‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 56 sur 163 · V. N'êtes-vous pas étonné de la modéra · texte numérisé non relu

V. N'êtes-vous pas étonné de la modéra

tion avec laquelle ils nous parlent des plus grandes actions de Jésus-Christ, de ses miracles, de sa doctrine, de ses souffrances? A leur place, mon cher Eusèbe, plein d'admiration pour Jésus-Christ, n'auriez-vous pas mis tout en œuvre pour en remplir vos lecteurs ? Pénétré d'indignation contre les ennemis de Jésus-Christ, de haine contre leur injustice et leur cruauté, ne vous seriez-vous pas efforcé de faire passer, jusque dans les autres, des mouvements aussi justes? Vous n'auriez sûrement épargné ni les reproches, ni les invectives contre la lâche politique de Pilate, contre la fureur et la calomniedes prêtres, contre l'inhumanité et la barbarie des soldats et des bourreaux. Les évangélistes parlent de toutes ces choses en des termes si simples, si courts, si éloignés de toute affectation et de passion, qu'on croirait, si l'on ne connaissait d'ailleurs leurs sentiments, qu'ils écrivent une histoire qui leur est absolument indifférente. Ce caractère est-il celui de la fourberie et du mensonge?

VI. Des marques si visibles de sincérité et de droiture font sur mon esprit une vive impression. J'en découvre encore une autre dans ces écrivains, qui n'est pas moins touchante; c'est la disposition où je les vois de sceller de leur sang la vérité des faits qu'ils publient. Cette disposition jointe à la modestie, à la simplicité, à la modération qui éclatent dans leurs écrits, me paraît une démonstration, non-seulement de la certitude inébranlable, et de l'intime conviction qu'ils ont des faits qu'ils déposent; mais encore de leur bon sens, et de leur religion : car s'ils ont vu réellement de leurs yeux les miracles qu'ils racontent, ils ont dû regarder ces miracles comme un témoignage que Dieu même a rendu à Jésus-Christ ; et conséquemment ils ont dû être préparés à tout souffrir et à tout sacrifier pour les vérités qu'ils attestent.

Quand je vois donc ces témoins essuyer avec un courage également humble et invincible, mille travaux, la faim, la soif, les fouets, les prisons; quand je les vois tous offrir leur vie, et plusieurs d'entre eux la donner effectivement, pour mettre ce dernier sceau à leur témoignage ; quand je les vois apprendre à tous ceux qui les écoutent, à mourir comme eux pour les mêmes vérités, et pour conserver sans altération les livres où elles sont consignées; ce n'est plus librement en quelque sorte, que je cède a une preuve de ce genre. Quel historien & donné sa vie pour assurer des faits que d'autres contestaient ?

VII. Quel autre intérêt que celui de la vérité a pu engager les apôtres à prodiguer ainsi lour sang? Qu'espéraient-ils en le donnant, pour confirmer une histoire dont la fausseté leur eût été connue ? En perdant la vie, ne - sacrifiaient-ils pas toutes leurs espérances pour ce monde? Que pouvaientils attendre dans un autro ? Après la vie présente, y a-t-il quelque récompense promise à la fausseté et au mensonge ? S'il y a

un Dieu juste et puissant, comme les apôtres en paraissent persuadés, de quels supplices la vérité éternelle outragée vengerat-elle une imposture aussi noire?

Vill. Peut-être les apôtres sont de ces cœurs endurcis qui ne craignent, qui n'espèrent rien. Quoi ! ils ne se montrent sur la terre que pour inspirer aux hommes l'espérance des biens célestes, la crainte des maux éternels, et ils sont sans crainte et sans espérance? Us ne parlent que vérité, conversion, patience, sainteté, fidélité. Eh 1 qu'importe à des fourbes haïs, méprisés , affligés, méchants, trompeurs, que les hommes soient véridiques, qu'ils s'aiment les uns les autres, qu'ils renoncent aux créatures pour ne s'attacher qu'à Dieu seul , qu'ils jouissent de la paix, qu'ils soient saints et fidèles? Us ne respirent que la charité la plus tendre, leurs écrits sont pleins d'une morale divine; et ils n'ont que des cœurs d'athées ? Il n'y a plus ici de vraisemblance. Il n'est point vraisemblable que les plus méchants de tous les hommes, tels que doivent être les premiers disciples de Jésus-Christ, s'ils sont imposteurs, forment le projet de sanctifier le genre humain. Il est encore moins vraisemblable que pour faire réussir un tel projet, ils forment celui de tout hasarder et de tout perdre, repos, biens, vie. Il est encore beaucoup moins vraisemblable qu'un projet si inouï soit suivi dans l'exécution. Mais il est infiniment moins vraisemblable qu'il y ait un grand nombre d'hommes de ce caractère, qui aux dépens de tous les intérêts les plus chers, sans se démentir, s'appliquent constammentà l'exécution d'un projet si étonnant. Et depuis quand l'imposture toujours timide et tremblante, est-elle devenue si intrépide? Dans une occasion décisive la conscience dément l'artifice et la fiction : la mort arrache le masque à la dissimulation et à l'hypocrisie : les tourments font évanouir une vaine apparence de fermeté qui n'est fondée sur rien de solide. Il peut se trouver des hommes qui, par entêtement, souffrent des supplices plutôt que de démordre d'un sentiment qu'ils croient véritable; jamais il ne s'en trouvera qui souffrent la mort pour une opinion qu'ils croient fausse ; le fanatisme ne va point jusque-là.

Imaginer, dans les apôfres, la secrète ambition de s'immortaliser par une constance héroïque, à l'épreuve des tourments et de la mort, c'est imaginer ce qui ne tombe pas dans le sens commun. Il n'est pas aisé d'admettre une telle frénésie dans un homme; mais, dans plusieurs, la supposition est absurde, surtout pour attester le mensonge. Quel moyen de s'illustrer dans les siècles futurs I Y en eut-il jamais un plus propre à éterniser son infamie? Car enfin, c'est là l'effet naturel du mensonge concerté, en matière de religion, s'il vient à être découvert : or, à moins de supposer des fous à l'excès, ies apôtres devaient prévoir cet effet. Il y avait à parier tout contre rien, que le secret ne serait pas gardé, et que l'imposture serait

connue à toute la terro. Mais abondonner son esprit à de pareilles fictions, c'est visiblement le vouloir perdre, ou l'avoir perdu Enfin, le fait est constant, ces prétendus imposteurs ont répandu, dans l'univers, la connaissance de Dieu et l'amour de la vertu. Quels imposteurs!

Après des preuves si marquées de la sincérité des apôtres, il est injurieux, à la raison, d'en exiger de nouvelles : mais il ne peut être que glorieux, à la vérité, de se prêter à une raison même injuste. Examinons donc si les évangélistes auraient voulu tromper. Nous verrons ensuite la même chose de saint Luc, dans son Livre des Actes des apôtres, et de saint Paul dans ses Epilres.

Page 1