CHAPITRE II
Respect des premiers Chrétiens pour ces livres. — Leur attention religieuse à les défendre et à les conserver dans leur pureté. — Conformité entière du texte de ces livres, avec les extraits infinis qu'en ont faits les premiers docteurs de l'Eglise. — On ne peut assigner les additions faites à ces livres, ni feindre un temps où elles aient pu être faites.
I. La même tradition uniforme et invariable, qui nous apprend que les livres du Nouveau Testament sont les ouvrages des premiers disciples de Jésus-Christ , dépose en faveur du respect religieux que les Chrétiens ont toujours eu pour ces livres. Dans tous les temps on les a regardés comme des ouvrages sacrés, auxquels on ne pouvait rien ajouter, et dont oji ne pouvait rien retrancher sans impiété. Dès les siècles de êaint Clément, de saint Ignace, de saint Polycarpe, de saint Justin, de saint lrénée,ces livres étaient, pour les fidèles, la source de la révélation, où ils puisaient leur consolation et leurs lumières. Quel homme eût été assez hardi pour altérer une source si pure, si connue , si familière , répandue de toutes
parts, conservée si soigneusement? L'auraiton pu quand on l'eût voulu ; avait-on à sa disposition les originaux, les copies et les versions sans nombre ?
IL II est vrai qu'il y a eu des hérétiques très - anciens et très - voisins des temps apostoliques, qui ont tâché de porter, sans pudeur, une main sacrilège à un dépôt si précieux. Ils supprimaient certains endroits iies livres du Nouveau Testament, dont Us étaient en possession, pour anéantir les preuves des vérités qu'ils combattaient, ou ils y ajoutaient quelques paroles pour établir leurs erreurs. Leur impudence a été jusqu'à s'autoriser par des écritures attribuées aux apôtres. Mais leur témérité était aisément réprimée et confondue. Les Chrétiens opposaient aux nuuvelles écritures de ces hérétiques, leur nouveauté. Elles nous ont été inconnues, disaient-ils, jusqu'ici; elles l'ont été aux apôtres; aucun d'eux ne les a données aux Eglises qu'il a fondées ; aucune Eglise ne les a reçues de leurs mains; personne ne les a citées; personne n'a entrepris de les expliquer dans nos assemblées; elles sont postérieures à l'établissement de la vérité, et toutes de même date que les erreurs qu'elles favorisent.
C'est ainsi que, selon saint Irénée et Tertullien, les fictions étaient rejetées un siècle après les apôtres. Selon les mêmes grands hommes, toute altération était convaincue de faux, par la seule comparaison des anciens exemplaires communs à toutes les Eglises, avec les exemplaires falsifiés, mais plus récents. Les hérétiques eux-mêmes n'ignoraient pas combien il était facile de manifester leur imposture. En vain les pressait-on de produire au jour les éditions qui étaient en usage dans leur secte; ils les refusaient constamment. Nous ne le ferons pas, répondaient les manichéens à saint Augustin [De morib. Eccles., n. 61); on nous accuserait de les avoir corrompues. Et il n'est pas douteux que si les Eglises étaient si attentives à défendre ces livres qu'elles regardaient comme leur plus précieux héritage, contre les attentats des hérétiques, ceux-ci, pleins d'orgueil, d'intérêt, d'ambition, de fureur, ne se fussent élevés contre les Eglises si elles eussent osé toucher à ces livres.
III. Si les premiers Chrétiens ont eu une attention religieuse à conserver le dépôt des Ecritures, celle de leurs successeurs, jusqu'aux Chrétiens de nos jours, n'a pas été moins inviolable. Que l'on confronte les livres du Nouveau Testament, dans l'état où ils sont aujourd'hui, avec ce nombre presque infini de passages qui se trouvent cités dans les ouvrages des premiers écrivains de l'Eglise, le simple coup d'oeil suffit pour convaincre que les Ecritures n'ont rien souffert de la révolution des siècles qui corrompent et détruisent tout, sans respecter ni les empires, ni les monuments qui paraissaient devoir être éternels.
IV. En quoi Tes livres du Nouveau Testament auraient-ils été altérés? N'aurait-on
point inséré les miracles sans nombre de Jésus-Christ, sa résurrection, son ascension, l'effusion du Saint-Esprit sur les apôtres, le j pouvoir qu'on attribue à ces derniers d'o- ' pérer des miracles, et de communiquer la même puissance à ceux qui embrassaient la religion qu'ils prêchaient?
Pour que mon soupçon se soutienne, il faut croire les livres du Nouveau Testament entièrement supposés, sans cela mon soupçon est manifestement insensé. Les miracles sont la base de ces livres: ils y sont répétés à chaque page ; les apôtres y reviennent sans cesse ; ils ne raisonnent que sur ce fondement; leurs livres ne contiennent que des prodiges ou des choses qui en dépendent essentiellement. 11 faut donc que les livres du Nouveau Testament soient entièrent supposés, ou que le récit des miracles en fasse partie. La supposition est incompréhensible ; je ne conçois donc plus l'altération.
