‹ Œuvres complètes de Le FrançoisChapitre 86 sur 163 · RÉFLEXIONS SUR LE MYSTÈRE DE LA TRINITÉ · texte numérisé non relu

RÉFLEXIONS SUR LE MYSTÈRE DE LA TRINITÉ

La raison laissée à elle-même ne peut atteindre à ce mystère. — Eclairée de la révélation, elle n'y découvre rien d'incompatible avec ridée de l'Etre infiniment parfait. — Réflexions sur la na ure et les opérations de l'âme. — L'incompréhcnsibilué du mystère nest pas une raison de le nier.

I. En méditant l'idée de Dieu, on découvre sans peine l'existence d'un Etre parfait. On parvient même jusqu'à découvrir un grand nombre de ses perfections? S'eiïorce-t-on d'approfondir ces perfections? La raison

»» humaine trouve un infini qui l'engloutit tout entière : elle sent les bornes étroites où elle est renfermée : elle manque d'expressions propres à rendre ce qu'elle conçoit; en sorte que l'idée de Dieu, quelque claire qu'elle soit, le cache presque aut< nt qu'elle le montre, semblable au soleil dont la lumière nous éclaire, quand elle est tempérée, et nous aveugle, quand nous la recevons dans tout son éclat. En vain eussionsnous médité l'idée de Dieu, nous n'aurions pu atteindre au mystère d'un Dieu en trois Personnes. Les traces mêmes qu'on aperçoit de ce mystère, dans la révélatiou confiée au peuple juif sont si imparfaites, qu'elles ne pouvaient élever à sa connaissance, que ceux à qui elles étaient développées.

Il était réservé au Eils unique, qui est dans le sein du Père (Joan. i, 18), de manifester aux hommes la divinité. Ses leçons sont bien au-dessus de notre faible intelligence, mais non au-dessous de notre foi ; nous pouvons en égaler la hauteur par la profondeur de notre soumission. S'il y a entre Dieu et l'homme quelque rapport, il consiste en ce point : l'homme peut croire tout ce que Dieu peut lui dire. Aspirons à un si noble rapport. Ne donnons point de bornes à notre foi, puisqu'elle est susceptible d'une soumission sans bornes. Faisons usage de notre raison, mais pour nous convaincre qu'il est juste de nous soumettre sans réserve à sa suprême vérité, quand elle parle.

IL Jésus-Christ nous propose les profondeurs incompréhensibles de l'Etre divin, la grandeur inelfable de son unité, et les richesses infinies, de cette nature plus féconde encore au dedans qu'au dehors, capable de se communiquer sans division à trois Personnes égales. J'oserais presque vous inviter d'en visnger avec respect ces profondeurs, si l'idée que nous avons des esprits était plus parfaite. Mais que nos pensées sur les esprits sont limitées et grossières l Nous concevons mieux ce qu'ils ne'-sont pas, que ce qu'ils sont. L'idée la plus distincte qu 3 nous ayons des esprits, est qu'ils ne sont ni divisibles, ni incapables de se mouvoir euxmêmes, comme les corps; que leur vie et leur nature est de penser, de vouloir et d'agir. C'est surtout sur cette idée que nous concevons Dieu. Nous ne pouvons penser à lui sans nous le représenter comme un être infiniment simple, infiniment connaissant, infiniment voulant, infiniment actif et fécond. Il est vrai que cette idée de Dieu no nous découvre pas le terme de son activité et de sa fécondité infinie : mais il semble que ne lui donner pour terme que des etl'ets qui soient hors de lui, c'est resserrer et restreindre sa perfection. La fécondité intérieure qui aurait un terme au dedans de nous-mêmes, porto avec elle une idée de plénitude, d'abondance, d'une inépuisable communication , d'une nature heureuse.

Pourquoi refuserions-nous donc à Dieu colle fécondité que nous concevons cou-;me une perfection?

