo qu'une partie de la matière en mouvement ne communiquât pas son mouvement aune autre partie en repos, comme il était possible qu'elle le lui communiquât. Que le naturaliste nous dise donc qui a déterminé les parties de la matière à se communiquer mutuellement leur mouvement?

Il y a, dira-t-il, des lois dans la nature, qui règlent cette communication. Nous admirons ces lois si ingénieuses, si justes, si bien assorties, dont l'altération renverserait le bel ordre de l'univers. Mais où sont-ellesécrites ces lois? qui les a faites, et qui les rend si inviolables? Nous voyons qu'un corps en ébranle un autre, qu'une masse plus solide et plus pesante entraîne celle qui est moins grosse et moins solide : nous en chercherions en vain la raison dans l'essence des corps : nous concevons clairement que, comme un corps pourrait ne se pas mouvoir, il pourrait de même ne pas communiquer son mouvement. Ces lois sont donc purement arbitraires , et c'est ce que l'expérience montre évidemment : car deux corps durs, d'égale masse et d'égale vitesse, qui se rencontrent, cessent de se mouvoir. Cela arriverait-il, si lo mouvement et les lois de lit

communication du mouvement étaient nécessaires? Ces corps ne devraient-ils pas plutôt se communiquer leur mouvement, et se réfléchir.

Article III. — La matière n'est pas te principe de l'ordre qui règne dans l'univers.

I. En supposant à la matière un mouvement propre, il ne pourrait en résulter des effets qui eussent ,1a régularité, l'ordre et la symétrie que nous voyons dans l'univers.

Cette proposition n'a pas besoin d'être prouvée. 11 n'y a point d'axiome qui soit d'une plus grande évidence : car il est visible d'un côté que l'ordre qui règne dans ♦'univers n'a pu s'établir, et qu'il ne peut se maintenir, sans une sagesse et une puissance infinie ; et, d'un autre côté, il est visible que la matière n'a ni sagesse, ni puissance.

Serait-il plus absurde de dire qu'un homme raisonne sans penser, qu'il 1 est d'avancer que l'ordre des deux, le cours des astres, la construction des corps organisés, la circulation des liquides, qui constitue la vie des animaux et des plantes, les sensations, les pensées même, sources dés sciences les plus profondes, sont autant d'émanations d'une matière qui ne connaît ni le prix, ni }a beauté de tant de merveilles ? que l'homme qui se connaît lui-même, qui réfléchit sur ses pensées, qui forme des raisonnements, qui invente et qui perfectionne les erts, qui approfondit les sciences, est redevable de ;ces dons et de ce? trésors à une matière aveugle, qui répand toutes ces richesses sans le savoir ? que la vertu, la probité, la justice, les vices, les passions sont les effets d'un mécanisme inconnu?

II. Avant d'entrer dans l'analyse d'un système qui attribue une espèce de divinité à la matière, mais une divinité stupide et aveugle, permettez-moi de vous rappeler une observation que nous avons déjà faite. Les nouveaux naturalistes, pour distraire les esprits de l'idée très-bornée que la ma- Hèrejnous présente quand nous ne la considérons que dans le détail de ses parties, aiment à employer les termes d'univers, de monde, de nature, tous termes qui portent dans l'esprit des ignorants l'idée d'un être immense, dont la force est invincible, qui préside souverainement à toutes les parties qui le composent. D'où il arrive que les simples n'ont garde d'attribuer à ces parties l'ordre et l'arrangement du tout. Ils croient plutôt que c'est le tout qui donne à ses parties leurs fonctions, d'où résulte l'ordre universel.

L'illusion de cette pensée saute aux yeux ; car qui ne voit que les parties existent avant le tout (du moins selon notre manière de concevoir), puisque le tout n'est que le résultat de ses parties : que les parties ne doivent rien au tout : que le tout est redevable à ses parties de tout ce qu'il est, et que par conséquent c'est dans les parties qu'il faut chercher l'origine et le principe des perfec-

tions du tout, et non pas attribuer à l'univers l'ordre et l'économie de ses parties?

Concevons donc l'étatde toutes les parties du monde, avant que défaire attention à l'ordre que nous y voyons aujourd'hui, et tâchons, s'il est possible, d'y découvrir les semences des perfections qui résultent de leur union.

