‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 81 sur 163 · JESUS-CHRIST. -PART. IIL · texte numérisé non relu

JESUS-CHRIST. -PART. IIL

portion des maux de cette vie avec la gloire de l'autre, ne sont pas des points douteux dans saint Paul.

Cet Apôtre ne raisonne pas en philosophe pour disputer. Tout est pratique chez ,lui, tout est instructif, tout est lumière , tout est destiné à l'édification , tout se rapporte aux mœurs. S'il s'appuie sur les Ecritures des Juifs, c'est que l'inspirateur des prophètes lui découvre dans leurs livres tout ce qui regarde Jésus-Christ et son Eglise, et lm fait découvrir ces merveilles aux gentils ignorants qui ne connaissent pas les prophètes, et aux Juifs aveugles qui ne les entendent pas.

Spinosa, en reprochant aux apôtres 1 urbanité comme une façon de parler trop rampante , indigne de l'autorité prophétique, se montre tel qu'il est, c'est-à-dire un Juit

apostat et un superbe philosophe, qui n entend rien à l'esprit de la nouvelle alliance , qui est l'esprit de charité. Les apôtres, éclairés et poussés par ce divin Esprit, portent tous les hommes dans leur cœur; et pour es enfanter à Jésus-Christ , ils instruisent les ignorants, ils consolent les affligés, ils encouragent les pusillanimes, ils reprennent les coupables, ils se rendent faibles avec les faibles, ils édifient les forts , ils ; résistent aux puissants , ils craignent u offenser les petits , ils se rabaissent , ils s élèvent , ils sont doux, ils sont sévères, ennemis de personne, amis de tous. C'est ainsi que Jésus- Christ s'était conduit à leur égard C est ainsi qu'ils devaient se conduire a l égara des hommes, parce que celte conduite est le caractère de la charité.

Si Spinosa n.'était qu'ignorant, nous le plaindrions; mais c'est un calomniateur qu'on ne peut excuser. 11 impute aux apôtres d'avoir bâti sur divers fondements. Jamais il n'y eut d'imputation plus destituée de vraisemblance. Ne faut-il pas avoir perdu le sens pour donner en preuve d une accusation si atroce ce qu'écrit saint Paul aux Romains : J'ai eu soin , en préchant l Evangile, de ne le point faire dans les lieux ou Jésus-Christ avait déjà été prêché, ne voulant point bâtir sur le fondement d'autrui. {Rom. xv, 20, 21.) Saint Paul veut-il faire entendre qu'il bâtit sur un fondement différent de celui des autres apôtres? N'est-il pas manifeste que par ce fondement il n'entend autre chose que la foi même de Jésus-Christ, que Jésus-Christ même déjà annoncé, paisouil ne refuse de prêcher que dans les lieux ou Jésus-Christ était déjà connu, pour yémer cette parole de l'Ecriture : Ceux à qui ilnavait point été annoncé ont été éclaires. (Isa. xlii.) Comment peut-on attribuer à cet Apôtre une autre pensée? Ne se glonhe-t-il pas lui-même d'avoir communiqué 1 hvangiie qu'il prêche avec les autres apôtres, et davoireu en tout leur approbation ? {Ualat. n ) Ne fait-il pas consister la gloire des Bphésiens d'être éditiés sur le iondemeni des autres. (Ephcs. H.)

Mais, dit Spinosa, saint Paul cl saint Jac

ques ne sont pas d'accord sur la nécessité des œuvres pour la justification.

Tout cela est faux. Où saint Jacques enseigne-t-il que les œuvres sans la foi justifient? Où saint Paul enseigne -t-il que les œuvres opérées par la foi ne justifient point? Voilà ce qui serait nécessaire pour trouver ces deux apôtres en contradiction. Saint Jacques dit que la foi sans les œuvres est morte, et que l'homme n'est pas justifié par Ja foi seule sans les œnvres. (Jac. n, 24, 26.) Saint Paul dit que l'homme est justifié par la foi sans les œuvres (Rom. m , 28 seq.) ; mais de quelles œuvres parle-t-il? des œuvres de la loi, des œuvres faites sans la foi. ]! établit ce dogme essentiel contre les Juifs, qui , enflés d'une justice légale, faisaient consister toute la sainteté dans les pratiques extérieures de la loi ; prétendaient que ces pratiques étaient encore d'une nécessité absolue, et que la foi en Jésus-Christ n'était point nécessaire, ou du moins suffisante sans la loi. C'est celle justice judaïque, ce sont ces prétendues bonnes œuvres que saint Paul anéantit. Mais il prêche partout, comme saint Jacques et les autres apôtres, la nécessité des bonnes œuvres. S'il s'attribue la justification à la foi, c'est à la foi qui opère par la charité (Galat. v, 6), par cette charité revêtue de tous ses caractères (I Cor. xm, 4 seq.), c'est-à-dire de toutes les vertus, sans laquelle, avec la foi capable même de transporter les montagnes, on n'est plus rien.