Or, vous ne pouvez admettre en Dieu cette

OT.IYKF.S COMPLETE

perfection sans voir, pour ainsi dire, sortant du sein de Dieu, une personne qui est distinguée de Dieu, et qui cependant lui est égale. Cette personne sortant du sein de Dieu, c'est-à-dire de la substance de Dieu, est distinguée de Dieu qui est son principe. Elle lui est néanmoins égale, parce que la naissance est en Dieu : or, tout ce qui est en Dieu est Dieu même, Elle est Dieu, et un même Dieu avec son principe : car la substance divine dont elle sort, ne souffre point de division, et ne peut avoir de parties; qui la dit, la dit toute, dit Dieu tout entier. Cette personne sortantde toute la substance de Dieu, possède donc son éternité tout entière, et toutes ses autres perfections, parce que l'éternité est la substance de Dieu. En Dieu tout est permanent, tout est immuable, rien ne s'écoule de son être, rien n'y arrive de nouveau, et ce qu'il est un seul moment, si on peut parler de moment en Dieu, il l'est toujours.

Arrêtons-nous. Les ténèbres qui restent* sont inséparables de l'idée de l'infini, La révélation pourrait peut-être nous conduire plus loin : mais respectons un secret dont la vue doit être un jour la récompense de notre foi. C'est assez pour nos faibles jeux, d'avoir comme entrevu un Dieu en plusieurs personnes.

111» Vous souhaiteriez sans doute , qu'on vous montrât quelque image qui vous aidât, non à sonder un si profond mystère, mais à vous élever au-dessus de vos sens et de votre imagination, et à rejeter tout ce qu'ils présentent d'indigne de l'Etre parfait. Ne cherchez pas cette image dans les corps : car s'ils n'ont aucune proportion avec votre es* prit, ils en ont encore bien moins avec l'intelligence intinie. C'est dans votre âme que vous devez la chercher ; c'est elle qui est faite à la ressemblance de Dieu. Mais n'oubliez pas que ce n'est qu'un crayon léger et imperceptible, qui ne saurait vous procurer l'avantage que vous désirez, que par le secours de quelques suppositions qui en étendent et qui en fortifient les traits.

Vous êtes, vous connaissez, vous voulez. Vous êtes, et c'est vous qui produisez votre connaissance, et qui connaissant produisez votre vouloir. Vous pouvez être toujours, connaître et vouloir toujours la même chose. Dans cette supposition, vous n'auriez qu'une seule connaissance, un seul vouloir, comme vous ne seriez qu'un seul être. Votre connaissance et votre vouloirseraientdistingués de vous, puisque vous en seriez le principe; ils seraient distingués entre eux, puisque l'un ne serait pas l'autre. Us ne seraient cependant pas moins un avec le fond'de votre être , puisque ce seraient des choses que vous produiriez toujours en vous-même. Il y aurait donc trois choses en vous , l'être produisant la connaissance, la connaissance produite, et le vouloir ainsi produit par l'un et par l'autre; si vous étiez u<ie nature infinie, incapable de tout accident survenu à sa substance, en qui il fallût que tout fût substantiel; votre connaissance et votre vouloir

S DE LE HtANÇOKs. 520

ne seraient-ils pas quelque chose de substantiel et de subsistant dans une seule nature ?

IV. J'aperçois réellement en moi quelque chose, qui a une espèce de rapport à l'unité d'un être subsistant en plusieurs. Mais , direz-vous, cela ne me fait pas entendre pourquoi il n'y a que trois Personnes dans la nature divine. Vous pouvez affaiblir l'impression de cette difficulté, si vous voulez vous envisager sous une autre vue. Votre esprit non-seulement se connaît, mais il connaît qu'il se connaît : non-seulement il s'aime, mais il aime à s'aimer. Si votre esprit se connaissait parfaitement) il connaîtrait parfaitement qu'il se connaît; et celle connaissance réfléchie qui naît de la directe, et qui en est inséparable, en serait une uve expression, et lui serait entièrement égale; en sorte qu'une seconde connaissance réfléchie ne pourrait rien ajouter à celle expression, et ne pourrait en être qu'une répétition inutile, représentant le même objet. Si vous aimiez parfaitement à vous aimer, cet amour réfléchi qui naîtrait du premier, l'égalerait, et un troisième n'ajouterait rien à son étendue qui embrasserait tout votre être. En supposant tout cela infini, que seriezvous ? Celte connaissance et cet amour réfléchis ne seraient pas d'une nature distinguée de vous, puisqu'ils seraient dans vous ; cependant ils seraient distingués de vous connaissant et aimant, puisque yous les produiriez.