V. Dans quel temps serait arrivée cette altération? Elle n'est pas moins impossible que la supposition, pendant la vie des apôtres, qui n'auraient pu ni l'ignorer, ni la tolérer. Les fidèles, pleins de respect pour leurs ouvrages, n'auraient jamais souffert un pareil attentat. Après la mort des apôtres, elle n'est possible que du consentement des Eglises qui étaient en possession des originaux, et des particuliers qui avaient des copies, ou dont ta mémoire était remplie des faits principaux et essentiels contenus dans ces livres. Car sans ce consentement, pour que la falsification eût pu avoir lieu, il aurait fallu supprimer tout d'un coup tous les anciens exemplaires, et leur en subslituerde nouveaux; sans cela un seul exemplaire de la main des apôtres, ou une seule copie de quelque homme de nom, eût anéanti tous les nouveaux exemplaires falsifiés.
Pensez-vous* mon cher Eusèbe, qu'aujourd'hui, sans le consentement des Chrétiens, on pût altérer les mêmes livres par une autre voie que celle que je viens d'indiquer? voie cependant absolument impraticable, parce que ces livres sont trop répandus, trop connus, trop révérés. Or, dans les premiers siècles de l'Eglise, si l'histoire est digne de foi, les fidèles avaient plus de zèle et de ferveur pour les Ecritures que les Chrétiens de nos jours ; ils les étudiaient; elles étaient même l'unique objet de leurs études, parce qu'ils n'avaient presque point d'autres livres II est donc évident que les livres du Nouveau Testament n'ont pu être altérés que du consentement des premiers Chrétiens. Or, quoi de plus absurde que ce consentement? Des hommes de toute nation conviennent ensemble de falsifier des livres qu'ils regardent comme divins; ils sont prêts de donner leur vie, plusieurs la donnent pour la défense de ces livres pleins de faussetés et de mensonges? De tels hommes sont une pure chimère; ils n'existent que dans une tête renversée.
VI. Nous sommes donc décidés sur deux points, par rapport aux livres du Nouveau
Testament : ils ne sont ni supposés ni altérés, c'est-à-dire ils sont des auteurs dont ils portent le nom, et dans le même état qu'ils sont sortis de leurs mains.
Ne m'objectez point que le texte n'est pas le même dans tous les manuscrits; que les versions diffèrent aussi entre elles; qu'il y a même eu des disputes parmi les anciens auteurs ecclésiastiques, sur quelques livres qui composent aujourd'hui le corps des Ecritures du Nouveau Testament; vous ne sauriez en conclure que nous n'avons pas les auteurs du Nouveau Testament dans leur pureté originale et première, parce que les différences des manuscrits, les diversités des versions ne sont point essentielles, et que les livres qui ont paru douteux à quelques auteurs ecclésiastiques, ne contiennent rien d'important qui ne se trouve dans les livres avoués et reconnus universellement pour être des apôtres. Partout c'est la même morale, ce sont les mêmes miracles, les mêmes prédictions, la même suite d'histoire, le même corps de doctrine. Y a-t-il dans un manuscrit, dans une version, dans un livre, une seule maxime de morale, un seul dogme, un seul fait miraculeux, par exemple, la résurrection du fils de la veuve de Naïm, la résurrection de Lazare, la résurrection de Jésus-Christ, ou nié, ou combattu, dans un autre manuscrit, dans une autre version, dans un autre livre? De tous les manuscrits, de toutes les versions, de tous les livres, de tout le texte, quel qu'il soit, il en revient la même substance. Que faut-il davantage que ce fond inaltérable des livres du Nouveau Testament? Que pourrions-nous demander de plus à la divine Providence, pour être assurés que nous les avons ces livres, dans le même état qu'ils sont sortis des mains de leurs auteurs?
Il n'est plus question que de nous assurer de la sincérité de ces écrivains. Ici, mon cher Eusèbe, si nous sommes sincères nousmêmes, confessons que nous n'avons rien à opposer à la sincérité 'des écrivains du Nouveau Testament. Il paraît même qu'ils méritent toute notre confiance, puisqu'ils ont mérité celle de tant de grands hommes, qui n'auraient jamais reçu leurs livres, s'ils n'avaient été certains de la vérité des faits décisifs qui y sont contenus. Mais comme nous sommes résolus de tout examiner par nous-mêmes; discutons encore ce point. Et puisque ces auteurs parlent de ce qu'ils ont vu de leurs yeux, qu'ils ont été présents à tout, qu'ils ont tout entendu et qu'ils font eux-mêmes partie de l'histoire qu'ils donnent; nous ne pourrons récuser leur témoignage, qu'autant que nous pourrons les soupçonner d'êtro trompés ou trompeurs.