Enfin Spinosa se rend ridicule, lorsqu'il donne la diversité des sentiments des apôtres pour la source des schismes qui sont nés dans le christianisme. Il y en eut des schismes dès le temps des apôtres ; mais ce n'était point la diversité de doctrine de ees grands maîtres qui y donnait lieu : c'était l'abus, comme s'en plaint saint Pierre, qu'en faisaient des hommes ignorants et légers, en détournant leurs paroles à de mauvais sens pour leur propre ruine. (II Pelr. m, 16.) Il y a eu des schismes après les apôtres, et il y en aura tandis qu'il y aura des hommes vains, superbes, inquiets, amoureux d'euxmêmes , qui voudront ajuster l'Ecriture à leurs passions.

Vil. 11 pourra vous arriver de tomber sur des ouvrages impies, où yous trouverez d'autres prétendues contradictions attribuées aux écrivains du Nouveau Testament : mais il vous sera facile de trouver le dénoûment de toutes ces menues difficultés, ou par une étude sérieuse des livres divins , ou par la lecture des auteurs qui les ont étudiés et médilés. Je veux bien supposer que, malgré votre application, vous ne réussiez pas à dissiper entièrement tous les nuages, en concluerez-vous , avec les impies , que ces livres sont obscurs, qu'il ne faut point y chercher la lumière, qu'ils ne peuvent être inspirés? 11 faudrait que vous n'eussiez ni bonne foi ni équité pour tirer ces conséquences. L'obscurité de quelques endroits peu essentiels empêche-(-elle la clarté d'une infinité d'autres? L'obscurité lombe-t-elle sur les vérités salutaires, sur les miracles , sur

la réalité des prophéties et des promesses? Comment pourrait-elle donc affaiblir la force des preuves qui constatent la divinité de ces livres? Comment ces livres ne seraientils donc pas une source de lumières et de vérités? Vous devez aussi peu êtresurprisde voir dans l'Ecriture quelques endroits que vous n'entendez pas, que de voir dans la nature des ouvrages que vous ne comprenez pas. La nature est un grand livre), pour quiconque fait usage de sa raison, où la puissance, la sagesse, la bonté et les autres perfections du Créateur sont écrites en caractères visibles et ineffaçables; mais parce qu'il est des caractères que vous ne pouvez déchiffrer, croiriez-vous être à vous-même, si vous concluiez avec les naturalistes que la nature est un livre obscur, qu'on ne peut y rien entendre, qu'il n'est que l'effet du hasard et d'une aveugle nécessité ? Tenez-vous au grand principe qu'il ne faut point abandonner une vérité, parce qu'on ne peut pas résoudre des difficultés qui semblent la combattre.

VI1L Je n'ai plus qu'un mot à vous dire sur le style des livres du Nouveau Testament. Spinosa ne les attaque point par cet endroit : peut-être à cause qu'il ne met pas les auteurs au rang des prophètes, ou peutêlre à cause qu'il n'entend pas assez la langue grecque, comme il en fait l'aveu. Mais cet incrédule a bien des disciples qui sont plus délicats. Il faut, pour leur plaire, un style de Platon ou de Cicéron. Le style des apôtres leur paraît grossier, insipide , méprisable , indigne de la Divinité. Je ne sais ce que vous pensez du goût de ces beaux esprits : le regardez-vous comme l'effet d'un grand amour pour la vérité ? Est-ce l'aimer, l'aimable vérité, que de la dédaigner lorsqu'elle se montre sans ornement et sans parures? La méconnaître, la rejeter, refuser de la voir et de l'entendre dans cet état de simplicité, n'est-ce [tas préférer un vain clinquant à sa beauté naturelle?