Nous trouvons d'abord une infinité de petits êtres qui se suffisent à eux-mêmes ; aussi indépendants les uns des autres que s'ils existaient tous seuls. Car dès là que l'un n'est pas l'autre, et qu'ils ont chacun leur propre existence, ils n'ont ni l'un ni l'autre aucun intérêt de se rechercher et de s'unir, pour composer des êtres plus parfaits qu'eux, puisque la perfection de ces êtres composés n'ajoute rien à leur propre perfection.

III. Les naturalistes, pour expliquer comment tous ces petits êtres se sont unis et assortis ensemble pour former les différents corps qui composent l'univers, leur donnent une vertu sympathique et attractive semblable à celle de l'aimant. Mais, depuis la déroute des qualités occultes, on ne connaît plus de sympathie que dans les choses qui se sentent, qui s'aiment et se recherchent naturellement. Et dès là qu'un naturaliste donne de la sympathie à de petits atomes, il ne peut leur refuser la pensée et la connaissance, parce qu'on ne peut rechercher ce qu'on ne connaît pas.

Le naturaliste réclamerait injustement l'autorité de Nowton. Si ce célèbre philosophe a cru apercevoir dans la nature une vertu attractive , il était trop éclairé pour lui attribuer la formation des corps, et pour n'en pas reconnaître le principe dans la volonté du Créateur. Au reste, cette vertu n'en est pas moins occulte, pour être appuyée d'un si grand nom. Les corps qui sont sous nos yeux, et pour ainsi dire entre nos mains, n'agissent les uns sur les autres que par impulsion. S'il en est, comme les magnétiques et les planétaires, dont l'action échappe à nos sens; ne vaut-il pas mieux confesser notre ignorance, que de recourir à une qualité dont il est impossible de se former aucune idée distincte? La découvre-t-on, cette qualité, dans tous les êtres dont tout le monde est l'assemblage? Peut-on y vérifier les lois suivant lesquelles on prétend qu'elle agit? qui oserait le dire? L'attraction n'estdonc pas une clef qui soit plus propre que l'impulsion à nous introduire dans les secrets de la nature.

Les expériences des attractionnaires montrent certains effets, sans en indiquer la cause. Tous leurs calculs sur la masse, la distance, l'orbite, la situation, le cours du soleil et des planètes, ont pour résultat des faits heureusement circonstanciés. Mais quelle est la cause de ces phénomènes ?E;.tce une vertu propre à ces corps? Est-ce un fluidedans lequel ils nagent, qui les soutienne, qui en entretienne le jeu? L'algèbre n'a plus ici de prises : elle ne donne pas des yeux ; elle donne encore moins l'idée d'un

corps en repos capable d'agir sur un autre, quelque éloigné qu'il puisse être, de l'ébranler, de le contraindre à se rapprocher, quand même ils seraient séparés par un vide immense, et quoiqu'il n'y ait point de corps intermédiaires qui établissent une communication entre eux; une telle force n'a dé réalité que dans la tête des savants calculateurs. Mais la supposer, cette force, dans les corps, et en faire sortir l'ordre et l'arrangement, l'organisation, par exemple, d'une plante ou d un animal, ce serait avoir perdu l'esprit, parce qu'il est évident que l'ordre et le dessein ne peuvent jamais être l'etfet d'une cause aveugle.

Pourquoi chercher dans les corps. ce qu'il est impossible d'y trouver? La force des corps est leur mouvement; or, le principe du mouvement peut-il jamais se trouver dans les corps? Cessez, un moment, de concevoir un premier moteur , dès là même vous ne concevez plus les corps qu'immobiles, incapables de sortir de la place qu'ils occupent. Qui les tirerait de leur place? s'en tireraient ils eux-mêmes? de quel côté chacun se déterminerait-il à aller? Pourquoi à droite plu . tôt qu'à gauche? Pourquoi en haut plutôt qu'en bas? En un mot, pourquoi en un sens plutôt qu'en un autre? Le corps A, direzvous, déterminera le corps B, le corps li, le corps C, ainsi de suite. Mais d'où est venue au corps A la détermination que vous lui supposez? De plus, il ne peut rien sur le corps B, qu'en lui communiquant une partie de son mouvement : or concevez-vous que cette communication soit possible sans un premier moteur? 11 en est du mouvement comme de la durée et de la figure ; ce sont des manières d'être qui ne peuvent se détacher de leur sujet pour passer dans un autre.

