‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 50 sur 163 · IV. Au milieu des désordres des gentils · texte numérisé non relu

IV. Au milieu des désordres des gentils

dans le déclin de la religion des Juifs, à la fin du règne d'Hérode, sous l'empire d'Auguste, vers l'an 4000 du monde, Jésus-Christ parut sur la terre. Le fait est incontestable. Jamais personne n'a réclamé contre ce fait , ni Celse, ni Porphire, ni Julien l'apostat , ennemis déclarés du christianisme, ni même les Juifs. Il est donc inutile, mon cher Eusèbe, de vous fatiguer de citations d'auteurs païens et chrétiens. Ouvrez les annales de ces derniers, vous verrez comment, de siècle en siècle, ils remontent jusqu'à Jésus- Christ. Si vous étiez cependant curieux d'entendre d'autres témoins que les Chrétiens , Suétone et Tacite vous en serviront. Assurément ils ne sont pas suspects.

Article II. — Sous les empereurs Claude et Ntron, il y avait à Rome des Chrétiens. — Prise de Jérusalem par Tite. — La désolation du peuple juif et la conversion des (jenlils, arrivées dans le même temps que Jésus- Christ a. paru, aient l'espérance du Messie,si Jésus-Christ ne l'est pas. — Histoire de sa vie et de ses premiers disciples, présentée parla société chrétienne.

1. Il ne s'agit pas ici de l'idée que Suétone et Tacite, que nous allons entendre, avaient des Chrétiens : tout le monde sait avec quelle honteuse ignorance les historiens, de même que les plus grands hommes du paganisme, Cicéron, Senèque, Plutarque, parlent de la religion des Juifs, quoiqu'il y en eût parmi eux qui les en pouvaient instruire, et qu'il leur fût facile d'avoir les livres de Moïse, traduits en Grec depuis longtemps. Il n'est ici question que d'un fait, s'il y avait des Chrétiens à Rome sous l'empire "de Claude et de Néron. Or, le fait n'est pas douteux.

Suétone, dans la Vie de l'empereur Claude, raconte ce qui est rapporté dans le livre des Actes des apôtres (xvin), que cet empereur « chassa de Rome les Juifs à cause des troubles, selon cet historien, qu'ils excitaient à 1,'occasion du Christ.» Et, dans la Tie de Néron, successeur de Claude, il dit « quo les Chrétiens furent punis de divers supplices à cause de leur superstition nouvelle , mêlée de magie.

IL Tacite, dans le récit qu'il fait de l'incendie qui réduisit en cendre une grande par.tie de Rome , dit « que Néron, pour étouffer le bruit qui l'en faisait auteur, supposa des criminels qu'il fit tourmenter par des supplices horribles. Le peuple les appelait Chrétiens. C'étaient des gens qui étaient en horreur comme coupables des crimes les plus détestables. Ils tirent leur nom d'un Christ que Ponce-Pilate, lieutenant en Judée, fit punir du dernier supplice, sous le règne de Tibère. Mais cette pernicieuse secte, après avoir été réprimée pour quelque temps, pullulait tout de nouveau, non-seulement dans la Judée, le lieu de .sa naissance, mais dans, Rome môme, qui est le rendez-vous et comme Tégbût de toutes les ordures du monde. On se'saisit donc d'abord de tous ceux qui s'avouèrent de cette reli-

làZ

^ion, et par leur confession on en découvrit une infinité d'autres, qui ne lurent pas tant convaincus du crime dont on les accusait, que de la haine du genre humain. Il entre dans le détail des divers supplices qu'on leur fit souffrir, et qui font horreur. Il finit en disant qu'on avait compassion d'eux , en les voyant immolés à la cruauté d'un seul homme plutôt qu'à l'utilité publique. » (Annal., lib. xv, n. Î4.)

Je ne puis ui'empêeher de joindre Plinele jeune à ces deux historiens. Il est vrai qu'il ne prouve pas directement le fait en question : mais il en fournit une preuve indirecte qui me paraît être sans réplique. Car le christianisme n'aurait pu avoir fait les progrès que décrit Pline, s'il n'avait commencé à s'établir sous les règnes de Claude et de Néron.