V. J'avoue, direz-vous, que cette manière de me considérer moi-même, jette une espèce de jour sur la difficulté qui m'embarrassait. Mais il en reste une qui me parait insurmontable. Comment admettre des choses distinguées dans un esprit qui est la simplicité même. Nous avons démontré que l'esprit n'est pas, comme la matière, un composé de parties, et que toutes ses perfections se réduisent à l'unité. Mais n'en concluez pas que cette unité exclue toutes sortes de multiplicités. Les intelligences sont actives: or, en agissant, elles ne se produisent pas elles-mêmes; elles produisent donc quelque chose distingué d'ellesmêmes. Revenons à votre âme.

Vous êtes, vous connaissez, vous voulez, connaître et vouloir, c'est quelque chose. Si ce n'était rien, il n'y aurait ni connaissance ni vouloir. Est-ce une même chose ? Vous connaissez ce que vous ne voulez pas. Vous connaissez, par exemple, ce que c'est que vous jeter dans le feu , et vous ne le voulez pas : vous savez que vous ne le voulez pas, et vous voulez le savoir. La connaissance et le vouloir sont donc des choses distinctes quoique inséparables. Sont-ce des choses substantiellement différentes? cela ne peut être: l'une et l'autre sont votre substance qui connaît et qui veut. Vous changez de connaissances et d'amours. Vos pensées vont et viennent. Vos volontés sortent sans cesse de vous. Votre substance entre tout entière dans ces connaissances

dans ces volontés qui n'ont et ne peuvent avoir d'existence que dans elle.

Je confesse, dites-vous, que je me perds en moi-même. Il me semble que si je me connaissais un peu mieux, je trouverais bien moins de difficultés dans la sublime doctrine de Jésus-Christ. Mais mon âme faite à la ressemblance d'un Dieu en trois personnes me parait un autre mystère. C'est a cet humble aveu que je voulais vous amener. Je n'ai voulu vous apprendre à perdre votre compréhension en vous-même , que

1)our vous apprendre à la perdre en Dieu. e veux dire : je n'ai voulu vous convaincre de la difficulté où vous êtes de vous comprendre vous-même, que pour vous faire sentir celle où vous deviez être de comprendre la nature et l'essence de Dieu.

C'est l'heureux effet que produiront toujours les réflexions que vous ferez sur votre âme. Recueillez-vous au fond de vous-même, dans cette partie où la vérité se fait entendre, où l'ima0rination n'a point d'accès; tout, et même votre propre incompréhensibilité, vous y élèvera jusqu'à Dieu, en vous abaissant sous le poids de sa majesté. De là, vous regarderez avec compassion ces minces génies qui blasphèment ce qu'ils ignorent.

Ont-ils une idée parfaite de Dieu, de sa fécondité, de sa simplicité? Peuvent-ils sans ces idées, se soulever contre Jésus-Christ? N'est-ce pas ressembler à des enfants, qui, sur le rapport de leurs faibles yeux, nieraient à un astronome que le soleil est plus grand que la terre, ou qui nieraient à un physicien que l'espace entre le ciel et la terFe est plein d'une matière fluide? Ou plutôt n'est-ce pas ressembler à des aveugles qui s'opiniâtreraient à nier l'existence de la lumière et des couleurs? Il ne suffit pas pour rejeter la révélation , d'avoir des difficultés à y opposer. Jésus-Christ ne demande pas qu'on n'en ait point, car il n'exige pas de nous une connaissance qui égale la hauteur de ses discours : mais il veut qu'on captive son esprit sous le joug de son autorité.