Sans un Créateur , il ne peut y avoir ni corps ni mouvement, parce que les corps ne peuvent ni exister ni continuer d'exister par eux-mêmes : or le mouvement ou le transport d'un corps d'un lieu dans un autre, de même que le repos ou la situation d'un corps .dans un même lieu, n'est qu'une continuation d'existence. Ainsi l'attraction est une pure chimère, ou il faut entendre par ce terme l'action générale, constante et régulière par laquelle le Créateur transporte les corps conformément aux lois qu'il a établies.

IV. Mais peut-être les naturalistes entendent par sympathie la proportion et la conformité de certaines parties de la matière que l'on appelle homogènes, c'est-à-dire d'un même genre ou espèce, et d'une même configuration. Car quoique ces parties soient incapables de se rechercher mutuellement, il est vrai cependant que, pour l'ordinaire, elles ne peuvent se rencontrer sans s'unir et se fixer les unes aux autres. Nous admettons cette sympathie, si on veut l'appeler ainsi. Nous accordons môme, si l'on veut, qu'il suffit que les parties homogènes se rencontrent , pour qu'elles s'enchôssent , comme d'elles-mêmes, les unes dans les au-

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plusieurs choses à remar-

tres. Mais H y a quer.

La première, que ees parties homogènes n'ont pu recevoir une même configuration que d'une cause étrangère, parce que la matière est indifférente à toute sorte d'arrangements, et qu'elle ne peut s'en donner aucun. La seconde, que l'assemblage de ces parties en un même espace, et dans une quantité suffisante pour y former des corps, ne peut venir d'elles : parce que cet assemblage et cette forme déterminée marquent un dessein dont la matière est incapable. La troisième, qu'elles n'ont jamais pu se mouvoir, qu'elles n'aient reçu auparavant leur mouvement ; parce qu'elles ne peuvent l'avoir par ellesmêmes. La quatrième, qu'elles n'ont jamais pu se rencontrer qu'elles n'aient reçu une détermination de mouvement propre pour cela : car si chacune était déterminée à se mouvoir en tout sens, elles ne sortiraient point de leur place. Si elles étaient toutes déterminées à se mouvoir d'un seul côté en ligne droite, par exemple, d'Orient en Occident; ces parties tenant toutes la même route, jamais elles ne se rencontreraient. Si la moitié était poussée en ligne droite d'Orient en Occident, et l'autre moitié d'Occident en Orient, elles ne pourraient que se heurter et rejaillir, au lieu de se réunir. Elles ont besoin de diverses projections particulières, et d'un mouvement juste et proportionné ; elles sont susceptibles de toutes 'ces différentes déterminations; mais elles no peuvent se les donner. La cinquième enfin, que de l'union de ces parties insensibles il ne peut résulter que la composition des corps qu'on regarde comme des éléments, c'est-à-dire qui n'admettent aucun mélange de corps étrangers ; tels que sont le feu , l'air, etc. Mais s'il s'agit de la composition des corps mixtes, surtout des corps organisés, comme des plantes, des animaux et des hommes, il faut avoir recours à un autre principe que la sympathie, pour expliquer un assemblage et un arrangement de parties qui n'ont aucune affinité les unes avec les autres.

Si certains petits corps qui composent la chair des animaux se sont comme embrassés naturellement à la première rencontre, à cause d'une conformité mutuelle , on ne peut pas en dire autant des différentes parties de l'animal, dont les unes sont fluides, comme le sang et les humeurs ; les autres ont de la consistance, comme les veines, les nerfs, etc. ; les unes sont souples et molles, comme les chairs; d'autres sont dures comme les os. Car il n'y a pas l'ombre de sympathie entre des corps si disproportionnés. Il s'agit donc d'expliquer par quelle heureuse rencontre les chairs, les os, les nerfs , les tendons, les vaisseaux qui portent le sang et les esprits, se sont placés d'eux-mêmes si à propos, pour concourir au mouvement et à la vie animale, que non-seulement ils ne so nuisent pas, mais que si un seul venait à manquer, c'en serait assez pour déconcerter toute la machine.

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OEUVRES CUM1>LËTI<

Nous avons déjà remarqué que le hasard, la nature, une certaine Ame du monde, sont de pures chimères; qu'il n'y a rien de réel dans l'univers que les parties qui le composent; qu'ainsi, tant que les naturalistes refuseront de reconnaître une cause* supérieure h lunivers, qui y ait produit tout ce que nous voyons, ce sera à eux à expliquer comment ils conçoivent que chaque partie de la matière a pu trouver avec tant de justesse et de proportion la place qui lui convenait pour concourir à la formation des corps vivants, et de ces vastes globes qui nagent dans la matière fluide.