Pline fut envoyé par Trajan, vers l'an de Jésus-Christ 103, pour gouverner le Pont et la Bithynie en qualité de proconsul. Il y persécuta les Chrétiens pour se conformer aux ordres de l'empereur. Mais la douceur de son naturel se révoltait au moinsjusqu'à un certain point contre ces supplices exercés sur des hommes qu'il ne trouvait coupables d'aucun crime. Se trouvant donc embarrassé dans l'exécution des ordres de Trajan, il le consulta lui-même, et lui demanda s'il fallait assujettir tous les Chrétiens. à la peine, sans distinguer les plus jeunes des plus âgés. S'il devait pardonner à celui qui se repent ; ou s'il était inutile de renoncer au christianisme, quand une fois on l'avait embrassé. Si c'était le nom seul que l'on punissait en eux, ou si c'était les crimes attachés à ce nom. Il rend compte ensuite de la règle qu'il a suivie dans les accusations intentées devant lui contre les Chrétiens.

« Ceux, dit-il, qui l'ont avoué, je les ai interrogés une seconde et une troisième fois, et je lésai menacés du supplice. Quand ils ont persisté, je les y ai envoyés. Car, de quelque nature que fût ce qu'ils confessaient, j'ai cru que l'on ne pouvait manquer de punir en eux leur désobéissance et leur invincible opiniâtreté. Il y en a d'autres entêtés de la même folie, que j'ai réservés pour les envoyer à Rome, parce qu'ils sont citoyens romains. Ensuite, les accusations de ce genre devenant plus fréquentes par l'instruction même, comme il arrive d'ordinaire, il s'en présente de plusieurs espèces. Ou m'a remis entre les mains un mémoire sans nom d'auteur, où l'on accuse différentes personnes d'être chrétiennes, qui nient de l'être et de l'avoir jamais été. Ils ont, en ma présence, et dans les termes que je leur prescrivais, invoqué les dieux et offert de l'encens et du vin à votre image, que j'avais fait apporter exprès avec des statues de nos divinités. Us se sont même emportés en imprécations contre le Christ. C'est à quoi, diî-on, l'on ne peut jamais forcer ceux qui çont véritablement Chrétiens. J'aijdonc cru qu'il fallait les absoudre. D'autres, déférés car un dénonciateur, ont d'abord reconnu

qu'ils étaient Chrétiens, et aussitôt après ils l'ont nié, déclarant que véritablement ils l'avaient été, mais qu'ils ont cessé de l'être, les uns, il y avait plus de trois ans, les autres, depuis un plus grand nombre d'années ; quelques-uns depuis plus de vingt. Tous ces gens-là ont adoré votre image et les statues des dieux. Tous ont chargé Christ de malédictions. Us assuraient que toute leur faute ou leur erreur avait été renfermée dans ces points ; qu'à un jour marqué ils s'assemblaient avant le lever du soleil, et chantaient, tour à tour, des hymnes à la louange du Christ comme d'un Dieu ; qu'ils s'engageaient, par serment, non à quelque crime, mais à ne point commettre de vol ni d'adultère, à ne point manquer à leur promesse, à ne point nier un dépôt : qu'après cela, ils avaient coutume de se séparer, et ensuite de se rassembler pour manger en commun des mets innocents; qu'ils avaient cessé de le faire depuis mon édit, par lequel, selon vos ordres, j'avais défendu toutes sortes d'assemblées. Ces dépositions m'ont persuadé de plus en plus qu'il était nécessaire d'arracher la vérité par la force des tourments à deux filles esclaves, qu'ils disaient être dans le ministère de leur culte; mais je n'y ai découvert qu'une mauvaise superstition portée à l'excès ; et, par cette raison, j'ai tout suspendu pour vous demander vos ordres. L'affaire m'a paru digne de vos réflexions, par la multitude de ceux qui sont enveloppés dans ce péril. Car un très-grand nombre de personnes de tout âge, de tout ordre, de tout sexe, sont et seront tous les jours impliqués dans cette accusation. Ce mal contagieux n'a pas seulement infecté les villes, il a gagné les villages et les campagnes. Je crois pourtant que l'on y peut remédier, et qu'il peut être arrêté. Ce qu'il y a.de certain, c'est que les temples, qui étaient presque déserts, sont fréquentés, et que les sacrifices, longtemps négligés, recommencent. On vend partout des victimes, qui trouvaient auparavant peu d'acheteurs. De Jà on peut juger quelle quantité de gens peuvent être ramenés, si l'on fait grâce au repentir. »