VI. Quoi de plus juste, et même de plus facile? Pesez bien les difficultés que vous entendrez faire contre le mystère de la Trinité : vous verrez ou qu'elles ne roulent que sur des mots auxquels on n'attache au* cune idée claire et distincte, ou qu'elles ne sont fournies que par l'imagination qui transporte les images des corps aux choses les plus spirituelles, ou qu'elles n'ont point d'autre fondement que certaines maximes qui n'ont de juste application qu'à l'étendue. Mais il n'en est point qui naisse de l'idée de la pensée, et surtout de la pensée parfaite dont nous connaissons l'existence , mais dont l'essence est au-dessus de nos faibles conceptions. Or c'est do cette dernière source, je veux dire, de l'idée de la pensée, que devraient partir les objections contre le mystère d'un Dieu en trois personnes, pour mériter quelque attention, puisque Dieu est un esprit. Sans doute, ce mystère est audessus de notre raison, mais il n'est pas

OFl ifRBS COUI'L. l)K LE François. IF.

contre. Jésus-Christ ne nous dit pas de croire trois dieux en un seul, ou un seul Dieu en trois; la contradiction serait visible. Mais il nous dit de croire un Dieu en trois personnes. Ce n'est point la même idée qui est attachée à ces termes. Et une grande difficulté que nous éprouvons ici, vient de ce qu'il n'a pas plu à Jésus-Christ de nous i révéler ce que nous devons précisément entendre par les termes d'essence et de personne.

VII. Je ne vous arrêterai pas à la discussion de toutes ces vaines difficultés : le sujet que nous traitons est trop grand, pour que nous nous amusions à des minuties.

Qu'un impie qui ne veut point de Dieu, les étale avec complaisance, je n'en suis pas surpris : mais qu'un homme qui reconnaît un Dieu, les regarde ces difficultés comme sérieuses, et qu'il en prenne occasion de nier le mystère; c'est ce que j'ai de la peine à concevoir. Car à quoi se réduisent -toutes ces difficultés? à faire voir l'incompréhensibilité du mystère. Or, qu'y a-t-il qui doive paraître plus frivole à celui qui admet sincèrement un Dieu, puisque rien n'est plus incompréhensible que la Divinité? J'ai, dira l'arien, des preuves démonstratives de l'existence de Dieu. N'en avez-vous pas, lui répliquerai-je, de l'existence de trois personnes en Dieu? Vous avez la parole de Jésus-Christ attestée par les preuves les plus évidentes. Il faut y céder, ou, par une conséquence nécessaire, abandonner toutes celles qui constatent l'existence de Dieu. Ainsi, ou vous ne croyez pas sincèrement un premier Etre créateur, parce que sa nature est incompréhensible; ou vous n'êtes pas conséquent , lorsque vous rejetez lo mystère de la Trinité, à cause de son incomv préhensibilité. Soyons plus conséquents i l'incompréhensibilité de la nature divine no nous empêche pas d'en croire l'existence; nous sommes convaincus même par Je sentiment des bornes de notre esprit, qu'elle est un caractère de la Divinité. L'incompréhensibilité du mystère que Jésus-Christ nous propose, ne doit pas nous empêcher de le croire; nous devons plutôt regarder comme une marque de sa vérité, son incompréhensibilitê même.

Eh l que croirions-nous, si l'incompréhensibilité d'un sujet était une raison de ne pas croire? Qu'y a-t-il qui no soit audessus de notre intelligence? Nous ne doutons pas de l'existence de l'être qui pense en nous : cet être est cependant une énigme à lui-même. Nous démontrons l'éternité; la comprenons-nous ? Une durée infinie nous a précédés ; il en reste une infinie à couler après nous : comment une durée que nous divisons, est-elle infinie? Nous concevons clairement la divisibilité do la matière, quel abîme de difficultés! Nous ne pouvons concevoir un nombre quelconque, que nous n'en concevions un plus grand : un nombre infini est-il possible ou impossible? S'il est possible, sera-t-il pair ou impair? l'unité peut-elle changer sa nature? S'il est.impos*

sible, pourquoi n'est-il pas possible d'assigner la dernière unité? Nierons-nous donc tout, parce que nos idées les plus claires donnent lieu à des conséquences que nous ne pouvons concilier? ou n'y aura-t-il que Dieu, l'infini par essence, que nous voulions comprendre? Les infiniment petits nous engloutissent,et nous voudrions sonder l'infiniment grand! Adorons Jésus - Christ dans ses grandeurs, pour mériter de l'adorer dans ses humiliations.

Page 1