Si un mauvais goût eût été le dominant dans le siècle où parurent les apôtres, dans quelles ténèbres profondes ne serions-nous pas encore ensevelis? Ce n'était pas sans doute la finesse des pensées, l'éloquence de l'expression , le choix et l'arrangement des mots, les grâces du discours, qui, dans leur bouche, frappaient, éclairaient, touchaient, enlevaient, convertissaient ce nombre infini d'auditeurs, tant Juifs que gentils. C'étaient les choses magnifiques qu'ils annonçaient et qu'ils répétaient en cent manières. Or, la parole qu'ils ont écrite est la même que celle qu'ils annonçaient.

La Providence a voulu que leurs prédications et leurs œuvres fussent rédigées par écrit dans un temps où ces choses ne pouvaient être supposées ; que ces livres fussent reçus par toutes les sociétés chrétiennes ; qu'ils fussent d'abord répandus dans tous les pays par des versions et des exemplaires sans nombre; cités ensuite par une infinité de docteurs; conservés en une infinité de lieux ; portés partout où la persécution jetait

les Chrétiens. La Providence a voulu que ces écrivains nous apprissent les mômes choses, en suivant chacun son caractère ; que leur façon d'écrire fût toute semblable à leur manière de parler; qu'ils suivissent dans leurs citations des livres de l'Ancien Testament la version grecque plus connue du peuple, sans embarrasser la foi des simples de remarques de critique, qui auraient été trop indignes de ceux qui avaient eu le bonheur de voir et de toucher la parole de vie , qui annonçaient les merveilles de Dieu, et qui avaient reçu le don de parler toutes sortes de langues, pour se faire entendre à toutes les nations. Il a fallu que ces écrivains admirables eussent plutôt égard aux choses qu'à l'arrangement des mots, pour soutenir ce grand caractère, et pour nous apprendre à nous attacher plutôt aux choses que nous dit la Sagesse par leur bouche, qu'à la manière dont elle les dit.

C'est la vérité qu'ils prêchaient qui a converti Jes hommes de leur siècle. C'est la vérité qu'ils ont consignée dans leurs livres, qui a converti les hommes dans les siècles suivants ; c'est elle qui, dans tous les temps, a fait les délices des plus grands hommes, des Basile, des Grégoire, des Chrysostome, des Jérôme, des Augustin , etc. Celte même vérité ferait encore les délices des incrédules de nos jours , s'ils ne préféraient pas leurs passions à la raison. En vain la vérité se montrerait à leurs yeux avec tous Jes ornements de l'art, le brillant des pensées, les richesses de l'expression , l'éclat des métaphores, la beauté et la hardiesse des figures, la vivacité des mouvements , l'agrément des digressions, l'harmonie du nombre et de la cadence, si leur cœur ne veut point être troublé dans ses passions , les miracles de Jésus-Christ et de ses disciples ne leur paraîtraient ni moins suspects ni moins douteux, les prophéties moins le fruit de l'imagination, les dogmes moins déraisonnables, la morale moins outrée, les promesses moins chimériques, les menaces moins injustes. Les incrédules feraient plus : ils se serviraient de ce cortège pompeux pour affaiblir la vérité : il n'est pas surprenant , diraient-ils, que la religion ait fait de si grands progrès en si peu de temps, les hommes se sont laissés éblouir et entraîner par les charmes d'une éloquence séduisante.

Pour ôter ces armes à l'incrédulité, Jésus- Christ a fait prêcher et écrire son histoire et sa doctrine avec la plus grande simplicité. Il a voulu manifester la force de la vérité toute seule qui est lui-môme. Il a mis au décri la vanité de l'éloquence, de la science et de l'esprit des philosophes. Il a rendu méprisables le faste et l'enflure de l'orgueil humain , en faisant écrire les livres divins destinés à convertir les hommes d'un stylo tout différent de celui des auteurs païens. Au lieu que ceux-ci ne paraissent presque occupés que du soin de relever leurs discours par des ornements, les auteurs sacrés ne songent jamais à faire paraître de l'esprit dans leurs écrits , pour ne point ravir à la

croix de Jésus-Christ l'honneur de la conversion du monde, en le donnant ou à l'agrément de l-'éloquenee , ou à la force du raisonnement humain. Passons à la quatrième conséquence.

Ahticle IV. — Accomplissement parfait des anciennes prophéties.