L'empereur Trajan répondit en ces termes : « Vous avez, mon très-cher Pline, suivi la voie que vous deviez dans l'instruction du procès des Chrétiens qui vous ont été déférés ; car il n'est pas possible d'établir une forme certaine et générale dans cette sorte d'affaires. 11 ne faut pas en faire perquisition ; mais s'ils sont accusés et convaincus, il faut les punir. Si pourtant l'accusé nie qu'il soit Chrétien, et qu'il le prouve par sa conduite, je veux dire en invoquant les dieux, il faut pardonner à son repentir, de quelque soupçon qu'il aitauparavantété chargé Au reste, dans nul genre de crime l'on ne doit recevoir des dénonciations qui ne soient souscrites de personne ; car cela est d'un pernicieux exemple, et ne convient point à notre règne, ni au temps où nous vivons. »

Je ne crains pas que vous trouviez ces lettres trop longues ; elles sont trop intéres-

santés. Vous y voyez un éloge magnifique de la pureté des mœurs des premiers Chrétiens. Vous y voyez la croyance de la divinité de Jésus-Christ établie généralement parmi eux. Vous ne devez pas être bien content de la contradiction de l'avis de l'empereur , puisque, si les Chrétiens étaient coupables, il était juste de Jes rechercher avec soin, et s'ils ne l'étaient pas, injuste de Jes punir, quoiqu'ils fussent accusés. Mais ce n'est pas ce dont il s'agit. Ce que je vous prie de remarquer, c'est le progrès étonnant qu'avait fait le christianisme; c'est le nombre incroyable de Chrétiens de tout âge, de tout sexe, de toute condition, dans les villes, dans les villages, dans les campagnes, en sorte que les temples des faux dieux étaient presque déserts et les sacrifices abandonnés sous le règne de Trajan. Pensez-vous que ce soit trop reculer l'origine du christianisme que de la faire remonter jusqu'aux règnes de Tibère, de Claude et de Néron? A peine doit-il vous paraître vraisemblable cju'en si peu de temps, c'est-à-dire, dans 1 espace d'environ soixante années, les Chrétiens aient pu se multiplier si excessivement.

Si les critiques étaient d'accord entre eux sur le témoignage que Josèphe (1. xvm, c. k), dans ses Antiquités judaïques, rend à Jésus-Christ, je l'unirais à Suétone et à Tacite. Mais je ne veux point vous engager dans des disputes inutiles. Voici le texte de l'historien juif. « En ce même temps était Jésus, qui était un homme sage, si cependant on doit le considérer simplement comme un homme, tant ses œuvres étaient admirables. 11 enseignait ceux qui prenaient plaisir à être instruits de la vérité, et il fut suivi non-seulement de plusieurs Juifs, mais de plusieurs gentils. C'était le Christ. Des principaux de notre nation l'ayant accusé devant Pilate, il le fit crucilier. Ceux qui l'avaient aimé durant sa vie ne l'abandonnèrentpas après sa mort. Il leur apparut vivant et ressuscité le troisième jour, comme les saints prophètes l'avaient prédit, et qu'il ferait plusieurs autres miracles. C'est de lui que les Chrétiens que nous voyons encore aujourd'hui ont tiré leur nom. »

Soit que cet historien, forcé par la vérité et par l'évidence des faits, ait mis en marge cet éloge qui aura passé ensuitedans le corps de l'ouvrage; soit que ce pharisien, prévenu contre les Chrétiens, ait voulu taire les merveilles de leur chef; soit que ce prêtre politique, ayant poussé la flatterie à l'égard de Vespasien jusqu'à lui appliquer les oracles qui annoncent que des conquérants sortis de Judée soumettraient toute la terre, ait affecté de ne point faire l'éloge de Jésus-Christ, à qui l'on appliquait ces fameux oracles, et qui, selon lui-même, était regardé comme le Messie ; un fait constant est que si le texte n'est pas de lui, on ne peut imputer son silence qu'à ses préjugés ou à sa politique, ou à quelque autre motit aussi peu judicieux; parce qu'il est impossible qu'il ait ignoré que Jésus-Christ avait ('té condamné à la

mort dans Jérusalem ; qu'il avait des' disci" pies qui publiaient sa résurrection et sa doctrine, que le nombre de ses disciples augmentait tous les jours dans la Judée et dans tout l'empire romain. Il n'a pu ignorer des faits qui étaient si publics selon le témoignage de Suétone et de Tacite, témoignage qui prouve qu'il y a eu des Chrétiens dans le monde avant le règne de Vespasien ; et par conséquent que l'époque de la naissance de Jésus-Christ, sous l'empire d'Auguste, est indubitable ; comme l'avoue Julien l'Apostat. (L. ni De bell. Jud., c. 27; Suet., Yita Vespas.; Corn. Tacit., Hist., 1. v; Antiquit. Jud,, lib. xx, ch. 8; Cïrill. Alex., 1. vi.)

