‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 55 sur 163 · Quelle aimable modestie dans la pein · texte numérisé non relu

Quelle aimable modestie dans la pein

ture qu'ils font d'eux-mêmes ! Ils se donnent pour de pauvres pécheurs, qui ne connaissaient, avant leur vocation à l'apostolat, que leurs barques et leurs filets ; excepté l'un d'entre eux, qui veut que Ton sache qu'il a exercé un emploi odieux aux Juifs. Ils ne dissimulent point leurs défauts , ni leurs faiblesses. Ils rendent publique leur ambition, qui avait causé parmi eux des contestations et des disputes jusqu'aux derniers moments de la vie de leur Maître. Ils confessent leur peu de foi en plusieurs occasions. Ils publient les reproches que Jésus-Christ leur faisait, d'avoir des yeux et des oreilles sans en faire usage, et d'être sans intelligence et sans réflexion.

Ils ne déguisant pas leur grossière ignorance; ils ne comprenaient rien dans les prédications les plus claires que Jésus-Christ leur faisait de ses humiliations, de sa mort et de sa résurrection. Ils rapportent avec ingénuité jusqu'où ils avaient porté la lâcheté, eu prenant honteusement la fuite à la vue des soldats qui saisissent leur Maître. Ils circonstancient les trois renoncements de saint Pierre. Cette modestie estfrappante. Il n'est pas naturel à un historien de mêler l'histoire de la bassesse de sa condition, de ses ignorances, de ses faiblesses, de sa lâcheté, avec celle dont il rend compte au public. Ce qui est ici singulier, c'est que ces historiens se contentent du simple récit, ils suppriment toute réflexion. Pourquoi du moins ne se servent-ils pas de leurs fautes pour faire admirer la grâce qui les avait changés en d'autres hommes? La reconnaissance inspirait cette réflexion, et cette réflexion faisait disparaître les fautes.

IV. Cette naïve simplicité me paraît si surprenante, que je serais presque tenté de la regarder comme un artifice que les évangélistes emploient pour persuader avec plus de succès. Mais en me livrant à un tel soupçon, je m'ôte le moyen de distinguer la vérité du mensonge ; puisque alors la vérité nie deviendrait suspecte par les preuves qui l'établissent. Plus je remarquerais dans un historien, de candeur et de modestie, plus je serais défiant. Disposition [manifestement opposée à l'équité et au sens commun.

Quand je supposerais de l'art dans cette simplicité des évangélistes, à l'égard des choses où ils ont intérêt ; par quel art, ayant une si haute idée de Jésus-Christ, de sa force et de son courage, me racontent-ils sa crainte et sa tristesse mortelle, sa sueur de sang, son agonie, le besoin qu'il eut d'être fortifié par un ange, sa prière tant de fois répétée pour être dispensé de boire le calice, dont il avait paru altéré quelques heures auparavant? Il est ici question de l'intérêt de leur Maître. Ils font ce récit qui no lui parait pas honorable; et ils le font sans ajouter le plus petit éclaircissement. Plusieurs traits semblables répandus dans l'histoire de Jésus-Christ persuadent tout homme capable de sentir, que les évangélistes ne sont mus que par la vérité.

Page 1