I. Cette quatrième conséquence est d'une évidence palpable par les preuves de la divinité de Jésus-Christ. Il ne restait que ce dernier trait à remplir, comme nous l'avons vu, dans l'image du Messie tracée par les prophètes. Mais ce seul trait est si grand et si auguste, d'un éclat si vif et si brillant, qu'il fait disparaître l'image entière, et ne laisse des yeux que pour Je contempler et l'admirer. Je ne puis m'empêcher de vous faire encore part d'un reproche de quelques prétendus esprits forts contre les apôtres. Rien n'est plus propre à vous donner une juste idée de cette espèce d'hommes.

IL Les apôtres, disent-ils, pour faire trouver les circonstances de l'histoire de Jésus- Christ dans les prophètes, donnent des sens forcés aux textes des prophètes, et font usage de plusieurs endroits qui n'ont point pour objet le Messie. Ne craignez pas que, pour vous mettre en état de repousser un aussi vain reproche, je vous jette dans des discussions infinies. Il est vrai que les apôtres , en prouvant aux Juifs que Jésus-Christ était le Messie promis par les prophètes, emploient non-seulement la plupart des prédictions que nous avons lues ensemble , mais encore un grand nombre d'autres que nous avons omises pour abréger; et qu'entre ces dernières, il en est quelques-unes qui ne paraissant pas convenir à Jésus-Christ , à l'exclusion de tout autre. S'ensuil-il que l'esprit fort soit recevable dans son accusation contre les apôtres?

III. Priez-le de vous démontrer clairement que la plupart des prophéties appliquées à Jésus-Christ par les apôtres, par exemple, celles que nous avons recueillies, ont un autre objet, et qu'elles ne peuvent convenir à Jésus-Christ que dans un sens forcé. Il est impossible à l'esprit fort de satisfaire à votre demande, parce qu'il est impossible, en couservant aux expressions îles prophètes leur force et leur énergie, de vérifier leurs prédictions dans un autre que Jésus-Christ.

Quant aux prophéties en petit nombre, employées par les apôtres, qui ne paraissent pas 'applicables à" Jésus-Christ à I exclusion de tout autre, priez l'esprit fort de vous démontrer clairement que ces prophéties ne sont pas susceptible)) do deux sens, dont l'un ait eu son accomplissement dans des types qui figuraient Jésus-Christ, et l'autre dans Jésus-Christ même : en sorte que ce dernier sens fût le principal que le prophète avait en vue, qu'il confiait à ses disciples, et ceux-ci à leurs successeurs. Celte seconde démonstration n'est pas moins impossible (pie la première. Cependant sans ces démonstrations, et qui devraient être plus claires que 2 et 2 ne font pas 5, l'esprit fort

a-t-il droit d'être écoule dans l'accusation qu'il intente aux apôtres.

IV. Quelle est sa sagacité, la supériorité de ses lumières, la profondeur de ses connaissances dans les Ecritures, pour s'égaler aux apôtres, à ces hommes enseignés par l'Esprit de vérité, à ces hommes remplis de sagesse et d'intelligence, à ces organes du Fils de Dieu, à ces grands maîtres autorisés par un nombre infini de miracles? Indépendamment de l'autorité des apôtres, l'esprit fort a-t-il aujourd'hui les mêmes secours qu'avaient les premiers disciples de Jésus- Christ pour l'intelligence des prophètes? Tous les ouvrages de ces hommes inspirés sont-ils parvenus jusqu'à nous? Leur texte n'a-t-il rien souffert par la négligence des copistes? Où l'esprit fort trouvera-t-il la tradition orale, si utile et si nécessaire pour l'explication des livres anciens? N'a-t-elle rien perdu, cette tradition, de sa netteté dans la révolution de tant de siècles, après la dispersion de la nation juive? L'esprit fort at-il une connaissance plus parfaite de la langue originale, non-seulement que les apôtres, mais que ce grand nombre de Juifs qui se soumettaient à l'Evangile après avoir examiné sérieusement les Ecritures, ainsi que les Juifs de Bérée, pour voir si ce qu'on leur disait était véritable ? En vérité, mon cher Eusèbe, quand vous voyez des hommes assez vains pour se croire plus habiles que les apôtres dans les Ecritures, n'êtes-vous pas effrayé de la petitesse de l'esprit humain ? Terminons celte partie.

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