III. Un autre fait également indubitable, comme nous l'avons déjà remarqué, est la prise de Jérusalem par Tite. Si vous souhaitez un garant sûr, lisez ce même Josèphe dont nous venons de parler. Toujours auprès de Vespasien et de Tite, il eut une entière connaissance de ce fameux événement. Il voyait lui-même ce qui se faisait du côté des Romains, et il apprenait des transfuges, qui s'adressaient tous à lui, ce qui se passait dans la ville. Après avoir écrit son histoire, il la présenta à Vespasien et à Tite. Us en furent tellement satisfaits, que Tite, dans la suite , ne se contenta pas d'ordonner qu'elle fût rendue publique et mise dans une bibliothèque ouverte à tout le monde, mais il signa de sa main l'exemplaire qui devait y être mis, pour montrer qu'il voulait que ce fût d'elle seule que tout le monde apprît ce qui s'était passé pendant le siège et à la prise de Jérusalem.

IV. Voilà donc des faits illustres, des faits éclatants dont tout l'univers est témoin, la désolation du peuple juif et la conversion des gentils, arrivées ensemble, et toutes deux précisément dans le même temps que Jésus-Christ a paru ; dans un tel ordre néanmoins que Jésus-Christ a paru avant ces deux événements et que la désolation des Juifs a suivi la conversion d'une multitude prodigieuse de gentils. Ainsi les disciples de Jésus-Christ n'ont pu rien publier de sa vie à Jérusalem qui ne fût de notoriété publique. Et les gentils ont été en état de vérifier sur les lieux tout ce qu'on leur annonçait -

V. 11 s'ensuit évidemment que les prophéties sur le temps de l'avènement du Messie et sur les effets de son avènement n'ont rien de contraire à l'époque de la naissance de Jésus-Christ. Il semble même qu'elles sont faites pour cette époque. Il no s'agit plus que de nous assurer si les disciples de Jésus-Chrisl ont répandu sur la terre la connaissance du vrai Dieu, et si la vie Je Jésus-Christ est ressemblante à l'image du Messie, tracée par les prophètes.

VI. Sur ces deux points, nous pouvons sans crainte nous adresser aux gentils convertis comme à des maîtres sûrs et infaillibles. Est-il possible qu'ils aient oublié à qui ils sont redevables de leur conversion, et de quelle manière elle est arrivée? Mais

une histoire détaillée, écrite par un auteur contemporain, de la vie de Jésus-Christ, de ses premiers disciples, de leurs travaux, de leurs conquêtes et de la formation de la société chrétienne, nous dispenserait d'interroger divers particuliers de cette société pour nous instruire de ses traditions ; nous ne craindrions pas qu'en passant par tant de siècles, ces traditions eussent soulfert quelque altération.

Vil. La société chrétienne fait des offres magniliques. Elle i-e gloritie d'avoir entre ses mains une histoire où toutes les traditions sont fixées. Elle la révère comme divine, elle prétend qu'elle est écrite par huit auteurs contemporains inspirés (2). Rejeter de telles offres et de telles prétentions sans autre examen, ce serait violer toutes les règles de l'équité et du bon sens. Qu'est-ce qu'il y a même qui soit plus digne de notre curiosité qu'une histoire écrite par huit auteurs contemporains? En avez-vous trouvé une de ce caractère dans toutes les lectures que vous avez faites de l'antiquité? Ne vous semble-t-il pas même que , puisque la société chrétienne regardecette histoire comme sa loi primitive et son titre fondamental, nous sommes obligés de la recevoir de sa main, ou d'en démontrer la fausseté? Examinons-la donc en suivant la même méthode que nous avons suivie à l'égard du Pentateuque.

SECTION II

Page 1