V. Us diront peut-être que nous leur imposons un faux principe, qui est que la matière a acquis successivement et par degrés l'arrangement que nous lui voyons aujourd'hui; ou que du moins nous supposons que l'ordre du monde tire son origine d'une révolution qui ait envoyé chaque partie de la matière à la place qu'elle doit occuper, pour y remplir certaines fonctions ; qu'ils rejettent ces suppositions, parce qu'il n'y a point de cause à chercher dans ce qui n'a jamais eu de commencement ; que le momie est ce qu'il est, par lui-même , parce qu'il est de toute éternité.

Nous avons prévenu cette misérable réponse, en faisant voir : 1° que le monde n'existe pas nécessairement ; 2° que la macère n'a par elle-même ni activité, ni mouvement.

De plus, il est ridicule de nier, dans leur système, que la matière ait acquis successivement et par degrés l'arrangement que nous lui voyons. Les animaux et les plantes datent-ils de l'éternité? subsistent-ils les mêmes immuablement ? ne les voyons-nous pas naître les uns des autres , se former, croître, et puis disparaître ? Sur quel fondement peuvent-ils donc nier que le monde, poursa formation, ait passé pardes révolutions successives, puisqu'il ne se conserve que par cette voie? S'il était donc possible de concilier l'éternité du monde avec l'état présent des choses, ce ne serait que dans Je sens que les premiers principes des corps organisés , et le mouvement nécessaire pour mettre en œuvre ces principes, seraient éternels. Mais toutes ces éternités sont de pures chimères , comme nous l'avons démontré.

Supposez même ces chimères réalisées, il n'en serait sorti qu'une masse brute et informe : de même que, supposez toutes les pièces d'une pendule, les roues, les ressorts, les cordes, les poids, etc., jamais il n'en sortira une pendule, si ces pièces ne sont arrangées par une main intelligente. Faites agiter ces pièces par un mouvement aveugle, je veux qu'elles se rapprochent, mais ce ne sera que pour se froisser, se briser, se mettre en poudre les unes sur les autres. C'est le seul effet que puisse produire le mouvement sans un sage moteur.

Mais peut-être que les naturalistes, en disant que le monde est nécessairement tel qu'il est, veulent simplement dire qu'il y a une nécessité naturelle qui détermine la pér-

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fection de chaque être , et le temps de sa production. Autre chimère encore. Qu'entendent les naturalistes par la nécessité naturelle? Est-ce quelque chose, ou n'est-ce rien? Si la nécessité naturelle est un néant, le néant ne peut rien. Si c'est quelque chose ou c'est un esprit , ou la matière. Ce n'est pas un esprit, les naturalistes n'en connaissent point. Si c'est la matière ; ou c'est la matière en général, ou chaque partie de matière. La matière en général n'est qu'une idée et non une réalité : car la matière qui existe réellement n'est autre chose qu'une infinité de petits êtres étendus, dont chacun fait un être à part, distingué de tous les autres , et qui ne tient rien d'eux.

Si la nécessité naturelle n'est donc pas un néant, il faut qu'elle soit chaque petit être étendu qui existe dans l'univers. Ainsi attribuer à la nécessité naturelle la détermination de la perfection de chaque petit être, et du temps de leur production, c'est attribuer à chaque petit être étendu la faculté et la propriété de déterminer sa perfection et le temps de sa production. Peut-on rien imaginer de plus chimérique, qu'une portion de matière aveugle et stupide se déterminant elle-même à quitter la forme dont elle est revêtue, pour en prendre une nouvelle, et pour concourir avec d'autres portions à la formation dp quelque corps? Tout cela est plein de contradictions puériles et insensées.

VI. La nécessité naturelle n'est pas plus réelle que le hasard. L'athéisme ne roule que sur des mots, auxquels on ne peut attacher aucune idée qui ne choque le sens commun. 11 n'est donc plus besoin d'établir l'existence de Dieu, puisqu'on ne peut rejeter cette première vérité, sans se donner en proie aux fables les plus impertinentes et aux chimères les plus absurdes. Mais il nous est utile de nourrir notre foi et notre religion. Choisissons des preuves qui soient également faciles à entendre, et propres à former en nous l'heureuse habitude de voir partout notre Créateur. Il me semble que nous en trouverons de ce genre dans l'idée d'un être nécessaire; dans l'existence de notre âme, et dans son union avec la matière; dans la structure du corps humain , et dans la fabrique du monde.

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